CHAPITRE IX
NOYADES DU BOUFFAY Eï DES PRÊTRES D'ANGERS
Politique cruelle et maladroite de la Convention à Tégard des insurgés de la Vendée. — Leur extermination voulue. — Tentative nouvelle et inutile de Carrier pour associer les membres des Corps administratifs à des mesures de destruction des prisonniers. — Insistance des membres du Comité révolutionnaire pour ces mesures. — Formation par eux d'une liste de prisonniers du Bouli'ay destinés à être déportés, c'est-à-dire noyés. — Intérêt de Carrier à détruire les prisonniers au moyen de la noyade. — Le projet de noyer les prêtres d'Angers annoncé à la Convention. — ■ Ordres de noyades donnés à Affilé, Colas et autres. — Opposition de Phelippes et de Goudet à l'enlèvement des prisonniers du Boufï'ay. — L'Entrepôt. — Noyade des prêtres d'Angers. — Lettre de Carrier à la Convention pour l'annoncer. — Noyade du BoufCay.
Le droit des gens a toujours autorisé le vainqueur à retenir captifs, jusqu'à la fm de la guerre, les combattants que le sort des armes, ou une reddition volontaire, a fait tomber en son pouvoir. Il est évident que le gouvernement de la République ne pouvait laisser errer librement des débris d'armées, qui n'auraient pas tardé à se rejoindre et à se concentrer. Il n'était pas toutefois au-dessus de ses moyens de les transférer, divisés et désarmés, dans des lieux assez éloignés du théâtre de la guerre, pour leur enlever la possibilité de la recommencer. Un éloignement de vingt-cinq ou trente lieues aurait sufti. Pareille mesure aurait mieux valu, pour amener la pacification, que les rigueurs atroces qui, au dire des généraux les plus habiles et les
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plus compétents, ont, à diverses reprises, ranimé l'ardeur des populations les plus découragées.
Malli(^ureusemenl la r('sislan(*(! à Finsurrection avait été, dès le principe, fort mal conduite, et les |)reniières fautes commises en avaieul, avec le temps, fait commettre de plus graves encore. Des généraux choisis uniquement à cause de leurs opinions, des troupes mal recrutées et plus ardentes au pillage qu'au combat, des représentants infatués de leur autorité, et se défiant de tout excepté d'eux-mêmes ', avaient prolongé la lulte au-delà de toutes les prévisions. L'Etat en avait éprouvé des dommages immenses, et l'incertitude du succès final avait longtemps causé, au Comité de Salut public et aux membres de la Convention, les plus cruidles inquiétudes.
Ouand, à la fin de Tannée de 1793, ces anciens parleurs des Sociétés populaires, transformés en hommes d'Etat par le hasard de scrutins dont la peur écartait les honnêtes gens, avaient entrevu la lin de la guerre, aucun d'eux n'avait songé un instant, — ce que la nécessité leur enseignera plus tard, — que la modération est le seul remède aux plaies de la guerre civile. La Convention s'était laissée dominer par les sentiments de la plus basse et de la plus cruelle vengeance, et elle leui* donnait libre cours dans ses décrets. Sur ses bancs, où régnaient toutes les haines, les haines religieuses étaient peut-être plus vives encore que les haines politiques. Il paraissait à cette assemblée que la mort seule pouvait expier le crime de ces
1. Voir, sur ces représentants en mission, M. Poitou, Revue de l'Anjou, juillet-août 1852, p. 231.
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paysans, qui avaient pris les armes pour conserver le droit de pratiquer, comme au temps des rois, la religion qu'elle avait reniée.
Pour présider au supplice de milliers de prisonniers, il fallait des agents d'une trempe spéciale. Aussi n'était-ce pas par l'effet d'un simple hasard, mais bien plutôt avec le dessein de les employer à cette besogne, qu'au moment où la guerre de rOuest allait se résoudre en massacres. Carrier avait été maintenu à Nantes, et Francastel à Angers. La brutalité féroce de Carrier avait été connue à la Convention, et Francastel avait la même exaltation révolutionnaire, la même absence de scrupules, la même insouciance de la vie humaine, ou, pour mieux dire, de la vie des autres.
Carrier, en effet, et il l'a bien montré, était l'homme qu'il fallait pour arriver à exterminer des milliers de prisonniers. Il était, on n'en saurait douter, très décidé à ce carnage ; il avait de plus sous la main, au Comité révolutionnaire, des gens très disposés à lui prêter leur concours. Néanmoins, il apparaît qu'il aurait préféré accroître le nombre de ses complices. Cequi le démontre, c'est que, le jour même où Boivin avait refusé d'exécuter la fusillade, et où sa résistance avait été approuvée par le Département, Carrier provoqua une nouvelle rt^union des divers Corps constitués. D'après Goullin, le Tribunal révolutionnaire reçut de Carrier lui-même sa convocation ^ . La déposition
1. « Le Tribunal révolutionnaire, dit Goullin, n'est venu que par hasard à la séance du 14; ce n'est que le lendemain 15 qu'il a
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do Plielippos, prr^sidcmt do ce Tribunal, {)réciso los questions qui furtuit agitées à la réunion : (* Le Tribunal s'étant cont'ormé à Tordre de se rendre sur-le-champ h rassemblée des Corps administratifs, le Comité révolutionnaire remit en délibération de faire périr un grand nombre de détenus comme ayant conspiré dans les maisons de détention... Je répétai que les conspirateurs avaient été punis'... Alors GouUin, qui dominait le Comité et dont l'intluence s'étendait plus loin, se déchaîna contre moi avec une rage qu'aucune parole ne pourrait exprimer... Chaux s'emporta violemment, et se joignit à Goullin pour m'honorer de ses injures; il osa dire que les détenus n'étaient pas seuls destinés à périr, qu'il y en avait bien d'autres dont on allait s'assurer... IJachelier, Grandmaison et autres appuyèrent ces discours sanguinaires... Si je n'ai pas été trompé, les Corps administratifs se retirèrent sans rien délibérer^, n La tenue de cette réunion, du 15 frimaire, a été reconnue d'ailleurs par Bachelier et par Chaux, et c'est par inadvertance, je suppose, qu'ils la mentionnent, commeayanteu lieu dans lamatinéo'^
L ardeur du Comité à provoquer les grandes mesures était-elle spontanée, ou bien insistait-il
été convoqué par une lettre de Carrier. » (Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 58.)
1. Ils avaient été exécutés la veille, dans la soirée du 14 frimaire, à la lueur des torches.
2. Phelippes-Tronjoly, Noyades, Fusillades, p. 17, 18. 63 et 64. Déposition de Lamarie, officier municipal [Bulletin du Tribunal révolutionnaire, YI, 333).
3. Mémoire pour les acquittés, p. 19. et Mémoire manuscrit de Chaux (Arch. départ). Déposition conforme de Gicqueau [Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, n° 67, p. 397).
seulement en vue de complaire au représentant? Je ne saurais le dii'c ; mais, ce qui est bien certain, c'est que le C.omitc ne ménagea pas son concours. Guillet, l'un de ses membres, a déclaré avoir entendu dire à ce moment, au bureau du Comité et en l'absence de Carrier, <( que tousles coupables n'étaient pas encore punis, qu'il existait encore des scélérats quicherchaienl à égorger les patriotes; que Goullin fat, chez le représentant Carrier, accompagné, croit-il, de Chaux, pour l'instruire de ces faits. Il fut décidé qu'il fallait faire venir celui qui avait dénoncé le complot, sur la façon de penser de plusieurs de ces prisonniers, afin de purger la prison. Il fut introduit au Comité; Goullin l'interrogea et, d'après ses informations, fit une liste de prisonniers qui devaient, pour mesure de snreté, être déportés^. »
Le mot emporté ayant toujours signifié noyé; dans tous les documents relatifs à la noyade du Bouffay, la déclaration de Guillet se rapporte évidemment à cette noyade. Renard, quia rappelé ce même fait du remaniement des listes de prisonniers au bureau du Comité, avec le concours de Hubert, le dénonciateur du complot, complète cette déclaration : « 11 vit avec éto^nnement Bachelier réclamer un détenu, et, sur la demande qu'il lui fit si ce détenu lui était bien connu, puisqu'il prenait si chaudement ses intérêts : Oui, réponditil ; mais, tu ne sais donc pas que la liste dont il s'agit n'a d'autre objet qu'une noyade '-? »
« Les patriotes de Nantes se comptèrent, dit