‹ J.-B. CarrierChapitre 53 sur 207 · NOYADES DU ROUFFAY ET DES PRÊTRES DANGERS · texte numérisé non relu

NOYADES DU ROUFFAY ET DES PRÊTRES DANGERS

Micliolet, je crois qu'ils n'étaient pas cinq cents. Et, pour ciief, ils avaient un fou. Ils jugèrent la situation exactement du point de vue du radeau de la Méduse^ ou comme dans un vaisseau négrier qui enfonce sous sa cargaison. L'homme qui dit le mot fatal était une tête volcanicjue arrivée de Saint-Domingue, un planteur... Qu'est-ce que la vie aux colonies? Que pèse celle d'un nègre? Un prisonnier pour Goullin était im nègre blanc'. »

Miclielel se })laît à ces af(irmations tranchantes qui, sous une forme pittoresque, frappent le lecteur et lèvent tous les doutes. C'est assez pourtant, croyons-nous, de dire que Goullin prépara et fit en personne la noyade du Bouffay. A s'en tenir aux documents, c'est à cet attentat seulement que se serait bornée sa participation aux noyades. Carrier, à ce moment, avait fait plus que dire le mot. Il avait, on l'a vu, projeté la chose lorsqu'il était à Saint-Malo, et il l'avait mise en pratique pour les prêtres de Nantes sans la moindre intervention de Goullin.

Ces deux terroristes avaient d'ailleurs des préoccupations et des instincts très différents.

Que faisaient à Goullin ces handes de paysans désarmés que l'on amenait de toutes parts à Nantes et que l'on conduisait à l'Entrepôt, dans un quartier éloigné? Il n'en avait pas la charge. Ce qui l'intéressait, c'était la ville des nobles, des riches négociants, des grands marchands, la ville de ceux qui, naguère, lui rendaient à peine son salut, et que la loi des suspects mettait à sa discrétion. Il avait

1. Michelet, Histoire de la Révolu/ion, édit. Lacroix, VIII, 319,

assez à faire de diriger le Comité révolutionnaire qui, grâce à la nullité des membres des diverses administrations , menait et commandait tout. D'une nature délicate et nerveuse, il avait bien la perversité, mais il n'avait ni le tempérament ni la cruauté persévérante qu'il fallait pour exterminer une pareille agglomération de prisonniers.

Ces débris de l'armée vendéenne étaient, au contraire, pour Carrier une source d'embarras et de difficultés inextricables. Il ne savait ni comment les garder ni comment les nourrir. Les vivres étaient rares, et la criminelle incurie des autorités, qui avait laissé croître l'invasion de ces malheureux, sans rien préparer pour les recevoir, avait eu pour effet d'accélérer le développement d'épidémies qu'ils avaient apportées avec eux. La ville elle-même était menacée de la contagion. Tout autre gouvernement que celui de la République Une et Indivisible aurait déporté cette population à une certaine distance du pays insurgé. Au contraire, la Convention accueillait chaque jour, avec la faveur la plus marquée, la lecture des lettres des représentants qui annonçaient des massacres, et elle libellait, en décrets, cette politique impitoyable. Il était clair que la Convention penchait pour la destruction totale. Carrier craignit, non sans raison, qu'on ne lui reprochât de les avoir épargnés. Comment pourtant les tuer tous ? Par la fusillade ? Par la guillotine ? Mais les soldats et les bourreaux se seraient vite lassés de tant d'exécutions. Et puis, comment sécher tout ce sang? oii mettre tous ces cadavres? La ville, la France entière connaîtraient le nombre des victimes. Lier ces prisonniers, les

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faire entrer, sous prétexte d'un transfèrement, clans de grands bateaux fragiles et à dessein rendus instables, puis, lancei' ces bateaux dans le courant du fleuve, où ils ne tarderaicvnt point à sombrer, lui parut un moyen à la fois économique, simple et très sûr. Les victimes, qu'on ne pourrait compter, périraient sans bruit. Il n'y aurait pas de sang répandu, pas de fosses à creuser. Le fleuve emporterait à la mer les corps qu'il aurait engloutis. Quatre ou cinq prêtres ayant écbappé à la dernière noyade, on aviserait à mieux faire.

Les Corps administratifs, à la vérité, se tenaient sur la réserve ; mais qu'importait à Carrier l'opinion de ces Conseils, s'ils n'avaient pas l'énergie de se mettre au travers de ses projets, et, surtout, s'il pouvait compter sur la connivence bienveillante du Comité de Salut public? L'appui qu'il avait à Pariscompenseraitlargementceluiqui lui manquait à Nantes. Il y avait trois semaines que les prêtres de Nantes avaient disparu dans la Loire; tout le monde à Paris savait de quelle manière ; aucun blâme ne lui était parvenu. Sans plus tarder, il organisa donc avec la bande de Lamberty son système de dépopulation des prisons. En attendant que ses préparatifs fussent achevés, il fit clairement part de ses projets au Comité de Salut public. Sa lettre, datée du 16 frimaire an 11 (6 décembre 1793), a été détruite ; mais l'analyse, telle qu'elle a été rédigée dans les bureaux de ce même Comité, en fait suffisamment connaître le sens et la portée :

u L'esprit public est à Nantes, depuis trois semaines, à toute la hauteur de la Révolution. L'étendard tricolore flotte à toutes les fenêtres, et par-

tout l'on voit des inscriptions civiques. Les prêtres ont trouvé leur tombeau dans la Loire, cinquantetrois autres vont subir le inênie sort. Les contre-révolutionnaires, restés, dans les prisons de Nantes, ont ourdi le plus horrible complot. Après le départ de leurs compagnons, à Laide de plusieurs fausses clefs, dont on les a trouvé nantis, ils devaient ouvrir toutes les portes des prisons, égorger les concierges et les gardes, incendier les prisons et une partie de Nantes. Six des plus coupables ont été guillotinés sur le-champ ; une grande mesure va nous délivrer des autres. »

La lettre de Carrier, avant d'être publiée, sous la forme d'analyse qui vient d'être transcrite, par M. Sciout, dans son Histoire de la Constitution civile du clergé^ et par M. Aulard dans le Recueil des actes du Comité de Salut puhlic-, avait déjà été insérée sous cette même forme par Barère dans le Rapport fait au nom du Comité de Salut public à la séance du 25 frimaire an II, p. 36, et il n'est pas supposable que ce soit par inadvertance que Barère ait omis de transcrire ce passage significatif : cinquante-trois autres^ vont subir le même sort. L'omission de ces quelques mots, jointe au fait de la destruction de la lettre originale, démontre que si le Comité de Saint public connaissait et même approuvait les noyades, il tenait aussi à pouvoir, au besoin, nier sa connivence dans cette cruauté. Il est bien permis de supposer que la lettre originale était plus explicite que ranalys(\ sur le moyen d'exécution de la grande mesure qui

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