‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 131 sur 198 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Théorie de la tyrannie applicable à la politique du Comité de Salut public. — Terreur croissante à Paris, et décroissante en province. — Etiets du décret du 19 floréal an II. — Mission réparatrice de Bù et Boiirbotte à Nantes. — Carrier et le !) thermidor. — Jullien de la Drùuie et son fils le petit JuUien. — Caractère de la Révolution du 9 thermidor. — Rùle important de la presse. — Hésitations de la Convention entre la rigueur et la clémence, entre la protection et la punition des montagnards coupables. — Motions et discours de Carrier aux Jacobins. — Publication de la brochure des notables nantais envoyés à Paris. — Appel de Billaud-Varennes et de Carrier aux terroristes. — Energique protestation de Merlin de Thionville contre cet appel. — Procès des Nantais. — Carrier appelé en témoignage contre eux.. — Sa confrontation avec Phelippes. — Effet de ce procès sur l'opinion. — La liberté de la presse combattue.

u II ne laut ni art ni science pour exercer la tyrannie; et la politique, qui ne consiste qu'à répandre le sang, est fort bornée et de nul raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière lapins horrible et la plus grossière de s'agrandir. » Ces quelques lignes, écrites par La Bruyère, deux siècles avant la Révolution, dépeignent à merveille la politique pratiquée par le Comité de Salut public.

Il est des circonstances impérieuses, dans la vie des peuples, qui peuvent expliquer, sans le justifier, l'emploi de la terreur comme moyen de gouvernement. Durant sa période de recrudescence à Paris,

de la lin de prairial à thermidor, où la moyenne du nombre des exécutions journalières s'éleva à une trentaine, on ne saurait trouver d'autres raisons de la terreur que lïntérèt personnel de ceux qui détenaient le pouvoir, et qui ne croyaient pas avoir d'autre moyen que celui-là de le conserver. Les insurrections de Toulon et de Lyon étaient, depuis plusieurs mois, entièrementcomprimées; nulle part, à l'intérieur, si ce n'est en Vendée, où Charette et Stofllet tenaient encore la campagne avec quelques milliers de partisans, on n'aurait pu découvrir le moindre symptôme d'opposition; la Convention tout entière obéissait servilement au Comité de Salut public. L'ennemi était repoussé bien au-delà des frontières; c'était l'époque de la mémorable campagne de 1794 et de l'éclatante victoire de Fleurus (8 messidor an II).

Pourquoi ce paroxysme de terreur sanguinaire à Paris, tandis qu'à la même époque la tyrannie perdait de sa rigueur dans le reste de la France? Robespierre songeait-il, comme on l'a dit, à se concilier les provinces avec l'espoir de s'en faire un rempart contre le peuple de Paris, le jour où il décréterait la clémence? Allait-il, au contraire, simplement à l'aventure comme un homme qui voit rouge et qui frappe à tort et à travers? Voilà probablement ce qu'on ne saura jamais. On sait parfaitement, au contraire, que le décret du 19 floréal an II, qui avait supprimé les tribunaux et commissions établis par les représentants en mission', et attribué au seul Tribunal révolutionnaire

1. Il y en! iiuel([ues exceptions à ce décret, et une Cominissioa, qui luuctiounait à Noirnioulier, vint ensuite à Nantes, où elle

(le Paris la coimaissanco do tous les crimes contrerévolutionnaires, avait en partie désarme les Comités révolutionnaires qui avaient été, dans les départements, les principaux instruments delaTeri-eur. Ils n'avaient plus, sous la main, des juges complaisants, et l'obligatioii d'envoyer à Paris les accusés, était une source de difficultés qui ralentissait et paralysait leur action. C'est ainsi que les victimes de la loi de prairial furent, en grande majorité, des malheureux qui étaient depuis plus ou moins longtemps détenus dans les prisons de Paris.

A Nantes, les arrestations devenaient plus rares, et elles cessèrent à peu près tout à fait à partir du 24 prairial (12 juin 1794), jour où le représentant Bô ordonna l'arrestation des membres du Comité révolutionnaire. Coïncidence remarquable: au moment même où la Convention, se courbant sous le despotisme de Robespierre, renonçait à amender sa loi du 22 prairial, il était donné aux habitants de Nantes d'entrevoir la tin de leur oppression. De nombreux élargissements furent ordonnés par une Commission que Bô avait nommée à cet effet, et qui ne tarda pas à entrer en fonctions. En même temps, des registres étaient ouverts à la Municipalité, et les citoyens étaient appelés à y consigner leurs plaintes contre les exactions et les injustices des membres du Comité révolutionnaire et de leurs agents. Le fait d'honnêtes citoyens protégés, et de coquins emprisonnés par des représentants, tels que Bô et Bourbotte, a paru si extraordinaire qu'on a essayé de l'expliquer en prétendant que Bô, ami

prononça quelques condamnations capitales pour faits d'insurrection.

et presque compalriote de Carrier, avait, pour lui être agréable et servir sa rancune, ordonné l'arrestation des membres du Comité révolutionnaire de Nantes. Cette explication me paraît peu vraisemblable. Carrier s'était séparé en bons termes du Comité, et les rapports paisibles qu'il avait eus à Paris, avec Goullin et Chaux, même après la condamnation de Lamberty, n'autorisent pas à supposer qu'il eût aussi longtemps différé sa vengeance. Une plus haute influence avait, à n'en pas douter, décidé ce coupd'aulorité. Ce n'est pas d'euxmêmes que Bô. qui avait laissé à Reims les plus mauvais souvenirs de sa mission, et Bourbotte, qui avait signé en Vendée tant d'arrêtés cruels, s'étaient subitement transformés de loups en agneaux. Il est certain qu'ils avaient reçu l'ordre de faire à Nantes le possible pour rassurer les modérés, et leur faire espérer l'avènement d'un régime supportable, en faisant arrêter les membres du Comité révolutionnaire.

Il y avait ainsi plus de six semaines que la terreur avait cessé à Nantes, quand y arriva la nouvelle du coup d'Etat qui avait abattu Robespierre. Cet événement n'eut point pour notre ville des conséquences sensibles ; il enhardit seulement les honnêtes gens, et lit croître leur confiance' dans un meilleur avenir.

Quoiqu'il siégeât à la Montagne, au milieu des conjurés les plus décidés du 9 thermidor, il ne paraît pas que Carrier ait joué, dans cette affaire, un rôle plus actif que celui des membres de la Plaine, qui se contentèrent de consacrer le succès par leur vote. Bûchez se borne à rapporter

que, « parmi les ennemis de Robespierre, qui suivaient la charrette où il était traîné, et qui l'accablaient d'injures et d'imprécations. Carrier se fit remarquer par le cri continuel et furieux : Mort au tyran M » A la séance du 11 thermidor, sa rancune contre Jullien se manifesta violemment en entendant prononcer son nom. Tallicn ayant dit que ceux qui rampaient lâchement devant Robespierre, étaient indignes de régir des l'épublicains, et que, sous un régime de liberté, un jeune homme de dix-neuf ans ne serait pas à la tête de rinstruction publique. Carrier demanda la parole et rappehi qu'à l'occasion des ordres qu'il avait donnés à Lebatteux, afin de dissiper un rassemblement de brigands, ce jeûne homme l'avait dénoncé à Robespierre et l'avait fait nu'ttre sur une liste de proscription. On réussit à \e faire taire en lui criant que ce n'était pas le moment de faire valoir des griefs particuliers. 11 fut plus difficile d'imposer silence à Jullien de la Drôme, iremhlant pour le sort de son fils.

« Je vous demande, dit-il, d'écouter avec bonté un malheureux père. Mon fils n'a pas vingt ans à la vérité ; mais cela seul n'est pas un crime. J'espère, du reste, que vous ne préjugerez rien, que vous voudrez l'entendre lui môme.

Turreau : « Je demande qu'on ne parle que de la République. » (0// npplaf/(/iL)

Jullien de la Drôme : « Vous avez mis fin à la tyrannie qui régnait par la terreur. Ce n'est plus la terreur qui règne, c'est la justice. Vous ne

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