CHAPITRE XXIV
Dénonciation par lapresse d'une intrigue des membres anciensdes Comités, ourdie pour sauver Carrier. — Carrier accusé par les sans-culottes de Nantes dans le but de décharger leurs amis du Comité révolutionnaire de Nantes. — Violente adresse de la Société Vincent-la-Montagne contre le représentant. — Réflexions intimes de Carrier sur cette adresse. — Carrier renié par la Société populaire d'Aurillac. — Surveillance de la police exercée sur lui. — Excès de zèle d'un agent. — Vives récriminations à la Convention et aux Jacobins à propos de cet incident. — Menaces des Jacobins. — Réponses de la presse réactionnaire. — Animosité croissante du public contre Carrier. — La présence de Carrier au Tribunal demandée par les cris de l'auditoire. — La commission des Vingt et un priée par Raffron d'accélérer son travail. — La jeunesse dorée et les Jacobins. — Essai d'intimidation des modérés par des groupes circulant aux alentours des Tuileries. — Envahissement de la salle des Jacobins, expulsion violente des membres du Club. — Complaisance tacite des Comités et de la Convention pour les auteurs de cette agression. — Lecture du rapport de la Commission des Vingt et Un — Projets des amis de Carrier, députés et autres pour empêcher le vote de la mise en état d'arrestation provisoire. — Inutiles eli'orts pour produire un tumulte. — Lecture par Carrier d'un rapport rédigé en vue de se justifier. — Fâcheuse intervention de Chasle et de Romme en laveur de Carrier. — Contestation par Carrier de la signification d'un vote de l'Assemblée. — Consentement par lui-même à sa mise en état d'arrestation chez lui. — Comptes rendus de la séance de la Convention d'après Laënnec et l'Orateur du peuple. — Satisfaction du public en apprenant la mise en état d'arrestation de Carrier.
« Il n'en faut pas douter, disait r Orateur du peuple le 8 brumaire, le projet de sauver Carrier a été formé par la faction des hommes de sauii,. Elle
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entendrait mal ses intérêts si elle ne cherchait pas à soustraire ce monstre à la justice. En effet, si Carrier est conduit à l'écliafaud, elle perd un de ses plus fidèles soutiens; si, au contraire, il brave le g'iaive des lois, sa présence déshonorera la Convention, déshonneur extrêmement profitable pour la faction. Aussi les complices de ces meurtres empk)ient-ils toutes les ruses... Ils prétendent que Ton cherche à exciter une pitié liberticide sur ce qui s'est passé dans la Vendée... Collot d'Herbois aux Jacobins a surtout appuyé sur cette idée... L'ancien Comité de Salut public, surtout, sent la nécessité de soustraire Carrier à la justice, car celuici leur a dit qu'il ne les ménagerait pas au Tribunal. Il est certain qu'ils seront compromis dans cette affaire, car ils ne pouvaient ignorer ce qui se passait à Nantes... Mais combien leurs menées sontvaines et méprisables devant la forcedu peuple et l'énergie de l'opinion : Jouez de votre reste ; votre dernière heure va sonner... »
Cependant, au Tribunal révolutionnaire, les accusés continuaient de réclamer la présence de Carrier^ «Hier, écrivait Laënnec, le 8 brumaire, les citoyennes Lieutaud-Troisville et Lavigne, et les citoyens Pusterle, Champenois, Vilmain ont été entendus. Champenois, comme nous nous y attendions, témoigna pour ses amis, ou plutôt fortement contre Carrier, car c'est la tactique et la marotte du parti. Le cher homme cependant adoucissait sa voix quand il fallait s'expliquer sur le Comité. Vilmain vint après. Il développa, avec
1. Voir sur ces incidents, \\allon. Histoire du Tribunal révolutionnaire, VI, 1.
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tant d'intorôt, les persécutions exercées contre les Thoinnet, pèresde douze enfants, lesvolsimmenses faits dans leur maison, il prouva si clairement que les dilapidations étaient Touvrag^e du Comité tout seul que les mouvements d'indignation reprirent leur force. Il sera de nouveau entendu; c'est un témoin d'autant plus terrible qu'il parle comme tuteur de douze mineurs. » Et le 9 brumaire : « L'alTaire du Comité s'éclaircit depuis deux jours de manière à n'en pas laisser échapper un seul. On n'a plus besoin de les chicaner sur des propos. Les pièces parlent plus haut que les témoins. Un en a livré une liasse au Tribunal. Us sont perdus. Le témoignage du nommé Affilé, batelier de l'Hermitage, les a assommés ce matin. »
Dans la rue, le 10 brumaire (31 octobre) : « Les murmures sur Carrier sont à l'infini. L'étonnement de le voir libre est des plus grands. Quelques-uns disent cependant que ce représentant est bien tranquille sur son compte; que si, une fois, il est appelé en jugement, il dénoncera beaucoup de monde à la Convention. » (Tableaux de Schmidt.) Ce rapport montre que le public lisait t Orateur du peuple.
A ce moment, on signait à la Société populaire de Nantes, sous le titre à^ Aflres<^e à la Convention, un violent réquisitoire contre Carrier, oii les sansculottes de Vincent-la-Montagne se dédommageaient largement de la réserve qu'ils avaient gardée si longtemps à son égard. Cette adresse énumérait non seulement les griefs des républicains, mais les cruautés excessives exercées contre les royalistes. « Carrier! y disaient-ils, on ne peut songer à ce
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monstre sans frémir dindignation et d'horreur. »
On n'était pas tendre pour les'vaincus, à Vincent-la-Montagne, quoiqu'il y ait justice à rappeler ici que Carrier ny avait jamais été très appn'cié.
Lecture de cette adresse fut donnée à la Convention quelques jours plus tard, et le renvoi à la Commission des Vingt et un voté aussitôt ^
Carrier en fut péniblement affecté. Sur un bout de papier, conservé dans son dossier, j'ai lu les lignes suivantes, écrites de sa main : « Si la Société me croyait coupable des excès qu'elle me reproche aujourd'hui, pourquoi n'en poi'taitelle pas des plaintes, soit à mes collègues qui m'ont succédé, soit à la Convention, soit aux Comités de Salut public et de Sûreté générale? Pourquoi ne les consignait-elle pas dans la dénonciation qu'elle prétend avoir faite dans le temps contre moi? Que son langage est différent de celui qu'elle tenait alors, comme on le verra bientôt. La raison... J'ai écarté dans mes écrits les faits qu'elle avance contre moi. Elle ne veut les reverser sur moi que pour en alléger le Comité révolutionnaire ^'^ »
La Société populaire d'Aurillac envoya, elle aussi, son adresse. Elle y disait que c'était « l'effet de la tyrannie des lieutenants de Robespierre d'avoir imposé de voter pour un monstre comme
1. Adresse des ciloi/nis de Nantes à In Convention, 9 brumaire ,aii 111 (rédigée par Mellinet aîné), siguée de 235 citoyens, Nantes, impr. Hérault, reproduite en gronde partie dans le Moniteur {Réimpression, XXII, 544).
2. Archives nationales, seclion judiciaire \V, 493. '[" liasse, 3» pièce.
Carrier » et que » par acclamation, elle venait de voter le rapport d'une précédente adresse qu'on lui avait fait émettre en faveur du lieutenant de Robespierre, dont les mœurs forment le plus singulier contraste avec cette aménité, cette douceur, cette humanité qui a toujours caractérisé les habitants du Cantal en général, et, en particulier, notre commune ' » .
Rien n'entravait encore la liberté du député du Cantal. Mais, comme le bruit courait que tout serait tenté pour le sauver, et qu'il n'était pas invraisemblable qu'il essayât de fuir, les membres du Comité de Sûreté générale préposés à la police, Mathieu et Montmayou, craignant d'être soupçonnés d'avoir favorisé sa fuite, aussitôt après la décision qu'il y avait lieu d'examiner sa conduite, avaient ordonné à l'administration de la police de le surveiller. Dans l'application, cet ordre demandait une grande prudence en raison des égards dus à la représentation nationale. En tout cas, l'inculpé ne devait être arrêté que s'il tentaitde sortir du département, et s'il était à ce moment trouvé sans passeport.
Ces instructions ayant été mal comprises par les agents, il se produisit un incident qui fit grand bruit à la Convention et aux Jacobins. Dans la matinée du 12 brumaire (2 novembre), le représentant, se rendant à la Commission des Vingt et un, s'aperçut qu'il était suivi et s'arrêta. L'inspecteur s'arrêta aussi. Carrier, vif comme on le connaît, le menaça. L'autre, trop vif aussi, lui
i. Biillelin du Tribunal lévolutionvaire. VII, 36 et 37.
répliqua : « Force ù la loi », le fit arrêter, et le conduisit à la Commission des Vingt et un, et, de là, au Comité de Sûreté générale. Ce Comité l'avait fait remettre aussitôt en liberté et avait fait incarcérer Toflicier de police '.
La Convention, instruite de ce fait par un des membres de la Commission nommé Laa, une discussion assez vive s'engagea. Plusieurs députés protestèrent avec énergie contre cette atteinte à la représentation nationale. Duheui déclara que, dût-on le traiter d'homme de sang, ce dont il se souciait peu, il dénonçait au pays un parli dangereux, dont les actes manifestaient l'intention de faire le procès à la Révolution. Legendre et Rewbell ramenèrent l'incident à ses justes proportions; ils démontrèrent que l'agent avait outrepassé les ordres du Comité de Sûreté générale, et l'ordre du jour pur et simple fut voté"-.
Aux Jacobins, le lendeaiain, l'émotion ne fut pas moindre. Crassous allira l'attention sur les symptômes, chaque jour plus apparents, de la renaissance de l'aristocratie. Le procès des membres du Comité révolutionnaire de Nantes, de la façon qu'il a été commencé et qu'on le conduit, est, dit-il, une de ses manœuvres. C'est un point d'appui dont elle se sert pour combattre la Révolution. Les journalistes dénaturent les débats. Des témoins ont obtenu des passeports des chouans
1. Voir tous les journaux du temps et, notamment, rAmi des Citoi/ens, Journal du Commerce et des Arts, numéro du 13 brumaire an 111, et le Mercure français du 15, p. 279.
2. Séance du 12 brumaire {Réimpression du Moniteur, XXW, p. 406 et suiv.).
pour veuir déposer. « Remarquez, ajouta-t-il, la liaison qui existe entre les avis donnés à la police et au Comité de Sûreté générale, et la conduite de cet inspecteur de police... Au moment où Carrier a été arrêté, il y avait, dans l'endroit, des hommes apostés pour Taccabler d'injures... Fixons les yeux sur ces hommes qui accusent les Jacobins de vouloir dissoudre la Convention, et voyons si ce ne sont pas eux qui veulent, au contraire, cette dissolution, en soulevant l'opinion... L'attaque a été préparée du côté de nos ennemis |)ar des insinuations perfides contre les Jacobins; ils'agitde nous défendre avec ('uergie. Je demande que le tableau des horreurs qui se sont continuellement commises dans la Vendée soit toujours présent à nos yeux. » Deux autres orateurs développèrent ce thème, et répétèrent à peu près les récits insérés par Carrier dans ses Rapports.
Billaud-Varennes parla ensuite et dit qu'on ne mettait en liberté que des aristocrates. On en veut à la Convention toute entière. Que tous les hommes qui ont combattu pour la Révolution se mettent en mesure pour fairt^ rentrer dans le néant les lâches qui osent l'attaquer. « On accuse les patriotes de garder le silence ; mais le lion n'est pas mort quand il sommeille, et, à son réveil, il extermine tous ses ennemis ^ »
De son côté', la presse réactionnaire n'était pas silencieuse. « On rappelle, disait le Mercure français du 15, les atrocités des brigands, pour atté-
1. Précis de la séance des Jacobins du 13 brumaire an III {RéiDipression du Moniteur, XXII, 429 et suiv.) et, surtout, Journal de la Montagne du 15, p. 173 et suiv.
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nuer celles des membres du Gomilé révolutionnaire de Nantes. On veut faire croire que les témoins ne sont que des brigands, des Vendéens, et des chouans, tandis que toute la ville de Nantes est venue déposer. Cette tactique est connue et usée^ »
Les rapports de la police constatent une animosité croissante. « Chaque jour, lit-on dans ceux des 15 brumaire et jours suivants, ajoute un nouveau degré d'horreur sur les crimes de Carrier. Hier, son nom a retenti sous les voûtes du Tribunal révolutionnaire. Le public l'a demandé d'une manière impérative. Au Jardin national, les groupes étaient agités, et les disputes pour et contre (Carrier étaient vives. Il y a eu beaucoup de bruit au Tribunal révolutionnaire au sujet de Carrier. Le président a été obligé de se couvrir pour rétablir l'ordre. Aujourd'hui, à ce même Tribunal, un des accusés, prenant la parole sur le grief, a tenu ce langage : « Lorsqu'un général prend une ville d'assaut, et qu'il donne l'ordre de passer tout au fil de l'épée, est-ce aux soldats qu'il faut reporter la rigueur de cet ordre, ou au général ? Le public a beaucoup applaudi. Cri général : « Carrier! Carrier'! ))
En présence de ces impérieuses manifestations, RatTron se fit, de nouveau, l'organe des sentiments du public en demandant à la Convention d'enjoindre à la Commission des Vingt et un, nommée depuis huit jours, de terminer son travail, qui ne pouvait demander tant de temps. « Vous n'avez