Schmidt, Tableaux de Paris
CARRIEK MIS EN ÉTAT d'aRRESTATIOiN 343
jamais ordonné, dit-il, les horribles crimes qu'on impute à Carrier. Y a-t-il des preuves ou n'y en a-t-il pas? Le travail de la Commission doit se borner à nous le dire ; qu'elle nous apporte demain son rapport, dùt-elle passer la nuit à le faire. » A la suite de quelques banalités de Bourdon de l'Oise, sur la dignité de l'Assemblée, que trop de hâte pourrait compromettre , la motion de Raffron fut écartée'.
La tête de Carrier devenait ainsi l'enjeu de la lutte engagée entre les Jacobins et ceux qu'on appelait les muscadins ou la jeunesse dorée de Fréron, véritable avant-garde de l'armée de la réaction qui, par son intrépidité et sa façon résolue de manier le gourdin, inspirait à la canaille des rues une crainte révérencieuse. Chaque coup porté à Carrier n'en provoquait pas moins une riposte des Jacobins. Dans la soirée du 17 brumaire c'est Massieu, un prêtre apostat, naguère évèque de l'Oise, qui signale à l'indignation du Club un article de l'Orateur du peuple^ et deux pamphlets intitulés, l'un : Oa veut sauver Canner, peuple, lève-toi! et l'autre : Les confessions de Carrier. (( Les intrigants, dit-il, ne se contentent pas du décret ordonnant d'examiner sa conduite, ils préviennent l'opinion contre un homme qui n'est nullement convaincu d'avoir commis les actes qu'on lui reproche. Ces factieux voudraient s'emparer de la République pour la vendre aux Capets et aux d'Orléans. Attendons avec calme la décision de la Commission des Vingt et un ; laissons les
1. Séance du 17 brumaire an III [Réimpression du Moniteur, XXII, 4b5).
aristocnites se gendarmer et demander la tête de quelques citoyens. Soyons fermes dans nos principes et fermons l'oreille à ces clameurs'. »
Ce dialogue violent entre les Jacobins et les Thermidoriens ne pouvait durer indéfiniment, et il était facile de prévoir que, des paroles, on en viendrait aux actes. Les Jacobins ne désespéraient pas d'intimider la majorité de la (Convention par un mouvement populaire, quoiqu'ils fussent très affaiblis depuis la destruction de la Commune de Paris; de leur côté, les muscadins avaient confiance dans la vertu de leurs grosses cannes.
« On s'attendait à voir faire aujourd'hui, disait IWmi des Citoyens^ le 19 brumaire (9 novembre), le rapport tant attendu sur Carrier. Fidèles à l'invitation de Billaud-Varennes, les tribunes jacobines s'étaient versées, dès le matin, dans la Convention. On a été obligé de faire évacuer les couloirs pour rétablir dans l'intérieur la circulation interrompue par une influence inconnue. Des groupes de tàteurs- s'organisent de toutes parts ; mais les expériences ne sont pas heureuses. Un de ces messieurs avait attroupé beaucoup de monde dans le voisinage de la Convention. Il posait en principe que tous les Jacobins étaient patriotes et tous les patriotes Jacobins. Il proposait décrier : Vivent les Jacobins! Ayant voulu faire le petit Goupilleau'\ et menacer de ses bras, et même de son bâton, des citoyens se sont assurés
1. Journal de la Monlagne du l'J brumaire an III (9 novembre 1794), p. 198.
2. Tàteurs d'opinions, raccoleurs de manifestants, je suppose.
3. Allusion peut-être à une violente sortie, laite par Goupil-
de lui et l'ont conduit au Comité de Sûreté générale. »
Contrairement à l'attente du pujjlic, il ne fut point question de Carrier à cette séance; le rapport n'était pas encore achevé. L'un des membres de la Commission annonça seulement qu'il serait déposé le primidi (21, il novembre), c'est-à-dire dans deux joui"s.
L'attitude provocante des Jacobins durant cette journée avait animé contre eux un grand nombre de citoyens; aussi, quand, sui* les huit heures du soir, un groupe partit du i^alais-Lgaliti' ou, plus exactement, du Café de Charti'es, en annonçant l'intention d'envahir le Club de la rue Saint- Honoré et d'en disj)erser les membres, les passants s'empressèrent de le suivre pour se joindre à lui, et lui apporter du renfort. « Ils ont formé le siège de cette enceinte, ci-devant consacrée au patriotisme et aux principes, et ont assailli la salle d'une grêle de pierres. On assure qu'elles pleuvaient jusque sur le président... On a entendu les assaillants demander Carrier, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois'. » Fayau, d'après le récit du Journal des Lois' ^ a été sublime. « Montrons du courage, a-t-il dit; repoussons les chouans; sachons mourir à notre poste. » Ce journal ajoute : « Les portes enfoncées, les assiégés sont forcés de courir. M"" Crassous est empoignée et troussée par six
Jeau de Fontenay au cours de cette séance, contre les libelles et les libellistes réactionnaires. Dans VOrateur du peuple du 21 brumaire, p. 227, il est aussi parlé du bras de Guupilleau de Fontenay.