Journal des Lois du 23 frimaire an III, p
Or Bourbotte a toujours soutenu que jamais il n'avait entendu parler de noyades.
Le lendemain, à la déposition diin nommé Lecoq sur les excès de toutes sortes commis à Nantes, l'accusé répondit : « A cette époque on était persuadé qu'on ne pouvait être patriote sans être exalté. Le Gouvernement était instruit de ces mesures. Pourquoi ne s'y opposait-on pas ? Aujourd'hui tout roule sur ma tête, quoique bien d'autres patriotes y aient participé. On m'a accusé d'avoir été payé par Pitt et par Cobourg. Si j'avais servi quelque faction, j'aurais fait fortune. On n'a trouvé chez moi que trente et une livres; ma femme et moi, nous n'avons qu'un capital de dix mille livres. Je suis arrivé à Nantes avec des préventions. On me dit qu'il y avait beaucoup d'aristocrates et de fédéralistes dans cette ville. On nie parla de conspirations. Les décrets ordonnaient d'exterminer et d'incendier. » Il rappela de nouveau le rejet de la proposition d'amnistie faite par Levasseur, les innombrables immolations de Lyon, de Marseille et de Toulon, et le bon accueil que ses collègues lui avaient fait à son retour de Nantes^.
Plusieurs représentants, Fayau, Hentz, Francastel, -Duval de Rouen, Beaugeard, Bô, Milhaud et Mirande, ces deux derniers élus comme lui par le département du Cantal, appelés comme témoins à décharge, se bornèrent à faire l'éloge de son patriotisme et de sa probité. Ils ne pouvaient guère en dire davantage puisque, à l'exception de Hentz et de Francastel, qui s'étaient dérobés au moment du
1. Journal des Luis du 24 frimaire an Ill.p.li; — et Bulletin du Tribunal révvluliunnaire, VII, 75.
vote, ils avaiont adhéré à sa mise en accusation. Bô déclara tenir de plusieurs personnes, qui avaient vu Carrier de près, et notamment d'Anderson, consul des Etats-Unis à Nantes, de RoUin, et de Prigent, que, de lui-même, Carrier n'aurait pas ordonné les mesures extrêmes qu'on lui reproche, et qu'il y avait été poussé par d'autres i. Bo ne désigna pas autrement ces funestes conseillers; l'intention de sa part était bienveillante, et s'explique tout naturellemeat par cette circonstance qu'il était député de l'Aveyron, et que, presque compatriote de Carrier, ses relations avec lui dataient de leur première jeunesse.
Ala séance du 23 frimaire (13 décembre), Carrier fit encore quelques déclarations d'un caractère agressif. Il dit que c'était par des ordres supérieurs qu'il avait frappé indistinctement tous les brigands qui avaient passé la Loire, e^ qu'il produirait ceux qu'il pourrait retrouver; que l'ordonnateur des grandes mesures dans la Vendée avait été le ministre de la guerre, Bouchotte, et aussi Lalouet, qui se disait, à Nantes, chargé d'une mission secrète par Robespierre et par le Comité de Salut public. C'est Lalouet, ajouta-t-il, qui lui a fait donner l'ordre de retirer la garde delagalioteoii étaient enfermés les prêtres qui furent noyés. On est tenté de croire que l'émotion avait paralysé sa raison et affaibli son intelligence, lorsqu'à ce moment il prétendit que, durant son séjour à Nantes, on l'avait vu quelquefois répandre des larmes, sans en connaître le motif, et que c'était parce que les
1. Notes d'audience de Villenave, p. 749 (Collection Gustave Bord).
mesures qu'il prenait répugnaient à son cœur. Les journaux constatent, en effet, qu'à cette séance, Faccusé a paru plus troublé que de coutume et qu'il semblait avoir perdu la mémoire. Il reconnut avoir, à tort, au commencement du procès, rejeté sur des subalternes les excès commis à Nantes, et leur avoir reproché d'avoir agi d'euxmêmes. Ces exécuteurs n'ont été, comme lui, que les agents du Gouvernement dont ils ont secondé les intentions et accompli les ordres. 11 demanda qu'on usât d'indulgence envers ceux qui étaient assis à ses côtés, puisque leurs actes, qui n'avaient été que des représailles, n'avaient été inspirés que par une exaltation patriotique.
Dans la matinée du 24 frimaire, tous les témoins avaient été entendus. L'instruction était terminée. Le président allait clore les débats, et les assistants espéraient encore qu'au dernier moment Carrier produirait la preuve écrite des ordres supérieurs qu'il n'avait fait qu'exécuter, et qui se trouvaient, avait-il dit, dans ses papiers. Il moutrait assez, par son silence, qu'il avait renoncé à ce moyen de justification, lorsque Real, l'avocat de Goullin, dont l'ardeur démagogique était à ce moment loin de faire présager le policier de l'empereur qu'il devint plus tard, se leva et le somma de tenir sa promesse. « Ces preuves écrites, répondit Carrier, je maintiens que je les ai eues entre les mains, mais je ne les ai plus ; désireux de tout ensevelir avec moi, je les ai brûlées'. »
1. Journal des Lois, des 24, 25 et 26 frimaire an lll ; et le Courrier universel du 24.
La clôture des débats fut prononcée, et la parole fut donnée à Taccusateur public pour son réquisitoire. Le nombre des accusés avait plus que doublé et, à la tin, on en comptait plus de trente.
Tronson-Ducoudray présenta la défense de Proust et de Vie; Villenave, celle deNaux, de Guillet et de Chartier; Cressend, celle de Mainguct, membre obscur du Comité révolutionnaire, de Gauthier et de René Naux, membres de la compagnie Marat ; Boutroue, celle de Richard et de Foucaud, deux noyeurs avérés, et, en plus, celle de Gallon, simple commissaire du Comité ; Gaillard, celle de Ducoux, membre de la compagnie Marat, et de Massé, impliqué dans l'afl'aire de Lefaivre pour la noyade de Bourgneuf. O'Sullivan, ce jeune homme de formes si distinguées, au dire de Michelet, qui avait compromis un nom honorable en devenant le compagnon de Lamberty, se défendit lui-même, et plaida selon certains journaux « avec l'éloquence de l'âme et du sentiment». La tâche la plus lourde incombait à Real qui défendait Goullin et Chaux, car Villain, qui parla en faveur de Carrier, ne plaida guère que pour la forme. Ces avocats plaidèrent sans doute aussi, accessoirement, pour d'autres accusés, à moins que ces autres accusés n'aient été défendus par des avocats tlont les journaux n'ont pas retenu les noms. En tous cas, je crois pouvoir aflirmer que Tronson-Ducoudray ne défendit ni Pinaiit, ni Grandmaison, comme le dit sa notice, dans le Dictinnnairf des ParJeincntaires.
Ceux qu'il avait choisis, il l'a dit lui môme, il les avait choisis parce qu'ils méritaient l'indul-
gence. Proust et Vie avaient subi l'entraînement de leur entourage, ils n'avaient pas été volontairement criminels. Leur de'fense était facile, et, mieux que celle d'aucun autre accusé, elle donnait au puissant orateur qu'était Tronson-Ducoudray l'occasion qu'il cherchait de tlétrir publiquement les excès de la Terreur. Initié déjà à la connaissance des horreurs commises à Nantes par les débats du procès des quatre-vingt-quatorze Nantais, dont il avait défendu quelques-uns, les témoignages produits au procès du Comité et de Carrier avaient achevé de lui faire connaître ces horreurs dans leurs moindres détails. Il n'eut pas de peine à montrer que Vie et Proust n'avaient été que des machines, qui avaient obéi au mouvement imprimé par les vrais coupables, les meneurs du Comité. S'élevant ensuite à des considérations générales, il lit un récit éloquent et indigné des massacres de la Vendée et des exécutions de Nantes, que rien au monde, dit-il, ne pouvait excuser.
Il développa cette doctrine que les lois de la morale s'imposent dans la politique comme dans la vie privée, et que, si l'exaltation de l'enthousiasme révolutionnaire pouvait, dans une certaine mesure, atténuer la responsabilité de certains actes, les assassins étaient toujours des assassins. «J'ai frémi d'horreur, dit-il en terminant, quand j'ai lu jadis dans le journal d'une Société fameuse, cette phrase atroce dite devant deux mille de nos frères : (( 11 faudra (dans l'affaire de Nantes) punir les crimes inutiles. Pour l'honneur du peuple français, j(; proclamerai, au contraire, la maxime que des assas-
sinats ne sont jamais uliles. » Soucieux, avanl Lout, fie venger la justice et l'humanité, Tronson-Ducoudray avait, en parlant comme il l'avait fait, soulagé sa conscience.
Real, qui avait bien quelque raison de supposer que l'avocat de Louis Naux, Villenave, dont les griefs contre le Comité étaient nombreux, ne l'épargnerait pas dans sa plaidoirie, et qu'il aurait à lui réj)ondre, lui céda son tour de parole. La plaidoirie de Villenave n'a point l'c^lévation de celle de Tronson-Ducoudray, mais elle était bien composée, et le tableau qu'il présenta de la ville de Nantes, dominée par Carrier et par le Comité, n'était pas de nature à provoquer l'indulgence en faveur des clients de Real.
A la reprise de l'audience. Vie et Louis Xaux, poussés sans doute par leurs camarades, osèrent reprocher à leurs avocats d'avoir « retracé l'horrible tableau des malheurs qui avaient at'lligé la ville de Nantes ». En l'absence de Tronson-Ducoudray, ce fut Vilhmave qui répondit. Il assura qu'il était loin d'avoir employé toutes les notes que son client lui avait remises, et qu'il n'eût dépendu que de lui de rendre le tableau plus horrible encore, et d'incriminer davantage le Comité. Carrier protesta également, et presque tous les avocats en hrent autant dans leurs plaidoiries. GouUin seul, continuant d'alfecter une insouciance hautaine, déclara que, pour sa part, il n'en voulait pas à Villenave.
En réalité, Tronson-Ducoudray et Villenave avaient, par leur parole, fait plus de peur que de mal. Des jurés tirés au sort parmi les habitants
f|p Paris, novices dans lo métier, et quittant leur boutique pour le tribunal, auraient pu être impressionnés, mais ceux qui sie'geaient dans FalTaire en avaient entendu bien d'autres. Plusieurs d'entre eux avaient condamné les Girondins, et ils auraient été fort étonnés de s'entendre dire qu'ils avaient le devoir de rechercher, dans leurs consciences, les raisons de leurs verdicts.
On a peine à comprendre aujourd'hui l'influence et l'importance de certains mots usités pendant la Révolution. Le plus néfaste peut-être a été le mot fédéraliste. D(''tourné par l'usage de son sens primitif, il fut universellement adopté pour désigner les vaincus de la journée du 31 mai, qui avait assuré la toute-puissance au parti de la Montagne. Pendant plus de dix-huit mois, tous les Français, qui refusaient de parler et d'agir comme les sansculottes, furent regardés comme des fédéralistes, et beaucoup d'entre eux furent guillotinés pour avoir été qualifiés de la sorte. Bien que, à la fin de 1794, la réaction, qui avait suivi le 9 thermidor, eût diminué la gravité du crime de fédéralisme, Villenave avait montré un certain courage en disant, dans sa plaidoirie, que les seuls coupables dans la journée du 31 mai avaient été ceux qui la firent et qui chassèrent les Girondins de la Convention. Il a raconté que, pour avoir prononcé cette phrase, il fut, au moment où il traversait la buvette après sa plaidoirie, traité de scélérat par Real et plusieurs membres du Tribunal'.
Ce qui montre néanmoins que l'hostilité contre
■1. Bior/raphie universelle de "SUchanà, \°Béal.
les fédéralistes n'était pas alors un sentiment aussi démodé qu'on pourrait le croire, c'est que Real fit, de la résistance à ce parti, l'argument principal de sa défense de Chaux et de Goullin. Son raisonnement était aussi simple qu'il tUait faux : La victoire de la Montagne au 31 mai était nécessaire au salut de la République. Les fédéralistes, en contestant la nécessité de ce coup d'Etat, sont devenus les piresennemis delà République. Les principaux habitants de Nantes étaient fédéralistes. Ils avaient mérité d'être châtiés pour avoir travaillé à la ruine de la République. En les châtiant, Goullin et Chaux n'avaient fait que leur devoir.
Le discours de Real n'a point été imprimé,etonne le connaît guère que par la /^o/f^ indignée' dontTronson-Ducoudray accompagna la publication de son propre discours. Il faut croire que Real, qui avait beaucoup de talent, sut envelopper de considérations éloquentes cette apologie cynique des crimes de ses clients; le Journal des Lois dit que son plaidoyer (( a excité le plus grand intérêt et qu'il était plein de style, d'adresse et d'àme- ». Ce n'était pas l'opinion de Tronson-Ducoudray qui, dans sa 7ioie, se plaint des attaques injustes de Real, et trouve absurde son évocation du 31 mai, à propos de crimes, qui, quoiqu'il en ait dit, n'avaient aucun caractère politique. « Passe encore, écrivait-il, de rapprocher les crimes de Nantes de ceux du 2 septembre; mais il y avait de la folie à
1. Plaidoyer du citoi/en G. -A. Tronson-Diicoridray dans V affaire du ComiLé révoluLionnaire de Nantes. Paris, Déseniie, an III, in-8% 68 p. La note y annexée comprend 24 pages.