‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 171 sur 198 · Numéro du 20 frimaire an III · texte numérisé non relu

Numéro du 20 frimaire an III

souiller le 31 mai d'un rapprochement si infâme. » Il ne s'expliquait pas davantage que Real eût pu s'attendrir sur Goullin, Chaux, Bachelier et autres gens de cette sorte.

Tous les historiens qui ont mentionné ce procès ont parlé de la péroraison du plaidoyer de Real, où l'art du comédien vint en aide à l'art oratoire. Grisé par sa propre parole, après avoir présenté, de Goullin, un portrait id(^al, dont les traits n'existaient nulle part ailleurs que dans son imagination, il avait fini par vanter sa bienfaisance. « Sa tête fut exaltée, dit-il ; son cœur est celui d'un patriote pur, d'un homme de bien. » On vit alors se lever, tremblant, éperdu, les yeux pleins de larmes, l'accusé Gallon, ami de Goullin, son commensal, car ils s'étaient installés ensemble dans le même appartement, dans les meubles de M™^ de Goutances, qui cria en sanglotant : « Goullin est un honnête homme, c'est mon ami, il a élevé mes enfants ; tuez-moi, mais sauvez-le. » Le désespoir de Gallon était tel qu'il fallut l'entraîner hors de la salle. Sont-ce là des hommes féroces? demanda Real. Les jurés eux-mêmes, si l'on en croit Michelet et Louis Blanc, auraient été émus^.

Ce Gallon, dont les larmes auraient été si puissantes, n'était point un scélérat comme son bienfaiteur. Il était seulement d'une probité douteuse ~.

1. L. Blanc, His/oirede la RcL'olulion, in-18, XT, 283; Michelet édit. Lacroix, VIII.

2. On reprocha à Gallon d'avoir détourné, à son profit, du vin des magasins de Glanchy. Registre des déclarations contre le Comité.

Pondant la journrc tout ontièro du 25 frimairo (15 décembre), les avocats avaient parlé. Ce n'était pas tini; mais le président avait déclaré que l'affaire se terminerait sans désemparer. A minuit un quart. Carrier obtint, pour la dernière fois, la parole. 11 rappela, à dater de juillet 1793, toutes lés missions qu'il avait eues dans les départements de l'Eure, du Calvados, de la Loire-Inférieure, et la conduite qu'il y avait tenue. Il répéta tout ce qu'il avait dit dans le cours de l'instruction. A quatre heures et demie, il termina ainsi sa défense : << Fatigué, exténué, je m'en rapporte à la justice des jurés. Ma moralité est décrite dans une adresse de mon département. Je demande tout ce qui peut être accordé pour mes coaccusés. Je demande que, si la justice nationale doit peser sur quelqu'un, elle pèse sur moi seul K »

Le président résuma les débats, et il était six heures du matin quand les jurés se retirèrent pour délibérer.

Les jurés pouvaient avoir deux questions à résoudre : 1° celle de savoir si chacun des accusés avait été auteur, ou complice, de manœuvres et intelligences contre la sûreté du peuple et la liberté des citoyens, en commettant, ou en ordonnant tel fait qui lui était spécialement reproché, et, 2°, dans le cas de l'affirmative sur cette première question, ils devaient déclarer si l'accusé avait, ou n'avait pas, agi avec des intentions criminelles et contre-révolutionnaires.

Carrier fut déclaré coupable d'avoir cherché à

1. rtéimpressinii du Monileiir. XXIII, 59, et autres journaux.

avilir la repn'sentation nationale en commettant tous les actes rangés sous les huit chefs distincts énumérés dans son acte d'accusation.

De même que plusieurs de ses camarades, Grandmaison, membre du Comité révolutionnaire, était accusé d'avoir signé des ordres de noyades et de fusillades; mais, de plus qu'eux, il avait été convaincu d'avoir sabré des malheureux qu'on allait noyer, et qui, sentant le bateau s'enfoncer, avaient, pour s'en échapper, passé leurs mains crispées au travers des fentes du pont. Ce fut cet acte de cruauté qui le perdit.

Pinart, âgé de vingt-cinq ans seulement, avait été commissaire du Comité pour les expéditions dans la banlieue de Nantes. Quoiqu'il ne sût ni lire, ni écrire, il avait été breveté en qualité de commissaire dans l'administration des vivres. De nombreux assassinats et des vols avaient été relevés à sa charge. Sa culpabilité était criante, et la protection, dont le Comité révolutionnaire l'avait longtemps couvert, aurait pu être regardée, à elle seule, comme un véritable crime '.

La déclaration qu'ils n'avaient point agi avec une intention criminelle et contre-révolutionnaire, n'ayant point été faite en leur faveur, ces trois accusés furent condamnés à mort. Carrier, dit le Journal de Perlet^ a entendu lire son arrêt sans paraître plus abattu qu'à l'ordinaire. Il voulut parler encore ; mais le président lui ayant fait observer qu'il n'aurait la parole que sur l'applica-

1. Voir la Compagnie Maraf el les auxiliaires du Coinilé révolutionnaire, par A. Lallié [Revue historique de rOuesl, juillet 1897),

tion de la peine, il se borna à s'écrier : « Mes vœux ont toujours été pour la République; je meurs innocent, oui, je meurs innocent, je le dis pour la dernière fois^ »

Vie et Gallon furent réellement acquittés, comme n'ayant pas été convaincus des faits qui leur étaient reprochés. Tous les autres, c'est-à-dire, Goullin, Chaux, Bachelier, Bollogniel, Foucaud, Robin, O'Sullivan, les membres de la compagnie Marat, Dhéron, Jolly, etc., furent bien, tous et chacun, déclarés convaincus d'avoir commis les crimes qui étaient reprochés à chacun d'eux; mais les jurés ayant ajouté qu'ils ne les avaient pas commis avec des intentions criminelles et contre-révolutionnaires, le Tribunal prononça leur acquittement, et ordonna leur mise en liberté-. Dobsent, enchanté d'un verdict qui ravivait des souvenirs qui lui étaient chers, en montrant que la persécution des

Page 1