Réimpression du Moniteur, XXII
3â2 J.-B. CARRIEH
députés Toccasion de rappeler l'indigne conduite, tenue en Vendée, par certains généraux républicains, et l'un d'eux en prolita pour prendre à parti Carrier nominativement. « On n*a conservé dans la Vendée, dit Lofficial, que les généraux qui ont commis le plus de scélératesses... Il est temps de dire la vérité, la guerre de la Vendée n'a été rallumée que par les horreurs qu'on a commises en ce pays... 11 est bon que vous sachiez qu'un représentant du peuple, après avoir promis une amnistie aux habitants de ce pays, s'ils déposaient leurs armes, les a fait fusiller lorsqu'ils ont été désarmés. » Il est, de plus, à sa connaissance, ajouta-t-il, que Carrier a fait fusiller une femme et ses deux enfants en bas âge. « Examinez la conduite de tous ceux qui ont dirigé cette gueiTe, et vous verrez que la plupart sont coupables. »
Carrier monta à la tribune, et protesta avec force contre les calomnies répandues sur son compte par de vils pamphlétaires. Il se dit prôt à porter sa tête sur l'échafaud, si ces faits étaient prouvés. Une voix : « L'on en prouvera bien d'autres. » « Il a, assurait-il, protégé au contraire ceux qui venaient se rendre. Quant aux brigands qui ont péri dans la Loire, la chose arriva lorsqu'ils voulurent passer ce fleuve. Il a non seulement interdit de traduire les enfants en jugement, mais il a permis aux bons citoyens de les recueillir. » Ce dernier fait était vrai, et même l'arrêté qu'il avait pris, en faveur de la remise de ces enfants à de bons citoyens, l'avait été contrairement au désir du Comité révolutionnaire; mais il oubliait qu'il avait lui-môme, à son retour de Nantes, proclamé à la
tribune la nécessité d'exterminer les enfants de la Vendée, aussi dangereux que les hommes. Il termina en disant qu'il faisait imprimer un mémoire qui détruirait toutes ces imputations calomnieuses * .
Merlin de Thionville intervint, et, sans accuser Carrier, il confirma le fait de communes entières massacrées après leur soumission.
Lofficial reprit la parole pour dénoncer Turreau et Huche, et rappela le mauvais accueil que les membres du Comité de Salut publicavaient fait , dans le temps, à ses dénonciations contre ces généraux.
Diaprés Laignelot, qui parla ensuite, Carnot aurait été opposé à ces excès, et le Comité de Salut public aurait suivi surtout le sentiment de Hentz et de Francastel, qui ne voyaient d'autres moyens que l'incendie et la dévastation pour terminer sûrement la guerre de la Vendée. Carnot se garda bien de contredire Laignelot. Il se borna à rappeler que Robespierre avait été, au Comité de Salut public, le défenseur et le protecteur de Huche. Le résultat de cette discussion fut Tordre d'arrêter Huche et Turreau. Carrier avait fait remarquer, avec raison, que les faits reprochés à ces généraux étaient postérieurs à sa mission en Vendée.
Bien que chacune de ces révélations fût autant de coups droits qui l'atteignaient en pleine poitrine, Carrier, en apercevant assis autour de lui tant de collègues dont les missions étaient reprochables, pouvait parfaitement espérer réussir, sinon k se justifier, tout au moins à sauver sa tête. Il comp-
1. Réimpression du Moniteur^ XXII, 113 et 114. Voir aussi Journal de la Montagne du 10 vendémiaire hh 111, p. 1258 et suiv.
tait sans lopinion, que la presse excitait sans cesse contre lui, et que finit par soulever tout à fait le procès des membres du Comité révolutionnaire de Nantes
Les accusations si nettes et si graves, portées contre ces complices de sa tyrannie, par les Nantais acquittés le 28 fructidor, ne permettaient pas de surseoir au jugement. Le 25 vendémiaire an II (17 octobre 1794), Goullin, Chaux, Grandmaison, Bachelier, Perrochaud, Mainguet, Lévêque, Louis Naux, Bollogniel, membres du Comité, Gallon, Durassier, Joly, Pinart, commissaires de ce même Comité, étaient appelés à comparaître devant le Tribunal révolutionnaire présidé par Dobsent.
La façon dont la procédure fut entamée témoignait des mauvaises dispositions des maîtres du jour à leur égard. L'acte d'accusation, qui fut affiché à Paris, était rédigé dans un style violent et emphatique ^ Le public, mis en éveil par le procès des quatre-vingt-quatorze Nantais, attendait avec impatience les débats de celui-ci. Tous les journaux avaient chargé des rédacteurs de recueillir les dépositions. De la les différences que Ton rencontre dans les complets rendus, dont les uns écourtent certaines dépositions que d'autres donnent avec de plus longs développements. Celui du Bulletin du Tribunal révolutionnaire est le plus communément cité; mais les autres peuvent être utilement consultés, notamment celui du Journal
1. M. Wallon le donne en partie (Tribunal révolutionnaire de Paris, V, 364); M. Gampardon {11, 32) (le Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI, n" oo), et presque tous les journaux du temps, le donnent en entier.
des Lois de Galetti, où les noms propres sont orthogra phiés avec plus d'exactitude et les faits rapportés avec plus de précision que partout ailleurs. Les rapports de Villenave avec ce journal donnent lieu de penser qu'il a dû corriger quelquefois les épreuves de ces comptes rendus, si même il n'a pas contribué à leur rédaction.
Je crois inutile de reproduire ici l'analyse suivie de ces débats. Ce travail a déjà été fait par Bûchez, par MM. Compardon, par M. Wallon, et, tout récemment, par M. le comte Fleury dans son excellent livre Carrier à Nantes. Ces débats d'ailleurs sont quelquefois confus; aucune instruction judiciaire ne les avait précédés, et les témoins (au nombre de près de trois cents), comparaissaient au hasard, les uns après les autres, chacun disant ce qu'il se rappelait sur les événements qu'il avait vus, sur les propos qu'il avait entendus. Sauf quelques témoins appelés d'office plus tard, pour élucider certains points obscurs, la plupart de ceux qui avaient été convoqués étaient des habitants qui s'étaient offerts eux-mi^mes en quelque sorte, en venant consigner leurs griefs contre le Comité révolutionnaire dans les registres ouverts h cet effet, à la Municipalité de Nantes, par Bô et Bour botte.
Pour les méfaits du Comité, on peut dire que les sources abondent dans les diverses archives, et les débats de leur procès n'y ajoutent qu'assez peu de chose. Il en est autrement des excès de Carrier. Sa qualité de représentant du peuple l'avait préservé de toute accusation avçtnt celles que Phelippes eut la hardiesse de produire à Paris, dans