‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documentsChapitre 27 sur 172 · Eod., Il · texte numérisé non relu

Eod., Il

3. Réimpression du Moniteur, XVIU, 371; Séance du 18 brumaire an 11.

milliers et des milliers d'individus avec des juges et des bourreaux, il faudra nécessairement que Carrier s'ingénie à trouver d'autres moyens. 11 se rappellera son projet de Saint-Malo et la proclamation de ses collègues : Noyons dans la Loire les lambeaux de V armée, ■

Celui qui ordonne le crime, celui qui roxécute, et les complices de Tun et de l'autre, sont également coupables. Tous les législateurs ont édicté contre eux la même peine; mais il importe, croyons-nous, avant d'entrer dans le détail des cruautés commises à Nantes par Carrier, de faire remarquer que ses collègues lui avaient confié la tâche la plus horrible qui se puisse imaginer et que, pour ne pas reculer devant elle, il fallait que les instincts les plus pervers aient été surexcités en lui par la manie de la destruction, qui est une des formes de la folie. Si pareille besogne lui avait été donnée, c'est qu'il avait paru capable de la faire.

Lorsque, le 20 octobre 1793, Carrier vint s'établir à Nantes, il n'y apporta pas la Terreur. Les représentants qui l'avaient précédé avaient déjà tout fait pour rétablir, comme on le verra dans le cours de ce chapitre.

Depuis six mois, et même bien davantage, mais surtout depuis six mois, les royalistes étaient fort maltraités, et, pour eux, le système de la Terreur n'était pas une innovation. Au lendemain do l'insurrection, la guillotine avait été dressée sur la place du Bouffay et y était demeurée en permanence ^ Un grand nombre d'habitants de la ville

i. iji Ouillotine et le Bourreau à Nantes y par A. Lallié {Revue histoHque de VOuesty mars 1896).

et des campagnes, soupçonnés de complicité plus ou moins directe avec les rebelles, ou même simplement de sympathies pour leur cause, avaient été emprisonnés et donnaient à leurs parents les plus vives inquiétudes sur le sort qui leur était réservé. Un séjour ininterrompu dans la ville, depuis le commencement de Tannée 1793, ne mettait personne à l'abri d'une accusation de complicité avec rinsurrection, et le tribunal criminel extraordinaire écoutait volontiers les témoins qui chargeaient les accusés de cette sorte de crime. Le seul moyen pour un royaliste de faire de Topposition à la République était alors de gagner la campagne et de se mêler à ceux qui combattaient les armes à la main. Ceux des royalistes qui, ne voulant ou ne pouvant prendre ce parti extrême, étaient restés en ville, ne menaçaient aucunement la République. Etroitement surveillés, exposés à toutes les délations, ils savaient que la moindre démarche hostile de leur part serait inutile et les perdrait sans profit pour leur parti.

S'il n'y avait aucune raison de maintenir et d'accroître la terreur qui pesait sur les royalistes, il n'y en avait pas davantage de l'étendre à ceux des habitants de Nantes qui avaient pris part au mouvement fédéraliste. Sauf quelques individus tarés, dont la politique consistait k exciter contre les gens riches, contre les gens à moyens, comme on disait alors, les passions de la populace, pour s'élever par elle aux emplois, tous les républicains notables de Nantes, de même que ceux d'un grand nombre de villes de province, avaient été des fédéralistes. Ce nom on Ta déjà dit, synonyme de girondin, dési-

gnait les partisans d'une république où le pouvoir appartiendrait aux classes moyennes, et serait exercé par des gens éclairés, respectueux de la propriété de leurs amis politiques, et assez habiles pour tenir à une certaine distance le peuple souverain.

Que des hommes, médiocres comme Carrier, fussent incapables de s'élever k la conception d'une révolution raisonnablement conduite, on le comprend aisément, mais que les hommes des Comités de la Convention, qualifiés si souvent d'hommes d'Etat, se soient enfoncés dans la boue et dans le sang, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par la peur de la canaille des sections et des tribunes, car ce n'est jamais de gaieté de cœur qu'un homme intelligent commet d'abominables cruautés.

Les fédéralistes de Nantes avaient été et continuaient d'être les soutiens les plus convaincus et les plus ardents de l'idée républicaine. Depuis le commencement de la Révolution, sous le nom de patriotes, ils avaient applaudi à toutes les destructions opérées par la Constituante et la Législative. Ils avaient peuplé les Sociétés populaires, et occupé sans contestation tous les postes administratifs du Département, du District et de la Municipalité. Ils avaient persécuté le clergé catholique et séquestré plus tard les biens des émigrés. Ils avaient accueilli avec enthousiasme la proclamation de la République, et suivi jusqu'au régicide la majorité alors girondine de la Convention. Les adresses envoyées de Nantes h celte Assemblée, pour la féliciter de la condamnation de Louis XVI, contiennent des signatures qu'on ne lit pas sans étonnement.

Le 31 mai ne leur avait pas enlevé leurs illusions, et ils ne désespéraient pas de voir la Convention, revenue à des idées plus modérées, s'occuper de rendre la République habitable pour les gens de leur condition.

Très ardents à combattre les royalistes insurgés, ils s'imaginaient que la Convention leur saurait gré du service immense qu'ils lui avaient rendu en empêchant les Vendéens de s'emparer de leur ville. Aucun Montagnard ne pouvait, en effet, se vanter d'avoir porté au parti royaliste un coup aussi funeste que l'avaient fait, le 29 juin 1793, lors du siège de Nantes par l'armée vendéenne, les fédéralistes Baco, Coustard, Beysser et leurs amis.

Les membres des divers corps administratifs avaient, il est vrai, signé, le 5 juillet 1793, un arrêté dans lequel l'autorité des représentants en mission était contestée ; mais cet arrêté, que justifiait dans une certaine mesure l'attitude assez louche qu'avaient eue, à Nantes, Gillet et Merlin, au moment du siège, ils l'avaient si platement rétracté, peu de jours après, qu'il fallait bien peu connaître les hommes pour croire que ceux-là pussent devenir dangereux. Le Montagnard Choudieu le reconnaît lui-même : « A la fin de juin, dit-il, des symptômes de fédéralisme commençaient à se manifester à Nantes; mais l'erreur ne fut pas de longue durée ^ »

Ce qui attira sur eux les vengeances , ce fut beaucoup moins le grief de leur résistance à la

\. Mémoires et Notes de Choudieu^ Paris, Pion, 1897, p. iOl,

Convention, qui n'avait pas dépassé, dans la Loire- Inférieure, celle de beaucoup d'autres départements, que l'influence néfaste exercée sur les représentants en mission à Nantes par quelques intrigants avides et envieux.

Nantes avait été Tune des villes de France oîi la bourgeoisie avait accueilli la Révolution avec le plus d'enthousiasme. Les premiers patriotes, et non les moins exaltés, appartenaient tous à des professions libérales, et étaient des propriétaires, des hommes de loi, des négociants et des marchands. Les artisans et les gens du peuple avaient été, au contraire, assez lents à s'émouvoir.

Jusqu'au milieu de l'année 1790, il n'y avait eu qu'un seul club, celui des Capucins, dont la grande majorité était coiriposée de gens honorés de l'estime publique. Peu à peu, le nombre des adhérents s'était accru, et les gens, d'une condition sociale et surtout d'une valeur morale inférieures, s'y étaient fait admettre. Ceux-ci formaient naturellement la gauche de l'assemblée.

Le moment arriva où cette gauche, choquée de voir ses membres dédaignés et combattus par des parleurs plus distingués que les siens, estima qu'elle délibérerait plus h Taise dans un club particulier, et elle avait essaimé dans une salle située auprès du Port-Communeau. Qui se ressemble s'assemble. Malgré la différence des milieux où ils s'étaient recrutés, très longtemps, néanmoins, les deux clubs avaient marché du même pas dans la voie révolutionnaire, et il serait difficile do dire lequel des deux devançait l'autre lorsqu'il s'agissait de provoquer quelque persécution contre les

catholiques en 1791 et en 1792, et contre les royalistes en 1793.

Après le 31 mai, les divergences s'étaient accentuées et le club du Port-Communeau, devenu la Société de Saint- Vincent, du nom de Téglise où il s'était établi, avait professé ouvertement les idées de la Montagne, avec l'espoir très fondé que, la canaille tenant à Paris le haut du pavé, il en serait bientôt de môme à Nantes. Le club des Capucins, transféré dans le local de la Halle, avait conservé les anciennes opinions du parti girondin.

a Je dirai, — écrivait Chaux dans l'un de ses mémoires imprimés, — que dans la Société populaire des vrais sans-culottes de Nantes, dont je m'honore d'être un des fondateurs en 1790, j'émis les principes les plus purs... Le témoignage de cette Société est d'autant plus précieux que le feu sacré ne s'y éteignit jamais; qu'elle s'est montrée, dans tous les moments de crise, à la hauteur des circonstances; que c'est elle qui, au temps du fédéralisme, lutta contre la faction liberticide^ »

F*our les membres du Comité révolutionnaire, le Club de la Halle était, au contraire, « un club peuplé de gens prétendus comme il faut, c'est-àdire de riches égoïstes, d'intrigants de toutes les couleurs, lié par ses opinions et ne faisant qu'un avec les Corps administratifs; gangrené, non dans sa majorité, mais h coup sûr égaré par les intrigants qui y dominaient... Que n'a-t-on pas fait pour détruire le Club de Vincent-la-Montagne? N'a-t-on pas osé qualifier ses membres d'anar-

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