‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documentsChapitre 28 sur 172 · Chauj.' au peuple français, p · texte numérisé non relu

Chauj.' au peuple français, p

chîstes, d'agitateurs du peuple, parce qu'ils se montraient les amis chauds de l'égalité ^ »

« Il existe à Nantes, écrivait Philippeaux, au mois de septembre 1793, deux Sociétés patriotiques, Tune composée de vrais sans-culottes, francs et vigoureux républicains, dont je n'ai que du bien à dire, l'autre où Tesprit public n'est pas à la même hauteur 2. »

A la Société des Sans-Culottes, où se trouvaient réunis tous les démagogues en quête de places, régnaient deux hommes très supérieurs aux autres membres par leur intelligence, et qui s'appelaient Chaux etGoullin. Le premier avait été commerçant et avait fait banqueroute; le second était un créole ruiné, léger, paresseux, ami du plaisir, et n'ayant, pour faire figure dans le monde, d'autre ressource que le jeu. Il excellait autric-trac; mais ce genre d'habileté ne l'avait rendu célèbre que dans les cafés, et, plein do confiance en ses talents, il aspirait à plus ample renommée.

A ces deux ambitieux également dépourvus de scrupules et de convictions, tous les moyens étaient bons pour se pousser dans le monde. La mésestime publique leur pesait autant que la pauvreté, et ils ne pouvaient pardonner à personne d'être riche et considéré. De pareils hommes deviennent

1. Compte rendu au District par les membres du Comité révolutionnaire de Nantes^ fin nivôse an II. p. 3.

2. Rapport de Philippeaux, inséré dans le Défenseur de la VéHté du 28 septembre 1193, p. 644. Cette rivalité des deux Sociétés est exposée dans une longue adresse de Vincent-1 a-Montagne à la Convention, dont lecture fut donnée à la Convention, le 25 floréal an II {Réimpression du Moniteur, XX, 473, et p. 12 et 14 de la brochure petit in-4', imprimée, à Nantes, chez Brun aîné).

des fléaux quand le malheur des temps les élève et les rend tout-puissants.

L'influence et lautorité leur étaient échues de la façon la plus facile h expliquer. Les représentants en mission n'avaient pas des intelligences illimitées comme leurs pouvoirs. Quand ils arrivaient dans un pays où ils ne connaissaient personne, ils s'enquéraient, auprès des membres influents et bien pensants des Sociétés populaires, de tout ce qu'ils avaient intérêt à savoir : état des esprits, ressources matérielles, fonctionnaires bons à destituer, patriotes disponibles pour les emplois vacants. Chaux et Goullin leur avaient été naturellement désignés comme des hommes en qui ils pouvaient avoir toute confiance, et ils étaient devenus les secrétaires attitrés de Gillet et de Philippeaux. Dans cette situation, il n'était pas besoin d'avoir autant d'esprit qu'ils en avaient pour arriver bien vite à imposer h Gillet et h Philippeaux leurs propres idées sur les hommes et les choses. Ruelle, Méaulle, Cavaignac, arrivés h Nantes un peu plus tard que Gillet et Philippeaux, et par conséquent plus dépaysés encore, ne purent qu'emboîter le pas derrière leurs deux collègues.

Quel rêve et quelle aubaine, pour des aventuriers comme Chaux et Goullin, d'avoir à leurs pieds une ville tout entière et surtout les « riches égoïstes » qui les méprisaient naguère ! Avec un merveilleux instinct, ils devinèrent que, en présence des représentants, les administrations départementale et municipale ne pouvaient jouer qu'un rôle secondaire, et que le Comité révolutionnaire, auquel ressortirait toute la police de la Ville, par

Tapplication de la loi des suspects, ne tarderait pas à devenir, par la force des choses, Tautorité prépondérante. Pour plus de sûreté, néanmoins, et d^accord avec un petit marchand nommé Forget, comme eux ruiné, mais orateur écouté à la Société populaire, et geôlier de la grande prison des Saintes-Glaires, ils profitèrent de la loi du 27 août, qui ordonnait le renouvellement des administrateurs fédéralistes, pour faire entrer au Département et h la Municipalité des hommes aussi faibles que nuls, en même temps qu'ils se faisaient nommer eux-mêmes membres du Comité révolutionnaire. Il est parfois aussi difficile de prophétiser sur le passé que sur Tavenir, et de dire ce qui serait arrivé en Tabsence de telle circonstance donnée; mais rien n'interdit de supposer que la ville de Nantes n'eût point connu toutes les horreurs qui Tout affligée, si les administrations n'avaient pas été composées d'êtres pusillanimes comme Minée, président du Département, incapables et grossiers, comme Renard élevé à la mairie. Carrier n'était ni résolu, ni réfléchi, et brave encore bien moins. Il allait à l'aventure, et cédait plus à ses instincts de bête fauve qu'il ne raisonnait son rôle d'exterminateur. Les hommes ainsi faits sont peut-être ceux qui se laissent le plus aisément déconcerter par les obstacles. Je n'ai vu nulle part qu'il ait tenu rigueur au général Boivin, pour avoir refusé de faire fusiller trois cents habitants de Nantes portés sur une liste arrêtée par le Comité révolutionnaire, et le jour où l'officier municipal Champenois, qui n'était point un élu du peuple, et tenait simplement ses fonctions de Ruelle et de Gillet,

releva avec énergie un outrage personnel de Carrier, celui-ci lui ofiFrit son amitié.

Dans la matinée du 10 octobre, Philippeaux et MéauUe avaient renouvelé l'administration du Département. Gillet et Ruelle avaient, le môme jour, renouvelé la Municipalité et, le lendemain, ils avaient installé le nouveau Comité révolutionnaire.

Aussi Carrier pourra-t-il écrire avec raison, plus tard : « Presque tous les témoins déclarent que le Comité révolutionnaire a répandu la terreur dès rinstant de sa formation, et qu'il Ta maintenue jusqu'à sa dissolution. Or ce n'est pas moi qui ai formé ce Comité. Je ne suis entré à Nantes qu'un mois (exactement dix jours) après sa formation, et j'ai quitté cette commune quatre ou cinq mois avant sa dissolution ^ »

En usant simplement de la loi des suspects, le Comité révolutionnaire avait tous les habitants de la ville de Nantes à sa discrétion, puisqu'il pouvait faire emprisonner tous ceux qu'il lui plairait de désigner; mais la tyrannie est ombrageuse, et, si elle ne se soucie guère des malédictions de chacune de ses victimes, il lui importe que ces malédictions ne se propagent pas dans des lieux où elles pourraient rencontrer des échos plus ou moins retentissants, et former ainsi cette puissance qu'on appelle l'opinion publique. Un arrêté des représentants, enregistré par le Comité révolutionnaire au procès-verbal de sa seconde séance, ordonna la fermeture du Club de la Halle, et l'un des membres de ce Comité, Louis Naux, fut chargé

1. Suite du rapport de Carrier^ représentant du peuple y sur sa mission dans la Vendée, p. 8.

de Texécuter. La môme décision fut prise, le lendemain, à regard de toutes les Chambres littéraires *.

Il suffit de nommer la Compagnie Marat pour évoquer les plus cruels souvenirs de ce temps-là. Dans sa séance du 14 octobre (23 vendémiaire) le Comité révolutionnaire, arguant de son impuissance h faire exécuter par les commissaires de police toutes les arrestations qu'il se proposait d'ordonner, prenait un arrêté ainsi conçu : « Les citoyens Chaux et GouUin se rendront de suite chez les représentants, à Telfet de se concerter avec eux sur ce qu'il est permis de faire dans la circonstance, soit par la création d'une compagnie attachée au Comité, soit de toute autre manière'-. »

Ainsi, une semaine avant l'arrivée de Carrier, le Comité révolutionnaire était composé de terroristes, les administrations d'amis complaisants de ces terroristes, et les républicains, qui avaient conservé quelques notions de la justice, étaient réduits à l'impuissance d'élever la moindre plainte. Carrier avait tout ce qu'il pouvait souhaiter pour se livrer à l'aise à l'assouvissement de sa haine du parti modéré : une autorité sans bornes, des conseillers avisés, capables de tout, animés des mêmes passions que lui, et des victimes à son choix, parmi les riches de la ville, et parmi les vaincus de l'armée royal isl^, qui commencèrent à affluer à Nantes à la lin d'octobre 1793.

1. Procès-verbal du Comité révolutionnaire ^ 12 et 13 octobre 1793. Le mobilier du Club, qui valait plus de vingt mille livres, fut peu après volé et dispersé {Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. 16).

2. Procès-verbal du Comité, f* 3. — Voir aussi : la Compagnie Marat et autres auxiliaires du Comité révolutionnaire de Nantes, par A. Lallié {Revue de VOuesl, juillet 1897).

aux représentants du peuple. » La nature de ces mesures n'est point indiquée. On lit aussi, quelques lignes plus bas : « Liste de ceux qui nous paraissent les plus coupables, et dont nous avons envoyé les noms aux représentants du peuple sur leur demande. »

Des inférieurs, qui savent se faire écouter, deviennent bien vite aussi puissants que leurs maîtres, et c'était le cas des membres du Comité révolutionnaire dont Tautorité était subordonnée h celle des représentants. Carrier eut le bon sens vulgaire de comprendre que, nouveau venu à Nantes, il ne pouvait être bon juge des dénonciations qui lui étaient adressées, et il laissa le Comité libre de faire emprisonner tous les citoyens qu'il lui plairait de considérer comme suspects. Francastel, qui arriva à Nantes cinq ou six jours plus tard^ pour aider Carrier à sans-culottiser cette ville, ne suivit pas une autre conduite.

Le décret du 29 septembre 1793-, fixant le prix maximum des denrées de première nécessité, n'était pas encore appliqué à Nantes. Ce décret était absurde, puisque, sous prétexte de frapper les riches, comme le demandait Saint-Just, et de « tuer Taristocratie mercantile », comme on disait à Arras dans l'entourage de Lebon, son résultat inévitable était de faire souffrir les petites gens, en accroissant la disette. Dans la pratique, il ne fut

1. « Je me rends à Nantes, écrivait, d'Angers, Francastel au Comité de Salut public, que je vais m'eÉForcer avec Carrier de sans-culottiser et républicaniser complètement. » 24 oc tobre 1793, 3 brumaire [Recueil des actes du Comité de Salut public, Vil, 612).

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