Bibliothèque de Nantes, minute n" 1, f
i56 i.-B. CARRlEh
comme un appoint du nombre des victimes et en donnent une idée très incomplète. Je citais tout à l'heure Benaben, qui comptait deux mille fusillés à Savenay, après la bataille, quand le registre de la Commission Bignon n'en mentionne que six cent soixante et un. Pas plus que Francastel, Carrier ne se souciait de noter les massacres qu'il ordonnait, et voici quel était, à ce sujet, la conduite de Francastel : « Du temps que j'étais au Comité révolulutionnaire d'Angers, rapporte un nommé Toussaint Cordier, il fut envoyé, par le Comité, à la Commission militaire, beaucoup d'individus que le Comité ne consigna pas sur ses registres, et cela par ordre de Francastel, qui ne voulait pas que l'on gardât par écrit ce qui avait rapport aux brigands. La majeure partie de ces individus furent fusillés par ordre de la Commission militaire aux Pontsde-Cé. Après le siège d'Angers, tous les brigands qui furent arrêtés, et conduits dans le temple delà Raison, et dans la ci-devant église des Petits-Pères, furent également fusillés, sans être portés sur les registres, et cela par ordre de Francastel*. »
Les deux tribunaux révolutionnaires, que Carrier avait contribué à instituer dans les premiers temps de son séjour à Nantes, continuaient de fonctionner et condamnaient chaque jour, selon les ailaires qui leur étaient envoyées, une, deux, quelquefois trois personnes à mort, hommes ou femmes. C'était peu à son gré ; aussi ne dissimulait-t-il pas son dédain de ce moyen de répression. 11 disait un jour à Pbelippes : « Bah !Bah! à vous
1. Poitou, les Représentants (lu peuple dans le Département de Maine-et-Loire (Revue de V Anjou, septembre-octobre 1852, p, 302).
autres juges, il faut cent témoins, cent preuves, pour juger les accusés... faut-il donc tant do preuves, c'est bien plus tôt fait de les jeter à Teau. Bientôt tu verras sans-culottiser les femmes ^ »
C'est pour la même raison qu'il faisait fi de la la guillotine, qui ne tuait qu'une personne à la fois. H ne laissa pas cependant tout à fait d'avoir recours k cet instrument, à deux reprises différentes, pour des exécutions qui sont demeurées célèbres à raison du nombre des victimes, et de l'âge et de la qualité de quelques-unes d'entre elles. C'était à la fin de frimaire, au moment des grandes fusillades attestées par les membres du Département. L'arrivée de bandes de prisonniers à Nantes n'était pas un événement; chaque jour il en arrivait quelques-unes que l'on conduisaità l'Entrepôt. Mais le 27 frimaire (17 décembre), Carrier, atteint d'une recrudescence de frénésie meurtrière, voulut que le sang inondât la place du Bouffay, sous les yeux d'une population glacée d'effroi. Jusqu'alors la guillotine n'avait atteint que des condamnés des Tribunaux révolutionnaires. Le 27 frimaire, la bande de prisonniers se composait de vingt jeunes gens et de quatre enfants de treize à quatorze ans. Carrier exigea que le tribunal dont Phelippes était le président donnât, sans môme les interroger, et de suite, l'ordre de les exécuter tous. Vainement Phelippes offrit de les juger sans retard, et peutêtre même de les condamner ; vainement Crespin, membre de la Compagnie Marat, alla, sur l'ordre
1. Scins-culottiser était un des synonymes de noyer. — Compte rendu du procès (Réimpression du Moniteur^ XXllI, 4 et 50. Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI, 235).
lie Pholippes, « faire observer au représentant que, parmi ceux qu'il voulait qu'on guillotinât, se trouvaient deux enfants de treize ans et deux de quatorze ans. Il s'écria avec fureur, en se retournant contre la cheminée : « Dans quel pays suis-je? Tout comme les autres. » Carrier ayant remis à Phelippes un ordre d'exécution signé de lui, celui-ci rédigea une sorte de procès-verbal \ où il inséra le texte de cet ordre, et le bourreau obéit. L'un de ces pauvres petits prisonniers, dans son ignorance des choses de la mort, lui fit cette question d'une naïveté déchirante : « Me feras-tu bien du mal?» La planche de la guillotine s'étant trouvée trop courte pour sa taille, le couperet lui fendit le crâne au lieu de lui couper le cou.
Deux jours aprt^s, le 29 frimaire (19 décembre), arrivait une nouvelle troupe de vingt-sept prisonniers, dont sept femmes, et, parmi elles, les quatre sœurs de la Métairie. La plus jeune avait dix-sept ans. Ces vingt-sept eurent le même sort que les vingt-quatre. C'en était trop pour un bourreau de province; il tomba malade et mourut peu après '^.
i. ByLllelin du Tribunal révolutionnaire^ Vï, 335. Carrier n'est pas le seul représentant en mission qui ait fait guillotiner des enrants. A Orange, Maignet a fait guillotiner des enfants de dix à dix-huit ans (Déclaration de Goupilleau de Montalgu). Séance de la Convention du !.*> frimaire an 111 {Réimpression du Moniteur, XXll, 67;i). iMaignet, amnistié en l'an IV, retourna dans sa ville natale, à Ambert (Puy-de-Dôme), où il exerça la profession d'avocat. Il fut élu. en 1815, à la Chambre des Gent-Jours ; exilé en Belgique, il adressa, en 1818, au roi, pour obtenir sa rentrée en France, une pétition qui fut apostillée par tous les ecclésiastiques de la ville et du canton d'Ambert. Rentré en France en 1830, il mourut dans son lit, à Ambert, en 1834.
2. Voir la Guilloline et le Boutveau à Nantes^ par A. Lallié, {Rêvue de VOueil, mars 1896). Les procès-verbaux rédigés par
Entre ces deux journc^es, Carrier avait fait Thonneur au Conseil général de la Commune d'assister à sa séance, et il s'y était occupé de la forme des insignesdestinésauxcommissairesdits bienveillants ^
A Dieu ne plaise que je prétende atténuer Thorreur de pareils faits. Mais il est permis de se demander si la Convention n'exploita pas, outre mesure, le vulgaire préjugé de la forme l'emportant sur le fond, quand elle fit de cet ordre l'un des chefs les plus retentissants de son acte d'accusation. Elle avait trouvé parfait, qu'aux temps de leurs missions. Carrier et autres, noyassent, fusillassent sans jugement, par centaines, des hommes désarmés, des femmes et des enfants, et son indignation débordera quand on lui exposera que Carrier, à quelques pas d'un tribunal, a fait exécuter, sans jugement, des gens voués au supplice, comme si un jugement dérisoire leur eût fait un sort si différent de celui des autres. Carrier n'avait pourtant pas fait mystère de ces exécutions d'enfants. Dans son rapport, lu à la séance de la Convention du 3 ventôse (21 février 1794), il disait :« Les enfants de treize et quatorze ans portent les armes contre nous, et des enfants en plus bas âge sont les espions des brigands. Beaucoup de ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par la Commission militaire '. »
Phelippes, à l'ocrasion de ces exécutions, ont été maintes fois réimprimés. V. aussi, dans les Chroniques paroissiales du diocèse de LuçoUy n" du 27 octobre 1900, p. 73, d'intéressants détails sur les demoiselles de la Métairie.
1. Procès-verbal du Conseil de la Commune de Nantes (Arch. municip.).