CHAPITRE XIII
CARRIER, TRÉHOUART, LEBATTEUX
Lebatteux, sa troupe, ses pouvoirs révolutionnaires, et l'usage qu'il en faisait. —Ordre du représentant Tréhouart de l'arrêter. — Conflit entre Tréhouart et Carrier à la suite de cet ordre. —Ce scandale dénoncé au Comité de Salut public parle petit Jullien, commissaire du Comité de Salut public. — Publication des papiers de Jullien, sous le titre: Une mission en Fcnrfée. — Demande, par Jullien, du rappel de Carrier non exaucée. — Déplacement de Tréhouart. — Loi du 14 frimaire sur le gouvernement révolutionnaire. — Effets de cette loi à Nantes. — Carrier confirmé dans ses pouvoirs illimités par le Comité de Salut public. — Négligence de Carrier dans l'application de la loi du 14 frimaire. — Circulaire du Comité de Salut public sur l'illégalité de la peine de mort prononcée pw les représentants, illégalité couverte par les motifs et les circonstances.
S'il était permis de rapprocher le verbe aimer du nom de Carrier, ou pourrait dire de lui qu'il aimait les assassins et les meurtriers. Ses instincts méchants le portaient tout naturellement à leur donner sa confiance ; témoins, Lamberty et Robin, et un autre scélérat nommé Lebatteux.
Lebatteux, François, vingt-neuf ans, était un ancien cuisinier de l'abbaye de Saint-Sauveur, qui s'était établi aubergiste k Redon, et qui était h la fois directeur des postes, membre du Conseil de District et du Comité de surveillance révolutionnaire de cette ville ^ Carrier lavait connu en traversant le Morbihan, et, par un arrêté daté de Nantes le
1. Notes d'audience de Villenave, f* 743 (Collect. Gustave Bord).
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Lebatteux était allé à la Société populaire et y avait fait grand bruit. Il y avait horriblement maltraité un nommé Mouquet, apothicaire de Lorient', révolutionnaire des plus exaltés, qui, arrivant de Paris, chargé d'une mission importante pour l'administration des subsistances, avait tiré de sa poche le décret du 14 frimaire qui abolissait les corps francs, dits armées révolutionnaires. Lebatteux, en présence de Tattitude dugénéral Avril, avait cru prudent de céder, et il avait quitté Vannes en faisant toutes sortes de menaces. Le représentant Tréhouart, en mission à Redon, informé de la conduite de Lebatteux, l'avait fait arrêter et emprisonner'2.
Carrier, furieux de ce qu'on eût contesté les pouvoirs qu'il avait donnés à son agent, prit aussitôt un arrête des plus violents dans lequel il proclamait le patriotisme de Lebatteux, se portait son garant devant la France entière, ordonnait à tous les généraux de le protéger et de le faire mettre en liberté, et interdisait en même temps d'obéir à Tréhouart, qu'il qualifiait de partisan des royalistes, fédéralistes et modérés, de rebelle aux instructions de la Convention, ajoutant qu'il allait le dénoncer au Comité de Salut public^. Il écrivait
1. C'est ce m^nie Mouquet qui, envoyé en mission à Nantes, exerça de nombreux pillages dans les magasins des marchands (Bachelier, Mémoire pour les acquittés^ p. 33).
2. Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VII, 66. — A ce moment déjà, Tréhouart avait été dénoncé au Comité de Salut public, et en marge d'une lettre de lui, Billaud-Varennes avait mis cette annotation : écrire à Tréhouart qu'il est rappelé au sein de la Convention (Recueil Aulard, IX, 474).
3. Arrêté de Carrier du 4 nivôse an II (24 décembre 1793). Pièces remises à la Commission des Vingt et Un^ p. 57 et suiv.;
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Jullien de la Drôme et de Jullien de Toulouse, signa plus tard Jullien de Paris. Fonctionnaire précoce, il avait à peine dix-huit ans lorsqu'il avait été envoyé dans les départements avoisinant les Pyrénées pour s'occuper de recrutement. Le commissaire des guerres ayant été empêché par la maladie, il avait dû le remplacer, et il avait fait preuve de qualitésadministratives fortau-dessus de son âge. Ce succès Tavait fait remarquer ; grâce aux relations de son père, député de la Drôme, il avait approché Robespierre et Barère, et il avait réussi h se concilier leur confiance et leur amitié. Au mois de juillet 1793, il faisait partie du Club desCordeliers, et, pour son début dans lapolilique, il s'était fait députer à la Convention pour lui annoncer la prochaine inauguration, dans la salle des séances de ce Club, d'un autel au cœur de Marat * . Le Comité de Salut public l'avait fait son misstis doininicns pour un certain nombre de départements. Ses fonctions apparentes consistaient à surveiller et inspecter les Sociétés populaires et les administrations; mais, en réalité, il était surtout chargé de renseigner le Comité de Salut public sur la conduite des représentants en mission. Ses lettres ont été reproduites, en même temps que ses autres correspondances et élucubrations patriotiques, dans un volume édité par son petit-fils, M. Edouard Lockroy, sous le titre : Une 7nission en Vendée-, livre en
i. Convention, 26 juillet 1793 {Réimpression du Moniteur, XVII, 243).
2. Unvoluraein-18, Ollendorf, Paris, 1893. La mission de Jullien n'était pas spéciale à la Vendée, et, en fait, il ne fit que traverser une partie du théâtre de la f^erre; elle commença au Havre et finit à Bordeaux. Voir le texte de sa Commission, Âulard, RecueiL
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vices SOUS la ferme direction de Jean-Bon-Saint- André.
Tréhouart, envoy(^ à Brest, comme Jullien en avait donné l'avis, s'y rendit; mais il crut prudent d'expliquer sa conduite. M. Wallon a reproduit en partie le mémoire justificatif qu'il avait fait parvenir, dans les jours qui suivirent, au Comité de Salut public'. Le succès de Carrier, au contraire, était complet : il était maintenu dans ses pouvoirs, et son protégé, narguant la justice, conservait sa liberté. L'ami de Lebatteux avait pu ini[)unément abuser de son pouvoir, et commettre le crime, si souvent alors puni de mort, d'outrage à la dignité de la représentation nationale. Cette indulgence du Comité de Salut public envers Carrier, et son maintien dans sa mission, contrairement à l'avis de Jullien, sont des faits très dignes d'attention, et qu'il importe de noter. On ne peut les expliquer que par la présence au Comité d'amis puissants de Carrier, qui approuvaient systématiquement sa conduite, quelle qu'elle pût être, ou par cette considération politique que son œuvre de destruction des débris de l'armée vendéenne, œuvre à laquelle sa brutalité et sa cruauté semblaient l'avoir destiné, serait entravée ou retardée par son rappel de Nantes. Que l'on adopte l'une ou l'autre cause de son maintien à Nantes, après une pareille affaire, et en un pareil moment, il en ressort clairement que Carrier avait, au Comité de Salut public, une ma-
i. Wallon, les Heprésentants en mission dans V Ouest, 1, 425 et il 26. Recueil des actes du Comité de Salut public, IX, 617.
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riale presque sans limites. Elle plaçait sous la surveillance de ce Comité, et de celui de Sûreté générale, tous les fonctionnaires, tous les qorps constitués, et les représentants en mission devaient correspondre fréquemment avec eux. En ce qui concernait l'administration proprement dite, elle donnait aux Districts une grande importance en établissant auprès d'eux des agents nationaux des tinés à remplacer les procureurs-syndics. Elle supprimait les Conseils généraux de Département et procureurs-syndics de Département, et confiait leurs attributions aux présidents de Directoire de Département. Elle obligeait les Comités révolutionnaires à rendre compte de leurs actes aux Districts, tous les dix jours (section 11, art. 8). Enfin elle prononçait la dissolution de toutes les armées révolutionnaires autres que celles établies par la Convention, et interdisait la levée de toutes taxes, emprunts forcés ou volontaires, sans l'approbation de la Convention.
Une lettre du Comité de Salut public accompagnait l'envoi du texte de la loi du 14 frimaire. Elle informait Carrier qu'il était désigné pour établir le gouvernement révolutionnaire dans la Loire- Inférieure et dans le Morbihan, et que ses pouvoirs étaient illimités.
Le Comité révolutionnaire obéît à la loi en rédigeant un long factum apologétique de sa conduite, intitulé : Compte que rendent /es mem/tres dn Comité révolutionnaire de Nantes à leurs frères de r administration du District^ formant 18 pages,