Réimpression du Moniteur^ XIX
bien au delà, quand la marëe montante ne ramenait pas ceux qu'il y avait fait jeter lui-mêuie. Peut-ôtre lui était-il arrivé parfois d'apercevoir, dans le lointain, au soleil couchant, les bateaux de Lamberty, chargés de prisonniers, démarrant du quai le plus voisin de TEntrepôt, et gagnant le milieu du fleuve, pour y trouver un gouffre plus large et plus profond. Ce spectacle n'était pas pour émouvoir une nature comme la sienne. S'il voulut s'en éloigner, c'est que ce logement, situé presque au centre de la ville, exposait sa vie privée aux regards des curieux et le rendait accessible, à toute heure, aux importuns désireux de lui parler d'affaires.
Il pouvait se reposer. L'armée royale était détruite, en tant qu'armée; et, grâce à ses agents, .les exécutions des prisonniers amenés à Nantes allaient leur train, sans qu'il eût à s'en occuper.
Après l'ordre donné à une division de dix mille hommes, dit-il dans un de ses rapports, « comptant sur l'exécution de cet ordre, harassé de fatigue, n'ayant pris tout au plus que vingt heures de sommeil sur quarante nuits et quarante jours, je fus prendre quelque repos dans une maison située à l'extrémité d'un des faubourgs de Nantes, où je me livrai aux soins des officiers de santé de l'armée^ ».
L'armée du Nord, composée en effet de dix mille hommes, comme le dit Carrier, ayant traversé Nantes le 11 nivôse an 11 (31 décembre. 1793)^,
1. Rapport de CaiTier sjir les différentes missions qui lui ont été déléguées^ p. 15.
2. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 329; t. III, p. 2.
honoré la maison d'un honnête citoyen nomm(^ Ducros^ qui fut obligé de la lui donner avec un superbe jardin, par la terreur qu'il lui avait imprimée. C'est là qu'il faisait son sérail avec des filles à qui il faisait crier : « Vive la République ! » en l'assassinant*. »
Sans parler de sérail et de sultanes, expressions qui étaient alors h la mode, et dont on a fort abusé à propos de Carrier, il résulte de très nombreux témoignages que Carrier, dans sa petite maison, s'abandonna h des débauches effrénées en compagnie de Lamberty, de Robin, de Lavaux, et autres agents de ses cruautés, qui se faisaient un jeu d'abuser de pauvres prisonnières affolées par la crainte de la mort. Michelet prétend que les prisonnières avaient la peste, et que l'on n'avait
i. Cette maison appartient aujourd'hui à M. Albert, restaurateur et marchand de vins. Le rez-de-chaussée tout entier est occupé par des casiers de vins en bouteilles, et la plus grande partie de la surface du jardin est occupée par de vastes chais. Cette maison, qui passait pour être hantée, est restée pendant de longues années inoccupée. Le D' Viaud-Grand-Marais, qui a constaté, il y a déjà longtemps, que ta tradition des vieillards du quartier s'accordait avec les documents, pour la désigner comme ayant été l'habitation de Carrier, m'a dit que le jardin, la première fois qu'il le visita, était entièrement encombré de touffes de lys dont la végétation était vraiment extraordinaire. Carrier, dans la discussion sur sa mise en accusation, a prétendu que Ducros ne lui avait pas cédé sa maison, mais seulement un petit réduit dans le fond de son jardin. [Séance du 3 frimaire an 111, (23 novembre 1794), Réimpression du MonHeui\ XXtl, '>85].
2. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un, p. Vi. J'ai trouvé, dans les papiers de M. Dugast-Matifeux, une note qui montre h quel point il avait foi dans la \ertu du mariage ; elle est ainsi conçue : « Il est dommage que Carrier n'ait point amené sa femme avec lui. Il ne se serait pas abandonné aux mauvaises mœurs, et aurait moins condescendu à la tourbe de coquins qui l'entouraient. »
garde de communiquer avec elles. Pour parler ainsi, il faut croire qu'il n'avait pas lu le récit de rhorrible scène de Carrier avec la fille Brevet, où, après lui avoir marchandé la vie de son frère au prix de son honneur, furieux de son refus, il la battit avec le fourreau de son sabre, et lui jeta une chaise à la tôte K Les détails du procès Fouquet et Lambert y, et les trafics infâmes d'une certaine femme Papin, démentent également l'assertion de l'illustre historien de la Révolution.
Outre ses caprices, dont il est fort possible que les contemporains aient exagéré le nombre, parce qu'on prête surtout aux riches, Carrier, pendant son séjour à Nantes, eut publiquement deux maîtresses qui, sans être attitrées, n'en étaient pas moins montrées au doigt comme telles par les gens du peuple.
La première se nommait Le Normand, et elle était la femme du directeur de l'hôpital de l'Egalité, établi dans les bâtiments du couvent des Ursulines, qui ont été depuis occupés par le Lycée. Carrier avait récompensé, par sa nomination à ce poste, ce mari complaisant. Les Le Normand témoignaient leur reconnaissance par mille petits soins. Dans un temps où le pain était rare, et les vivres délicats difficiles h trouver au marché. Le Normand faisait porter secrètement chez Carrier une partie des approvisionnements de choix qu'il réussissait à se procurer pour Tusage des malades, comme volailles, pain blanc, etc. 2. Quand il revint à Paris, Carrier emmena avec lui Le Normand
\. Pièces remises à la Commission des Kin^/e/(//i,p.l4,22,23»31 — Adresse à la Convention du 19 brumaire an III, p. 9 et 11.
et lui fit donner une place avantag:euse ^ Cinq semaines plus tard, la femme Le Normand alla le retrouver à Paris -,
Louise-Angélique Caron était une fille d'une grande beauté, qui mêlait la pratique des affaires à celle de la galanterie. Divers documents administratifs lui donnent la qualification d'étapière"^. Etapier était Tun des noms qui servaient à désigner les fournisseurs des vivres pour l'armée. MM. Laurant et Lescadieu, qui écrivaient à une époque où il y avait encore à Nantes de nombreux témoins de la mission de Carrier, rapportent que la Caron passait pour avoir, autant qu'elle l'avait pu, usé de son empire sur le forcené, au profit de la clémence et de rhumanité.
Sa beauté lui valut d'être épousée plus tard par un riche négociant de notre ville. C'est elle qui, sous le Directoire, grâce à de puissantes influences, obtint, contre le projet de l'administration, d'interrompre la ligne du boulevard Delorme par une élégante construction, située à une centaine de
1. Le Normand était un ancien procureur qui s'était fait recevoir officier de santé. Bien que le compte qu'il eût à rendre en sa qualité de directeur d'hôpital fût en déficit, Carrier lui donna quitus, et lui fit obtenir une place de huit mille livres à l'armée du Nord. Chaux, sans être démenti, si^alala femme Le Normand comme logeant à' Paris chez Carrier {Journal de la Montagne^ numéros des 6 et 21 frimaire an TII, p. 3 et 220. Journal des Lois^ du fi brumaire an III, p. 3. Bullelin du Tnhunal révolutionnaire^ VI. 283\ Carrier a reconnu s'être intéressé au sort de Le Normand, et l'avoir recommandé à ses collègues (Bulletin du Tribunal révolutionnaire ^ VII, 28.)
2. Passe port pour Paris accordé à la femme Le Normand, et à son jeune frère âgé de douze ans, par ordre du représentant Garrau, le 12 germinal an II (Archiv. minicip)..
3. Gons. de la Comm, de Nantes, 4 sept. 1193, f* 121. — Com. de Départ., 27 septembre 1793, f* 58 — District de Nantes, Lettres du bureau de la Guerre, 6 vendémiaire an III, f* 12.
forçant la consigne des subalternes et secrétaires qui Tentouraient, et, admis en sa présence, ils en recevaient souvent des injures et môme des coups. Un marinier, porteur d'une pétition signée de cinquante autres mariniers, dont Tobjet était d'obtenir la levée de l'embargo de la Loire, réussit à pénétrer jusque dans sa chambre. 11 le trouva en compagnie de filles, dont la tenue le scandalisa, tout marinier qu'il fût. Sa demande faite, Carrier se leva, prit son sabre, et répondit : Je vais te dire quand l'embargo se lèvera, et, « se précipitant sur le déclarant, il lui lança un coup de sabre qui porta sur la porte* ».
« Je suis allé plusieurs fois chez Carrier, dit dans sa déposition Louis Fourier, directeur de l'Hospice révolutionnaire, pour demander la liberté de détenus réclamés par leurs communes. Carrier, à chaque fois, me menaça de la guillotine. 11 a tiré son sabre sur moi. Un jour, il voulut me jeter par la fenêtre. Elle est fermée, lui dis-je, et, en attendant qu'elle soit ouverte, je me sauve 2. »
Un inspecteur des fourrages de l'armée de l'Ouest, nomméNaudine, croit devoir faire quelques objections à des ordres de Carrier ; celui-ci veut le sabrer, et on lui enlève son sabre que l'on jette sur un lit, qui, le témoin se le rappelle, était un lit couvert de damas jaune *^.
1. Pièces remises à la Commission des Vingt et Un; déclaration de Colas Fréteau, p. 90. L'embargo fut levé par un arrêté du 27 nivôse, daté d'Angers, et signé Bourbotte, Turreau et Francastel.
2. Journal des Lois du 2 brumaire an III. Compte rendu du procès du Comité révolutionnaire de Nantes.
3. Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI, 316, et notes de ViUenave, V 715 (Coll. Gustave Bord).
une plume, mais, saisi d'un nouvel accès, il la dépose pour quelques instants ; puis il (^crit Tordre de nous arrêter... Enfin il renferme cet ordre dans sa poche, et permet que nous nous retirions*. »
Scène à peu près semblable avec Even, l'agent maritime, qui était venu lui parler d'une affaire de 'son service. Carrier lui dit que si la marine manquait de subsistances il en répondrait sur sa tôte. 11 voulut môme prendre le sabre d'un militaire pour le frapper. Even lui écrivit plus de vingt lettres sans recevoir un mot de réponse '^.
Renard, le maire, qui déjà avait eu à souffrir de ses violences, se présente pour l'entretenir de la question des subsistances de la ville. Il est admis dans l'antichambre, et on le fait attendre deux heures. «Enfin, dit-il, fatigué de voir tout le monde admis (Carrier était, paraît-il, dans Tun de ses bons jours), je force la sentinelle, et je m'introduis... J'étais fort irrité, fort indigné, et il est possible que je sois sorti des bornes de la modération; mais Carrier ne m'écoutait pas. Aussitôt qu'il m'aperçoit, il s'écrie : « Comment la sentinelle ne t'a-t-elle pas passé sa baïonnette à travers le; ventre? Ma trop grande bonté, ma trop grande faiblesse, me perdront.» Une citoyenne présente répond à Carrier : « Non, tu ne te perdras pas»; je réplique brusquement à cette femme : « Sauve-toi toi-même''. »
1. Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ VI, 274. D'après le Journal des Lois du 3 brumaire an 111, cette scène aurait eu lieu le 9 ou le 10 pluviôse on II.