‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documentsChapitre 88 sur 172 · Les ordres donnés à Lebatteux · texte numérisé non relu

Les ordres donnés à Lebatteux

11 résulte de cette déposition que non seulement Jullien eut le courage de résister en face au monstre, mais qu'il sut inspirera la Société populaire Ténergiequi lui avait manqué jusque-là, et grâce à laquelle on put obtenir de la Convention le rappel désiré.

Les détails de Tentrevue sont vraisemblables; mais tous les m ensonges habiles le sont. Nous connaissons le Carrier qui, à la moindre contradiction, s'emporte, devient furieux, menace son interlocuteur de le faire tuer, et se calme quand il rencontre une résistance sérieuse. Ce qui pourrait bien être une vantardise de la part de Jullien, c'est d'avoir rapporté que la résistance à Carrier s'était produite ouvertement à la Société populaire. Sur ce terrain Jullien pouvait s'avancer hardimentsans crainted'ôtredémentiparlestémoins présents à l'audience qui, presque tous, avaient fait partie de la Société populaire, et ne pouvaient qu'être flattés de l'entendre dire qu'ils s'étaient associés à ses courageuses protostations.

Tout juste un mois après la déposition de Jullien paraissait le Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre^. Il contenait les lettres qui avaient fait rappeler Carrier. Comme le souvenirdu récit des dangers que Jullien s'était vanté d'avoir courus était encore présent à toutes les mémoires, l'opinion s'accrédita naturellement que non seulement Jullien avait fait rappeler Carrier.

1. L Orateur du peuple^ du 1" ventôse an 111» contient une page intéressante sur Jullien, dans laquelle sont passées en revue toutes les pièces de sa correspondance insérée dans le Rapport de Courtois (p. 627).

Nantes^ il s'aperçut que son hôtel tUait cerné par des soldats. Ne doutant pas que sa mort fût imminente, il obtint du général Vimeux d^ôtre conduit chez Carrier. C'était la nuit. Carrier était couché, et, retirant de dessous son oreiller la lettre adressée de Lorient, et la lui montrant, il s'écria : « Je te tiens, tu ne m échapperas pas. — Général Vimeux, qu'il soit expédié cette nuit, vous m'en répondez. » Jullien lui répliqua « avec l'énergie toujours croissante de l'homme qui, près de périr, se débat contre son bourreau». Carrier étonné, étourdi, dit au général Vimeux : « C'est une erreur du Comité révolutionnaire auquel j'avais dit d'arrêter Jullien de Toulouse, qui est hors la loi; » et il l'engagea à revenir le voir le lendemain pour lui donner des détails sur les départements qu'il venait de traverser. Jullien, qui n'avait qu'une médiocre confiance dans la sincérité du retour de Carrier, demanda à Vimeux de le reconduire à sou hôtel. Vimeux lui répondit qu'il allait prendre les ordres du représentant. Un aide de camp fut autorisé à le reconduire et lui dit en le quittant: « Brave jeune homme, si quelques hommes avaient ton courage, les choses iraient tout autrement qu'elles ne vont. » Le lendemain, il gagnait à pied les portes de la ville, et, grâce à l'aide d'un employé des subsistances, qu'il avait connu à Lorient et qu'il avait envoyé chercher, il se procurait des chevaux de poste et franchissait les limites du déparlement. Là, il est à l'abri des vengeances et des fureurs de Carrier. Il écrit d'Angers plusieurs lettres au Comité de Salut public, à Robespierre, à Barère, et, sans faire 7nention du traitement qu'il vient d'éprouver

sants amis de Paris. En 1839, tout le monde connaissait ses lettres puWiées par Courtois, et comme elles ne contiennent aucune mention des menaces de mort que Carrier lui aurait faites, il va au-devant de l'objection, et déclare avoir gardé le silence sur ce point, afin que son discours ne fût pas entaché de partialité.

Les lettres de Lorient interceptées ne paraissent pas avoirété une invention très heureuse. Gomment, habile comme il Tétait, sous le coup de Tinsuccès de sa première dénonciation, aurait-il risqué une seconde attaque contre Carrier, sur des renseignements peut-être exagérés, recueillis à Lorient, au moment même où ilserendaitàNantes,etqu'il était assuré d'y obtenir, sur la conduite extravagante du représentant, des renseignements précis et incontestables?

Mais ce qui diminue surtout la valeur des deux récits de Jullien, ce sont les documents des jours mêmes de l'événement publiés dans le livre de M. Lockroy, son petit-fils, déjà cité : Une Mission en Vendée, « Ce livre, dit M. Lockroy, n'est que l'exacte reproduction des papiers de la mission de son aïeul. » Ou y rencontre de simples billets, et même le texte d'articles qu'il envoyait à divers journaux. Le soin qu'il prenait de recopier de pareils écrits prouve qu'il n'envoyait aucune lettre importante sans en garder minute. On devrait retrouver dans ce livre les lettres envoyées de Lorient pour dénoncer Carrier; elles ny sont pas. J'ai vainement aussi cherché, dans celles postérieures k son voyage à Nantes, datées d'Angers, de Tours, de la Rochelle, une allusion quelle

sonniers de Nantes, et qu'il lui a dit qu'on ne révolutionnait que par de pareilles mesures ^ De son arrestation, des menaces de mort, rien. Et pourtant Jullieu n'entendait pas raillerie sur les égards dus à. sa personne. Le 28 pluviôse (16 février), ayantnégligé, à son arrivée à laRochelle, démontrer ses pouvoirs, il avait dû subir un court emprisonnement. La lettre dans laquelle il dénonce « rinjustice atroce commise à son égard » n'occupe pas moins de quatre pages d'impression'^. Cette atteinte à sa dignité n'avait pourtant pas la gravité des menaces de mort adressées, une certaine nuit, dans la petite maison de Bourg-Fumé.

Revenons aux faits certains.

Jullien, arrivé à Nantes le 10 pluviôse, après un séjour d'au moins quatre jours, est parti de Nantes au galop de ses chevaux, et il se trouve rendu à Angers le 15 pluviôse (3 février), avec les députés de la Société populaire, soit qu'il les ait rejoints, soit qu'il ait fait route avec eux. Il n'y a plus à craindre que les lettres ne soient interceptées, et il en écrit trois qu'il remet aux députés.

La première pour son père Jullien delà Drôme : « Au reçu de ma Irttre, vole, je t'en prie, chez Robespierre avec les braves sans-culottes que je t'adresse. Il faut étouffer la Vendée qui renaît; il faut rappeler Carrier qui tue la liberté. J'avais des détails si importants à communiquer au Comité de Salut public que j ai hésité un instant si je ne me rendrais pas à Paris Qu'on n'attende pas un jour pour rappeler Carrier, et le

i. Une mission en Vendée, p. 228.

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