Une mission en Vendée, p
— je n'y avais découvert un récit très différent de celui qui a cours. Deux récits différents de la môme aventure par le môme héros, c'est un de trop. 11 y en a sûrement un qui est faux à moins, ce qui n'est pas impossible, qu'ils ne le soient tous les deux, car il n'y a pas plus de raisons de croire îi la véracité de Tun qu'à celle de Taulre.
Voici la première version, celle qui a été donnée par tous les journaux du temps, et qui a été acceptée, de confiance, par tous les historiens. Huit mois se sont écoulés depuis que Carrier a repris sa place à la Convention ; il est assis au banc des accusés, écrasé, démoralisé, ahuri par le poids et l'évidence des charges produites contre lui. Plus de deux cents témoins, soucieux surtout de nier leur complicité dans les cruautés commises à Nantes, l'ont dépeint si terrible qu'il faut excuser ceux qui l'ont aidé à faire le mal, et regarder comme des héros ceux qui lui ont résisté. Jullien est appelé à déposer* :
« J'allai, dit-il, à la Société populaire, où je flétris les horreurs commises par Lebatteux, dans le Morbihan, et lis connaître les efforts que j'avais faits auprès du Comité de Salut public pour les faire cesser. J'ai vu Carrier, à la Société populaire, menacer de son sabre ceux qui n'étaient pas de
1. J'ai comparé les comptes rendus de divers journaux du temps, et les différences qu'ils présentent sont si légères que je résume le compte rendu du Hulletin du Tribunal révolutionnaire^ VII. 65. Dans le Journal des Lois de Galetti, où les dépositions sont mieux rédigées que celles du Bulletin, la déposition de Jullien est très écourtée (Numéro du 2i frimaire an lll). Voir aussi : Réimpression du Moniteur, XXIII, p. 25; — Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, VI, 37.
son avis. Révolté de toutes les horreurs ordonnées par Carrier, j'eus le courage de manifester cette indignation à la Société populaire, et d'inviter tous les citoyens à se réunir pour s'opposer à la tyrannie du nouveau despote. Carrier avait des espions partout. 11 ne tarde pas à t^tre instruit de mon audace, et me fait arrMer, la nuit, par le général Vimeux. Je suis consigné dans une voiture, et, après une heure de marche, déposé chez Carrier. Carrier était au lit. Je me plaçai à l'un des coins de la chambre, et hors de la portée de son sabre. «C'est donc toi, me dit-il, qui me dénonces au Comité de Salut public, et qui oses blâmer mes travaux*. Quand un homme trompe le peuple, au point qu'il serait dangereux de le faire périr publiquement, on peut le faire périr secrètement. » Je montrai de la fermeté. Je fis remarquer à Carrier que j'avais des amis qui vengeraient ma mort. Carrier se calma et entama aussitôt une conversation sur des choses indifférentes. Il ordonna ensuite au général Vimeux de me remettre où il m'avait pris. Le lendemain, je me rendis à la Société populaire où je dénonçai l'acte arbitraire, je retraçai de nouveau les cruautés de Carrier, et je déterminai l'assemblée à faire une adresse pour solliciter le rappel de Carrier. L'adresse fut rédigée, portée à la Convention, qui prononça le rappel de Carrier. » L'accusé, tout entier h la défense d'imputations plus graves, se borna à répondre : « On m'avait présenté le témoin comme Jullien de Toulouse, qui était proscrit; quand je fus revenu de mon erreur, je l'invitai à dîner chez moi. »