‹ J.-B. Carrier, représentant du Cantal à la Convention, 1756-1794, d'après de nouveaux documentsChapitre 92 sur 172 · Arch. nat. AF. 237, co · texte numérisé non relu

Arch. nat. AF. 237, co

2. Collègue du Comité de Salut public, dont Prieur de la Marne faisait partie.

chose, le dessein arrêté de faire disparaître les preuves de leur complicité.

Chaux, par lui-même, est une mince autorité; mais sa parole a cependant quelque poids quand il défend Carrier qu'il a tant accusé au cours de son procès. Dans un mémoire inédit de ce membre du Comité révolutionnaire, dont j'ai déjà cité ailleurs des passages, on lit : «Carrier m'a dit ici et à Paris, que les Comités de Salut public et de Sûreté générale avaient été informés par lui de tout ce qu'il avait fait, et qu'on l'en avait félicité. Il a dû, autant que je me le rappelle, tenir ce propos à Paris, devant Fouché et Ouvrard,en traitant de scélérats ceux qui remuent la cendre des morts. V oyez les rapports de Carrier à la Convention, les lettres qu'il lui a écrites, ses rapports et ses conversations aux Jacobins, aux Cordeliers. Que ceux qui savent, élèvent la voix, ils le doivent.»

Dans le mémoire présenté au Comité de Sàlut public par Lequinio, le 12 germinal an II, on lit : « Toute la difficulté qui se présente est de savoir si Ton prendra le parti de l'indulgence ou s'il est plus avantageux de continuer le plan de destruction totale *. » lia donc existé un plan de destruction totale, et Carrier a été l'un des agents chargés de le mettre à exécution. Sa mission était horrible assurément ; mais comment qualifier cette douzaine de représentants, élite prétendue de la Convention, qui attendirent de sang-froid qu'elle fût accomplie, avant de retirer ses pouvoirs à ce maniaque de dépopulation?

1. Observation de Real, procès de Carrier [Réimpression du Moniteur, XXllI, 58).

vrais sans-culottes ; que la promptitude de son départ ne lui permettait pas de se rendre auprès de chacune de ces administrations pour le leur dire, mais qu'il priait la Municipalité de nommer quelqueuns de ses membres pour leur porter le témoignage de sa part. 11 a terminé en demandant l'accolade fraternelle au citoyen maire, dans son nom, et celui du Conseil général, o

Renard, qui était certainement Tun des terroristes les plus endurcis qu*il y eût à Nantes, pratiquaen cette circonstance, d'une façon magnanime, Toubli des injures. Le procès-verbal continue ainsi : « Le citoyen maire a adressé la parole au représentant du peuple Carrier. Il lui a témoigné Testime et Tamitié que son énergie républicaine et son ardeur à poursuivre les contre-révolutionnaires, et à les faire punir, lui avaient méritées de la part des sans-culottes, et il lui a donné Taccolade fraternelle ^ »

Carrier ne partit pas la nuit suivante, comme il Tavait annoncé; deux de ses arrêtés portent la date du 26 pluviôse.

L'un d'eux concerne le District. Carrier, je l'ai déjà dit, ne s'était point occupé de l'application de la loi du 14 frimaire sur rétablissement du Gouvernement révolutionnaire qui donnait, notamment, aux Districts et à un fonctionnaire, de création récente, appelé Agent national, des attributions nouvelles. Le citoyen Lacour, dit Labigne, membre de cette administration, alla, dans la matinée, lui rap-

1. Procès-verbal du Conseil général de la Commune de Nantes, inséré à la date du 26 pluviôse (f* 28), avec cette mention en marge : « Par omission du 25 pluviôse an II. »

jeune, par Prieur de la Marne et Garreau, le 9 ventôse an II.

L'offre faite à Goullin de la place d'agent national est an signe non équivoque des bonnes dispositions de Carrier à son égard. 11 vient s'ajouter aux autres preuves d'amitié qu'il lui donna, en destituant Phelippes, son ennemi, de la présidence du Tribunal révolutionnaire, et en nommant trésorier des Invalides de la Marine le fils de Gallon, son commensal et son ami. Ces actes portent la date du 26 pluviôse (14 février).

Carrier, avant de partir, régularisa aussi la fausse position dans laquelle se trouvaient Goullin et les autres signataires de l'ordre qui enjoignait au concierge du Bouffay de remettre aux camarades do la compagnie Marat les cent vingt-neuf prisonniers noyés dans la nuit du 24 frimaire. Le concierge refusait de se dessaisir de cet ordre qui le couvrait. D'autre part, ceux qui l'avaient signé craignaient, non sans raison, de se voir incriminés pour cet abus de pouvoir, qui avait ému toute la ville, et que le représentant n'avait autorisé que tacitement et d'une manière évasive. Carrier, la veille de son départ, dans un dîner qui eut lieu à la maison de Ducros, signa, en l'antidatant, cet ordre aux membres du Comité do prendre au Bouffay, pour les transférer à Belle-Ile, les détenus qui leur avaient été délivrés ^ 11 ne pouvait faire davantage à moins d'écrire en toutes lettres qu'il

1. Notes d'audience de Villenave (Collect. G. Bord). Déclaration de Gauiiier, membre du Comité. Uejîistre des déclarations, n" 67 (Arch. municip.). — Bullelin du Tribunal révolutionnaire y VII, 26.

Il lui avait donné des témoignages d'amitié ; mais ces témoignages étaient-ils bien sincères? Que s'était-ii passé entre le représentant et Lamberty, et consorts, ses conlidents intimes? Ne leur laisserait-il pas, en partant, des instructions et des pouvoirs? David- Vaugeois, Taccusatcur de la Commission militaire, a affirmé que le Comité révolutionnaire craignit, dans ce moment, « de voir ces scélérats élever à Nantes une autorité à rencontre de la sienne* ». Mais GouUin connaissait son monde et, h tout hasard, il s'était d'avance armé contre Lamberty en réunissant, contre lui, les éléments d'une accusation qui le réduirait à une complète impuissance. Depuis quelque temps déjà, il avait en main la preuve que Lamberty et deux de ses camarades avaient mis en liberté, dans un but qui se devine, des prisonnières destinées à la Commission militaire. Il s'était bien gardé de les dénoncer tant que Carrier avait été à Nantes ; mais celui-ci ne fut pas plutôt monté dans sa voiture qu'un mandat d'arrêt était lancé contre Lamberty, par la Commission militaire, avec ordre de se saisir aussi de Lavaux, aide de camp de Lamberty, et de Kobin. Les deux premiers furent incarcérés au Bouffay'-; le troisième, plus adroit, réussit à s'enfuir. 11 rejoignit le représentant k Angers. Ce dernier, qui avait sans doute des amis puissants à l'armée du Nord, l'y fit

i. Déposition de David-Vaugeois, à Taudience du 29 vendémiaire an m.

2. Registre d'écrou du Bouffay, f» 114 (Arch. départ.). Lettre de Bignon, président de la Commission militaire (Pièces remises à la Commission des Vingt et Un^ p. 112).

tor et de quatre ou cinq officiers de santé. « Vous avez vu, leur dit-il, comment j'ai mené à Nantes les aristocrates. J'en ai fait fusiller et noyer une grande quantité, mais pas tous. J'en aurais fait autant à Rennes, si j'y étais resté plus longtemps. » Il reprocha aussi kFrancastel sa faiblesse de n'avoir pas osé noyer les Cent trente-deux Nantaise

A Saumur, oîi il s'arrêta, il alla aussi à la Société populaire et pérora sur les habitants de Nantes, auxquels il reprocha leur incivisme. A Orléans, Gandin, minotier, employé supérieur de l'administration des subsistances, le rencontra en compagnie de Robin. Il lui parla de la disette qui affligeait Nantes. « Des subsistances pour Nantes, lui répondit Carrier qu'ils mangent de la m...^ »

1. "Lettre de Chéreau, chirurgien de l'armée des côtes de la Rochelle, à Laignelot, Pièces t^emises à la Commission des Vingt et Un, p. 20.

2. Papiers de Bachelier. Colleclion Dugast-Matifeux et Bulletin, VII, 59.

la déclaration déjà citée : « Beaucoup de ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par la Commission militaire... » ajoutant : « Je ne connais de patriotes que ceux qui ont fui de la Vendée et ont combattu avec nous. Le reste esthrigand, et ceux-là doivent tomber sous le glaive de la loi... Tuons donc tous les rebelles sans miséricorde. Le plan du Comité de Salut public et celui des généraux est conforme à mes vues, j'y conclus. » L'Assemblée écouta Torateur; aucune protestation ne vint interrompre l'exposé de ce plan dont la netteté ne permettait à personne de se méprendre sur sa cruauté. 11 fut arrêté seulement que Carrier serait entendu par le Comité de Salut public*. Cette décision n'avait rien de blessant pour Carrier; c'était l'usage que les députés, au retour de leurs missions, rendissent des comptes au Comité de Salut public.

Le soir, Carrier répéta à peu près les mêmes choses au Club des Jacobins, après avoir subi favorablement répreuve du scrutin. 11 affirma, et «les renseignements sont, dit-il, certains que, tant en ci-devant nobles, prêtres, femmes et brigands, on avait tué, en Vendée, cent mille hommes depuis le commencement de la guerre. » Il défendit Ronsin, Rossignol et San terre; il exalta la bravoure et l'énergie de Weslermann, sans dissimuler, néanmoins, que ce général lui avait semblé quelque peu intrigant. Quant à Philippeaux, c'est un fou qui n'a jamais vu de près un seul brigand. CoUot d'Herbois, qui était à la source des rensei-

1. Moniteur du 5 ventôse an 11 {Réimpression^ XIX, 5;n et 538).

millier, et Tannée républicaine n'en compte pas moins de quarante mille. Garrau et Hentz ont un grand zèle. » L'appréciation suivante, qui était d'une parfaite justesse, mérite d'être citée : « Le brigand le plus difficile à vaincre est Charette, parce que la difficulté sera de le trouver pour le combattre. Charette est partout, et on ne le trouve nulle part. Les bois et les chemins creux, qu'il connaît parfaitement, le mettent h labri de toute poursuite, et il faut vous figurer quarante lieues carrées sur lesquelles il peut se réfugier*. »

Des historiens, jaloux non seulement de purifier la mémoire de Robespierre de ses moindres taches, mais s'ingéniant encore à lui faire honneur des actes les plus indifférents, ont raconté qu'il fit à Carrier, de même que les autres membres du Comité de Salut public, l'accueil le plus sévère, lorsqu'il comparut devant eux à son retour de Nantes. De la part de tous les membres du Comité, où Carrier comptait plusieurs amis, cette sévérité est un fait très douteux; de la part de Robespierre, elle semblera toute naturelle; leur mutuelle antipathie est notoire, et s'explique par le contraste de leur nature, de leur caractère et de leurs habitudes. Sauf qu'ils avaient cela de commun de ne pas faire plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un moucheron, jamais hommes ne furent plus dissemblables, et mieux créés pour se repousser l'un l'autre. Robespierre avait le goût des lettres; il savait Rousseau par cœur, et, comme lui, il croyait à l'existence de Dieu et à l'immortalité de Tâmc.

1. Jouimal de la Monlagne du 16 ventôse an II, p. 861 et 862.

le sens qu'en lui envoyant, de toutes parts, à Nantes, des milliers de prisonniers, officiellement marqués pour être tués, il devait nécessairement employer des moyens plus rapides que ceux usités jusque-là?

De quel droit le Comité aurait-il été sévère pour Carrier, celui qu'on appelait le Séide de Robespierre, parce qu'il était le bras droit et le porte-voix du Mahomet d'Arras ? Le jeune Saint-Just, dans les mômes jours, détachait une h une, comme avec le tranchant d'un couperet, les sentences suivantes : « L'histoire du pays, depuis le mois de mai dernier, est un exemple des extrémités terribles où conduit Tindulgcnce. — La Révolution conduit à reconnaître que celui qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut être propriétaire. — Marat avait quelques idées heureuses sur le gouvernement représentatif. — Jusqu'à quand serons-nous du pes de nos ennemis intérieurs, par Tindulgencc déplacée, et de nos ennemis du dehors, dont nous favorisons les projets par notre faiblesse? Epargnez l'aristocratie, et vous préparez cinquante ans de troubles. Osez! Ce mot renferme toute la politique de notre Révolution. — Il s'éleva, dans le commencement de la Révolution, des voix indulgentes en faveur de ceux qui la combattaient. Cette indulgence, qui ménagea quelques coupables, a coûté, depuis, la vie à deux cent mille hommes dans la Vendée ^ » Qui plus et mieux que Carrier avait mis en pratique les doc-

i. Rapport de Saint-Just sur les détentions, les moyens de délivrer le patriotisme et de punir les coupables {Moniteur du 9 ventôse an 11; Réimpression, XÏX, 567 etsuiv.).

démontré quo ces gens-là n'aimeront jamais la République et les sans-culottes. Puis, s'échauffant, il se mit $. crier: « Tue! Tue! Tue! Dans mon pays nous allions à la chasse aux prêtres, et je n'ai jamais tant ri qu'en voyant les grimaces que ces b... faisaient en mourant. » A la mine des convives, dont plusieurs étaient des négociants. Carrier comprit qu'il allait un peu loin dans sa causerie, et, se reprenant aussitôt, il leur dit : « Tranquillisez-vous : il y aura un choix, il ne faudra sacrifier que ceux qui se seront mal prononcés. » « Je crois, répondit Mosneron, que nous serons tous guillotinés, et, au fait, je me trouve logé si près de laguiilotine quej'ai envie dechanger d'hôtel; maisilse pourrait bien que, toi, Carrier, tu fusses guillotiné avant nous. » L'un des journalix, auxquels est emprunté le compte rendu de cette conversation, fait remarquer qu'à ce moment les hébertistes, ayant compromis leur succès par une trop grande audace, et leur étoile commençant à pâlir, il se pourrait bien que la répouso de Mosneron fût une allusion ù la crise que Ton voyait venir et dont il n'était pas certain que Carrier sortirait sain et sauf^.

Après thermidor, cette opinion de (Carrier, sur l'utilité de dépeupler la 1^'rance pour accroître le lot de subsistances des survivants, parut une telle éoormité que Babeuf, qui cherchait sa voie, et qui n'était pas encore Tanarchisle qu'il devint plus tard, essaya d'en exploiter le scandale dans

l. Bulletin du Tribunal révolutionnaire^ Vll,.'i4; — Babeuf, Vie de Can-ier, p. 175; — Courner républicain du 19 Trimaire an 111 ; — Mercure de France du 30 frimaire an 111, p. 190; — Journal des Lois des 19 et 20 frimaire an III.

un livre à sensation qu'il intitula : Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier^ ouvrage qui, au point de vue historique, ne présente d'ailleurs qu'un médiocre intérêt. Carrier pourtant n'était pas Tinventeur de cette énormité. Pour rendre à chacun ce qui lui appartient, il convient de rappeler que, la honte d'avoir élevé le meurtre des Français à la hauteur d'un système politique, appartient à Jean-Bon-Saint- André, membre du Comité de Salut public, qui, le premier, lors de la discussion relative au Tribunal révolutionnaire, déclara que, selon lui, pour établir solidement la République, il fallait réduire la population de plus de moitié ^

Carrier n'en demandait pas tant.

Cependant les hébertistes, c'est-à-dire Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro, Chaumette, s'agitaient et allaient partout, imputant à la Convention et aux modérés la cause de la misère publique. II n'était pas trop téméraire de leur part de compter sur la populace parisienne, qui, depuis le commencement de la Révolution, dans les diverses étapes qui avaient marqué sa marche, du renversement de la royauté à l'établissement de la Terreur, ou, si l'on préfère, du 10 août au 31 mai, n'avait jamais refusé son puissant concours au plus violent et au pire des doux partis en présence. Au milieu de ventôse, les hébertistes, dont le point de ralliement était le Club des Cordeliers, se crurent assez forts pour lever leur étendard et démasquer leurs batteries. A la séance du 14 de ce mois, Carrier

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