ALBERT MILLAUD
Figaro, 31 octobre 1874.
C’est le 29 octobre que Faure remonta en scène, la paix conclue. Il avait choisi Guillaume Tell et n’eut pas à s’en | repentir. En dépit d'un trac effroyable, que, pour une fois, | son empire sur lui-même ne réussit pas à dissimuler entiè- À rement, sa phrase d’entrée fut si magistralement déclamée | que la salle, debout, en réclamait aussitôt un bts et la soirée ne fut plus qu’une suite d’ovations. ,
Quelques semaines plus tard, un traité en bonne forme rattachait l'artiste à son théâtre pour deux ans, à raison de huit mois de service annuel. Mais, pour l’avoir rédigé de bonne grâce, Halanzier n’en fut pas plus soucieux d’éviter
à son pensionnaire les froissements dont celui-ci souffrait si manifestement.
Ainsi l'on a peine à comprendre, sans la plus gauche mauvaise volonté, qu’il ne lui ait fait aucune place dans le programme de la soirée d’inauguration de la nouvelle salle, le 5 janvier 1875, solennité qui eût dû emprunter son éclat aux talents les plus consacrés de la scène française, et où l’on se fût attendu à voir M"e Carvalho, par exemple, aux côtés de Faure.
Il est vrai qu'il comptait sur Mme Nilsson, qui tomba malade à peine arrivée. Mais était-ce une raison pour écarter dès lors les scènes de Faust et d’'Hamlet d'abord convenues ? Et surtout, n’était-ce pas l’occasion toute trouvée de faire figurer au programme Don Juan que l’on attendait, et qui constituait bien ce que le nouvel Opéra pouvail offrir à ses invités de plus digne de lui, et d’eux ?
. Il n'y eut de vraiment intéressant ce soir-là, du moins sur la scène — car, au fond, le public ne prit garde qu’à la salle et à ses accès — que les débuts, dans la Juive, de Gabrielle Krauss, admirable artiste, excellente recrue ; mais qui, justement n’eût dû apparaître qu'au second plan.
Faure ne pardonna jamais à Halanzier cette maladresse : on ne saurait lui en faire un reproche. Ses premiers pas sur la nouvelle scène eurent lieu le 25 janvier, mais dans la Favorite. Bien qu'il y fût médiocrement entouré, la sensation qu'il produisit parut saisissante et nouvelle. Après l'avoir loué « de ne s'être pas abandonné lui-même, au milieu de l’abandon ou plutôt de la trahison à laquelle était livrée la partition de Donizelti » — mais c'était bien mal connaître Faure que de le craindre un instant, — Bénédict ajoute : « Je ne crois pas que personne, et Faure luimême, ait jamais dit la romance « Pour tant d'amour... » comme elle a été chantée hier soir. La colère, l'ironie, la plainte, le charme, toutes ces nuances de la jalousie du royal amant de Léonor ont été traduites avec une sensibilité profonde et un art admirable. Athéniens de Paris, applaudissez votre premier chanteur : il se peut que ce soit le dernier ! »
100 à J.-B. FAURE
Mois après mois reparurent Guillaume Tell, Hamlet, les Huguenots, ces deux derniers ouvrages servant de rentrée à Mme Carvalho. — N'eût-1il pas mieux valu commencer par là? Nous avons tout dit sur les impressions que Faure y suscitait, et pourtant, à lire les critiques de l’époque, il semble que ce soit toujours fruit nouveau : l'interprétation si belle, si humaine, si vraie, intéresse comme par des qualités insoupçonnées ; c’est réellement un autre ordre d'idées, un autre art, que ce que le public trouve sur une scène ordinaire de théâtre.
Dans Hamlet, on admire, à chaque soirée nouvelle, comment « il s'efforce d'entrer plus profondément dans la pensée de son personnage énigmatique »; on remarque que « dans la scène de la rupture, on sait, à sa façon de regarder Ophélie, avec une fixité menaçante, que ce n’est pas elle, mais Polonius, qu'il voit. » On trouve surprenante sa Jeunesse « dans la scène de l'éventail et la colère en apparence désordonnée qui la suit », et que jamais elle ne se départisse n1 de goût ni de charme... Victor Wilder insiste sur « l'art exquis avec lequel il pose sa voix, les nuances délicates dont il sait la colorer, son phraser simple et large, son articulation nette et vigoureusement accentuée ».…
Dans les Huguenots, — qui réunissaient la plus belle distribution qu'eût encore présentée la direction, avec Mnes Krauss et Carvalho, avec Villaret, Belval et Gailhard — jamais l’évolution si attachante du personnage de Nevers ne frappa davantage. Le type efféminé qu'il avait imaginé au début était déjà une préparation curieuse : elle donnait plus de prix à la suite du rôle. « D'une élégance et d’une fatuité charmantes au premier acte (dit M. Adolphe Jullien dans la Revue et Gazelte musicale) 1l montre déjà plus de sentiment dans son compliment à Valentine, bien qu'on y sente encore la galanterie musquée du grand seigneur habitué de parler aux dames sur un ton de tendresse affectée ; puis 1l se transforme entièrement au quatrième acte, et y montre une noblesse, une sincérité de pensée qui se reflète sur toute sa personne. [Il a trouvé un mouvement pathé-
tique lorsque, Saint-Bris déclarant qu’il dirigera lui-même le massacre, Nevers se redresse, l'œil en feu, et interroge Valentine d’un regard terrible, comme pour s'assurer qu’elle n’est pas complice de cette infamie et qu'elle n’a pas aidé à l’envelopper dans ce complot. » — Un autre critique fait remarquer de même par quel souci du moindre détail, négligeable aux yeux des artistes ordinaires, Faure atteignait cette évocation fofale si digne d’admiration. « Chaque inflexion de voix, chaque geste, chaque jeu de scène appar-- {iennent au personnage qu'il représente. » :
Faure partit pour Londres à la fin de mai. Covent-Garden acclama dans Faust sa rentrée avec M! Albani; Freischütz et les Noces de Figaro suivirent; puis Semiramide et enfin l'Étoile du Nord, toujours avec la Patti.
C’est la première fois que nous le voyons aborder Semiramide et le rôle d’Assur, mais on comprend que l'étude l’en pût tenter. La partition de Rossini est grandiose et le personnage de l’audacieux et superbe prince offre l’occa- ‘sion de la plus caractéristique composition. L'ambition, l’orgueil, la passion le dominent constamment et donnent un accent nerveux à toutes ses paroles, à tous ses gestes. Le second acte surtout, c'est-à-dire la grande scène où Assur brave Sémiramis, et celle où, préparant sa vengeance, 1l est lui-même la proie, devant le tombeau de Ninus, d'une hallucination terrible, prenaient avec Faure un | relief tragique extraordinaire, une intensité d'expression, une autorité de geste dont le rôle avait rarement bénéficié avec ses interprètes italiens, et qui rachetaient l’abondance éperdue des fioritures dont cette partition est tissue.
Une angine assez grave retarda la rentrée du grand artiste à Paris. Elle n’eut lieu que vers la fin de novembre, dans Hamlet, mais fut suivie de près par la reprise qu’on attendait le plus impatiemment, celle de Don Juan. On savait assez que Faure y serait admirable, mais quel régal de lui voir, cette fois, pour partenaire Me Krauss, la Donna Anna tant de fois acclamée aux Italiens ! Jamais la sublime introduction n'avait été évoquée avec un pareil style, une aussi
saisissante beauté. C’est d'ailleurs M" Carvalho qui était encore Zerline, c'est le jeune Vergnet qui chantait Ottavio, avec un charme dont le souvenir ne s’est pas effacé, et c’est Gailhard qui incarnait, copieusement, Leporello.
On commençait, à cette époque, à parler du départ probable de Faure pour des fournées en France et à l'Étranger. On en parlait trop, même, dans les journaux, et de façon à agacer les gens, à provoquer des railleries, voire des attaques et des ripostes. On annonçait qu’il avait signé avec l’impresario Merelli un engagement pour 100 représentations en 10 mois {à raison de 300.000 francs), et quil en devait passer 2 à Londres, 2 à Vienne, 2 en Belgique et Hollande, enfin # en France. Et l’on accusait Halanzier d’être la cause de ce départ... Celui-ci se hâta de protester. Puis on apprit que Faure avait résilié... Et de nouveaux commentaires allèrent leur train. — Il n’y avait qu'une explication, et M" Faure la donna à quelqu'un (M. Achille Denis) qui la publia : « Il n’a pu se résoudre à enchaîner sa liberté; voilà toute la vérité. »
Des notes de journaux affirmèrent ensuite qu'il avait signé avec Carvalho pour des représentations de l'Étoile du Nord et du Pardon de Ploërmel, à l'Opéra-Comique (on le répéta même, en 1877).
Il ne résulta, en somme, des pourparlers avec Merelli, qu'une tournée de concerts, en France, pendant l'automne de cette année 1876. Mais Faure restait à l'Opéra, et même y créait un nouveau rôle.
Il s’agit de la Jeanne d'Arc de Mermet, jouée le 5 avril1876, et du personnage de Charles VII. L'auteur de Roland à Roncevaux, qui composait lui-même les poèmes réclamés par son inspiration, tout en les réduisant à une succession de scènes historiques détachées, avait fait œuvre digne et respectueuse ; et, pour la partition, si l’on doit la regarder surtout comme une sorte d’ « illustration musicale », telle scène, telle page, telle caractère, avaient de quoi intéresser et prêtaient à leur évocation lyrique. Autour de Jeanne, bien entendu, (énergiquement évoquée par Gabrielle Krauss),
les rôles ne paraissaient guère que secondaires. Celui du Roi, à tout le moins, était digne d’une véritable composition artistique, et l’on sent assez comment Faure l'avait comprise, quelle valeur 1l donnait à l’évolution du caractère de Charles VIT, depuis ses déclarations trop fades à Agnès Sorel jusqu’à son sacre dans la cathédrale de Reims, sans oublier la scène si émouvante où 1l s'est dissimulé parmi les seigneurs de sa Cour et où Jeanne va droit à lui et lui révèle sa mission. On relevait tantôt l’élégance légère et distinguée de la diction —- par exemple au profit de la petite chanson archaïque : « Au cœur ne tient la peine... » ; — tantôt la noblesse, la fierté du geste, et partout, le tact le plus parfait dans l’expression simple, « habituelle », du caractère royal.
L'œuvre de Mermet n’obtint, au surplus, que 15 représentations, dont Faure ne chanta que la moitié. Un peu grippé le soir de la répétition générale, il avait cédé son rôle à Manoury, et le lui abandonna dès lors plus d’un soir, se réservant pour les représentations, plus essentielles, de Don Juan — qui, certain jour (le 22 janvier), avait fait le maximum connu de recettes en dépassant 21.000 fr. — ou des Huguenots et d'Hamlet. |
C'est sur cette dernière œuvre qu'il quitta l'Opéra, le 13 mai, pour se rendre, comme chaque année, à Londres. Mais combien de spectateurs, ce soir-là, se doutèrent-ils qu'ils l'applaudissaient pour la dernière fois sur cette scène ? On est habitué à ces faux départs au théâtre ; on ne croit jamais qu'ils sont définitifs. Celui-là le fut. Peut-être un autre directeur, quelques façons adroites, quelque œuvre nouvelle de mérite, eussent-1ls pu modifier le parti pris par le grand artiste... En définitive, rien ne le fit revenir sur sa décision, et 1l fallut se résigner. La contrainte d’engagement à long terme lui devenait, en somme, insupportable, et quelques représentations exceptionnelles ou en tournée, puis des concerts, le firent désormais seuls entendre.
Ses fidèles admirateurs de Londres purent, du moins, espérer quil ferait longtemps une exception en leur
faveur. De fait, 1l leur donna deux saisons encore ; mais ce furent bien les dernières. Ne disons donc pas que c’est par caprice, et pour ne s'entendre pas avec son directeur, qu'il avait quitté l'Opéra. Car, à Londres, nous savons assez combien il était apprécié, fêté, choyé... Cette fois, précisément, 1l fut déclaré par les journaux « l'étoile de la saison ».
Ce n'est plus à Covent-Garden, mais à Drury-Lane (Her Majesty’s Theater), qu'il faut à présent le suivre. Il y joua Faust avec Christine Nilsson, Semiramide, Don Juan; puis, afin d'apporter quelque attrait nouveau aux représentations, le rôle de Nevers dans les Huguenots, et non plus celui de Saint-Bris qu'il avait toujours conservé ici, dans sa version italienne, enfin Lucrèce Borgia, où il n'avait jamais paru ici,qu il n'avait même jamais chanté depuis ses représentations, brusquement interrompues, de Berlin, dix-sept ans auparavant. Le rôle si expressif du duc d'Este, rendu avec un relief plus dramatique que jamais, lui valut d’interminables ovations « Aussi bien comme physionomie humaine que comme chanteur, c’est le duc même (dit un critique). Partout, 1l relève la moindre phrase avec le grand style du personnage. Mais le plus saisissant effet est à la scène du second acte : son triomphe sur la terrible duchesse. Faure chante cette scène avec une finesse extrême et une concentration qui est une force de plus. » |
Terminons avec Londres, et en somme, avec la carrière dramatique régulière de Faure, en notant la saison de 1877 : c’est encore Lucrèce Borgia, avee M"° Trebelli, qui lui servit de rentrée ; mais 1l y joignit Ofello. Nous avons déjà vu quel parti extraordinaire il savail tirer du rôle réduit mais essentiel d’'Iago. Mieux entouré qu'en 1870, Faure y donnait cette fois la réplique à Tamberlick, dont la voix n'avait plus guère que son fameux ut dièze, d’ailleurs si beau, mais dont le jeu était toujours des plus dramatiques, et Me Nilsson, très émouvante et poétique Desdémone.
Puis vintl’habituel Don Juan, entre Marie Roze, Chrisne Nilsson et Trebelli, dans Donna Anna, Donna Elvire et Zerline. Enfin Faust avec M"° Nilsson et -Stagno, où se firent ses adieux.
GS VAT ie