CHAPITRE QUATRIÈME
Lés TourNÉées. Les Concerts. LA RETRAITE. LES COLLECTIONS. 1876-1914.
Nous voici arrivés à la dernière période de la carrière publique de Faure. Elle était commencée depuis plus de 20 ans, elle devait durer quelque 10 ans encore, mais à l'aise, au gré d’une occasion de plus en plus rarement acceptée. On s’est demandé le pourquoi de ce parti si prématuré. Jamais l'illustre artiste n'avait eu plus pleine possession de tous ses moyens, jamais 1l n'avait eu moins à redouter quelque refroidissement dans l'admiration de ses auditeurs... Mais, justement, 1l lui plaisait de leur laisser un souvenir intégral de son talent au moment de son épanouissement suprême. La conscience scrupuleuse avec laquelle il abordait toujours le public lui faisait aussi envisager Jusqu'à la crainte même de la moindre défaillance, de la plus petite fatigue. Enfin l’effroyable peur qui l'envahissait, plus que jamais, à la seule pensée de ce qu’on attendait de lui, tournait en souffrance le souci de cette sorte de responsabilité vis-à-vis de soi-même... Ajoutons le dégoût des petits côtés de la vie de coulisses, qui s'empare de tous les comédiens avec l’âge... Maisil n’en fallait pas tant pour faire préférer, à un artiste d’ailleurs aussi apprécié comme homme et que ses goûts attiraient de tant d’autres côtés, sa pleine et entière liberté.
La première {ournée à laquelle Faure consentit à se prêter eut lieu dans l’automne de 1876. L'impresario Jarrett l’avait organisée pour parcourir les principales villes de France. Il ne s'agissait que de concerts avec un programme à peu près uniforme. Autour de l'artiste avaient été groupés le pianiste compositeur Henri Ketten, les sœurs Badia (appréciées pour leurs duos italiens), l'excellent violoniste belge Musin, le violoncelliste Libotton et l’organiste Le Beau. |
On débuta par Nancy, le 23 septembre ; Reims suivit, puis Dunkerque, Lalle, Rouen, Le Havre, Angers ; puis Bordeaux, Bayonne, Limoges, Angoulême, Toulouse, Montpeliier, Nîmes, Marseille, Nice, Toulon; enfin Avignon, Grenoble, Lyon et Genève : en tout 21 villes. Les journaux sont naturellement remplis de l’enthousiasme qui accueillit tous les exécutants. Faure, pour sa part, avait mis deux airs au programme : celui du Siège de Corinthe et celui de Joconde, un plein contraste, avec deux de ses mélodies les plus célèbres : Les Rameaux et Le Crucifix. Mais 1l donnait bonne mesure, et comme on ne manquait pas de bisser 1l ajoutait occasionnellement, La Chanson de Printemps, de Gounod, l'air de la Coupe du Roi de Thulé (« Il est venu ce soir), l'air de « Jérusalem » de Paulus, le Noël d'Adam, et son propre Alleluia d'amour. Il lui arriva une fois (à Nîmes) de chanter 9 morceaux au heu de 4 annoncés, et l’on dut faire évacuer la salle.
Une autre tournée avait été préparée en même temps par Jarrett, mais théâtrale, pour suivre presque immédiatement la première. Elle débuta, au mois de janvier, par Dijon, avec Hamlet, et par Nice, où Faure chanta, mais en italien, La Favorite et Faust. Février le trouva à Lyon, où 1l parut dans ces trois œuvres et Guillaume Tell, avec un succès qui tint du délire. Puis c’est Bordeaux et. Nantes, avec un programme analogue. Bien des sympathies allaient à l’homme en même temps qu'à l'artiste, car les pauvres n'étaient pas oubliés, sur son chemin. A Lyon, les ouvriers victimes du chômage, à Bordeaux,
les pauvres de la ville, bénéficiaient de la recette d’une représentation...
Cependant, les engagements pris avec Jarrett étant terminés, Faure retourne à Lyon, où il a été si chaudement reçu et où ilse sait particulièrement bien entouré. Il y trouve notamment cette remarquable artiste que nous: avons applaudie de si grand cœur à Paris, Adèle Isaac. Il reparaît avec elle dans Hamlet et organise un concert où elle lui donne la réplique dans le Crucifix et le duo du Barbier de Séville. Cette séance est encore marquée par une nouvelle mélodie de la façon de l'artiste : Les Fils d’or, chant du mûrier. Il dit aussi le Réve, de Darcier, et l’air de Joconde. Enfin, au théâtre, il paraît dans Faust et Guillaume Tell, et si enthousiaste est la sympathie qu'il suscite, qu'une sérénade vient le surprendre à son hôtel.
Il se dirige ensuite vers Marseille {ici il ajoute Don Juan à son répertoire), vers Toulouse et jusqu’à Nantes. A parcourir les articles nés de ces belles soirées, on note la profondeur des impressions et l'espèce de révélation ressentie par les auditeurs. Ce qui frappe dans Faust, par exemple (comme à Londres), c’est l'espèce de fascination que son Méphistophélès exerce sur Marguerite, la fixité de son regard, l'expression continuelle, et sans grimace, de sa physionomie, c'est la souplesse spontanée de ses jeux de scène, lorsqu'il observe Faust, raille les buveurs, ou s'amuse de Dame Marthe... Dans la Favorite, on souligne la tendresse que gardent à Léonor ses reproches les plus amers, la fierté frémissante qu'il oppose aux insultes de Fernand, aux imprécations du P. Balthazar... Dans Hamlet on déclare que sur une œuvre qui, jusqu'alors avait paru terne et ennuyeuse, 1l jette une lumière éclatante et insoupconnée, que son jeu y séduit autant que sa voix... Dans Guillaume Tell, plus répandu, mieux soutenu, on s'étonne de quelques effets vocaux personnels, — dont plusieurs, il est bon de le dire, venaient de Rossini lui-même, notamment à l’air « de la pomme », — mais on ne se lasse pas d'admirer le mordant de la déclamation et l’allure superbe
qu’en prennent les ensembles, comme la noblesse, la tendre délicatesse des phrases plus intimes, plus poignantes…
L'automne suivant, — après sa dernière saison de Londres — trouva Faure aux Pays-Bas et en Belgique. Il n’était pas encore allé à Amsterdam et la Haye, et il ny donna que des concerts. Mais Bruxelles attendait passionnément ses représentations, et Liége, et Anvers. Il y reparut dans le même répertoire qu’en 1873. |
Il est assez superflu de suivre dans les journaux du temps, où d’analogues impressions se formulent, les traces des diverses allées et venues de l'artiste. Au début de 1878, c'est à Marseille, puis à Bordeaux que nous le retrouvons, toujours dans Faust, Hamlet, Guillaume Tell... Paris dut se résoudre à profiter de quelques concerts ou de l’occasion d’une représentation de gala. Telle, celle que Bressant organisa pour sa retraite, à la Comédie française, le 27 février. Faure et M"° Carvalho y chantèrent le duo de Zerline et de Don Juan, et Faure y joignit l’air du Siège de Corinthe et le Noël d'Adam, qui fut bissé.… Tel, en octobre, le concert d'imagination du « Cercle de France international », où il chanta le duo du Pré-aux-clercs, avec M°° Bilbaut-Vauchelet, ainsi que l’air de la Coupe du roi de Thulé et quelques-unes de ses mélodies... Telle encore, en novembre, la grande séance préparée, au Trocadéro, par l'Association des Artistes musiciens, où il partagea, avec Francis Planté, d'interminables ovations, en chantant l'air du Siège de Corinthe, la romance de Joconde, les Rameaux et l'Alleluia d'amour. C’est la seule part qu'il se trouva prendre aux fêtes de l'Exposition Universelle.
Mais l'épisode le plus intéressant de cette année de sa carrière, c'est le petit séjour qu'il fit à Vienne au mois de mars. Il y avait été demandé pour une reprise d’'Hamlet avec Christine Nilsson. Comme il fallait s’y attendre, une certaine réserve accueillit d'abord le nouveau venu. Mais la qualité incomparable de son talent eut vite raison de cette défiance, et la représentation se poursuivit triomphale. Faure se fit encore entendre dans La Favorite, dans Faust
et dans Don Juan. — Tout ce répertoire fut chanté en italien. — Il parut encore à Pesth, dans Faust et chanta à la Chapelle Impériale une grand'messe de Rotter : Verba non auribus. Cette campagne lui valut la croix de François- Joseph et le titre de Chanteur de la Chambre.
Dirons-nous un mot des représentations qu’il devait donner à Madrid pour les fêtes du mariage du roi Alphonse ? L'impresario Merelli l’avail engagé pour deux représentations de Faust et deux de la” Favorite, au prix, sans précé- . dent, de 10.000 francs l’une, payable à l'avance. Mais la somme n'ayant pas été versée, l'artiste n'avait pas quitté la France. (C'est à ce moment qu'il donna à Marseille les représentations mentionnées plus haut). D'où procès du directeur Rovira à l’impresario, procès dont certains ceritiques Parisiens, — Albert Wolf, par exemple, plume peu désintéressée, comme on sait, — ne manquèrent pas d’attribuer la cause à l’âpreté de Faure. Chaque fois que la question de dignité professionnelle était en jeu et lui faisait adopter quelque parti radical qui surprenait, on ne manquait jamais d'y chercher une raison d'aigreur. S'il estimait qu'un artiste comme lui ne doit être n1 enchaîné ni marchandé, qui donc lui en fera un reproche?
Mais achevons de mentionner les derniers engagements acceptés par lui, et les dernières apparitions qu'il fit sur la scène... Je laisse pour le moment les concerts, qui tendront à devenir plus importants et méritent une place à part.
En 1879, nous suivons Faure à Bruxelles, d’abord, à partir du 16 janvier, dans son répertoire habituel (Guillaume Tell, La Favorite, Faust, Hamlet) auquel il joignit l'Étoile du Nord, qu'on lui avait demandée. Comme il n'y avait pas paru depuis quelque 15 ans, cétte reprise évoqua chez les spectateurs des impressions très neuves et chez les critiques d’intéressantes observations. L'artiste surprit par le cachet inattendu qu'il donnait à telle scène, telle page dont on ne soupçonnait pas la valeur, on admira le naturel avec lequel il disait le parlé, dont il eût bien dû, pourtant, perdre toute habitude, d’une façon fine et délicate ; on fit