‹ J.-B. Faure, 1830-1914 1923Chapitre 23 sur 25 · MADAME FAURE-LEFEBVRE · texte numérisé non relu

MADAME FAURE-LEFEBVRE

Les pages qui précèdent n’ont pas été sans donner quelque idée de la compagne que Faure s’était choisie et de l'appui constant qu’il trouva en elle. Il convient d'en dire davantage. M'° Faure était une femme d'élite, de qualités éminentes, d'une grâce et d’une simplicité exquises, d'une abnégation qui confondait, d'une distinction de caractère qui élevait, qui pénétrait. Un peu plus âgée que son mari, elle avait pour lui une sollicitude discrète, dont le charme lui était devenu indispensable comme l’air même qu'il respirait.

Qui l'a vue dans ses dernières années, impotente, infirme, ne saurait l'oublier : sa bonté délicate semblait émaner d'elle comme un parfum ; la vivacité de son esprit faisait oublier son âge ; la sûreté, la noblesse de son jugement révélaient le conseil incomparable qu'elle avait été pour le grand artiste. Quand elle l’eut quitté, 1l sembla à celui-ci, dans sa détresse infinie, qu'il avait perdu jusqu'à sa raison d’être. Son fils, : dont elle avait été l’éducatrice admirable, sa belle-fille, si heureusement choisie, ses petits-enfants... l’entouraient d'un culte passionné.

Mais ce n’est pas sur cette vie de famille et de foyer que je puis insister ici. Si M'"° Faure fut un appui singulièrement précieux pour le créateur d'Hoël et d’Hamlet, c’est, qu'elle aussi, elle était une grande artiste. Et je voudrais

du moins l’étudier ici comme telle. Écourtée au profit du foyer, sa carrière lyrique n’en fut pas moins fort belle et féconde en souvenirs. ; :

Caroline Lefebvre était née à Paris le 21 décembre 1828. Fille d'architecte, elle avait pris de bonne heure le goût de la musique, était entrée au Conservatoire, y avait reçu les leçons de Banderali et de Moreau-Sainti, et en était sortie, en 1849, avec les premiers prix de chant et d’opéra-comique, lorsqu'elle débuta sur la scène de la Salle Favart, le 12 octobre de cette même année, dans le rôle du chanteur Carlo de la Part du diable, d’Auber. Ses succès d’école n'avaient pas menti : débuter par un rôle travesti..., il fallait bien être aussi comédienne que chanteuse. — Coup sur coup, en 1850, vinrent : la Sirène, d'Auber (rôle de Zerbina), la Fée aux roses, d'Halévy (rôle de Nerilha), où elle dépassa tout ce qu'on espérait d’elle, Jeannot et Colin, de Nicolo (rôle de Thérèse), l’Amant jaloux, de Grétry (rôle de Léonore). Elle eut même la chance d’une création importante. Déjà, c'est à une indisposition de M”° Ugalde qu’elle devait son succès de la Fée aux roses. Le même motif lui attribua le personnage brillant, spirituel et ému de la reine Élisabeth dans le Songe d'une nuit d'été; et ici encore elle surprit (par exemple, à la belle scène du parc de Windsor, la nuit, avec Shakespeare), par l'audace et le fini de sa virtuosité.

Le temps n’était pourtant pas encore venu où elle s'imposerait au premier rang de la troupe : entre M" Ugalde el M: Félix Miolan, M'° Lefebvre restait un peu prima donna intérimaire. Mais déjà l’on n’eût plus su comment se passer d’elle. « Princesse ou paysanne (dit, en 1855, son directeur Émile Perrin), elle abordait tous les rôles, avec une abnégation que pouvaient seuls égaler son intelligence, et son talent. »

Notons les principales de ces interprétations.

Avec l’année 1851, d’autres reprises se succédèrent : les Porcherons, de Grisar, par exemple (personnage de Mme de Bryane), qui font dire d'elle que reprendre un rôle comme

elle le fait « est un tour de force beaucoup plus difficile qu'une création » ; — la Chanteuse voilée, de Victor Massé (rôle de Palamita) ; — Joseph, de Méhul (rôle de Benjamin), où sa fraîcheur, sa pureté naïve charmèrent à l’envi. Plus, une nouveauté, mais où elle paraissait à peine : Raymond, d'Ambroise Thomas. Ayant du temps de reste, elle se fait encore entendre dans des concerts, à Paris ou en

province, et chacun dit, en la voyant :

« On ne saurait être plus. délicieusement charmé, plus profondément!ému, par tout ce que sa personne, sa voix, son talent, ont de séduisant, de suave et de distingué. »

En 1852, voici deux premières représentations : Madelon, de Bazin (rôle de Madelon), où sa gaîté, son entrain, la légèreté de sa voix, tout est marqué du bon goût le plus rare ; — et la Croix de Marie, de Maillart (rôle de Marie), mélodrame émouvant, sans avenir, mais où elle sut rendre avec une fine pénétralion un personnage tout de grâce mystique.

Je rappelle que c’est à peu près à cette date {20 octobre) que Faure débutait sur cette même scène del’Opéra-Comique, dans Galathée.

L'année 1853 fut plus féconde pour la jeune artiste. C’est celle ou elle prit possession de ce délicieux rôle de Denise, dans l’Épreuve villageoise, de Grétry, où elle devait rester sans rivale et qu’elle incarna si longtemps. Lisons ce qu'en disait alors le Moniteur : nous en retrouverons autant dix ans plus tard.

Les honneurs de là soirée ont été pour M'° Lefebvre. Il est impossible d'être plus jolie, plus vraie, plus distinguée, plus touchante, en un mot de chanter ou de jouer plus délicieusement. Elle a été gaie, railleuse, espiègle, coquette et fine au début de son rôle, inquiète et troublée au second acte, câline, insinuante et soumise lorsqu'elle craint de perdre son fiancé. Tous les mots de son rôle ont porté; tous ses mouvements, tous ses gestes sont d’une simplicité et d’une grâce parfaites... Et comme elle danse! et comme elle tourne! et comme elle entraîne son partner! C'est à n'y pas croire ! quelle vivacité ! quel entrain! quelle ardeur ! Nous ne lui connaissions pas ce nouveau talent.

La

Auparavant, elle avait créé un gentil rôle secondaire dans un petit acte de Gastinel : le Miroir ; elle avait joué, à son tour, Angèle du Domino noir, et Coraline du Toréador, avec « un triomphe éclatant ». Plus tard, on la suit dans une reprise d'Haydée, où sa grâce, sa distinction, une façon à elle de dire l’air de « la brise », séduisirent tout le monde, — et où elle se rencontra pour la première fois, en scène, avec Faure [le traître Malipieri). Puis, dans une œuvre nouvelle de Justin Cadaux, Colette, comédie xvin siècle, où elle montrait autant de verve que de simplicité. Lorsqu'on l’emprisonne dans un corsage de satin, dit un critique, et qu'elle se déclare « ficelée comme un bouquet de violettes », on trouve en effet « qu’il s’exhale de son jeu un parfum exquis de mélodie et de diction naïve et coquette, d’entrain et de chaleur... » Enfin (avec Faure), dans une belle reprise de la Tonelli, double rôle de paysanne et d'actrice.

1884, c’est l'Étoile du Nord, où elle n’est que la tendre Prascovia, mais qui a de si Jolies choses à dire et qu’elle rend si touchante ; — c’est une reprise des Porcherons, la jolie partition de Grisar, où elle « nuance avec autant de finesse que d'esprit » le personnage de la marquise de Bryane. — « Naturelle et vraie dans la scène des paniers, qui se termine par de petits éclats de rire, pénétrants comme la lame d’un couteau, elle a eu des moments d’une sensibilité exquise et d’un embarras charmant, dans ses tête-à-têle avec Antoine. » — C’est encore le Pré-aux-clercs, où nulle autre Nicette n'eut jamais plus d’esprit, de malice et d’espièglerie : « Elle lui donne une physionomie piquante (je cite toujours le Moniteur), et sa naïveté même est remplie d’intentions. » Pour le chant, d’ailleurs, on la trouve au-dessus de son rôle : c’est la verve et la finesse mêmes.

Ce double talent de comédienne-chanteuse, diverses créations, en 1855, le font apprécier de plus en plus. Voici d'abord le Chien du jardinier, où, nous l'avons vu, elle avait Faure pour partenaire. Le même critique s'exprime ainsi sur son compte :

Me Lefebvre a donné au personnage de Catherine une physionomie des plus malicieuses et des plus piquantes, qui n’exclut pas une cer- taine naïveté. Elle est fort jolie sous sa cornette cauchoise. Elle chante ses couplets à ravir : « Promettre, hélas ! c’est bientôt fait », etc. Elle vous dit tout cela avec beaucoup de finesse et en même temps de naturel. Elle détaille aussi parfaitement le second couplet de la chanson du jardinier, appuyant avec toute la grâce et la coquetterie possibles sur la double signification de cette allégorie villageoïise. Enfin, elle est charmante d'un bout à l’autre de son rôle.

Un mois plus tard, c’est Miss Fauvette, que Victor Massé avait écrit pour Me Miolan-Carvalho, mais qui, au dernier moment, comme le Songe d'une nuit d'été, échut à la toujours prête M!!° Lefebvre. Les comptes rendus ne manquèrent pas de souligner le contraste :

Ç’a été un grand triomphe pour cette artiste, d’avoir pu se montrer, à peu de jours d'intervalle, comédienne si fine, si spirituelle et si accomplie dans le Chien du jardinier, et cantatrice si brillante et si exercée dans Miss Fauvette. Dans ce dernier rôle, elle est mise on ne peut mieux. Vous diriez un joli pastel détaché de son cadre, son jeu est naturel et distingué, sa voix pénétrante et Juste, son chant rempli d'âme et de sensibilité.

Jacqueline, bluette plus indigente, signée d'Omont et Costé, ne peut nous arrêter ; et 1l faudrait passer de même Le houzard de Berchini, d'Adam, si le personnage de Rosette n'avait donné quelque vérité à cette étrange comédie, sil n'avait « ravi et touché le public ».

On ne remarque guère, au cours de l’année suivante, que l'apparition de l’artiste dans Catherine, cette fois, de l'Étoile du Nord, et, contraste habituel, dans la Colombine du Tableau parlant : ici la verve piquante, là l'émotion et le grand caractère ; — mais surtout le joli rôle de Sylvia dans l'œuvre importante d'Halévy : Valentine d'Aubigny. W y avait de tout parmi ces trois actes : un imbroglio à substitutions, du comique et du sentiment, de la grâce et de l'émotion, des virtuosités de cantatrice et des délicatesses de naturel et d'intimité. Au vrai, c’est la première grande création de Caroline Lefebvre, directement offerte à son talent, et l’on ne voit pas qui eût pu l’évoquer avec plus de

supériorité à tous égards. C'est tantôt la simplicité, la grâce qu’on souligne, et tantôt la verve, la légèreté, l’étincelante fusée de notes.

Mi Lefebvre a fort bien saisi et fort bien rendu le rôle extrêmement difficile de la comédienne, qui passe de la gaîté, de la moquerie et du persiflage à la passion la plus vraie et au plus touchant repentir. Elle a chanté et vocalisé à merveille tous ses morceaux, et nous voulons la féliciter notamment de la hardiesse avec laquelle elle franchit deux octaves, du la supérieur au la grave, sur ces mots : « La comédienne italienne a racheté la liberté. » Dans le trait qui suit, elle donne un ul dièse aigu très juste, très vibrant et très sonore. Ce sont là des prouesses qu'il faut signaler.

Mais 1l était écrit que cette si souple et s1 précieuse artiste ne serait appelée à interpréter que des œuvres sans avenir! Valentine est un échec, en somme, dans la carrière de l’auteur de /a Juive, et voici, avec 1857, une Psyché qui, plus fortunée sans doute, et à de meilleurs titres, ne compte que pour quelques pages dans l’œuvre de l’auteur d’Hamlet. En ce qui concerne, du moins, l'interprète, le rôle de Psyché est resté justement altaché à son souvenir, et peu lui ont fait autant d'honneur. On rend plus aisément le personnage d’une comédienne ou d’une paysanne que celui d’une héroïne de mythologie classique. Caroline Lefebvre passait de l’une à l’autre avec une simplicité comme intuitive. Il semblait toujours, à la voir vivre un de ses rôles, qu'elle l'inventât au fil des répliques.

Mie Lefebvre (dit Fiorentino) est charmante dans le rôle de Psyché. 11 faudrait le ciseau de Tencrani pour bien rendre la grâce et la souplesse de ses mouvements, la mélancolie touchante de ses poses, la morbidesse de ses draperies. Rarement elle a eu l’occasion de se montrer aussi dramatique et aussi émouvante qu'elle l’a été dans toutes ces scènes d'amour, aussi parfaite d'expression, de tendresse et de sen-

timent. Elle a chanté délicieusement son air : « Ah! malgré moi, j'ai peur, je crois. » Elle a joué en grande comédienne la scène de la lampe...

Pour cette fois, elle ne remplaçait pas Me Ugalde : c'est celle-ci qui incarnait Eros, et le contraste de ces deux natures d'artistes n’en était que mieux souligné. Quelques

semaines plus tard, c’est avec Faure qu’elle triomphait de nouveau, et de la façon la plus aimable, dans la reprise de Joconde. J'ai dit l’inattendu succès de l’œuvre de Nicolo. Nul n’eût pu dire, au début de cette fructueuse série de représentations, à qui des deux artistes il était surtout dû. Il semble que, si la réputation croissante de l’un a soutenu plus longtemps l’œuvre, c’est l’autre qui, d’abord, ravit davantage. |

Pour être juste (dit Fiorentino), il faut placer M Lefebvre en première ligne. Malgré le talent déployé par Faure dans le rôle de Joconde, c’est à Jeannette que reviennent les honneurs de la soirée. ...Elle a imité, avec une finesse et une grâce adorables, le chevrotement de la grand mère dans le joli duo qui ouvre le second acte... Je défie toutes les comédiennes du monde de dire avec la même naïveté campagnarde, doublée d'autant de ruse et de malice :

Ma mère et le baïlli sont bien Et je crois que j'aurai la rose.

Rien de plus ingénieux et de plus spirituel à la fois que le trio de Jeannette, Robert et Joconde : « Je voudrais bien vous dire quelque chose... »

Un peu plus tard, le Moniteur, encore, tout en constatant quel éclat extraordinaire Faure donnait à son rôle, lui conseillait de prendre garde à s'éloigner de la simplicité et du naturel : « Qu'il prenne des leçons de goût de M Lefebvre ! » concluait-1l.

Le conseil était bon : n’hésitons pas à déclarer que Faure l'a suivi toute sa vie.

C’est à l'occasion de la rentrée des deux camarades que cet article avait été écrit. Ils revenaient de Bade où ils ils avaient été engagés ensemble, pour la saison lyrique du mois d'août, et avaient paru, soit dans des concerts, soit pour créer un opéra comique de Victor Massé : le Cousin de Marivaux, dont j'ai parlé en son temps.

Que trouvons-nous maintenant, avec l’année suivante ? Une reprise de Fra Diavolo où, sous les traits de Zerline, la piquante fille d’auberge, Mile Lefebvre parut « plus que Jolie et touchante », et où la fameuse scène du coucher donna l'impression d’autant de tact que de grâce... Une

er RE J.-B. FAURE

autre, du Muletier, d'Hérold, où le personnage d’Inezia, une ingénue, fit dire joliment : « Le fait est qu’elle ne peut s'empêcher d'y entendre finesse; mais, après tout, qua oserait lui en vouloir ? M1: Lefebvre est foncièrement spirituelle, et, quoi qu'on fasse pour le cacher, l'esprit se trahit toujours. »

Enfin, une seule nouveauté : les Trois Nicolas, de Clapisson. À peine la nommerait-on, comme la plupart de celles que rappellent ces années-là, s1 la charmante artiste n'avait comme un talent particulier pour tirer une séduction inattendue des moindres personnages. Tel, en mai 1859 : Le Diable au moulin, de Gevaert. Si le meunier Antoine fait le diable et si sa jeune voisine Marthe s’est mis dans la tête de le mâter... en exagérant ses défauts, en faisant plus que lui le diable, jusqu'au moment où il lui propose une réforme mutuelle, -- c'était bien affaire à M! Lefebvre, à sa douceur sournoise, à sa grâce irrésistible, à toute sa personne : « Elle a (dit quelqu'un) un joli chapeau fort sentiment perché sur le haut de sa tête, une taille à pouvoir être serrée par la main d’un enfant, et le plus charmant petit pied du monde. »

Ce séduisant portrait pourrait sans doute s'appliquer aussi, avec une couronne au lieu de chapeau, à l’exquise fiancée qui épousait Faure, le 4 juin suivant, à Sèvres. Je n'ai pas à revenir sur cette fête de famille.

Quelques mois plus tard, à l'occasion d’une autre comédie lyrique : Rifa ou le mari batiu, œuvre posthume de Donizetti, un critique déclara qu'une grosse invraisemblance déparaît l’œuvre. « Que deux hommes, assez heureux pour avoir épousé Mk Faure-Lefebvre veuillent tous deux la quitter, ce n'est pas admissible ! » — Un autre écrivait :

M'e Lefebvre (Me Faure) a été si fine et si câline, avec tant de malice, d'esprit, de vivacité, d'agrément, et une inclination si naturelle à frapper, qu'on lui présenterait volontiers l’autre joue, selon le précepte évangélique.

Au surplus, chaque reprise était une occasion nouvelle,

pour le public, de témoigner combien il tenait à elle, combien il craignait de la perdre. Depuis la résiliation de Faure, on gardait l'impression qu’elle ne tarderait pas à agir de même.

Avant Rita, on l'avait fêtée dans les Mousquetaires de la Reine (rôle de Berthe de Simiane). Après, c’est-à-dire en août 1860, une reprise de l’aimable Petit chaperon rouge, de Boïeldieu, faisait dire à Fiorentino :

Dans ce joli rôle de Rose d'Amour, il me paraît impossible qu’on ait mis plus d'esprit, plus de charme et de finesse que Mile Lefebvre. On dit qu’elle n’est pas assez ingénue, qu'elle y entend trop malice. C'est ce que les auteurs ont voulu. Leur petite paysanne n'est point si candide qu'elle en a l'air; elle en sait plus long que la fillette de Perraud ; si elle n’écoute point Rodolphe, c’est que son cœur est déjà pris par Alain.

Elle a dit sa ronde du premier acte d’une manière délicieuse, elle est fort jolie, fort bien mise, et faite à peindre ; elle ne paraît pas avoir plus de quinze ans. Quand le chant s’arrête et qu’elle récite quelques mots à la fin de chaque couplet, sa voix prend des inflexions si douces et si câlines, soulignées par des regards si tendres et si perçants, que le bon ermite lui-même en serait troublé malgré sa barbe blanche et son air vénérable.

L'engagement de M"° Faure devait finir en octobre 1861 : elle employa cette année de façon à satisfaire encore souvent le public. En dehors du répertoire, on peut noter une nouveauté, l’Eventail, d'Ernest Boulanger, déc. 1860, où elle jouait un personnage de veuve espagnole, fine et coquette ; et pour ses adieux, en quelque sorte (1861), une : brillante reprise du Posfillon de Longjumeau, dont le personnage de Madeleine est tout en nuances piquantes, en ingénuité coquette, en brio étincelant. On avait aussi annoncé une reprise du Val d’Andorre, où elle eût joué la touchante Fleur de Mai, mais elle n’eut pas lieu.

.… Et alors, c'est l'effacement, la retraite, la vie cachée... ; puis, la naissance de son fils Maurice, le 11 mai 1862. — Pourtant, était-il tellement nécessaire de tout quitter déjà pour le recueillement du foyer ? L'aimable femme s’accorda encore trois années de carrière, mais qui furent bien, pour

le coup, les dernières. Attardons-nous y un peu : elles sont intéressantes. ;

L'année 1862 ne s’acheva pas sans un engagement au nouveau Théâtre Lyrique de Carvalho, de pair avec Pauline Viardot, Marie Cabel et M®e Miolan-Carvalho.

Il ne semble pas toutefois qu’elle ait repris contact avec le public avant le 31 mars, à l’occasion d’une gauche adaptation du Cost fan tutte de Mozart, à la comédie de Shakespeare Peines d'amour perdues. Elle y chanta la partie de Dorabella, toute grâce discrète, tandis que Marie Cabel exaltait en plein éclat celui de Fiordiligi (sous d’autres noms de personnages, l’une et l’autre). Puis vint l'été, où la saison de Bade lui valut, avec l'Épreuve villageoise et le Pré-aux-clercs, deux créations : l’une dans Volage et Jaloux, de Rosenhain (personnage d'Emma), l’autre dans le Chevalier Nahel de Litolff ( Wilhelmine).

La première œuvre était un simple proverbe, imité de Kotzebue : un mari qui se déguise pour mettre sa femme à l'épreuve. La seconde est au contraire l’une des plus importantes partitions de l’auteur des Templiers, un drame d’intrigue passablement noir, dont l’action remonte à la Guerre de Trente ans et se déroule entre le duc de Saxe- Weimar et le roi de Suède Gustave-Adolphe. Le rôle de la princesse, aimée du duc, fut, pour M°° Faure, l’occasion de suffrages sans réserve.

S1 flatteur que fût leur éclat, 1l devait être dépassé par l'accueil qui l’attendait à son retour au Théâtre Lyrique, au début de septembre, dans une double reprise de Joseph et de l’Épreuve villageoise. On peut presque le prendre pour une revanche, si l’on en juge par le joli article du Moniteur que je n'hésite pas à tran$crire en entier.

C'est M Faure qui chantait Benjamin. Elle a dit tout son rôle avec une simplicité et une grâce parfaites. On lui a fait répéter le duo avec Jacob, où elle a mis beaucoup de passion, de chaleur et d'énergie: Quelle intelligente et délicieuse artiste ! Je ne sais pourquoi on s’était amusé à faire courir le bruit qu’elle avait perdu sa voix. C’est la der-

nière ressource de la médisance et de l'envie. Jamais, au contraire, elle n’a été plus en voix ni plus en verve...

Dans l'Épreuve villageoise elle est tout à fait charmante. Sa taille tiendrait entre deux mains d'enfant, son pied disparaît dans une mule imperceptible, et quand elle se pose un doigt sur les lèvres, le coude appuyé légèrement sur le rebord de la croisée qui encadre le joli minois de bergère aux aguets, Watteau n'a rien peint de plus fin, de plus mignon, de plus délicat. M®° Lefebvre est l'artiste d'opéra-comique par excellence ; le genre dit national paraît avoir été inventé et créé pour elle : elle rend fort bien cette vérité de convention qui est un . des plus piquants attraits de la peinture et de la musique du xvin° siècle. Les mélodies de Grétry ne sont pas plus simples que les jeunes filles de Greuze ne sont pures et candides... M" Lefebvre possède à fond cet art si exquis de tout dire à demi-mot, cette ingénuité qui en sait plus long que la science la plus raffinée, ces regards pleins de curiosité enfantine et de questions embarrassantes, ce sourire aiguisé d’une pointe de malice, ces chansons si naïves en apparence, dont le dernier trait démasque tout à coup les batteries et fait feu sur les niais qui s’y étaient trompés. Le rôle de Denise est son chefd'œuvre; elle y met une grâce, une finesse, une mignardise adorable. Elle dit ses « j’avons » et ses « j'voulons » du ton précieux d’une duchesse qui jouerait une pastorale à Trianon.

Le succès de l’œuvre de Grétry, spécialement, se chiffra par 45 représentations, entre celte année et la suivante. Une reprise d'Obéron est pourtant-à noter encore, en novembre, où l’on devine facilement que le gracieux rôle de Fatime ne fut pas rendu par l’artiste avec moins de finesse et d'esprit.

Un autre triomphe, d’un goût plus rare, lui était réservé avec Mireille, le 19 mars 1864. On sait les difficultés qu'éprouva l’exquise partition de Gounod avant de s’imposer, combien elle fut d’abord mal comprise, et justement dans ce qu’elle avait de plus original... Mais ce n’est pas pour M"° Faure que le succès hésita. Elle avait eu l’idée piquante — que personne na reprise depuis — d’incarner successivement les deux personnages de la vieille Taven et du petit pätre Andreloun. Quel contraste, pourtant, non seulement entre eux, mais entre les styles qui les caractérisent, entre les couplets : « Voici la saison, mignonne...» (que l’on bissa), et la pure cantilène : « Le jour se lève et fait pâlir la sombre nuit. »

Laissons encore parler Fiorentino.

Me Faure-Lefebvre joue deux rôles, et l'on ne saurait dire dans lequel des deux elle est plus charmante. Elle chante ses couplets de la vieille fée d'une voix si fraîche et si pure, que son petit chevrottement, d'une gentillesse extrême, ne sert qu’à marquer le rythme et à faire mieux ressortir la franchise et la beauté de la mélodie. Sous les traits du jeune pâtre, elle est vraiment adorable. Les bergers de l’Arcadie n'avaient, certes, pas les contours plus délicats, les attaches plus fines, les poses plus élégantes. Lorsqu'elle plie un genou devant Mireille, lorsqu'elle la regarde avec une curiosité mêlée d'une admiration naïve et d'un doux attendrissement, lorsque après lui avoir donné à boire dans le creux de ses mains, elle les essuie d’un geste si naturel et si gracieux, elle est à peindre et à mouler.

Cette double évocation artistique est malheureusement la dernière qui mérite de fixer notre souvenir. Jamais, peutêtre, Me Faure n’a eu à exercer son talent au profit de tant d'œuvres nouvelles qu’à cette époque, et pas une n’a laissé la moindre trace. On en aura assez vite achevé l’énumération.

D'abord, avec la fin de l’année 1864, voici Bégaiements d'amour, de Grisar, un acte à deux personnages, qui semblait écrit pour « l'esprit, le tact, la finesse et la grâce » de notre artiste, en jeune veuve aussi séduisante que... bègue!

Puis, en 1865 : l’Aventurier, 4 actes du prince Poniatowski, invraisemblable roman mexicain, partition de goût aimable et varié où M"° Faure avait le seul rôle un peu gai, celui de la piquante et amoureuse pétite Anita; — les Mémoires de Fanchette, encore une comédie à deux, et encore comme écrite pour elle, œuvre du comte Gabrielh, qui met en scène l'aventure de Dufresny épousant sa blanchisseuse en guise de paiement; — le Mariage de Don Lope, un acte également, dû à Edouard de Hartog, scènes d'Espagne, où la fine soubrette Rosine manœuvre pour marier un nigaud qui n’y pensait pas... Enfin, au mois de juin, pour clôture, Lisbeth, imbroglio assez étrange, imaginé sur certaine petite partition que Mendelssohn avait écrite pour une fête de famille et qui fut retrouvée, inédite, après sa mort, sous ce titre « Le Retour de l'étranger ». C'était encore un acte, avec un seul personnage féminin.

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Entre temps, Mme Faure avait paru d'une gaîté originale dans le gentil rôle de Papagena, de la Flûte enchantée, qu'on venait de monter.

J'aurai tout dit en notant encore ses deux dernières saisons de Bade : l’une très brillante, celle de 1864, lui apporta deux petites créations : De par le Roi, d'abord, une comédie très gaie, partition de Gustave Héquet, qui mettait aux prises, en Espagne, un jeune mousquetaire français avec quatre prétendantes pour une, entre lesquelles il doit cho1sir ; puis la Fleur de lotus, de Prosper Pascal, œuvre plus modeste, où, cette fois, Mme Faure était seule, et, entre temps, Joconde, Fra Diavolo, Volage et jaloux, ainsi que Maître Wolfram, la délicate comédie bourgeoise de Reyer, qu'elle n'avait pas encore interprétée; — l’autre, celle de 1865, où pour une fois la musique n’eut pas d'accès, mais qui marque d’une façon particulièrement exquise, bien qu'inattendue, les adieux de l'artiste à la carrière théâtrale : le rôle de Chérubin dans la comédie de Beaumarchais, le Mariage de Figaro. On voit d'ici la grâce spirituelle et svelte dont elle enveloppait le gentil personnage, et l’on entend « la romance à Madame », chantée comme on ne la chante pas habituellement.

.. Et c’est tout. Le reste est silence, comme dit Hamlet. Mn° Faure rentra au foyer et ne s’occupa plus que de son mari et de son fils. Ce qu’elle fut pour eux, on l’a un peu vu déjà. Pour l’un, elle fut constamment, uniquement, le plus précieux des conseillers, le plus ferme des soutiens, la plus aimable et la plus délicate des compagnes. De l’autre, elle fit un homme d'élite, artiste et érudit à la fois, et un grand cœur à son image...

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