‹ J.-B. Faure, 1830-1914 1923Chapitre 9 sur 25 · ARE J.-B. FAURE · texte numérisé non relu

ARE J.-B. FAURE

partie. Enfin, à l'Opéra, un peu plus tard, à l'occasion d’une soirée au bénéfice de Christine Nilsson (et dont elle consacrait le montant à l'Association des artistes musiciens), le compositeur anglais Julius Benedict vint diriger sa cantate : la Légende de Sainte-Cécile, et Faure prit encore, aux côtés de l’exquise artiste, sa part de l'exécution, comme il parut ensuite dans les actes de Don Juan et de Faust les mieux choisis pour le faire valoir.

C’est ensemble encore que le public londonien put les applaudir, cette année, car Faure avait repris sa liberté ; mais ce n’est plus à Covent-Garden, c'est à Drury-Lane qu’il rejoignit, vers le milieu de mai, sa camarade. Avec elle il reparut dans Fäâust et Don Juan, mais encore, ce qui nous retient davantage, dans Ofello, les Noces de Figaro et même Mignon.

Faure ne semble pas avoir songé, jusqu’à présent, au rôle, peu attirant en soi, d'Iago dans l'opéra de Rossini. La composition du personnage avait cependant de quoi le tenter. Si son imporlance lyrique est médiocre, l'expression, à peine indiquée mais qu'il faut qu’on sente, de ses sentiments secrets, de son hypocrisie supérieure, de sa haine inventive et souriante, comme amusée... tout contribue à rendre l'étude intéressante pour un artiste évocateur, et celui-ci en fit une figure inoubliable : On y devinait une sorte de dilettantisme du mal, non plus dédaigneux et 1ronique comme celui de Méphistophélès, mais corrupteur et distillé comme un poison lent. Musicalement, le rôle se réduit à deux scènes, l’une avec Rodrigo, l’autre avec Otello ; mais celle-c1 est d’un relief extrême.

Mignon était une nouveauté pour Londres. Ambroise Thomas avait d'ailleurs donné à son œuvre.\en vue de cette version italienne destinée à toutes les scènes étrangères, un élément inédit ; les récitatifs qui remplacent le parlé. Elle n'y gagne certes pas, et des critiques en firent même la remarque ; mais il était impossible d'agir autrement. Les rôles de Lothario et de Mignon ne comportent d’ailleurs que fort peu de dialogue proprement dit, et c'est

uniquement par leurs duos si touchants, celui des hirondelles, celui du parc, que Faure et Mi! Nilsson pénétrèrent d'émotion leurs auditeurs. On peut imaginer facilement, d'autre part, quelle ampleur limpide Faure donnait à ces

nobles récitatifs : « Fugitif et tremblant... » ou « Viens, la libre vie est douce !... » — quelle délicatesse à la berceuse : « De son cœur j'ai calmé la fièvre... » — quelle variété et

quel pathétique à toute la scène où le vieillard, à évoquer devant Mignon d’antiques souvenirs, retrouve en elle sa fille perdue, qu'il avait tant cherchée.

Notre artiste chanta encore les Huquenots au cours de cette saison (toujours Saint-Bris), mais avec M Barbot. Quant à sa rentrée à Paris, vers le 22 juillet, elle devait coïncider avec une reprise de l’Africaine ; on l’attendait pour cela... Mais des événements d’une gravité insoupçonnée allaient tout arrêter. Déjà, à cette date, tous les esprits étaient tournés du côté de l'Allemagne... pour des victoires nouvelles, si l’on en jugeait par l’enthousiasme général. La Muette de Portici avait, en hâte, été reprise, et Marie Sass y avait paru, après le chœur de la prière, en tunique blanche, le manteau orné d’abeilles d’or, le drapeau à la main, pour chanter la Marseillaise, dont l'effet avait été prodigieux. Sitôt Faure de retour, c'est-à-dire dès la seconde soirée de l’œuvre d’Auber, le public voulut aussi l'entendre de sa bouche, et l’artiste la répéta après sa camarade. Il eut seulement l’idée, comme avait fait jadis la grande Rachel, de chanter le dernier couplet un genou en terre et enveloppé dans les plis du drapeau national. Ce soir-là, Duprez, qui se trouvait dans les coulisses, tint à prendre sa part de la reprise du motif et se glissa parmi les choristes. « Il est difficile de se figurer la physionomie de ces soirées si l’on n’y a pas assisté » conclut la Revue et Gazette musicale.

Les spectateurs, dans leur enthousiasme, avaient aussi réclamé le Rhin allemand, d'Alfred de Musset. Léo Delibes se hâta de le mettre en musique, avec chœur; mais dès qu'on sut l'œuvre en répétition, on n'eut de cesse de l’en-

tendre, telle quelle. La Marseillaise, que Faure maintenant, chantait à chaque représentation, ne suffit plus : devant le tumulte, on dut offrir au public de le faire assister à la répétition qui devait suivre le spectacle. Les chœurs se groupèrent, Faure prit le manuscrit en main, et chacun déchiffra de son mieux, aux applaudissements de la salle énfiévrée.….

Hélas ! on était aux premiers jours d'août 1870... Un mois plus tard, devant le deuil national, l'Opéra fermait ses portes.

Aussi longtemps qu’il l'avait pu, Faure avait payé de sa personne. Puis sa fatigue était devenue telle, qu'il avait dû, presque aphone, s'arrêter enfin. En dépit de son art et de sa méthode, l’incessante répétilion, à plein cœur, et partout, de la Marseillaise et du Rhin allemand, avait eu raison de son robuste organe.

C’est à Bruxelles, quelques mois plus tard, que nous le retrouvons ; dans des concerts d’abord, puis des représentations de bienfaisance, enfin des soirées régulières au Théâtre royal de la Monnaie. Il avait été engagé avec MM” Carvalho et Rosine Bloch, son répertoire eomprenant : La Favorite, Guillaume Tell, Faust, La Muette et Don Juan, mais aussi de nombreux airs ou mélodies. L'effet produit par ces artistes fut d'autant plus vif que les applaudir était aussi manifester pour le pays qu'ils représentaient.

Faure donna aussi des concerts de bienfaisance à Lille, à cette époque, et se fit entendre à Mons, à liége, à Anvers...

Au printemps de 1871, 1l avait repris sa place à Covent- Garden et ajouté un nouveau rôle à ceux de son répertoire (Don Juan, les Noces de Figaro, Les Huguenots, : Guillaume Tell, Faust) ;1l avait enfin paru dans Hamlet.

L'œuvre, dont on était impatient à Londres, avait, en effet, élé créée sans lui sur cette scène, dès 1869. Malgré le talent du grand baryton anglais Charles Stanley, véritable émule de Faure, le public était très curieux de connaître l'interprétation de celui-ci dans ce personnage en quelque

LA

sorte national. L’admirable artiste, piqué d'honneur, s’y surpassa, déclarent les critiques, trouvant d’ailleurs, dans le texte italien, l’occasion d'’éffets nouveaux, d’une sonorité charmeresse ou d’un mordant plein de couleur.

En rentrant à l'Opéra, au mois de novembre, il eut l’impression d’un avenir comme chargé de nuages. D'abord, il y trouvait un nouveau directeur qui venait du Grand Théâtre de Lyon, Halanzier, dont il devait avoir si peu à se louer par la suite, bien que celui-ci eût commencé par multiplier les démarches pour l’attirer. Ensuite, 1l ne pouvait ignorer qu'une partie des habitués était résolue à lui faire sentir que sa longue absence de Paris avait été mal vue. (Qu’y eûtil-fait ? Divertir ces habitués ?). Aussi avait-il choisi le rôle de Don Juan, où 1l se savait irrésistible et qu'il chanta avec une émotion intérieure qui en doublait la saveur. On ne se laissa complètement convaincre qu’à la Sérénade ; mais sa victoire n’en fut que plus éclatante, et la soirée. aboutit dès lors à une suite d’ovations. On déclara que Faure avait « épuisé l’éloge », et il fallut continuer, devant des salles combles, toute une série de représentations du chef-d'œuvre de Mozart. — Il chanta aussi la Favorite, quelques soirs.

Il fallut pourtant, avant la fin de l’année, le laisser partüir pour Bruxelles, où l’appelait la suite de son dernier engagement. On l'y applaudit dans cette même Favorite, dans Guillaume Tell (où le suppléa le jeune Lassalle, lauréat récent de notre Conservatoire et qui préludait 11 à sa brillante carrière), et Hamlet dont la première représentation devant la Cour fut un long triomphe, à la fois, pour le musicien et pour son interprète. — Ambroise Thomas, en effet, était venu lui-même monter son œuvre. L'Ophélie était Mie Sessi, naguère aux Italiens de Paris et de Londres. Quant à Faure, un journal dit : «Il ya du génie dans cette incarnation, et il y faut une intelligence supérieure, un cœur haut placé! » Ce qui n'est pas mal jugé !

Il participa également à plusieurs concerts publics, où 1l

fit entendre, notamment, un air de Paulus de Mendelssohn : « Jérusalem !... », arrangé pour lui par M. de Hartog avec instruments, et qu'il dut encore dire le soir de sa dernière représentation. Avant son départ, c’est-à-dire au début de février 1872, et pour l’attacher davantage à la ville hospitalière qui lui avait témoigné tant de sympathie, le directeur du Conservatoire, Gevaert, le fit nommer inspecteur des études du chant dans cet établissement. Faure se refusait à donner des leçons directes, mais cette mission de haute surveillance lui plut, et 11 la remplit quelques années avec intérêt. Celte même année, en allant en Angleterre eten en revenant, il passa par Bruxelles, soit pour inspec-

ter les classes lyriques du Conservatoire, soit pour assister

aux Concerts qu'y dirigeait Gevaert. — Il avait de même accepté, à Paris, en octobre 1871, lors du remaniement général des comités d'études du Conservatoire de Paris, de faire partie de celui d'examen pour le chant, et il y resta jusqu’en 1878.

C'est encore sous l'aspect de Don Juan qu'il reparut devant le public parisien ; puis dans la Favorite et surtout Hamlet, solennellement repris pour les débuts de Ml: Sessi. Mais Londres le rappela vite. Aussi bien s'y plaisait-il particuhièrement. Il y trouvait vraiment les plus hautes satisfactions qu'artiste puisse ambitionner, non seulement par l'attrait d’un répertoire et d’une langue infiniment favorables à sa passion du beau chant, mais par la façon exceptionnelle dont il était accueilli dans le monde et à la Cour.

L'ouverture de la saison eut lieu avec Faust, Les Huquenots, Les Noces de Figaro... Dans ce dernier chef-d'œuvre, c'est Pauline Lucca, cette fois, qui incarrait Chérubin ; Mie Sessi était Suzanne et Mr° Carvalho la Comtesse. Puis vinrent la Somnambule, avec Adelina Patti, {a Favorite, Hamlet, et une reprise de l'Étoile du Nord, toujours avec la Patti. Enfin, une remise à la scène du Freischütz, qui ne semble pas avoir beaucoup marqué, mais où Faure incarna pour la première fois le sceptique et farouche Gaspard, auprès de Pauline Lucca, émouvante Agathe. On s’étonne de

ne rencontrer qu'à cette date, dans la carrièré de l’artiste, et pour quelques soirs, ce ténébreux personnage, qui a tant de caractère et auquel 1l dut donner une si âpre et mordante expression. L'Opéra de Paris, il est vrai, avait longtemps délaissé ce chef-d'œuvre, mais 1l venait, en 1870, d'en faire une reprise, dont Faure aurait heureusement relevé la médiocrité. Peut-être y puisa-t-il l’idée des représentations de Londres ; car, là non plus, l'ouvrage n'était pas souvent donné, bien que Weber lui-même, à la veille de sa mort, l'y eût porté en scène, et dirigé. Le chanson à \ boire, la victoire du tir, l'air où Gaspard invoque les puis- \sances infernales, enfin toute la scène de la fonte des balles, avaient certes de quoi tenter son goût du pittoresque et de / la variété.

Mais ce n'est pas tout, et le programme de cette saison déjà si chargée comportait encore une première représentation : celle d’un opéra écrit par un jeune compositeur brégilien, Carlos Gomès, élève du Conservatoire de Milan, et donné récemment, avec succès, dans cette ville et d’autres, d'Italie : I! Guarany. — L'action se passe au Brésil, pendant les premiers temps de l'occupation de ce pays par les Portugais. Un noble Portugais et sa fille sont en butte aux menées perfides d’aventuriers espagnols et y succomberaient sans l’adresse et la valeur d’un chef indigène, de la tribu des Guaranis, qui les a pris en affection et les protège. Sujet anecdotique, mais à situations attachantes, musique de bonne école sinon originale, l’œuvre ne retrouva pas à Londres son succès italien. C'est l'interprétation surtout qui fut applaudie. Faure y tenait le rôle qu'avait créé à Milan Victor Maurel, alors à l’aube de sa brillante carrière, et ML: Sessi celui de Marie Sass.

On craignait de plus en plus, à Paris, que le grand artiste acceptât les offres qui, de tous côtés à la fois, essayaient de le tenter. Mais, quoi qu'on ait dit souvent, en concluant de la hauteur de ses prétentions à un esprit avide et intéressé, nul ne se laissa moins guider, dans sa carrière, par la séduction du bénéfice dans ses engagements. Il tenait à

chanter où il lui plaisait, et ni Saint-Pétersbourg n1 Milan ni l'Amérique même, ne pesèrent un instant dans la balance de ses convenances. Si le directeur de l'Opéra avait témoigné plus d'égards à son pensionnaire, Faure serait à coup sûr resté bien des années encore sur la scène.

Sa rentrée à l'Opéra eut lieu, une fois de plus, dans Don Juan et, nous disent les journaux, « l’ovation enthousiaste du public impatient de revoir et d’applaudir son chanteur favori dura, pour ainsi dire, toute la représentation. » Un autre attrait fit apprécier cette soirée : Pédro Gailhard y remplissait pour la première fois le rôle de Leporello, qui est resté depuis l’un de ses meilleurs. Et nul, à coup sûr, comme voix, Comme verve et comme goût, n'a parus « accorder », mieux avec un pareil Don Juan.

La fin de l’année ne fut d'ailleurs marquée que par une reprise d'Hamlet, avec Mn° Fidès Devriès dans Ophélie; mais aussi par les répétitions d’une œuvre nouvelle, la dernière « création » de Faure et qui, vraiment, ne dut qu'à lui son éphémère succès : La Coupe du Roi de Thulé, d'Eugène Diaz.

La représentation en était le résultat d’un concours, et aurait dû avoir lieu depuis longtemps sans la guerre et le changement de direction de l'Opéra. En 1867, le Ministre des Beaux-Arts avaient institué un triple tournoi à l'Opéra, à l’'Opéra-Comique et au Théâtre Lyrique, avec, pour chacun, un livret imposé. Le procédé est assez étrange et aboutit surtout à produire des stocks de musique inutile : telle une composition d'écoliers dont toutes les copies, sauf une, seraient ensuite Jetées au panier. Il attire cependant, par les chances qu'il fait courir ; et de fait, le poème de Gallet et Edouard Blau ne fut pas traité par moins de 42 musiciens, parmi lesquels Massenet, Guiraud, Théodore Dubois. Était-il donc si séduisant ? Oui, peut-être, pour des imaginations d'artistes avides de réaliser leur rêve; mais, légende féerique bien plus qu'opéra, il répondait mal au but de ce concours fhéätral et laissait au vainqueur même peu d'espoir d’une vraie réussite sur la scène.

Soie A EE ri

Le Roi de Thulé est mourant; à qui remettra-t-il sa coupe, gage du pouvoir? À son ami Angus? Non, celui-ci l’a trahi, attiré par la belle Myrrha, que l'espoir de régner a elle-même poussée à tromper le vieux prince. C’est à son bouffon Paddock, à celui qui, seul, l’aime véritablement, que le Roi donne la coupe symbolique. Qu'en va faire Paddock ?... En raillant les ambitieux qui l’entourent, 1l la jette brusquement dans la mer!

« Mon amour à qui la rapportera ! » s’est écrié Myrrha. Et c'est le jeune pêcheur Yorick qui relève le défi. En vain, Paddock, son ami, l’a-t-1l voulu raisonner sur ce fol amour ; Yorick a plongé. Et nous voici au fond de l’eau, dans le royaume de la reine Claribel : tableau magique, occasion de danses enchanteresses, car la sirène voudrait retenir Yorick... Elle lui donne pourtant la coupe et le laisse partir, mais en promettant, s’il est en détresse, de lui prêter son pouvoir.

À la Cour, les ambitions vont leur train et Myrrha se désespère. Enfin, voici Yorick à ses pieds, la coupe à la main... Mais la perfide, une fois en possession du talisman, en gratifie naturellement Angus! — « Je n'ai plus qu’à mourir ! » s’écrie le pêcheur atterré. « Non! lui répond Paddock, tu as mieux à faire »... Au moment où Angus et Myrrha montent sur leur trône, Yorick invoque enfin Claribel.… ; la mer gronde, se soulève, emporte le palais et ses maîtres...

Il était nécessaire de donner un aperçu de ce poème, peu connu aujourd'hui, pour faire saisir l'importance qu'y put prendre la personne du bouffon Paddock. Était-elle tout d’abord telle? Un ouvrage en répétitions peut subir de faciles remaniements. Est-il vraisemblable que, sachant quel serait son interprète, Diaz n'ait pas cherché à mettre, de toutes façons, en valeur son précieux concours, ne lui ait pas ménagé des effets, n’ait pas tiré parti de sa collaboration ? Il en fut, du reste, récompensé au delà de ses espérances. Grâce à Faure, Paddock fut quelqu'un. Ce fou fut le seul sage, ce bouffon fut le seul caractère du drame. Lut,

du moins, avait une âme, et sincère ; 1l émouvait à force d'émotion.

Ironie et larmes, haine et amour, Shakespeare a évoqué de ces caractères aux mille nuances, et ce n’est pas un petit éloge que ce rapprochement ait pu être fait pour Paddock. Dès le début, nous le voyons raillant cruellement la fausse inquiétude des courtisanes devant cette agonie royale, qu'il pleure ensuite amèrement, lorsqu'il est sans témoins. Puis, c'est Myrrha elle-même, et Angus, qu'il tient en respect du haut de ses rires, lorsque la coupe est en ses mains, lorsqu’il la lance dans les flots... Mais la haine a pris le dessus, quand il voit Yorick risquer sa vie pour une perfide qui se moquera de lui, et que tous les courtisans affolés lui donnent comme un spectacle de leurs ambitions et de leurs jalousies aux prises.

Récitatifs largement expressifs, broderies légères et comme railleuses, au-dessus des ensembles, ariosos pénéitrants et colorés, phrases mordantes ou tendres, notes suprêmes aux demi-teintes de caresse ou éclatant en fanfare.., ce bienheureux rôle offrait toute carrière au chanteur et au comédien. Faure était l’un et l’autre, et c’est peu de dire qu'il « eut les honneurs de la soirée » : elle n’exista que par lui, en dépit du caractère que donnait Rosine Bloch à la blonde Claribel, et du talent déployé par Mme Gueymard dans Myrrha. L’air qui ouvre le troisième acte, plus spécialement, fit impression. « Le grand artiste {dit un eritique) le détaille avec les admirables souplesses d’une voix généreuse, avec une sensibilité profonde et un charme exquis, avec cet art des nuances qui sait si bien assorur toutes les couleurs du tableau musical. »

Les esprits chagrins lui reprochèrent cependant ce qu'ils appelaient sa partialité pour une œuvre médiocre. Critiques peu généreuses : tout son zèle pour la soutenir ne réussit pas à lui faire dépasser le chiffre de 20 représentations. Nous ne voyons que trop d’interprètes accentuer la débâcle d’un ouvrage en s’y faisant bien vite remplacer de peur de sombrer avec lui !

Cette année l'artiste s'était arrangé de manière à satisfaire à la fois Bruxelles et Londres. Il s'arrêta d’abord à Bruxelles au début d'avril pour Hamlet et Faust, avec un grand concert de charité; puis y retourna à la fin du mois, pour Joindre à ces œuvres Don Juan et Guillaume Tell. — A Londres, c’est par la Favorite qu'il débuta. Puis vinrent Hamlet avec Me Albami, Don Juan avec la Patti, Faust, les Huguenots, Freischütz, les Noces de Figaro et enfin l'Étoile du Nord, qui clôtura la saison en juillet.

L'antomne, en le ramenant à l'Opéra, ne lui apporta plus guère, avec les dernières soirées de la Coupe du Roi de Thulé, qu'une reprise de Don Juan, qui fut soulignée par de nouveaux triomphes et des articles plus enthousiastes que jamais. — Nul rôle, en effet, où 1l soit plus complètement lui-même, et qui ressemble moins aux autres. Cette véritable incarnation donne aux récitatifs une légèreté charmante, une sorte de physionomie improvisée comme la vie même. Cette aisance, si désinvolte dans le badinage, ne le quitte pas jusque dans le tragique, où l’on sent bien que sa bravoure et son obstination sont le fond de son caractère : même lorsqu'il ne s'y applique plus, il séduit encore, d’autre façon, et c’est là tout Don Juan... Et tellement juste est l'effet, « c’est tellement ça », qu'on en excuse les petites additions qu'il se permet à la pure simplicité de Mozart

Quelques jours après l'Opéra brûlait (29 octobre). La situation resserrée de la rue Lepeletier avait facilité le sinistre, autant que l’entassement des magasins de décors, d'accessoires, de costumes et d'instruments, dans des locaux trop restreints, avait grossi le chiffre des pertes. La nouvelle salle, celle qui fit la gloire de Charles Garnier et qui avait été commencée en 1861, était alors presque achevée : on ne pouvait échouer plus près du port! Il n’y avait eu de sauvé que la partie de l’édifice qui longeait la rue Drouot et où était l'administration, ainsi que le foyer et diverses loges d'artistes (dont celle de Faure).

On hésita pendant quelques semaines sur le choix du

théâtre où pourraient reprendre, provisoirement, les représentations, et s’abriter l'énorme personnel ainsi chassé de chez lui. La salle Ventadour, celle du Théâtre Italien, fut finalement choisie : très centrale et commodément disposée, l’acoustique y était excellente. Ses proportions, il est vrai, étaient sensiblement moindres que celles de l'Opéra et l’on devait craindre que le répertoire, parfois, ne s’en ressentit. Mais on s’en tira très vite mieux qu'on n’espérait d’abord, en combinant des décors avec le magasin du Théâtre Italien, et,pour se donner le temps de se retourner, en prenant le parti de jouer les ouvrages par série : une ou plusieurs semaines de suite. Inutile d'ajouter qu’on mit à contribution, pour toutes les représentations, les artistes les plus capables d'attirer le public ; et Faure, tout le premier, qui jamais ne parut si souvent en scène.

La réouverture eut lieu le 19 janvier 1874, par ce même Don Juan qu'on venait de remonter et qui, justement, avait plutôt à gagner à paraître sur une scène réduite. La Favorite suivit, pendant une semaine également ; puis Faust; puis Guillaume Tell toujours avec Faure, mais, cette pie: trois semaines de suite : enfin Hamlet, dont l'incendie avait arrêté, au dernier moment la « centième », et pour qui on fit les frais de deux décors nouveaux. Ce répertoire, plus ou moins alterné, alimenta l'affiche jusqu’à l’époque de la saison de Londres, à laquelle Faure ne pouvait se soustraire ; mais 1l avait vraiment, à lui seul, « sauvé la situation ».

Sur cette scène italienne de Londres, il reparut dans son répertoire courant : Hamlet, Don Juan, Faust, Mignon, Freischütz, Guillaume Tell, Somnambule, Huguenots, Étoile du Nord. Inutile de nous y arrêter. La rentrée à l'Opéra, en septembre, valut encore à Guillaume Tell une série de représentations. C'était vraiment un de ses maîtres rôles, et, éhaque fois qu'ils l’y revoyaient, après quelque ia de temps, les dilettantes et les critiques, dans leurs impressions échangées, semblaient le découvrir à nouveau. Cette fois, ce qui parut frapper avant tout, c’est l'extraordinaire vérité du jeu. C’est le relief et l'éloquence

des moindres détails scéniques, des entrées, des sorties, des gestes, des silences mêmes. Quelle ampleur et quelle énergie dans l’action lyrique ! Quelle chaleur et quelle noblesse dans l’expression : Quel caractère prennent, avec lui, le fameux trio et toute la scène qui le suit! « Il nous tient tous sous son regard, sous sa main. Il devient l’âme visible du drame, et, sur les planches mêmes, il semble pétrir la conjuration. Jamais l'art du comédien lyrique ne s’est élevé aussi haut! »

Faure aimait aussi ce rôle parce qu'il ne le fatiguait pas, malgré l'apparence. Il est extrêmement bien écrit pour une voix comme était la sienne, au registre grave plein d'ampleur et de timbre, avec des notes hautes par exception seulement et très bien amenées, permettant le charme et la tendresse, surtout avec un chant aussi merveilleusement lié qu'était le sien.

La Favorite et Don Juan vinrent ensuite... Mais ici se place un incident sur lequel il n’y aurait pas lieu d’insister, bien qu'il ait fait beaucoup de bruit dans le moment, s’il ne nous donnait l’occasion de nous expliquer sur certains côtés du caractère de notre grand chanteur.

Nous avons déjà dit que tout ce qui portail atteinte à sa dignité d'artiste le blessait au vif. Personnellement, il n’entendait pas être traité comme n'importe qui, cela va sans dire ; mais, d’une façon générale, 1l s’efforçait toujours de sauvegarder les intérêts lésés de sa profession, dont il se considérait, à juste titre, comme le représentant le plus qualifié. — Il était d’ailleurs depuis quelques années membre du comilé de la grande Association des Artistes fondée par le baron Taylor. — D'autre part, comme tousles artistes parvenus à une situation exceptionnelle, et nous en pourrions citer plus d’un exemple depuis lui, il était en butte à maintes jalousies, maintes médisances, dont les journaux se faisaient volontiers l'écho, en les interprétant à leur gré. Seulement, tandis qu’il en est qui haussent les épaules et dédaignent de répondre, Faure tenait toujours à se faire rendre justice; au besoin, il faisait le public juge du différend. — Et de cela encore certains lui en voulaient.

On le montrait, par exemple, comme ne souffrant aucun partage, à l'Opéra, et empêchant même tel engagement d’un artiste qui eût pu lui faire concurrence, — alors que nous l'avons vu, au contraire, abandonner ses rôles les plus personnels, tels Nelusko et Méphistophélès, du moment qu'il les trouvait placés à son gré, en bonnes mains : celles de Devoyod et de Gailhard. Et le directeur Halanzier, pour le satisfaire, dut formuler, en ces termes, une déclaration aux

journaux :

Je puis affirmer qu'aucun artiste ne se désintéresse davantage des questions administratives de son théâtre. Il a mis son honneur à sacrifier d'importants engagements à l'Etranger, pour rester fidèle à l'Opéra français.

Profitait-on de ses retours ou de ses départs pour les annoncer de loin dans les feuilles ou sur les affiches, c'était à qui se moquerait plus agréablement de la vanité de lartiste (on s’étonnerait moins, aujourd’hui, de ces procédés de réclame directoriale). Surtout, on ne manquait jamais de le peindre intéressé et âpre au gain, parce quil se refusait à toute concession sur le chiffre de ses engagements ou de ses cachets ; — alors que nous savons si bien, nous qui voyons maintenant sa carrière d'ensemble, que cette intransigeance avait pour seule raison la dignité de sa situation et l'intérêt de ses camarades (qui ont tout à perdre quand leurs chefs de file « gâchent le métier ») — et que nul n’a fait si bon marché de véritables fortunes, offertes à l’envi, par simple dédain d’un gain qui ne lui plaisait pas.

Le malentendu, assez aigu, qui faillit, dès cette époque, amener entre Faure et Halanzier une rupture définitive, commença à l’occasion d’une soirée de gala organisée, au Mac-Mahon, pour le 11 octobre. On avait convenu de bénéfice des Alsaciens-Lorrains, par Me la Maréchale de représenter les Huquenots et de demander à la Patti de venir chanter le rôle de Valentine, qui lui avait valu tant de succès à Londres. Faure était en droit d'imaginer qu'il garderait, plus que jamais, son rôle de Nevers... Pas du tout! Halanzier, comme si deux vedettes pour une devaient

nuire à la recette, refusa de le laisser chanter !... Et tout aussitôt, les journaux d’accuser le patriotisme de notre artiste et de déclarer que, s’il n’a pas daigné paraître, c’est que la soirée ne devait rien lui rapporter :

Cependant, pour dédommager la diva, et profiter de sa venue, Halanzier lui avait ménagé quelques représentations payantes, des Huqguenots encore et de Faust. C'était au mieux ; mais qu'alla-t-il imaginer dans le dessein de récupérer le cachet exceptionnel qu'il devait lui consentir ? D'’augmenter, pour ces soirées-là le prix des places, de créer un tarif Spécial ! Cette fois, Faure, qui s'était incliné lorsqu'il ne s'agissait que de lui, s’indigna d’une mesure inconstitutionnelle au premier chef, de nature à blesser dans leur dignité tous les artistes de l'Opéra, autant que lui-même..., et donna sa démission. — Aussitôt, les journaux de prononcer que ce geste, d’une vanité insoutenable, n’avait d'autre sujet chez l’illustre baryton que la supériorité d'appointements de sa jeune camarade !.….

Pour établir nettement la vérité sur l’un et l’autre point, Faure adressa une lettre ouverte aux directeurs du Figaro et du Gaulois... — Redoublement d'attaques ironiques.

Enfin, trois hautes personnalités de la littérature et de l’art, Legouvé, Camille Doucet, Ambroise Thomas, s’entremirent, obtinrent d'Halanzier qu'il reconnaîtrait formellement ses torts, et Faure retira sa démission... — Explosion nouvelle de rires insultants et indignés contre l’audacieux artiste et « ses trois mousquetaires ».

C'est à peine sl se trouva quelques critiques, — M. Adolphe Jullien, par exemple, qui débutait presque dans sa belle carrière, —- pour faire remarquer combien la cause de l'artiste était juste et combien l'administration du directeur manquait de dignité. Or, nous le savons d’expérience, et nous devions le constater encore, depuis, par de nouveaux exemples, rien n’est plus blessant pour les artistes d'un théâtre que la hausse imprévue du prix des places, rien n’est plus sot de la part du directeur qui affiche ainsi sa crainte de déficit, rien, d’ailleurs, n'est plus gauche pour

l’ « étoile » ainsi exaltée, à qui l’on en veut, et qui n’en peut mais.

Voici la lettre de Faure, en date du 17 octobre :

Monsieur le Directeur,

Les motifs de la rupture qui s’est produite entre M. Halanzier et moi n'étant pas présentés au public sous leur vrai jour, permettez-moi de les résumer en quelques mots...

1° Le refus qui m’a été fait par mon directeur de me laisser prendre part à la soirée donnée au bénéfice des Alsaciens-Lorrains ; refus qui a motivé ma première réclamation, accueillie par le Figaro dès dimanche dernier, le matin même de la représentation, c'est-à-dire vingt-quatre heures avant les attaques absolument gratuites que ce refus m'a values.

2° L'introduction, inacceptable au Grand-Opéra, d’un double tarif de places, mesure absolument contraire aux règlements et aux traditions de notre Académie nationale de musique.

J’en ai fait une question de principe et de dignité, autant pour le théâtre auquel j'ai l'honneur d’appartenir que pour moi-même. C'est pour cette dernière raison surtout que je maintiens ma démission, non sans le bien vif regret de quitter une scène qui m'était si chère à tant de titres.

Et voici encore, parmi les fantaisies sans méchanceté suscitées par l'entremise des « trois mousquetaires, » voici sans doute la plus amusante :

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