LE PETIT PAYSAN
Réduction de la gravure d'Edmond Hédouin, d'après le tableau de J. B. Greuze.
(Ancienne Collection de San Donato.)
Jean-Baptiste Greuze est, comme Prud'hon, originaire du Maçonnais. Il naquit dans une petite ville de ce pays, à Tournus, le 21 août 1725. On y voit encore sa maison natale, qui est des plus modestes. Son père était un simple maître couvreur1, et il entra dans la vie sous les auspices d'un parrain, également maître couvreur, et d'une marraine qui était boulangère. Si je rappelle cette humble origine, c'est qu'elle eut une influence décisive sur la direction que prit plus tard le talent de Greuze.
Notre secret à tous est contenu dans notre enfance, et ce qui est vrai du vulgaire l'est encore
1. Le père de Watteau était aussi un couvreur. « Nos plus grands artistes, dit Diderot dans son Salon de 1 767 , sont sortis des plus basses conditions. » (Ed. Assézat, t. XI, p. 8.)
FRANCE. PEINTRES. J. B. GBEUZE. — I
davantage des grands hommes dans tous les genres. Greuze n'est pas le peintre du peuple, il est le peintre de la petite bourgeoisie; il est né dans cette classe intermédiaire qui n'est plus le peuple, mais qui travaille autant et quelquefois plus que lui; il a été élevé au milieu de ces braves gens qui sont la force de notre pays, bons cœurs et cerveaux étroits, appliqués toute la journée à leur tâche, et qui ne voient pas grand'chose au delà; et c'est parce qu'il était sorti d'eux, qu'il les avait naturellement connus et aimés au lieu de les avoir étudiés en amateur, qu'il les a si souvent et quelquefois si bien transportés, corps et âme, sur ses toiles.
Il était de règle autrefois que la vocation des enfants appelés à devenir de grands artistes fût contrariée par leurs familles. Greuze n'échappa pas à la loi commune, si l'on en croit la tradition. On ne s'explique pas très bien cependant que son père, qui le destinait, parait-il, à l'architecture, l'ait empêché de dessiner. On raconte aussi, sans qu'on soit obligé d'y ajouter foi, que ce père barbare se laissa toucher par un dessin à la plume représentant une tête de saint Jacques que son fils lui offrit pour sa fête, et qu'il prit naïvement pour une gravure. Quelle qu'ait été la raison — et je ne vois pas pourquoi on n'en ferait pas honneur au bon sens du maître couvreur plutôt que de l'attribuera son désir de se débarrasser de l'enfant — le petit Greuze fut expédié à Lyon, chez le peintre Grandon, beau-père de Grétry. L'atelier de Grandon était une manufacture de tableaux; on y fabriquait des toiles comme la marraine de Greuze cuisait ses pains, par fournées. Les créations de Grandon submergeaient Lyon et la campagne environnante. A ce métier de tâcheron, notre jeune homme apprit à faire vite plutôt qu'à faire bien, à se contenter des types et des attitudes connus sans les renouveler par l'observation, à user de certains artifices qui dissimulent la pauvreté de l'invention, à confondre enfin la facilité avec la fécondité. Mais Grandon lui-même, s'il est en partie responsable des défauts qui reparurent plus tard en la gâtant dans l'œuvre du peintre, fut impuissant à étouffer ses dons naturels. Parvenu à l'âge d'homme, avide d'action et de gloire, Greuze, à qui la confiance en son propre mérite n'a jamais manqué, dit adieu à la manufacture Grandon et vint chercher fortune à Paris la grand'ville, où tant d'autres l'avaient précédé, avec aussi peu de bagages que lui, et où tant d'autres l'ont suivi et le suivront encore avec autant d'espérances.
Greuze, qui a fait tant de portraits, eût été coupable de ne pas nous laisser le sien. C'est un soin auquel il s'est d'ailleurs bien gardé de man-
quer, et il s'y est repris à plusieurs fois pour léguer son image à la postérité. Nous n'avons aucun portrait de lui datant de l'époque où, encore
PORTRAIT DE J. B. GREUZE, PEINT PAR LUI-MÊME. (Musée du Louvre.) — Fac-similé' de la lithographie de Bordes. — (Smith, t. VIII, p. 400, n° 2.)
dans la fleur printanière de son âge, il débarqua à Paris par la diligence, tout vibrant d'émotion et d'espoir. Mais on peut se le figurer aisément
LA BONNE ÉDUCATION, TABLEAU DE J. B. GREUZE. Réduction de l'eau-for;e de Moreau le Jeune, d*après une e'preuve tirée de la Collection de M Henri Bcraldi.
(Smith, t. VIII, p. 43g, n° 1 52.)
par celui qu'il a peint plus tard pour M. le commandeur Nicolas de Démidoff, et que nous reproduisons ici. C'était un homme de taille moyenne, plutôt petit que grand, avec la tête un peu forte, le front très développé, les yeux vifs et bien fendus, et un nez qui ne déparait pas le visage tout en y tenant suffisamment sa place. Sur sa physionomie, d'ailleurs aimable et animée, il y avait comme répandue une nuance de fatuité que ne démentaient pas ses paroles. 11 était difficile, quand on le rencontrait, à l'époque de sa renommée, de ne pas dire : Voilà Greuze, sans presque l'avoir vu ; il était impossible de l'ignorer aussitôt qu'il avait ouvert la bouche1. Quelle distance entre ce Greuze encore jeune, heureux de vivre, jouissant par tous les pores de son être de l'admiration qu'il inspire, et le Greuze vieilli, fatigué, déçu de toutes les manières, que nous donnons également et qui se trouve au Louvre'-'! L'âge a passé par là, mais les désillusions, les peines d'argent et de cœur, les chagrins domestiques aussi. Mettez-les à côté l'un de l'autre, comparez-les. Vous serez touchés du changement qui s'est produit dans l'intervalle. Je reconnais la tête, bien qu'elle soit devenue plus pleine et comme élargie par la distension des joues, mais je ne reconnais plus l'homme. L'expression aiguë des yeux, ces yeux curieux qui furètent, qui interrogent, qui observent, qui notent un trait ou un geste au passage, a fait place à une sorte d'alanguissement mélancolique, où l'on sent à la fois un souvenir et une menace de larmes. Les lèvres, qui étaient fortes et fermes, ont changé de caractère; elles sont marquées à chaque coin d'un pli douloureux, fait d'amertume et de résignation. Tout, jusqu'aux moindres détails matériels, porte la trace d'une volonté fatiguée d'agir et qui se laisse aller désormais au courant de la vie sans essayer de lutter. La cravate elle-même, au lieu de retomber en plis soignés sur la veste, semble avoir été nouée avec négligence par une main pressée d'en finir. C'est un portrait navrant quand on le rapproche de l'autre, mais combien il faut savoir gré au peintre de ne pas s'y être épargné !
C'est l'épée à la main qu'il faut se faire jour à Paris, à travers les
1. D'après Le Garpcnticr. Ch. Blanc, Histoire des peintres de tontes les écoles, t. II, art. Greuze, p. 8. — Jules Renouvier, Histoire de l'Art pendant la Révolution, biographie de Greuze, p. 517. Le tableau dont il s'agit a passé en 1870 à la vente San Donato : il a été exposé en 1 885 dans les Portraits du siècle; il appartenait à M. Moreau-Chaslon.
2. École française, n° 264. Ce tableau fut vendu 3oo livres, en 1769, à la vente la Live de Jully; il fut acquis de M. Spontini, en 1820, par le Musée, pour la somme de 2,000 francs.
J. B. GREUZE 9 ambitions de toute sorte qui barrent le chemin aux débutants. Greuze, pendant plusieurs années, en fit l'expérience, plus amère pour lui que pour beaucoup d'autres, parce que sa vanité était plus sensible. Il était trop bien doué pour ne pas inspirer de légitimes défiances aux anciens, et sa personnalité ne se dégageait pas encore suffisamment pour lui permettre de triompher des hostilités intéressées qui se coalisaient contre lui. En attendant, il travaillait, allait dessiner à l'Académie, où il reçut les leçons de Natoire, peignait de petits tableaux pour vivre. Enfin, la protection de Pigalle et de Silvestre1, l'ancien maître à dessiner des enfants de France, le tira de l'obscurité; son tableau du Père de famille expliquant la Bible à ses enfants'2, après avoir été d'abord exposé chez un amateur, M. de la Live de Jully, fit sensation au Salon de 1755. Cette scène familière, les humbles détails d'intérieur, les personnages résolument empruntés à une classe de la société où on n'allait pas les chercher en ce temps-là, la disposition elle-même, assez habile et assez ingénieuse, du sujet3, tout contribua à ameuter le public autour de la toile, si nouvelle pour lui, qu'on lui présentait. Greuze avait trouvé sa voie : il avait créé ou ressuscité un genre. A partir de ce jour, il fut célèbre.
1. Le portrait de Silvestre parut au Salon de 1755; celui de Pigalle auSalon de 1757.
2. Si le titre primitif est exact, il est curieux que Greuze, en un temps qui, au moins officiellement, n'e'tait pas très favorable à la religion réformée, ait choisi pour débuter une scène de mœurs protestante. La lecture de la Bible en famille n'a jamais été un usage catholique.
3. Greuze, qui, à force d'être ingénieux, finit quelquefois par paraître fécond, a retourné son sujet dans la Bonne Éducation, où la jeune tille, à son tour, fait la lecture à ses parents attentifs: le père, le menton appuyé sur la paume de la main droite, baisse les yeux et semble absorbé dans les réflexions que lui suggère la lecture; la mère, qui n'en sait pas si long, fixe des yeux pleins de tendresse sur sa fille et, sans s'inquiéter de ce qu'elle lit, admire comme elle est instruite et bien éduquée. La scène tout entière est gracieuse, aisée et sans prétention.