FLORE
Réduction de la gravure de Courtry, d'après le tableau de J. B. Greuze. (Ancienne Collection de San Donato.)
d'être moral. Sa petite fille à la cruche est une bouquetière quia poussé entre deux pavés de Paris ; à l'ombre des vieilles maisons, elle a gardé une fraîcheur qui n'est pas si rare qu'on le croit chez les enfants des
I. Lettre de M"0 Phlipon aux Dn" Cannet. D'après les frères de Goncourt. L 'Art au XVIIIe siècle, 1° se'rie, p. 52-54-
Réduction, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henry Lacroix, de la gravure de J. Massard.
exécutée en 1773.
(Smith, t. VIII, p. 412, n° 42.)
faubourgs, mais que le premier coup de soleil mangera; comme elle a l'éclat du bouton de rose, elle en a la fragilité, et si elle va encore quelquefois à la fontaine, il ne lui restera plus, aux alentours de la vingtième année, que ses deux beaux yeux pour pleurer; il est vrai que ce sera encore quelque chose.
L1ÏS ŒUFS CASSÉS, TABLEAU DE 3. B . GREUZE. Réduction de la gravure de Veyrassat. — (Collection de Lord Dudley.) (Smith, t. VIII, p. i3o, n» u3.)
Le genre de badinage, assez anodin en somme, dont la Cruche cassée nous fournit un modèle, était alors très à la mode; les poésies légères nous en abreuvent jusqu'à la nausée, et Greuze n'était pas homme a résister au goût du jour. Il était polisson comme il était moral, par la pente naturelle d'un caractère sans personnalité bien accusée et qui se laisse entraîner par les impressions du moment comme par les nécessités de la vente. Il y a toujours quelque chose de cassé, ou d'envolé, ou de
LE MALHEUR IMPRÉVU, TABLEAU DE J. B. GREUZE. Réduction, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldi, de la gravure de R. de Launay, exécutée en 1779. (Collection de Lady Richard Wallace.) — (Smith, t. VIII, p. ^oq, n° 3o.)
mort prématurément, dans les fantaisies qu'il a risquées de ce côté-là. C'est le pot-au-feu qui déborde [la Fille confuse), et la grand'mère arrive trop tard pour éviter à la cuisinière une fatale imprudence. C'est un miroir [le Malheur imprévu ') qu'une jeune femme (Dieu sait à quoi elle pensait!) vient de laisser échapper de ses mains et qui s'est brisé en plusieurs morceaux; plus étonnée que confuse, elle regarde, les mains jointes, le fatal présage, pendant que son chien, l'inévitable chien, s'approche pour constater un malheur dont il ne peut saisir toute l'étendue; ou bien c'est un oiseau, le tendre oiseau de Lise ou de Julie, qui vient de mourir : la pauvre bestiole est étendue, le ventre en l'air et les yeux clos. C'est le premier chagrin que sa maîtresse reçoit d'elle : aussi comme elle pleure, appuyée sur la cage, sans oublier de montrer son bras nu-jusqu'au coude, et la naissance de sa gorge, discrètement voilée sous un bouquet de fleurs. La coquetterie a des droits auxquels la douleur ne saurait la faire renoncer, et que ce soit pour l'édifier ou pour l'émoustiller, les personnages de Greuze, dans tout ce qu'ils font, ont toujours soin de se préoccuper du spectateur. Mais celui-ci, si malin qu'il soit, ne devine pas toujours ce qu'ils veulent lui dire. A force de minauder, on finit par ne plus être compris, et c'est faire une mauvaise plaisanterie aux gens auxquels on offre une dragée que de l'envelopper d'une foule de petits papiers qu'on n'a pas toujours la patience de défaire. Les petites malices de Greuze agaçaient quelquefois en son temps même ses fanatiques.
« Le sujet de ce petit poème [l'Oiseau mort) est si fin que beaucoup de personnes ne l'ont pas entendu; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serin. Greuze a déjà peint une fois le même sujet. Il a placé devant une glace fêlée une grande fille en satin blanc, pénétrée d'une profonde mélancolie. Ne pensez-vous pas qu'il y aurait autant de bêtise à attribuer les pleurs de la jeune fille de ce Salon à la perte d'un oiseau que la mélancolie de la jeune fille du Salon précédent à son miroir cassé ? Cette enfant pleure autre chose, vous dis-je 2. »
1. Le Malheur imprévu fut vendu 3,5oo livres à la vente Randon de Boisset; plus tard, en 1844, à Rome, 4,55o écus romains, à la vente de la Galerie du cardinal Fesch. Il fut acheté' par le marquis d'Hertford.
2. Diderot, Œuvres complètes, e'dil. Asse'zat, t. X, p. 345. Salon de 1765. L'Oiseau mort a été gravé par Flipart. L'original en 1860 était chez le général Ramsay .
L OISEAU MORT, TABLEAU DE .! . B. GREUZE. Réduction, d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beialdi, de la gravure de Flipart.
(Smith, t. VIII, p. 4?i, n« 77.1
7o LES ARTISTES CÉLÈBRES
Diderot a raison, mais ni lui, ni son peintre, ne se piquaient d'un vain rigorisme. Greuze pouvait bien, sans qu'il y trouvât à redire, faire à volonté de la peinture morale ou de la peinture égrillarde. Ne donnait-il pas lui-même l'exemple d'un accouplement aussi incohérent, et l'auteur, confit en bon sentiments, du Père de famille n'est-il pas en môme temps celui des Bijoux indiscrets?