‹ J. B. GreuzeChapitre 39 sur 90 · A L AMITIE · texte numérisé non relu

A L AMITIE

Réduction de la gravure de Ch. Waltner, d'après le tableau de J. B. Greuze. (Ancienne Collection John Waterloo Wilson )

l'avoir comparé du fort au faible, vous serez toujours sûr de faire tourner. »

Quelques-uns de ces préceptes sont fort sages, mais c'est le cas de dire qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et Greuze n'a pas toujours suivi à la lettre les instructions de ce catéchisme pratique qu'il formulait pour Ducreux '.

Ses lacunes et ses défaillances n'ont pas malgré tout empêché Greuze, après une éclipse passagère, de se maintenir dans l'estime des connaisseurs. En voici les raisons : la première, c'est qu'il est documentaire. Il marque une époque dans l'histoire des idées et de l'art qui les interprète en leur donnant une forme plastique. Il est le peintre de la période pleine de bonnes volontés, d'émotions attendries, d'élans généreux et aussi d'illusions qui a précédé et préparé la Révolution française. C'est dans ses tableaux qu'il faut chercher l'homme vertueux et sensible que chacun se glorifiait d'être en ce temps-là. Il incarne une mode que ses excès rendirent légèrement ridicule, mais qui trouve son excuse dans l'idéal élevé qu'elle se proposait. Comme elle, il est théâtral et déclamatoire ; comme elle aussi, il prêche le souci des humbles et des déshérités, l'amour de la famille, la pratique des vertus domestiques, le travail, l'ordre, l'économie, le respect, tout ce qui fait encore aujourd'hui la force et l'honneur de la bourgeoisie française. Dans ce sens, les scènes morales de Greuze ont une haute valeur historique et c'en serait assez pour lui assurer une place à part dans l'histoire de l'art en France au xvme siècle.

Une autre raison qui dérive de la première, c'est qu'il représente un genre particulier, sinon créé, au moins ressuscité par lui ; à toute société nouvelle, il faut un art nouveau, et cet art il a essayé de le donner à son temps. Qu'il ait complètement réussi ou qu'il ne se soit pas défendu avec un soin suffisant des influences de l'école commede ses propres tendances, c'est une autre question :

Qu'on dise : Il osa mal, mais l'audace était belle.

Il a fait des bonshommes nature, il a ramené l'inspiration à la source éternelle de toute observation humaine, au peuple; il a donné droit de cité à des petits bourgeois, à des paysans, à des cuisinières, à toutes ces espèces que le goût dessalons avait écartés jusque-là d'une lèvre dédaigneuse. S'il n'a pas tout à fait renoncé à Boucher, à ses pompes et à ses

i. Edm. et J. de Goncourt, l'Art du XVIII' siècle, 1° série, p. 14.

J. B. GREUZE io3

œuvres, il a eu quelquefois le bon sens de remplacer ses bergères qui n'ont jamais eu d'enfants par de bonnes grasses nourrices du Maçonnais. Il s'est arrêté en chemin, mais il avait eu le mérite de partir, de marcher

l'orage.

Réduction de la gravure de Jules Jacquemart, d'après le tableau de J. B. Greuze. (Collection de M. H. L. Bischoffsheim. à Londres.)

le premier, d'essayer une formule nouvelle où la société retrouvait ses angoisses et ses espérances. 11 n'est pas donné à tout le monde d'être un initiateur et on ne peut, sans injustice, refuser cette gloire à Greuze.

D'autres raisons plus techniques contribuent à tirer son nom de l'oubli. Il avait un rare talent de composition ; il y a de l'emphase dans ses scènes

morales, mais il y a aussi du mouvement et de la vigueur : l'action qui fait vibrer chacun des personnages suivant son tempérament a de l'unité. Ses tableaux familiers, moins déclamatoires que les autres, ont un fourmillement de vie surprenant. Nul ne s'entend comme lui à peindre le gracieux désordre que mettent les enfants dans le cercle de famille; il ne varie guère ses tableaux, mais il sait les faire. Ses portraits eux-mêmes sont composés et ce n'est pas faire un mince éloge de lui que de le reconnaître. Grcuze a encore d'autres qualités, une surtout, il est par excellence le peintre de la femme ou si l'on aime mieux de la jeune fille. L'homme, chez lui, est l'exception, la jeune fille est la règle II ne s'en est jamais lassé; il l'a peinte dans toutes les situations et dans toutes les attitudes; c'est toujours la même et elle est toujours charmante, tant il s'en occupe avec amour, tant il est évident que pour lui, dans la nature, le reste n'existe pas. Cette passion exclusive pour un type spécial de jeune fille, à un âge incertain qui flotte entre la robe courte et la robe longue, a eu des effets heureux pour la réputation de l'artiste ; elle a concentré sur un seul point de ses œuvres l'admiration publique qui aime à savoir où se prendre; elle a sauvé les parties faibles au profit de celle-là et par une opération psychologique semblable à ce que font les photographes quand des têtes diverses d'une famille ils composent latéte proprement dite, elle a abouti à la création d'un type de jeune fille, particulier à Greuze et auquel son nom restera attaché.

Les sujets qui intéressent rendent éloquent. C'est ce qui arrive au pinceau de Greuze toutes les fois qu'il touche la lèvre ou la joue de ses jeunes filles. « Des glacis relevés de martelage de pâte sèche, des traînées de lumière jetées sur des demi-teintes fluides et qui éclatent sur l'inconsistance des dessous, il n'en faut pas plus à Greuze pour faire sortir de la toile tous ces jolis visages, ces teints rosés, cette chair blanche, douillette et chaude, vivante de sang, baignée de soleil, ces cous effilés, ces épaules rondissantes et caressantes à l'œil comme un couple de colombes, ces petits seins gonflés d'hier, sur lesquels passe et joue le reflet d'une gaze : bonnes fortunes du coloriste, morceaux peints d'instinct, enlevés de verve, qui, parfois, rappellent le grand maître dont Greuze, grimpé sur une échelle, en compagnie de son ami Wille, au Luxembourg, interrogeait le génie dont il flairait la peinture, le nez sur la toile, pendant de longues heures : RubensL »

i Edm. et J. de Goncourt, l'Art du XVIII' siècle, 2e série, p. i5.

LA TRICOTEUSE ENDORMIE, TABLEAU DE J. B. GREUZE. , d'après une épreuve tirée de la Collection de M. Henri Beraldi, de la gravure de Donat-Jardini (Smith, t. VIII, p. 409, n« 5g.)

io6 LES ARTISTES CÉLÈBRES

On ne peut mieux dire; mais cette page brillante ne doit pas faire illusion. En réalité, Greuze a plutôt le tempérament d'un dessinateur que d'un coloriste. L'école de David, si implacable en la matière, a pu trouver que son dessin manquait de précision et de fidélité, qu'il modelait sans vigueur, et qu'il n'est pas toujours facile de deviner le corps sous l'ampleur des étoffes. Tous reproches qu'on lui avait déjà faits de son temps et qu'on peut retrouver épars au milieu des éloges dans les Salons de Diderot. Il n'en reste pas moins que Greuze, sans avoir Pimpeccabilité des pontifes qui l'ont suivi, dessine quand il le veut, surtout les têtes, avec correction et justesse. Ce n'est même pas assez dire : ses études pour ses tableaux ont un accent personnel; elles sont supérieures aux figures qu'il en a tirées, parce qu'entre les unes et les autres s'est placé

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