CHAPITRE IX
Jugement sur Greuze. — Opinion de Diderot et conversation qu'il eut à ce sujet avec La Tour. — Caractère artificiel de la peinture de Greuze : son œuvre est e'quivoque, l'inspiration est bonne, les procéde's sont douteux. — Son abondance stérile, monotonie de ses types et de ses sujets. — Négligence dans l'exécution des draperies. — Sa lumière sourde et diffuse. — Pourquoi Greuze est encore recherché aujourd'hui. — Valeur documentaire de son œuvre. — Genre familier créé ou plutôt renouvelé par lui. — Greuze est avant tout le peintre de la jeune fille. — Dessinateur plutôt que coloriste. — Conclusion.
Greuze a eu en son temps les honneurs de la mode. De Boucher à David ses œuvres ont excité un engouement supérieur à leur mérite. De plus grands que lui ont eu assurément moins de bonheur. Mais, en dépit de l'enthousiasme toujours contagieux de la foule, ses contemporains avaient déjà vu très nettement par où péchait ce peintre tant vanté. Avec les mais et les cependant de Diderot, on ferait de lui la plus complète des critiques. On trouve déjà signalés dans les Salons sa monotonie, son manque de naturel, l'afféterie de ses personnages, la sécheresse de son inspiration, la négligence voulue ou non de son dessin dans l'exécution de ses draperies, l'abus des tons violâtres que le temps n'a pas contribué à éclaircir, et bien d'autres choses encore. Diderot, en visite chez La Tour, s'en expliquait un jour avec le fameux pastelliste :
« La Tour travaillait, je me reposais. En me reposant je l'interrogeais et il me répondait. Je lui demandai pourquoi, dans un morceau aussi parfait que la Petite Fille au chien noir de Greuze, où l'on voyait le talent difficile des chairs porté au suprême degré, l'artiste n'avait pas su faire du linge, car le bout de chemise qui couvre un des bras de la figure est un morceau de pierre sillonné en forme de plis. « L'origine « de ce défaut, me dit-il, l'est aussi d'une infinité d'autres plus essentiels. « Cela vient de ce qu'on prêche de trop bonne heure aux enfants d'em- « bellir la nature au lieu de la rendre d'abord scrupuleusement. Us se
J. B. GREUZE 9 « livrent à ce prétendu embellissement avant de savoir ce que c'est, e « sorte que quand il s'agit d'imiter servilement, comme il faut s'
« résoudre dans les petites choses, ils ne savent plus où ils en sont', i. Diderot, Œuvres complètes, étiit. Assezat, t. XI, p. 412. Salon de 176g.
gS LES ARTISTES CÉLÈBRES
« Je voulus savoir ce qu'il entendait, lui, par embellir la nature, et j'eus la satisfaction de voir qu'un homme qui avait vaincu une nature ingrate qui s'opposait à ses progrès, et qui n'avait excellé qu'à force de travail et de réflexion, était précisément dans les mêmes idées que moi :
« Les professeurs de notre école, rne dit-il, font deux fautes graves : « la première, c'est de parler trop tôt aux enfants de ce principe; la « seconde, c'est de le leur proposer sans y attacher aucune idée ; d'où il « arrive qu'entre ces enfants les uns s'assujettissent en esclaves aux proie portions de l'antique, à la règle et au compas d'où ils ne se tirent plus « et sont à jamais faux et froids, et que les autres s'abandonnent à un « libertinage d'imagination qui les jette dans le faux et le maniéré d'où 't ils ne se tirent pas davantage. »
Le second cas a été celui de Greuze. Les paroles de La Tour, appliquées à son œuvre, expliquent la dépréciation relative qu'elle a subie et dont ses qualités, si réelles qu'elles soient, n'ont pu la sauver. Avant tout, le principal défaut de Greuze qui est celui de son siècle est d'être artificiel. Il l'est dans le choix de ses sujets moraux qui eurent une vogue éclatante parce qu'ils répondaient à un état d'âme passager, qui ne se trouve plus être le nôtre et qui n'a plus pour nous qu'un intérêt historique; il l'est par sa prétention de moraliser la foule au moyen d'un art qui, en se préoccupant d'un but étranger à poursuivre, risque d'oublier sa propre fin qui est lui-même. Cette prétention l'a amené à agir sur l'œil du spectateur par un arrangement tout scénique, où les antithèses éclatent comme une fausse note, où l'exagération des gestes et l'opposition des attitudes sont d'une invraisemblance encore plus criante qu'au théâtre.
Artificiel! passe encore qu'on le soit quand il s'agit d'attirer et de retenir, par des moyens plus ou moins factices, l'attention de celui qu'on veut convaincre. Le charlatanisme au service de la morale s'est vu ailleurs qu'en peinture. Il perd toute excuse quand il cesse d'être utile aux besoins de la démonstration et qu'on le mêle à des sujets dont le caractère simple et vrai constitue le principal charme. Dans la réaction contre les bêleries amoureuses de Boucher dont Greuze prit un moment la tête, ce qui lui a manqué le plus n'a pas été d'avoir ignoré où était le devoir, mais bien d'avoir été incapable de l'accomplir jusqu'au bout. Le point de départ était bon, l'exécution montra qu'il ne suffit pas de le vouloir pour s'affranchir du préjugé à la mode. Au lieu de rompre brusquement
J. B. GREUZE 99 avec l'ancienne école, Greuze lui emprunta une partie de ses procédés : il fut un novateur en demandant son inspiration aux plus humbles détails de la vie familière; mais il n'eut pas la force d'être un révolutionnaire : les leçons de Téniers furent perdues pour lui et il fit une œuvre pleine d'équivoque où se mêlent pour une part égale la fantaisie et la vérité. Le cadre est réel, les personnages le sont moins ou ne l'étaient pas encore quand il les peignit ainsi. J'imagine que plus tard les grandes dames de l'émigration qui devinrent modistes, cuisinières ou quelque chose de pis encore, durent avoir dans leur nouveau métier les allures des femmes de Greuze.
A l'absence de sincérité, à l'abus du factice et du convenu qui dominent même dans les scènes familières de Greuze, il faut ajouter une extrême monotonie qui résulte de la stérilité de son imagination. Jamais homme ne s'est copié lui-même avec plus de constance et d'acharnement. Il est de ceux qu'on peut connaître sur quelques échantillons choisis avec discernement et l'on n'a pas à craindre de surprise de sa part. Blondes ou châtaines, avec un ruban bleu dans les cheveux et un bouquet de fleurs au corsage, ses jeunes filles sont toutes les mêmes ou tout au moins elles ont un air de famille auquel il est difficile de se méprendre. Si c'était encore la mode de citer du latin, c'est à elles que s'appliqueraient admirablement les vers d'Ovide :
Faciès non omnibus una, Nec diversa tamen, qualem decct esse sororum.
« Leurs visages, sans être les mêmes, ont des traits communs, ainsi qu'il convient à des sœurs. »
On peut en dire autant de ses moutards boursouflés, de ses vieillards osseux et maigres, de ses mères de famille plantureuses, placées sans cesse entre l'enfant qu'elles allaitent et celui qu'elles vont mettre au monde. Cette monotonie, parfaitement insipide, de procédés se retrouve encore chez Greuze dans le choix des accessoires, dans le chien que ses femmes tiennent sur leurs genoux, dans le chat qui brouille leurs écheveaux, dans les pelotes de ril qu'elles ont laissé glisser par terre : rien de plus agaçant à la longue et de plus fatigant que celte stérile abondance qui ramène sans cesse dans des emplois qui changent trois ou quatre figurants qui ne changent pas.
A tous cçs défauts d'un ordre général que nous venons de signaler
iôo LES ARTISTES CÉLÈBRES
dans l'œuvre de Greuze, s'en joignent d'autres qui relèvent plus spécialement de la technique du métier. Nous avons vu ce que La Tour et même Diderot pensaient du manque de franchise et de vérité de ses compositions ; on lui reprochait aussi non sans raison de ne pas savoir peindre les grandes figures, d'éviter le nu avec un soin suspect, de ne pas surveiller suffisamment les disparates d'âge entre ses têtes et ses corps, d'apporter enfin dans l'exécution de ses draperies une négligence qui leur donnait trop souvent l'air de moulages en plâtre. Lui-même, sur ce dernier point, à ce qu'il semble, était plus près de tirer vanité des critiques que d'essayer d'y faire droit. Il négligeait les draperies, disait-il, pour mieux faire briller les chairs. Excuse adroite que Greuze préférait à un aveu d'impuissance. L'eût-il même fait exprès que c'eût été, comme le dit très bien Charles Blanc, un sacrifice inutile et mal entendu. « Les draperies laissent valoir la chair par la différence du ton et cela est vrai des draperies très claires aussi bien que des draperies foncées. Passe encore si la négligence du peintre était dissimulée, mais dès qu'elle est assez marquée pour frapper les yeux, le peintre est allé contre son but, puisqu'il a précisément attiré l'attention du spectateur sur le point même d'où il voulait la détourner. 1 »
Enfin nous avons déjà marqué dans le cours de ce travail les reproches qu'on peut faire à l'éclairage des tableaux de Greuze, à l'éparpillement de sa lumière, à l'atmosphère maussade qui règne autour de ses personnages, à ses blancs qui ont tourné au gris sale, enlevant à ses toiles une partie de leur charme primitif, à la raideur et à l'apprêt métallique de ses étoffes, à ses tons violâtres, à ses fonds gris qui assombrissent une scène déjà insuffisamment éclairée. Une note de Greuze, adressée à Ducreux, nous apprend comment il entendait qu'on travaillât :
« Finissez Vos ouvrages tant que vous pourrez : revenez-y trente fois s'il le faut, vos fonds bien empâtés, tâchez de faire au premier coup et ne craignez jamais de revenir après, pourvu que ce soit en glacis : n'empâtez jamais vos dentelles ni vos gazes, soye^ piquant si vous ne pouve\ pas être vrai, ne faites jamais vos têtes plus grosses que nature, ni au-dessous, autant qu'il sera possible. Faites des études pour vous orner la mémoire, surtout du paysage pour devenir harmonieux, n'entreprenez que ce que vous pourrez faire dans votre essence et hâtez-vous lente-
i: Ch. Blanc, Histoire des Peintres de toutes les écoles, article Grenue, p. 10.
J. B. GREUZE lot ment. Tâchez d'établir, s'il est possible, vos ombres et de les dégrader surtout pour les grandes masses, et alors ne posez votre ton qu'après