INTRODUCTION
L'étude biographique et littéraire de Gresset a été abordée si souvent qu'il peut sembler inutile de reprendre un sujet tant rebattu ; de plus, si honorable que soit la notoriété dont l'auteur de Ver-Vert et du Méchant jouit encore, l'homme et l'œuvre sont un peu minces : comment espérer d'être neuf dans une matière aussi ingrate ? Ces objections seraient plausibles, si, d'une part, dans la vie de Gresset tous les points obscurs étaient élucidés ; si, d'autre part, dans l'appréciation de ses écrits, l'impartialité et la précision avaient toujours été de règle. Or, bien au contraire, les travaux dont il a été l'occasion ont péché, en général, par l'indigence des renseignements, la confusion des recherches ou la légèreté de la critique.
Laissons de côté, pour le moment, un certain nombre de monographies systématiquement dithyrambiques, telles que les éloges de Gresset composés en vue, soit de l'Académie française , soit de l'Académie d'Amiens , par d'Alembert, Bailly et Robespierre, et sur lesquelles je reviendrai ; on peut en négliger encore
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d'autres, écrites en grande partie de seconde main, et qui reproduisent avec soin jusqu'aux erreurs des ouvrages où elles ont puisé : par exemple les avant-propos de M. d'Heylli en tête de diverses éditions de notre poète (1), contenant d'utiles indications bibliographiques, mais d'une sécheresse excessive pour le reste ; par exemple aussi la notice de M. Derome (2), longue et assez complète, mais gâtée par de grosses erreurs : ainsi il attribue à Gresset un titre bizarre (3) dont celui-ci n'a jamais été pourvu et qui même, sans doute, n'a jamais existé ; il prétend qu'une de ses poésies fut écrite « sous l'influence du monde philosophique (4) », hypothèse inadmissible. Trois travaux antérieurs sont également sujets à caution : l'un du P. Daire, bibliothécaire des Célestins (5;, qui, bien que contemporain de Gresset, se trompe sur quelques-unes des principales circonstances de sa vie et emprunte trop souvent leurs appréciations littéraires aux publicistes du xvme siècle (6) ; l'autre, de Renouard, libraire et bibliophile de mérite, qui édita en 1811 les oeuvres de Gresset avec une introduction étendue , recommandable par certains détails curieux et inédits (7) ; mais Renouard est un guide peu sûr ; pas plus que le P. Daire, il n'a su
(1) Ver-Vert, Rouquette, 1877 ; Ver-Vert, le Carême impromptu. lt Lutrin vvrtnt, librairie des bibliophiles, 1872, etc. 2) Paitie» de Greetet, Quantin, 1883.
(3 V(,y. p. XXXIII.
(4) Voy. p. xxvii et suiv.
(5) Vie- île Grestet, Paris, Berton, 1779.
f(i) Voy. de Cayrol, Estai liistoriqne sur lu rie et (es ourrat/es de Grettet. Amiens, Caron-Vitet, 1844,2 vol.. 1. ■'!-, 136. etc.
(7) Principaux traita de la vie privée tl littéraire de Grettet.
choisir entre les documents qu'il avait à sa disposition. Le troisième est un article de la Biographie universelle (Michaud), que l'on doit à M. de Pongerville, et où l'on trouve une foule d'inexactitudes.M. de Pongerville fut un académicien correct et estimable, mais dont la plupart des qualités paraissent avoir été négatives ; en tout cas, le jugement qu'il a porté sur Gresset n'atteste pas une grande largeur d'idées ; il consiste essentiellement à soutenir que ses opinions et ses ouvrages n'ont toujours été que le reflet, la fidèle image des mondes où il a vécu. Cette théorie, nous le verrons, a eu des partisans plus brillants, et du reste ne va pas sans quelque vérité ; mais il ne faut pas la prendre au pied de la lettre ; car autant dire que Gresset n'a eu aucune originalité, et je m'efforcerai de démontrer le contraire.
Heureusement il a inspiré, au xixe siècle, des études plus sérieuses, et dont les auteurs peuvent se classer en deux groupes : dans le premier je rangerai ses admirateurs aveugles ; dans le second, ceux qui ne seraient pas éloignés de le reléguer parmi les poelx minores.
Au premier groupe se rattachent deux érudits picards. Amiens, parmi les villes de province, est une de celles qui ont le plus pieusement gardé le culte de leurs grands hommes ; mais elle le pousse jusqu'à la superstition ; sans voir ce qu'il y a decompromettant pour Gresset lui-môme dans un enthousiasme si peu mesuré, elle semble ou tout au moins, naguère encore, semblait croire qu'il fut un écrivain de génie. Telle est l'opinion
de M. de Cayrol, « ancien membre de la Chambre des députés », qui consacre en 1844 deux gros volumes à la mémoire de son cher poète. Cette tâche lui coûte un labeur extraordinaire ; il se met au courant de tout ce que l'on savait jusqu'alors sur Gresset, consulte les personnes survivantes de sa famille à propos des détails même insignifiants de sa vie, s'enquiert du moindre chiffon de papier qui ait trait à ses (ouvres, exhume de ses manuscrits qu'on lui permet de fouiller — la famille de Gresset a toujours été avare de cette autorisation — une foule de pièces inédites, et recueille avec joie les ragments de vers les plus incohérents échappés à sa capricieuse improvisation. Bref, ce livre est un véritable monument de patience, — et en même temps un fouillis inextricable. Le manque presque absolu de goût, voilà ce qui en atténue singulièrement la valeur. Il insiste avec une abondance fastidieuse et choquante sur les deux périodes qui, clans la carrière de Gresset, intéressent le moins, celle qui précède l'apparition de Ver-Vert et celle qui suit la venue du Méchant. Ses jugements littéraires ne font ressortir aucune nuance, aucun départ entre les qualités et les défauts : c'est, d'un bout à l-'autre, l'extase perpétuelle. Il pousse la partialité en faveur de son héros jusqu'à devenir injuste à l'égard de ses ennemis ; il leur prête des perfidies toutes gratuites, à Voltaire par exemple ; on dirait qu'il ponse rehausser la gloire de Gresset en exagérant l'importance des attaques dont il a été vie-
time. Enfin ses passions religieuses, ses rancunes d'école interviennent à tout propos et hors de propos ; chrétien convaincu, il n'admet point que VAbbaye, pièce antimonastique, puisse avoir quelque valeur, et (pour une fois) tance vertement le poète ; classique irréconciliable , il crible de ses épigrammes, qui font sourire aujourd'hui, les promoteurs du romantisme, et se flatte de l'espoir que les œuvres posthumes de Gresset ramèneront « dans la route du vrai b ces âmes égarées ; il tonne contre les « Ronsards et les Dubartas du xixe siècle, qui ont pris le grotesque pour enseigne de leur singulière école, sous le prétexte d'imiter la nature, et de saisir la vérité partout où elle se trouve : s'établissant donc en permanence à la Morgue et sur l'échafaud des condamnés, c'est dans la fange de la société qu'ils ont été chercher les personnages de leurs monstrueuses compositions. » « Espérons, ajoute-t-il, que ces erreurs littéraires céderont enfin à l'empire du temps, et qu'une lueur de raison, en perçant les épaisses ténèbres qui obscurcissent maintenant toutes les avenues du temple des Muses, finira par y laisser pénétrer la vérité (1)... » Cette citation suffît à donner une idée de ce que furent, chez M. de Cayrol, le penseur et l'écrivain.
En dépit de ses imperfections considérables, cet ouvrage était de beaucoup supérieur à ceux du P. Daire et de Renouard ; il les rectifiait sur