‹ J.-B.-L. GressetChapitre 2 sur 27 · I, XXXII · texte numérisé non relu

I, XXXII

bon nombre de points et les complétait sur quelques-uns. Dix-neuf ans plus tard (1863), M. de Beauvillé le complétait lui-même dans ses Poésies inédites de Gresset, précédées de recherches sur ses manuscrits (1) ; ceux-ci provenaient de trois sources : les uns appartenaient à la famille du poète, les autres aux jésuites, d'autres enfin à Renouard. Il raconte, au début, comment ils sont tombés en sa possession (2), et chemin faisant montre qu'il n'existe aucune bonne édition de Gresset, puisque la meilleure connue, celle de Renouard, est étrangement défectueuse. Il insère ensuite vingt pièces (3), dont plusieurs sont intéressantes. En somme, ce travail ne manque pas de valeur ; il est composé avec plus de netteté, de méthode, de science critique que celui de M. de Cayrol ; mais pourquoi faut-il que dans les rares passages où M. de Beauvillé risque un jugement sur Gresset, il entonne pompeusement le mode lyrique et accable le poète de ses laudatives hyperboles (1) ?

A ces fanatiques, excusables d'ailleurs, s'opposent les critiques dégagés de toute prévention et qui ont voulu remettre Gresset au rang convenable. Je ne citerai ici que pour mémoire, — parce qu'il traite seulement un coin dû sujet, — un opuscule récent et très judicieux de M. Lenel

ft) Paris,, imprimerie Claye.

(4) Les œuvres de Gresset, dit-il. <( seront l'éternel honneur des lettres françaises » (p. 1). — «.... que reste-t-il à dire sur le poète illustre qu'ont vu naître les rives de la Somme ? La biographie a épuisé à son égard les formules de la louange... » (p. 2).

professeur de rhétorique au lycée d'Amiens, sur les rapports de Voltaire et de Gresset(l). Deux autres littérateurs, de notoriété inégale, ont consacré à Gresset une étude d'ensemble. Sainte- Beuve, à propos du livre de M. de Cayrol qui venait de paraître, écrivit en 1845 dans la Revue des Deux-Mondes un article (2) qui, malgré les éloges en quelque sorte de politesse décernés à l'auteur de Ver-Vert et du Méchant, est au fond bien sévère et bien rigoureux ; les attaques de M. de Cayrol contre le romantisme, attaques qu'il ridiculise à bon droit, ne laissent pas de le toucher personnellement plus qu'il ne veut bien l'avouer, et le contre-coup de cette irritation secrète atteint Gresset; celui-ci, pour Sainte-Beuve, a été un gentil écrivain, rien de plus, sans beaucoup de souffle ni d'inspiration. M. Berville, magistrat distingué, auteur d'une notice sur Gresset, peut-être la meilleure de toutes (3), s'est montré plus indulgent ; il essaie avec beaucoup de tact et de mesure de tenir la balance égale entre les panégyristes et les détracteurs ; quoique Picard, il se garde de l'engouement ; mais, outre que cette biographie est très courte et néglige, par suite, des détails importants, M. Berville a eu tort, selon moi, d'adopter l'opinion de M. de Pongerville sur la docilité de Gresset à reproduire les milieux successifs qu'il a traversés.

(1) Voltaire et Gresset, Amiens, imprimerie Vvcrt, 188'.».

(2) Reproduit dans ks Portrait* contemporains, 1876, t. V,

(3) Œuvres diverses, littérature, Paris, Maillet, 1869.

Nous sommes donc en présence de deux théories bien différentes sur Gresset : l'une, soutenue par la plupart de ses compatriotes qui en font un grand homme, l'autre soutenue par la plupart des critiques de profession, qui le regardent simplement comme un aimable écrivain de second ordre. La première est visiblement excessive, mais la seconde, si plausible quelle paraisse d'abord, comporte sans doute quelques tempéraments : c'est ce que le présent travail a pour but d'examiner. Quelle que soit, du reste, la solidité de nos conclusions, le chemin qui nous y mènera n'est point dépourvu d'intérêt ; le psychologue rencontre, dans l'histoire morale de Gresset, de curieux états d'esprit, des contradictions si étranges qu'elles en sont peu vraisemblables, bien qu'elles soient le résultat naturel de son caractère ; l'historien des mœurs, au milieu de ses poésies souvent faibles, trouve deux vrais chefs-d'œuvre qui, en dehors de leur valeur littéraire, forment d'admirables peintures de la société contemporaine. Par cette étude j'essaierai, en dégageant la personnalité de Gresset, de mettre dans une clarté plus vive un poète très connu et un peu méconnu.

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