‹ J.-B.-L. GressetChapitre 26 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il y a deux manières d'être en harmonie avec son milieu : d'une part, en se modelant sur lui, d'autre part en le modelant sur soi. De ces deux manières, suivant beaucoup de critiques, Gresset aurait choisi la plus facile et la moins originale. L'écrivain qui a soutenu pour la première fois, semble-t-il, cette opinion, ou qui, en tout cas, l'a soutenue avec le plus de force et de vraisemblance, c'est Auger, dans ses Mélanges philosophiques et littéraires (1). S'il faut l'en croire, Gresset n'a pas eu l'imagination créatrice : il s'est contenté de réfléchir, comme un miroir exact et impersonnel, les mondes divers que les hasards de la vie lui ont fait traverser. Ecolier, novice, puis professeur chez les Jésuites, il compose Ver-Vert, le Carême impromptu, le Lutrin vivant, la Chartreuse, les Ombres, tous ouvrages qui sentent le couvent. Une fois transféré à Tours, ensuite à la Flèche, enchanté de la nature riante qui se déploie sous ses yeux, il célèbre la poésie champêtre, écrit le Siècle pastoral et traduit les Kglogues de Virgile. Plus tard, homme répandu, familier du Cabinet Vert de l'hôtel de Forcalquier, il représente les délicatesses aristocratiques. Enfin, retiré en province, il ne peint que les ridicules provinciaux, dans le Parrain magnifique et le Gazrt/n. — Le décousu de ses idées n'est pas moindre que l'in-

(1) Paris, Ladvocat, 1828, 11,233-46. Parmi ceux qui ont adopté cette théorie, on peut citer Pongerville (auteur de l'art, de la Biogr. unir. Michaud) et Berville (196-9).

cohérence de ses tableaux : dans le monde, il devient peu à peu un esprit fort ; sa Chartreuse est ornée d'ouvrages sceptiques :

Je vois Saint-Réal et Montagne Entre Sénèque et Lucien :

Saint-Evremond les accompagne (1) ;

plus loin il parle des Lettres Persanes; singulières lectures pour un jeune ecclésiastique ! Il fait des vers en l'honneur à'Alzire; son épîlre sur l'Egalité et l' Abbaye sont marquées au coin de l'esprit antireligieux. Mais une disgrâce de cour, — provoquée par sa réponse à d'Alembert et la tirade contre les évoques non résidants, — détermine son retour à la dévotion : Dorléans de la Mothe le transforme en un fervent chrétien. Ainsi, à quelque point de vue que l'on envisage Gresset, on retrouve la même aptitude à emprunter d'autrui et la même impuissance à tirer de lui-même, soit l'objet de ses peintures, soit les principes directeurs de sa conduite.

Cette théorie n'est pas entièrement fausse ; j'essaierai tout à l'heure de démêler ce qu'elle renferme d'admissible ; mais, sous cette forme absolue et systématique, elle est très discutable, surtout en ce qui touche la dernière partie de ses conclusions. On peut affirmer qu'à aucun moment de sa vie, Gresset n'a été un libre penseur; sa foi a paru, comme il arrive, un peu tiède etparesseuse dans son adolescence, beaucoup plus vive, plus ardente dans sa maturité et dans sa vieillesse ; mais il conserva un fonds de croyances indestructible. S'il lit, dans sa cellule de Louis-le- Grand, quelques œuvres de sceptiques, c'est qu'il y prend un intérêt littéraire, et non qu'il y cherche des arguments contre le christianisme : la preuve,

(1) Œuvres de Qrtstet, 1. 04.

c*est qu'il lit en même temps le Tasse etMilton (1), peu suspects d'impiété. Les Lettres Persa?ies ? Elles ne sont pas entre ses mains, mais dans celles du destinataire de l'épître, Aminte (2); d'où il suit que ses amis pouvaient être incrédules — en admettant que ce nom désigne un personnage réel — et non pas qu'il Tétait lui-même. Les vers sur Alzire sont des plus anodins ; ils ne louent chez Voltaire que le poète tragique et célèbrent en même temps « les grâces de la Gaussin » (3), ce qui leur ôte décidément toute portée subversive. Il faut bien de la malice pour trouver un caractère antireligieux à l'épître sur l'Egalité, qui montre, nous l'avons dit, que l'intelligence seule crée des rangs entre les hommes; et il faut aussi parcourir sans attention V Abbaye pour voir des symptômes d'hérésie dans une épître dont l'auteur proteste de sa ferveur orthodoxe. Enfin, alors qu'Auger le représente très docile aux influences extérieures, quel monde a-t-il fréquenté où il eût désappris la foi? Ni les jésuites ni la duchesse de Ghaulnes n'étaient d'humeur à l'en détourner. Rien, dans la vie de Gresset, ne confirme donc l'assertion gratuite d'Auger, et tout prouve le contraire. Sans doute, cette fermeté dans ses croyances religieuses ne résulte pas nécessairement delà fermeté de son caractère ; qui sait si, au contact prolongé des sceptiques, elles n'eussent pas subi quelque défaillance ? Mais ce n'est qu'une hypothèse ; en fait, il a toujours été un dévot.

Dans le choix de ses sujets, il a été plus inconstant, plus mobile ; mais du moins ce choix a été voulu, et il ne s'est pas borné à reproduire ce que les circonstances lui offraient. Pour les besoins de sa cause,

(1) Œuvres de Gresset, I, 64.

(2) Id., I, 75.

(3) Id.,11, 112.

Auger accumule les erreurs. Je n'insisterai pas sur celle qui consiste à faire de Gresset un habitué de l'hôtel de Forcalquier : elle est vénielle ; et puis, qu'il ait fréquenté le Cabinet Vert ou exclusivement le salon de Mme de Chaulnes, il n'importe en l'espèce. Mais voici qui est plus grave : Gresset, dit-il, aurait écrit le Siècle pastoral et traduit les Eglogues de Virgile après l'exil à la Flèche et en face d'une nature idyllique: autant d'inexactitudes ; toutes ces poésies furent composées avant son exil et dans une grande ville très peu champêtre, à Rouen (1) : ainsi, sans changer de séjour, il composait , à quelques années d'intervalle, des ouvrages fort différents. Parmi les dernières productions de Gresset, Auger ne cite que le Parrain magnifique et le Gazetin; mais pourquoi ne pas citer aussi les deux nouveaux chants de Ver- Vert ? Ils appartiennent, comme les quatre premiers, au genre de la satire antimonastique ; et pourtant il y avait beau jour que le poète avait jeté le froc aux orties.

Bien plus, alors même qu'il décrit le milieu qui l'entoure, il en distingue plutôt les imperfections que les qualités ; les ridicules le frappent avant tout ; les peintures satiriques (bien qu'il se soit vertueusement élevé contre le genre de la satire) abondent chez lui : Ver-Vert, la Chartreuse, Y Abbaye, le Méchant, pour ne citer que les principales, ne prouvent-elles pas jusqu'à l'évidence qu'il fut un observateur perspicace et libre, non pas un peintre complaisant et esclave de ses modèles? M. Berville oppose à Gresset les génies proprement créateurs : « Aveugle et délaissé, Milton voit s'ouvrir devant lui l'Eclen, le ciel et les enfers ; Voltaire écrit la Benriade sous les verrous de la Baser» Voy. de Cayrol, II, 211-2.

tille ; seul dans les bois de Montmorency, Rousseau rêve Y Héloïse et médite YEmile. D'autres esprits, réflecteurs purs et brillants, mais simples réflecteurs, ne savent que reproduire les objets dont ils sont actuellement frappés » (1). Si on adopte cette définition étroite de l'originalité littéraire, n'est-ce pas la refuser implicitement à une foule d'incomparables esprits ? Racine, dans ses tragédies tout imprégnées de l'esprit de cour, n'était donc qu'un simple réflecteur; réflecteur La Bruyère dans son livre cruel sur la société contemporaine ; réflecteur Molière dans tout son théâtre qui ne décrit pas seulement l'homme en général, mais aussi les types particuliers du xvue siècle? Faut-il démontrer qu'à côté de cette originalité, peutêtre toute d'apparence, en vertu de laquelle on tire de la pure imagination les éléments d'un livre, il y a place pour une autre, non moindre, qui enveloppe d'une couleur personnelle les résultats d'une observation intelligente? Est-il bien sur que la Benriade soit plus originale que Ver-Vert ?

On ne saurait donc expliquer Gresset par un prétendu parallélisme entre sa vie et ses ouvrages. Loin que ce parallélisme ait existé, on constate entre ceuxci et celle-là d'étranges dissonances. L'infortune de notre poète est d'avoir joint à l'indépendance d'esprit une singulière faiblesse de volonté. Né avec une âme noble, des aspirations généreuses, un sentiment délicat, sinon du beau et du grand, au moins du gracieux et du joli, Gresset subit d'abord deux influences puissantes : celle de la province et celle du collège. A la province, il doit ses principes conservateurs en religion et en politique, sa piété sereine et son respect aveugle pour le souverain ; les jésuites, de leur côté, lui en-

sr ii: nent une conception nonchalante et paresseuse de la littérature aisée, qu'il aie tort de prendre au pied de la ettre, et qui gâtera un très heureux talent. La province et le collège le saisissent, l'oppriment dès l'enfance et lui communiquent une empreinte ineffaçable. Il arrive à l'âge où les idées se forment avec un bagage complet d'idées toutes faites. Mais sous cette couche épaisse survivent ses idées et ses sentiments natifs ; et parfois, surtout dans sa jeunesse, dans sa période brillante, ils se révoltent contre le joug, ils protestent : il aura comme des boutades d'indépendance, et à chacune correspondra une œuvre remarquable, très personnelle, mais en même temps tout à fait surprenante, à la fois en désaccord avec ses autres livres et avec sa conduite ordinaire. Nul n'a chanté les plaisirs de la liberté en vers plus enthousiastes que ce captif de la règle ; nul ne s'est moqué des travers aristocratiques avec plus de piquant que ce protégé d'une grande dame ; nul n'a stigmatisé les vices monastiques avec plus de violence que ce parangon de piété. Par malheur, ces crises d'insurrection capricieuse n'ont guère eu de lendemain ; elles sont même devenues de plus en plus rares, à mesure que Gresset avançait en âge ; la province ressaisit alors son enfant rebelle, et lui inspire la crainte de plus en plus vive du « qu'en dira-t-on » local. Sous cette domination tyrannique, les facultés créatrices de Gresset fondent peu à peu et disparaissent ; le Gresset de la jeunesse est un poète tendre, aimable, spirituel ; celui des derniers temps, comme on l'a dit (1), n'est plus qu'un marguillier.

Il y a donc chez lui un départ important à observer entre l'homme et l'œuvre ; les poésies qui l'ont rendu immortel ont été comme des accidents de sa vie litté-

(.1) Sainte-Beuve, ouvr. cité.

raire et des antithèses à sa vie privée. La plupart de ses défauts lui viennent des influences extérieures, et ses mérites sont bien personnels ; il est descendu audessous de lui-même, lorsqu'il s'est souvenu des leçons des autres, et il a été remarquable, lorsqu'il s'y est passagèrement soustrait. On s'étonne et on s'irrite de le voir, en plein siècle de Voltaire, indifférent aux grandes questions qui préoccupent alors les esprits sérieux ; il n'entend pas gronder le tonnerre qui, peu d'années après sa mort, emportera le trône de Louis XVI et ébranlera jusque dans ses fondements l'Eglise chrétienne; il rime de petits vers aimables à la veille de la Révolution : — c'est qu'il n'a pas le sens de l'histoire contemporaine; c'est que les philosophes ne sont à ses yeux que des fous sans conséquence et des intrigants sans crédit: comment oserait-on porter la main sur ces deux objets d'une adoration qu'il croit immuable et universelle, Dieu et le roi ? 11 ne comprend même pas qu'on lise les gazettes (1) ; à quoi bon s'occuper de politique ? N'est-ce pas une plaisante manie ? Le monarque n'esl-il pas là pour alléger la nation du souci de ses intérêts temporels, comme l'Eglise desspirituels ? Tout va le mieux du monde sous leur tutelle bienfaisante. Voilà les opinions étroites du bourgeois de province : Gresset les a sucées avec le lait ; il les garde toute sa vie, machinalement, sans les contrôler, comme un héritage de famille.

Voici maintenant la part de l'enseignement jésuitique : le poète produit des vers, ainsi qu'un arbre des fruits ou une abeille du miel; du moment que l'on possède la vocation, il faut se laisser aller au gré de sa verve, et prendre bien soin de ne pas la conlra-

(1) Le Gazetin.

rier ; point de travail, point d'effort, de peur de glacer l'inspiration, de répandre sur son œuvre un air de contrainte et de provoquer l'ennui ; on écrit sur le ton d'une causerie abandonnée et familière, en se moquant du lourd pédantisme qui pèse chaque mot et revoit chaque phrase. — Fort bien ; seulement on n'évite un excès que pour tomber dans un autre. Gresset ne pèse point chaque mot, mais les termes qu'il emploie sont trop souvent approximatifs, ne rendent qu'une partie de l'idée, paraissent vagues ou même incorrects ; il ne revoit point chaque phrase, mais aussi chacune s'étend et se développe au petit bonheur, limitée à quelques vers ou à quelques pages selon que l'inspiration du poète est plus ou moins féconde, et elle l'est parfois à un degré inquiétant. La patience du lecteur a des bornes que la facilité du poète ne connaît pas. Au moins ces longues tirades, qui font bâiller, font-elles penser ? Le plus souvent, elles n'expriment que des lieux communs vieillots : l'opposition des plaisirs mondains avec les joies de la solitude, de la corruption contemporaine avec les vertus de l'âge d'or, la satire de la fatuité et de la sottise, l'éloge du repos et de la campagne (1), la vanité de la gloire, les tracas de la vie parisienne, les douceurs de la convalescence, les tristesses de la guerre, l'égalité des hommes devant la raison... La poésie n'a-t-elle donc pour aliments que les rebuts de la prose ?

Toutefois prenons garde que si ces développements ressassés forment le sujet de la plupart des épîtres de Gresset, même des meilleures, ils ne remplissent pas toutes ses poésies et sont loin de contenir, comme on l'a dit, « presque en entier » sa « philosophie poétique (2) » : elle est ailleurs, dans ces œuvres d'une

(1) Voy. Auger, II, 241.

(2) Id.

portée plus sérieuse, où il a mis quelque chose de son âme. Le mot de philosophie jure un peu avec le nom de Gresset : quoi ! ce gentil écrivain à la muse légère et badine se serait-il élevé à de pareilles hauteurs ? Et pourquoi non? Assurément ne lui demandons pas un système, un ensemble de doctrines logiquement coordonnées ; mais ce que l'on rencontre chez lui, ce sont quelques-unes de ces idées nettes, simples, à la portée de tout le monde, et qu'il a faites siennes par l'éclat ou la sincérité de leur expression. On a pu écrire une série d'articles très suggestifs sur la « philosophie » de Molière ; dans le même sens, on peut résumer d'un mot celle de Gresset: Ver-Vert et Y Abbaye, d'une part, le Méchant de l'autre, sont d'éloquents plaidoyers en faveur desdroits imprescriptibles delanature humaine, soit dans l'Eglise, soit dans le monde. La thèse qui se dégage de Ver- Vert et deY Abbaye, c'est que le couvent est uneûnslitution mauvaise et opposée aux intérêts de la religion bien entendue : chez les femmes, les instincts du sexe persistent toujours, même n'en eussent-elles pas conscience ; incapables de ce détachement absolu qu'on leur prescrit, les religieuses reportent sur un oiseau leur puissance d'alfection et lui prodiguent des caresses d'amantes. Chez les hommes, la réclusion engendre tous les vices: la paresse, l'hypocrisie, la débauche ; les moines bien repus coulent des jours scandaleusement prospères, laissent en friche d'immenses territoires qui nourriraient un peuple de travailleurs, accumulant d'énormes richesses qui demeureront stériles entre leurs mains oisives, laissant les soldats se battre pour les défendre et les paysans s'exténuer pour les entretenir. — Si la société religieuse comporte des réformes, la société mondaine n'est pas moins imparfaite : on y voit régner partout la fausseté des élégances convenues ;

on ment aux autres et on se ment à soi-même ; on s'applique à étouffer dans son cœur les sentiments les plus respectables et les plus naturels : la bonté passe pour sottise, la vertu pour duperie ; le plaisir est le seul but, laméchanceté la seule règle; la contagion se répand de toute part ; les jeunes gens de province viennent se brûler comme des papillons aux flammes de l'enfer parisien ; les héros de la mode leur apprennent une corruption savante, les délivrent des préjugés du bon vieux temps, et tarissent dans leur âme la sève généreuse des sentiments désintéressés : sous cette néfaste influence, le cœur français se dessèche et s'atrophie. — Quel remède à de tels maux ? Poser la question, c'est la résoudre. La haine de Gresset contre les couvents (la seule haine de sa vie) n'a pour cause que sa passion de liberté : qu'on ouvre les couvents ; nonnes, soyez épouses et mères ; aimez, sovez aimées ; moines, quittez vos opulentes prisons, faites œuvre de vos mains, travaillez. Pour vous, mondains, renoncez à vos jouissances immorales et à vos tristes ivresses ; revenez à la nature, à la candeur, à l'aimable simplicité du monde naissant, aux plaisirs purs du « siècle pastoral » ; abandonnez ce rôle, cette attitude de « méchants » qui vous coûte tant de fatigue; paraissez ce que vous êtes, ce que sont tous les hommes sortant des mains du Créateur, c'està-dire épris du bien. — Etre libre, telle est la conclusion de Ver-Vert et de Y Abbaye ; être soi, telle est la conclusion du Méchant ; voilà dans ses grandes lignes la philosophie ou, ce qui revient au même, l'idéal de Gresset. Et voilà aussi par quoi il se rattache bien à son siècle, non pas le siècle de Voltaire, celui de Rousseau, qui conçut un rêve identique, mais l'exposa avec une puissance, une autorité, une force de propagande bien supérieures. Gresset, sans le vouloir, sans com-

prendre peut-être la portée sociale de ce qu'il écrivait, collabora à cette croisade laïque ; et en dévoilant en exagérant même parfois quelques-uns des abus, il a été un des précurseurs notables de la Révolution. Il n'empêche que s'il eût assisté aux événements de 4789 et surtout de 1793, il n'aurait pu en croire ses yeux, et qu'il aurait sans doute repoussé bien loin toute solidarité avec les destructeurs de l'ancien régime ; mais c'est ici précisément que nous retrouvons chez lui le despotisme des préjugés d'enfance : trois ans après avoir fait jouer leMéchant, Gresset, établi de nouveau à Amiens, redevenait le type du bon bourgeois rassis, calme, désireux principalement qu'on le laisse en repos. Ver-Vert, Y Abbaye, le Méchant furent des hardiesses éphémères et des boutades sans lendemain.

Si ces œuvres l'emportent sur les autres pour le fond, elles les surpassent autant par la forme ; gracieuse, et sobre, à quelques exceptions près, dans l'une, violente, mais énergique dans l'autre, ferme dans Ja troisième, la langue y est franche comme la pensée. Dans ses poésies de second ordre, en revanche, quand Gresset bavarde pour ne rien dire, son effrayante prolixité, et aussi la fréquence de ses incorrections, appellent la critique et découragent la sympathie. Pourtant, même en ce genre de la poésie facile d'amateur, il ne mérite pas le dédain; virtuose accompli, il s'y est fait une manière, ce qui a ses inconvénients; mais, après tout, n'a pas une manière qui veut. On a défini quelques-uns de ses procédés (1) : la Chartreuse et les Ombres en offrent les plus frappants exemples; c'est d'abord la personnification des choses abstraites :

L'ignorance en petit manteau, La bigoterie en lunettes,

(ljAnger, II, 244-5.

La minauderie en cornettes,

Et la réforme en grand chapeau... (1).

J'aperçois des tyrans nouveaux, L'hyperbole aux longues échasses, La catachrèse aux doubles faces, Les logogriphes effrayants, L'impitoyable syllogisme, Que suit le ténébreux sophisme... (2) ;

ce sont ensuite ces alliances de mots peu faits en apparence pour s'unir : le bruit des ba?ics opiniâtres (3), les faces parasites (4) , les savantas poudreux (5) , les vieilles muses douairières (6), Vume vénale (7), la docte poussière (8), le parlement visitandin (9), le perroquet missionnaire (10), et bien d'autres encore. Ce luxe d'antithèses éblouit et amuse; on ne s'aperçoit pas que le poète, bien qu'il prêche toujours le naturel, s'en écarte fort pour sa part, et qu'il tombe dans la préciosité. Les tournures ambitieuses et recherchées dont il se moque dans le Méchant, n'étaient qu'une exagération de son propre défaut ; sans doute on ne pouvait guère lui imputer cette décadence du goût public, car il ne lit point école ; mais était-il bien venu à la critiquer ? Ce fut bien pire, quand il vieillit, particulièrement dans ses œuvres en prose, et plus qu'ailleurs, dans son discours à Suard ; il y montrait que « presque toutes les conversations, employées à faire de l'esprit, ... ne sont que des clarinettes et des tambourins entremêlés d'assez mauvaises paroles (?) » (1 1), et mettait en

(1) Œuvres de Oressct, I, 59 {Chartreuse).

(2) Id., 1, 83-4 Ombres).

(3j Id., I, 60 {Chartreuse).

(4) Id., I, 61 (id.).

(5) Id., I, 64 (id.).

(6) Id., I, 67 (id.).

(7) Id.,I, 68 (id.).

(8) Id., I, 82 .Ombres).

('.»; Id., I, 90 (id.).

(10) Id., I, 91 (id.).

(11) Id., III, 270.

lumière les «phosphores du petit bel-esprit, des bons airs, et des jolis mots » (t). Cléon et ses élèves parlaient-ils un français plus bizarre? C'était en jargon véritable que Gresset se moquait du jargon.

Tel a été Gresset, avec ses qualités, que je me suis efforcé de faire ressortir, et ses défauts, que je n'ai pas tenté de dissimuler. 11 ne me semble pas douteux qu'il n'ait été, dans toute la force du terme, un écrivain original et qu'il n'y ait lieu de reviser à cet égard l'arrêt de ses juges modernes qui, pour la plupart, quand le patriotisme de clocher ne les entraînait pas à une indulgence excessive, ont été trop sévères. Cette sévérité s'explique à merveille, si elle ne se justifie; en parcourant les œuvres qu'il a pour but d'apprécier, le critique est d'abord charmé par Ver-Vert; puis la Chartreuse, malgré les jolis détails qu'elle renferme, l'indispose déjà par une certaine tendance toute scolaire au développement trop facile ; il en est encore plus choqué, quand il passe aux Ombres et à cette longue suite d'épîtres où l'on cherche en vain la pensée du poèt^ dans le torrent de ses interminables périodes. 'L'Abbaye, — tout préjugé religieux ou antireligieux mis à part, — l'intéressera davantage, ; mais les poésies légères qui viennent ensuite, et où se trouvent les mômes lieux communs que précédemment, réveillent son irritation. Il passe au théâtre ; Edouard III, Sidney ne l'amusent guère ; il prend plaisir à étudier le Méchant, surtout s'il le replace par l'imagination dans son milieu primitif; mais les œuvres de prose lui tombent sous les yeux : elles lui semblent, en général, mal écrites, toutes mêlées d'antithèses factices, de phrases bizarrement construites, de termes peu adéquates aux idées. Il

(1) Œuvres de Gresset, 111,232.

jette peut-être encore un coup d'œil sur les delicta juventutis, les Odes, la traduction des Eglogues de Virgile, et sur les productions de vieillesse, le Parrain magnifique, le Gaze tin: cette fois, pris d'impatience, il ferme les volumes et compose son article. De toutes ces impressions diverses ne se dégage rien de bon pour le pauvre Gresset ; involontairement le critique se venge de l'ennui qu'il a éprouvé ; et, après quelques éloges obligés à l'auteur de Ver-Vert et du Méchant, il accable le poète, comme le fait Sainte-Beuve, d'une conclusion doucement dédaigneuse et qui repose tout entière sur une saillie de Voltaire :

Gresset, doué du double privilège D'être au collège un bel esprit mondain, Et dans le monde un homme de collège

— Est-ce équitable? Un jugement littéraire n'est pas le produit d'une opération mathématique où on met en balance les mérites et les imperfections ; cellesci, fussent-elles énormes, ne sauraient éclipser ceuxlà, et si les défauts doivent entrer en ligne de compte dans l'appréciation générale d'un talent, les qualités n'en gardent pas moins tout leur prix. Non, Gresset n'est pas de ces poetx minores qui, dans un jour de bonheur, s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes et écrivent, au hasard de la plume, un chef-d'œuvre accidentel : il a été plus et mieux; Ver-Vert, le Méchant, c'est-àdire les ouvrages que tout le monde connaît, et je me permettrai d'ajouter V Abbaye, le sortent absolument de pair. Ses défauts, qui sont graves, il n'en est pas responsable ; i! a été victime, ainsi que tant d'autres, de fatalités extérieures, victime surtout de la faiblessc de son caractère ; il a subi trop docilement le joug de ses maîtres et l'ascendant de ses proches : voilà commeut sVxpliquenl ses œuvres médiocres, si

nombreuses dans le petit nombre de ses œuvres, et c'est uniquement à elles que s'applique, en partie, la théorie d'Auger. Mais là où il a osé être lui-même, il a montré un merveilleux talent : il a eu « le charme », il a eu la grâce, qui, en littérature comme dans la vie, est parfois plus belle que la beauté ; il a su, ici attendrir la malice gauloise d'une nuance de sentiment discret, là réhabiliter la raison, alors qu'on idolâtrait l'esprit, et la vertu, alors qu'on honorait le vice. Pardonnons-lui son indifférence au mouvement d'idées contemporain pour les délicates jouissances qu'il nous a procurées ; pardonnons-lui la foule de ses méchants vers pour ses quelques pages immortelles. Il occupe une place à part, bien éloigné de Molière et de La Fontaine dans la plus grande partie de ses œuvres, mais apparenté à ces génies, avant tout épris de la nature, dans ceux de ses écrits où il en soutien éloqujemment les droits.

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