‹ J.-B.-L. GressetChapitre 25 sur 27 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

L'échec de son dernier ouvrage augmenta l'aversion de Gresset pour la vie active et son goût pour la retraite. Ensuite deux événements, coup sur coup, imprimèrent à sa piété une teinte de plus en plus grave : un de ses amis mourut subitement ; et un jeune homme, dont la conduite jusque-là avait été scandaleuse, prit soudain au milieu d'un bal la résolution d'entrer à la Trappe (1). Gresset, retombant au mysticisme de sa première jeunesse, y vit comme une indication providentielle de fuir le monde et son influence corruptrice. A cette âme continuellement préoccupée de l'au-delà, le séjour d'Amiens lui-même parut trop fiévreux: il passait presque toutes ses journées dans une maison de campagne qu'il avait aux portes de la ville, non loin des bords delà Somme, le Plain-Sault ou Pinceau ; il s'y rendait le matin et en revenait le soir, partageant ses loisirs entre la culture, où il montrait plus de bonne volonté que de compétence, ses livres et ses exercices de dévotion (2). Cette maison, qu'on peut voir encore aujourd'hui, a été agrandie pour servir d'asile à une communauté religieuse ; un joli

(1) De Cayrol, 11,0.

(2) J'emprunte ces détails à M. de Wailly [Lettre a d'Alembert communiquée par M. de Belloy) .

salon tout en pans coupes, est devenu une chapelle ; la façade principale est gracieuse, avec son treillage de bois en forme d'ogive, que devaient égayer jadis les plantes grimpantes. Dans le jardin subsiste une allée, propre à la rêverie, que les gens de l'endroit appellent la Solitude Gresset, et où, suivant eux, il médita son Ver-Vert; elle renfermait un arbre d'une nature extraordinaire, puisque la tradition le faisait remonter au iv° siècle : saint Firmin, premier évêque d'Amiens, s'était, disait-on, reposé à son ombre et, comme récompense, lui avait accordé le privilège d'une longévité exceptionnelle. Cet arbre a disparu, il n'en reste qu'une branche, ridée de mille nervures, et dont on a projeté de faire une statuette du saint. Sur l'un des murs de la maison on lisait, il y a peu d'années, ce vers d'Ovide dont la tristesse s'harmonise bien avec les sentiments de Gresset vieilli :

Tempus edax rerum murum nomenque vorabit.

Le domaine produisait quelques petites rentes que la charité du propriétaire convertissait en aumônes. Ainsi la piété de Gresset ne demeurait pas spéculative ; il y joignait d'ailleurs la modestie, car on ne sut qu'après sa mort l'emploi qu'il faisait de son humble revenu (1). Il mena dès lors l'existence d'un petit, bourgeois de province, soucieux avant tout de sa tranquillité, « se communiquant fort peu, ne vivant guère que pour sa famille et un petit nombre d'amis, avec lesquels il était sans gêne, et précisément ce qu'il voulait être » (2). Ceux qui venaient le voir emportaient de sa réception le meilleur souvenir, lorsqu'il consentait à leur ouvrir sa porte ; et pour obtenir cette faveur, il

(1) Berville, 167.

(2; De Wailly, Lettre à d'AU-mhert (de Cayrol, II, 2-3).

fallait montrer patte blanche. Sa conversation était facile, aisée, avec une pointe de malice qui effleurait sans blesser et respectait toujours l'amour-propre cTautrui. En revanche, il voulait qu'on respectât le sien, et qu'on le traitât mieux qu'un amuseur de profession. Un jour, l'intendant de la province (ce n'était plus M. de Chauvelin), ayant invité à un grand dîner le prince de *** qui traversait la ville, invita en même temps Gresset pour égayer le repas ; le poète comprit, vint dans une tenue à peine décente, et garda longtemps un silence glacial; par bonheur, le prince était homme d'esprit: « Laissez faire, dit-il à l'intendant; je vais le rendre aimable. — M. Gresset, ajouta-t-il, je sais un trait qui vous touche et que peut-être ne serezvous pas fâché d'apprendre. Lorsque votre Ver-Vert parut, on l'apporta au roi tandis qu'il disposait sa chasse. Après la lecture, il contremanda la chasse et se le fit lire une seconde fois. » Le récit n'était peut-être qu'une feinte; mais un auteur ne se blase jamais sur les flatteries; tout de suite Gresset se rasséréna et, selon sa coutume, fut charmant (1).

Ce sauvage trouva plus sauvage que lui. En 1767, J.-J. Rousseau, à son retour d'Angleterre, ayant passé par Amiens, se vit l'objet des plus grands honneurs et reçut la visite des personnages les plus notables. Il eut une entrevue avec Gresset; mais ici deux versions, fort opposées, ont cours : d'après les uns, spécialement Renouard (2), Jean-Jacques alla voir Gresset chez lui, le retrouva dans une autre maison, et prit congé du poète sur ce mot gracieux : « Je suis persuadé qu'avant de m'avoir vu, vous aviez de moi une opinion bien différente; mais vous faites si bien parler

(l)Berville, 1G3-5.

(2) lxix. Voy. de Cayrol, II, 223-4, pour les deu:i versions de l'anecdote.

URESSET. 18

les perroquets, qu'il n'est pas étonnant que vous sachiez apprivoiser les ours » ; d'après les autres, en particulier le P. Daire et M. de Cayrol, ils auraient lié connaissance chez une tierce personne, Rousseau se sérail montré assez morose, et aurait dit à la fin: « Vous voyez bien, Monsieur, qu'il n'est pas si facile de faire parler un ours qu'un perroquet t>. Qui croire? Le témoignage de Renouard a une certaine importance, car la famille de Gresset paraît lui avoir conté ce récit ; mais cependant la seconde tradition est plus probable : elle était la plus accréditée dans l'enfance de M. Berville ; le P. Daire fut contemporain de l'aventure, et enfin le caractère du célèbre misanthrope lui donne une haute vraisemblance (1).

A partir de 1759, il est facile de compter les poésies de Gresset, bien plus facile encore de compter les bonnes. Tl retouche une pièce qui datait de plus de vingt ans, l'épître à M. le comte de Rochemore, et la publie, ainsi corrigée, dans le Mercure de 4 761 (2). Le comte lui avait demandé quelques brochures de son jeune temps; le poète trouve qu'elles ne méritent pas l'honneur de lui être soumises (3) ; c'est au comte plutôt,

Peintre brillant de la nature, De la sagesse et des plaisirs (4),

qu'il convient d'écrire des vers pleins de philosophie et de goût, afin d'enchanter ses amis. Par malheur, il est trop difficile pour lui-même, il veut être « trop parfait » (5):

(1) Berville, 166.

(2) De Cayrol, II. 6-9. Voy. les variantes qui distinguent le manuscrit autographe du texte des éditions imprimées.

(3) Œwtret de Gresset, I, 200 et suiv.

(4) Id., I, 200-1.

Sauvage enfant de Philomèle, Vous êtes cet oiseau charmant Qui, sous la verdure nouvelle, Content du ciel pour confident De la tendresse de son chant, Semble fuir la race mortelle, Et s'envole dès qu'on l'entend (1).

De fait, M. de Rochemore n'était point sans mérite ; il mourut, à quarante-cinq ans, du chagrin d'avoir perdu sa maîtresse, Mlle Jouvenet, une actrice (2) ; il composa, en souvenir de la morte, une pièce singulière où une certaine afféterie se môle à un sentiment vrai : « Ce n'est pas assez d'être poète, écrit Collé sur ces vers (3), il faut encore être amoureux pour en faire de pareils ; les voici :

Aux autels du lyran des morts D'un tremblante main je consacre ma lyre ; Je ne chantais que pour Thémire, Thémire a vu les sombres bords.

Une douleur muette et sombre, Des larmes qui partent du cœur, N'écouter, ne sentir, ne voir que son malheur, Voilà les seuls tributs que je dois à son ombre.

Soyez les garants de ma foi, Lieux redoutés où repose sa cendre!

11 n'est plus de plaisir, plus de bonheur pour moi Que les pleurs, qu'en secret, je viens ici répandre. »

Les négociations diplomatiques qui précédèrent la signature du traité de Paris en 1763, inspirèrent à Gresset une lettre, en prose et en vers, à M. de Choiseul (4). Sur un ton d'abord grave, et qui tourne vite au plaisant, il célèbre par avance le traité,

(1) Œuvres de Gresset, I, 203.

(2) De Cayrol, II, 9.

(3) Voy. Journal, I, 97-8

(4) Œuvres de Gresset, II, 128-33. — Datée de novembre 1701,

s'étonne que les Anglais n'aient pas eux-mêmes, en temps opportun, demandé la paix, se.plaint de ce que, au cours des conférences préliminaires, on n'ait pas fait entendre le nom magique de Fontenoi qui en aurait hâté le succès, et prévoit que la fin des hostilités désolera deux catégories de personnes : les mécontents et les nouvellistes. On a le cœur serré en songeant que cette paix dont Gresset parle en « petit badin j> allait coûter si cher à la France. Il faillit pousser encore plus loin la maladresse et écrire une comédie, le Deuil des nouvellistes, sur le sujet qu'il avait développé vers la fin de sa lettre à M. de Choiseul ; mais sans doute, puisqu'il avait formellement renoncé à travailler pour le théâtre, il se borna à l'intention (1). Cette lettre fut unanimement jugée mau-

(1) Do Cayrol, II, 11. Cette lettre parut d'abord sans nom d'auteur ; cependant, Gresset la présenta sous son nom à l'Académie d'Amiens, en février 17(>2 (de Cayrol, II, 10). — Il composa encore, paraît-il (de Cayrol, II, 10), trois épîtrcs à M. de Choiseul à l'occasion du traité de Paris ; on a conservé au moins l'une d'elles. La Bibliothèque nationale possède un carton d'opuscules manuscrits de Gresset (Fr. 12504), acquis à la vente Renouard, en tout dix-neuf pièces, dont voici la liste et le contenu : lre pièce : Epître d'un Jésuite de Rouen à un de ses amis, en vers libres, avec cette épigraphe : « L'opprobre avilit l'âme et flétrit le courage» (Voltaire, tragédie de Mérope) ; ouvrage de jeunesse, composé probablement après les ennuis que lui avait occasionnés Ver- Vert (p. 1-3 ; le reclo et le verso ont une pagination commune) :

Sous le poids de l'ignominie J'ai senti dessécher et périr mon génie .

Tel au*, approches de l'hiver

On voil un arbrisseau fragile Glacé par les frimas, en proie à la langueur ,

Se llélrir dans un champ fertile, Et des fiers aquilons accuser la rigueur (p. 2) ;

suivent d'autres comparaisons; finalement, le poète se déclare l'être le plus malheureux de la création. — 2» pièce : Manuscrit d'une partie du Oazetin (p. 5-7). — 3« pièce : Lettre de Gresset à M. de la Jonchera en lui envoyant un pâté ; datée d'Amiens, le 17 janvier 1742 ; en vers et en prose ; les vers dominent :

Je viens vous annoncer la marche h s d iputés de nos cantons.

Ii.ms le pins lourd des pbaélons

vaise : « L'auteur, écrit Bachaumont, paraît plus avoir eu pour but de faire sa cour au ministre que de soutenir sa célébrité dans cet ouvrage. Il est, à tous

On pourra demain à Lusarche Voir passer les quatre Catons En silencieuse démarche (p . 8)

cf. l'épître à M. de Monregard. « Cette pièce, dit une note anonyme (sans doute de Renouard), n'a pas été imprimée et ne mérite pas de l'être. Un ami a pu être charmé de recevoir ce badinage sans conséquence, et cependant pas tout à fait sans prétention ; mais la pièce, fût-elle écrite plus correctement, n'a rien qui la puisse recommander à tout autre lecteur qu'à celui qui la reçut de son ami » (p. 8-9 . — 4e pièce: Epître à M. le duc de Choiseul (p. 10-3) ; c'est l'une des trois épîtres inédites dont parle M. de Cayrol, d'ailleurs insignifiante. Nous trouvons encore, à son propos, une note de Renouard : « Cette pièce est bien réellement de Gresset ; mais elle m'a semblé trop médiocre pour être imprimée, et je me suis abstenu de l'ajouter à l'édition de ses œuvres. » Nous voyons par le début que Gresset l'a écrite en réponse à « une k-ttre charmante » de M. de Choiseul. — 5* PIÈCE : « Chanson picarde, par Gresset, et par lui chantée dans un bal masqué, à la réception de la duchesse de Chaulnes, femme de l'intendant d'Amiens » (le duc de Chaulnes était gouverneur et non intendant) :

Grand Dieu ! que de belles dames Qui gnia den ce pays-ci.

Lorsqu'avec vous je nie touille, J'ai vraimen bian du bonheur; J'sens qucuq'chose qui m'catouille Jusqu'au robinet du cœur (p. 14).

Deux notes de Renouard : « C'est bien du vrai et exact picard d'Amiens, d'Abbeville, de Saint- Valéry, etc.» — « Cette chanson a été écrite sous la dictée d'un très vieux paysan des environs d'Abbeville avec lequel je me suis rencontré dans la diligence, et qui m'a assuré qu'ayant été un des jeunes garçons du pays auxquels il avait été permis d'assister à cette fête, il avait alors appris cette chanson que jamais depuis il n'avait oubliée. — Si en 1811 je l'avais eue, elle aurait été placée dans mon édition de Gresset ; je l'ai dernièrement copiée dans le volume in-8 grand papier du Parrain où. sont recueillies toutes les variantes de ce poème, prises sur le manuscrit du parent de Gresset, M. Boistel de Belloy. » — 6° PIÈCE: Manuscrit d'un fragment de préface du Parrain magnifique (p. 17). — 7° pièce : Manuscrits de quelques vers d'une épitre dédicatoire du Parrain, et de quelques fragments, pour la plupart raturés et presque illisibles, du poème lui-même (p. 18-21 ; 23-5). — 8e pièce : Sur l'attentat commis sur la personne sacrée du roi (p. 26-31). — 9U pièce : Autre manuscrit, très raturé, de la 4» pièce (p. 34-5). — 10* pièce : Manuscrit incomplet de l'épître à- M. de Boullongne (p. 36-8). — 11* pièce : Janvier 1763. Manuscrit incomplet de l'épître sur le mariage de M. Thiroux de Crosne (p. 40-1). — 12e PIÈCE : Autre manuscrit de la

égards, indigne de son auteur (1). » Grimm fit chorus : « C'est une chose bien plate que cette lettre. Tl est bien singulier que M. Gresset, qui a fait des choses si agréables, soit si absolument tombé depuis quelques années ; nous n'en voyons plus que des

même épîtrc, mais sous une autre forme (p. 42-3). — 13* pièce : « Brevet d'ambassadeur en Pologne et d'antiquaire de la calotte pour M. l'abbé de Livry » ; simple badinage, peu intelligible (p. 44-5). — 14e pièce : Epître, en prose et envers, à une dame qu'il appelle Uranie (p. 46-9). — 15" pièce: Lettre d'un parent du poète, M. Alex. Gresset, qui adressa en même temps quelques manuscrits à Renouard. Note de ce dernier : « Toutes les pièces que m'envoya M. Alex. Gresset avaient déjà été imprimées, et même dans une édition in-12 dont je lui avais fait cadeau ». La lettre de M. Alex. Gresset est datée d'Amiens, 4 août 1810. — 16" pièce : Discours de Gresset à l'Académie française, en réponse à celui de Suard (p. 58-9). — 17e pièce : Epître à M. Hérault de Séchelles, contrôleur des finances (p. 70-2) : « Je ne puis me rappeler, écrit Renouard, pourquoi, il y a bientôt 40 ans, je n'ai pas mis cette pièce dans mon édition. » C'est que cette epître est identique à l'épître à M. de Boullongne. Comme Hérault de Séchelles a été contrôleur général avant de Boullongne, l'épître a dû lui être primitivement adressée, puis probablement Gresset, n'ayant pu s'en servir alors, Tutilisa pour l'avènement de M. de Boullongue. — 18e pièce : « Petit mémoire particulier, pour M. le Directeur seul, et dont il pourra faire usage pour répondre de vive voix aux questions que le roi pourra lui faire. » Cette pièce (p. 73-5), dont j'ignore l'auteur, a pour but de justifier aux yeux du roi l'élection académique de Suard, en 1774. Gresset, alors directeur, fut chargé de la plaidoirie. — Nous arrivons à la 19" pièce, la dernière, intitulée : les Chanceliers, ode en vingt-huit strophes, de dix vers chacune, contre M. de Maupeou (p. 77-83), 1171. Le-manuscrit renferme plusieurs inexactitudes, par exemple dans le titre, qui est réellement : les Chancelier es. Mais la principale consiste... en ce que la pièce n'est pas de Gresset. L'auteur est un avocat, Guyot des Herbiers, et son ode, très violente, parut sous" le voile de l'anonyme. On la trouve dans divers recueils imprimés, entre autres dans la 2* partie des « Fastes de Louis XV, de ses ministres, maîtresses, généraux, et autres personnages notables de son règne » (1782). La pièce est assez mal écrite, et fort déclamatoire; jamais notre poète n'a rien pu composer de tel. Comment s'est-elle glissée dans un carton de la Bibliothèque nationale portant le titre : Opuscules de Gresset ? Mystère. Ce n'est probablement pas à Renouard, bibliophile distingué, qu'incombe la responsabilité de cette bévue ; c'est sans doute le résultat d'une distraction de bibliothécaire. En tout cas, elle permet de révoquer en doute l'authenticité des autres manuscrits non autographes du carton, particulièrement Y Epître à Uranie, et dont aucun, d'ailleurs, n'offre grand intérêt.

(1) Mèm. *ecr., I, 20.

capucinades ou des platitudes » (1). Fréron, qui n'avait point habitué Gresset à tant de rigueur, se montra finement cruel ; après quelques citations de l'ouvrage, il ajoute : « Il faut avouer que le Ver-Vert, la Chartreuse et le Méchant sont des ouvrages charmants » (2). D'autres événements contemporains sollicitaient sa muse ; l'expulsion de ses anciens maîtres, les Jésuites, le détermina-t-elle à écrire une pièce de vers ? On serait tenté de le croire, d'après ce passage des Mémoires secrets : « Il est venu de i\ancy une épître de Gresset à un ex-Jésuite sur les revers que vient d'éprouver la Société : elle est très étendue, il y a des choses onctueuses et qui se ressentent du génie tendre et facile de l'auteur ; mais une ironie amère qu'il a placée sur la fin, forme une disparate fâcheuse dans tout l'ouvrage » (3). Cette affirmation, si précise qu'elle soit, doit reposer sur quelque erreur : pourquoi l'épître est-elle datée de Nancy, alors que Gresset ne quittait guère Amiens ? Pourquoi aucun écrivain de l'époque n'en parle-t-il, sauf Bachaumont ? Voilà deux motifs sérieux pour douter, sinon pour nier (4). Deux ans plus tard (1765), ayant reçu de son ami, le marquis de Chauvelin, alors ambassadeur à Turin, une lettre émue sur la mort du duc de Parme, il lui adressa une réponse, en prose et eu vers comme sa lettre à M. de Choiseul, où il s'excusait de ne pouvoir « offrir que quelques fruits sauvages

(1) Voy. V, 37-8.

(2) Ap. de Cayrol, II, 10.

(4) Grimm.à la date de 1750, fait allusion à un autre ouvrage de Gresset, que nous ne connaissons non plus que par lui : (( Ou nous promet un poème de M. Gresset en plusieurs chants, intitulé la. Cloche. Ce morceau est depuis longtemps dans le portefeuille de ce poète célèbre ; on dit que les raisons qui en suspendaient l'impression ne subsistent plus. Le talent de M. Gresset est trop connu pour que le public n'attende pas ce nouveau poème avec une impatience extrême » (111, 202).

nés dans les ronces et dans les épines », déplorait la soudaineté de cette perte et exaltait les sentiments religieux du défunt (1).

Entre temps, il revient au genre de l'épître abondanle et bavarde, verbosa et grandit, pour laquelle il avait une prédilection si marquée : un mariage, celui de M. Thiroux de Crosne avec M"e de la Michodière, lui en procure l'occasion (janvier 1763). La pièce est dédiée au président d'Arconville, père du marié. Il l'écrit, dit-il, dans un séjour rustique, au milieu d'un hiver rigoureux ; il « parcourait par oisiveté » (2) les livres nouveaux et frivoles, quand « une lettre charmante » (3) lui est arrivée des bords de la Seine ; aussitôt sa solitude a refleuri, le printemps tout à coup

(1) Il existe deux textes de cette lettre : le premier nous est fourni par M. de Cayrol (II, 17-8) ; le second, qui rectifie et complète le précédent, par M. de Beauvillé (161-3); celui-ci, sans doute par oubli, passe sons silence le texte de M . de Cayrol. — Notons pour mémoire quelques opuscules ébauchés ou même à peine commencés par Gresset, qui appartiennent à cette époque ; vers 1762 : Lettres en prose sur la pla\ sauter le, où les philosophes étaient fort maltraités (de Cayrcl, II, 11-2) ; un plan en vers des preuves de la religion, dont il reste plusieurs fragments assez remarquables (de Cayrol, II, 13), où se trahit l'imitation d'Athalic :

L'Eternel a parlé. Moise instruit la terre au milieu des miracles ; L'avenir se dévoile à la voix des oracles ; Les prophètes sacrés percent la nuit des temps, Tous les siècles futurs à leurs veux sont présents...

— vers 176ô : le P. Daire signale une pièce sur une grossesse, dont on n'a trouvé nulle trace dans ses papiers (de Cayrol, II, 16) ; un essai en pro.<e sur le luxe de la province est à peu près entièrement perdu il revenait encore sur ce sujet dans deux morceaux : les PanaoJtet provinciaux et la Satire des modes (de Cayrol, II, 120-2) : on voit aujourd'hui, écrit-il dans la seconde pièce,

La martre, les pékins, la leste polonoise. Le panache et los stras et la fausse turquoise Remplacer follement, à l'ombre d'un bureau, La laine, le linon, la coill'o, le manteau, Le serge héréditaire et l'humble siamoise ;

(de Cayrol, II, 121.)

il conclut en demandant l'adoption de lois somptuaires pour reraédi r :t l'abus du luxe dans la bourgeoisie.

(2) Œuvra de Oresiet, I, ltJ2.

a rayonné, et il s'est enfui par l'imagination loin des brochures et des almanachs, vers le village de Crosne, ce pays de la simple nature.

Un nouvel époux radieux Venait d'amener en ces lieux Sa jeune et brillante conquête ; Les vœux, les applaudissements Précédaient et suivaient leurs traces (1).

La Gloire, les Grâces, le Génie, les Talents, l'Amitié prodiguaient leurs dons à ce couple heureux. Ce serait ici l'occasion, pour un rhéteur, de fabriquer un compliment

En beaux grands vers, en anagrammes,

En refrains de chaînes, d'ardeurs,

De beaux destins, de belles flammes (2).

Mais Gresset ne connaît point cet art ; et d'ailleurs, dans la patrie de Boileau, le ridicule en serait encore plus sensible. Il se contente d'offrir

Un champêtre et naïf hommage ; Parmi les lauriers et l'encens

La bonhomie à l'aventure

Vient mêler une fleur des champs (3).

La province qu'il habite ignore les fades pompons, le vernis léger et trompeur des écrits prétentieux ; on y pratique les anciens usages et le gros bon sens. Les jeunes époux excuseront la négligence de son langage en faveur de sa sincérité ; ils préféreront sans doute ce slyle franc et familier aux phrases péniblement élaborées

(1) Œuvres de Gresset, I, 1C5.

(2) Id., I, ItiC.

(3) Id., I, 167.

Par cette foule vagabonde De très humbles littérateurs, D'échos répandus à la ronde, De perroquets imitateurs, De sous- illustres, d'amateurs, Qui vont répétant vers et prose, Et d'autrui faisant les honneurs, Pour se croire aussi quelque chose (1).

Mais il s'arrête, car « sa longue petite épître » (2), pour peu qu'il la continuât, prendrait des airs de livre. Que ses vers soient bien ou mal accueillis par ceux qui dispensent la gloire, il ne s'en préoccupe nullement ; l'essentiel pour lui est qu'ils soient goûtés par ses amis de Crosne :

Leur gloire sera tout entière S'ils plaisent au séjour charmant Qui m'en dicta le sentiment, Etles pare de sa lumière (3).

— Je ne sais si l'impression de M. et Mme Thiroux, à la lecture de cette épître, fut telle que l'auteur l'espérait ; en tout cas, celle du public fut défavorable (4). Le fond de la pièce n'était qu'un lieu

(1) Œuvres de Gresset, I, 169-70.

(2) Id., I, 170.

(3) Id., I, 171.

(4) « On y trouve encore en quelques endroits la touche molle, délicate de l'aimable auteur de Ver- Vert et de la Chartreuse ; mais cette pièce est pleine de longueurs et contient plus de phrases que de pensées. » (Mém. secr., 11,273.) — Gresset adresse encore de petit? vers à une dame Th..., qui doit être Mme Thiroux de Crosne :

Non, non. ne veillez pas; Ressemblez à la rose C'est la nuit qui repose Sa fraîcheur, ses appâts, Donnez imite la nuit, Vous seroz toujours lielle ; El pour être immortelle, Couchez-vous à minuit.

Œvvre* dr Grenat, II, 125; voy. de Cayrol, II, 114.) D'après le P. I taire, ce couplet est de 1775 ; M. de Cayrol le croit de beaucoup antérieur : pourquoi ?

commun fort rebattu, et que Gresset lui-même avait déjà souvent développé. Puis il y mettait une prolixité qui, jadis aimable, avait perdu tout charme ; le gentil bavardage d'antan tournait au radotage sénile ; le monde, s'il a des trésors d'indulgence pour les défauts des jeunes gens, ne témoigne à ceux des vieillards que la pitié.

Heureusement pour son amour-propre, l'Académie d'Amiens avait l'admiration plus facile et la patience plus robuste. L'un de ses meilleurs amis, l'intendant Chauvelin, mourut en 1767 ; Gresset, de par l'affection qui l'unissait au défunt, réclama le droit de prononcer son oraison funèbre dans la séance académique qui suivit. Le discours eut sans doute un étendue considérable, à en juger par l'importance des fragments conservés (1). Il louait les talents, le caractère, la bonne administration de M. de Chauvelin, son attachement à l'ordre, à la simplicité et au naturel ; il ne passait même pas sous silence les défauts qu'on lui reprochait, mais pour l'en justifier tout aussitôt ; M. de Chauvelin était hautain, mais seulement avec les sots et les prétentieux ; quant à la méchanceté, ce fut peut-être chez lui un défaut de jeunesse, mais son âge mûr n'en laissa rien paraître. Son commerce enchantait, par une gaîté franche et inaltérable.

« Profond littérateur, on lui doit de fort belles éditions

* qui virent le jour pendant que la librairie fit partie de

ses attributions » (2) ; tous ses discours témoignent d'un profond respect de l'autorité royale et d'un immense désir du bien.... La compagnie, touchée, mêla ses larmes à celles de l'orateur ; M. de Chauvelin avait contribué à sa fondation ; elle ne pleurait

(1) De Cayrol, II, 21-30.

(2) Id.,11, 28.

pas seulement l'homme de bien, mais aussi le protecteur dévoué. Néanmoins elle déclina une proposition que Gressetlui présenta comme vœu posthume de II. de Chauvelin, et qui consistait à récompenser d'un prix spécial la meilleure réfutation des doctrines subversives de la philosophie contemporaine (1). Gresset s'occupait aussi des intérêts matériels de la Société qui lui devait plus qu'à tout autre l'existence, et recrutait des membres, marquants ou non ; Delille venait de traduire avec un grand succès les Géorgiques ;

Gresset le félicita chaudement : « Vous avez rendu

votre modèle dans toute son énergie et avec toutes ses grâces : traduire ainsi, c'est créer... » (2), et presque aussitôt (1770) l'enrégimenta dans la compagnie, à titre de membre honoraire (3). Il demanda au nouveau protecteur de l'Académie, le comte de Périgord (le duc de Chaulnes était mort en 1769), la même faveur pour un M. Bourgeois, « chirurgien de cette ville [Amiens], écrit-il, homme supérieur dans son art, et distingué d'ailleurs par ses sentiments de religion et

(1) Un peu plus tard (1769), il lut devant l'Académie une JCpitre à un de sa amis. M. de Cayrol (II, 32-3) affirme, — mais, comme il lui arrive souvent, sans aucune preuve, — que c'est l'épître attribuée à Saint-Aulaire, insérée dans Y Almanach des Muses de 1801, et qui a pour titre : Lettre d'un Français établi en Hollande à vn de ses amis qui l'avait exhorté à revenir à la cour de France. On la trouve aussi à la suite de la 1" édition que Benouard a publiée du Parrain magai figue

(2) De Cayrol, II, 33.

3 Voilà du moins ce que rapporte M. de Cayrol (II, 34). D'après la Harpe, au contraire (ap. de Cayrol, II, 207-8), loin de favoriser ion de Delille à l'Académie d'Amiens, Gresset, mécontent de ce qu'elle avait eu lieu en son absence et sans son assentiment, l'aurait fait casser sous un prétexte quelconque et aurait remplacé Delille par un chirurgien de ses amis. M. de Cayrol le nie : 1° le ton aimable et aileetueux de la lettre à Delille que je viens de citer semble exclure, de la part de Gresset, toute antipathie ; 2" les procès-verbaux Académie qu'il a feuilletés, ne mentionnent qu'une élection de Delille en 177u, époque où il fut officiellement reçu, et ne soufflent mot tic cette prétendue annulation.

d'honneur » (1). On le voit, il patronnait des candidatures très variées.

Le roi de Danemark, Christian Vif, visitait alors la France, après l'Angleterre. Il ne déplut pas trop aux Anglais : « Il est si petit, écrit Horace Walpole à Georges Montagu , qu'on le jugerait sorti d'une noisette, comme nos princes des contes de fées, cependant il n'est ni mal bâti ni grêle ; il est pâle sans doute et son visage est maigre, mais je ne le trouve pas laid du tout. 11 a beaucoup des traits du feu roi. Son air est plus noble que léger, et si l'on considère qu'il n'a pas vingt ans, on le trouve aussi bien que peut l'être un roi de marionnettes » (2). Il était accompagné de son jeune favori, le comte Holke, et de son premier ministre, M. de Bernsloff, qui, bien qu'Allemand de naissance, fit beaucoup pour la prospérité de son pays adoptif : « homme de beaucoup de sens », dit encore AValpole (3) ; « personnage assez matériel, dit-il ailleurs, mais qui plie sa matérialité à chaque parole ; car il se prosterne quasi à terre quand il parle à son maître » (4). Tout Paris s'occupa de Christian, à la fin de l'année 1768 ; il devint l'homme du jour, le héros de toutes les fêtes ; on colporta ses mots, qui d'ailleurs furent peu nombreux ; chaperonné par le duc de Duras, il lui fallut tous les jours essuyer « des bals, des opéras-comiques, des comédies » (5). A ce régime, il s'épuisa vite, et son esprit de même. « Nous ferons crever le petit Danois, écrit Mme du Deiïand : il est impossible qu'il résiste â la vie qu'il mène » (6). Il finit par s'ennuyer royalement, et com-

(1) De Cayrol, II, 38.

(2) De Lescure, Corrrcsp.de Mmtâtl Drffand, I, 510, n. 1.

(3) Id.

(4) Id.,I, 498, n. 1.

(5) Id., I, 513

(6) Id., I, 512-3.

mit des maladresses ; au moment où un acteur qui chantait ces vers :

Vous êtes roi, jeune et charmant, Et vous cloutez qu'on vous adore,

se tourna vers lui, il battit des mains avec les autres spectateurs ; alors on jugea « qu'il était imbécile » (1). Après avoir raffolé de lui, Paris le vit partir sans regrets (2). Gomme plusieurs autres littérateurs, l'abbé de Voisenon(3), Chamfort(4), etc., Gresset adressa une pièce au prince. Son épître est d'une élégance un peu maniérée ; il félicite le « Télémaque adoré du Nord » (5) de préférer les voyages, l'observation des hommes à une existence sédentaire et oisive. En vain Chrislian désire échapper aux hommages : sous l'incognito qu'il prétend garder, se trahit la majesté royale. Ses promenades à travers l'Europe lui montreront qu'en dépit des philosophes, l'humanité n'est pas toujours semblable à elle-même ; mais les nations, quelles que soient les divergences qui les séparent, s'accordent en ce moment pour admirer Christian :

Oui, ces contrastes de génie, Et d'opinions, et de goûts, Prince aimable, s'éclipsent tous, Quand on vous voit paraître et plaire; Et partout, ainsi que chez nous, Tous les peuples n'auront pour vous Qu'un suffrage et qu'un caractère (6).

(1) De Lescure, I, 516.

(2) « J'espère que nous n'en entendrons plus parler», dit M™" du Deffand, qui pourtant l'apprécie, môme démodé, avec une indulgence relative (I, 517). Voy. sa Corresp, I, 508 et suiv., pour la réception faite au roi de Danemark. Voy. également Grimm et Collé, à la date dt- 1768.

(3) De Lescure, I, 517.

(4) De Cayrol, 11,31.

(5) Œuvres de Grexset, 1, 172.

(6) Id., I, 174.

Le roi de Danemark fut enchanté et envoya au poète une médaille d'or avec cette devise : Merenti (1).

Cette incursion dans le domaine de l'actualité n'eut pas de lendemain : au fond Gresset préférait de beaucoup à la poésie de pompe et d'apparat les vers familiers, écrits au courant de la plume à ses amis. En janvier 1770, il souhaite la bonne année à M. D. .. J..., dans un morceau intitulé le Prieuré (2). Une autre fois, il s'en prend à une femme, à qui il reproche sa frivolité et sa coquetterie (3) en des vers qui se souviennent du Méchant (4) et qui pâlissent auprès d'une épître contemporaine à son médecin M. Robécourt (5). Cette pièce-là, toute sur le mode souriant, est fort agréable, pleine de choses joliment dites ; on croirait lire du Gresset des jeunes années. Il a suivi, dit-il, le régime qui lui était prescrit,

comme tant d'honnêtes gens, Bien reposés, bien végétants, A qui l'aurore est inconnue, Et qui désœuvrés et contents, De tout livre fuyant la vue, Et de penser toujours exempts, Bornent leur être et leurs talents A tuer le temps qui les tue (6).

Mais, par une sorte de démence subite, lui qui n'a môme pas le temps de lire, il a pris une plume à la main :

bien loin qu'à vos yeux surpris Je cache des torts infinis Dont votre prudence soupire, C'est à vous-même que j'écris (7).

(1) Suivant le P. Daire ( de Cayrol, II, 30).

(2) Il n'en reste que des fragments informes (de Cayrol, II, 39).

(3) Voy. de Cayrol, II, 42-3.

(4) Id., II, 42.

(5) Id., II, 39-12.

(6) Id., 11,40.

(7) Id., II, 41.

II. Robécourt a promis de revenir le visiter, et voilà deux semaines que Gresset l'attend. D'autres malades, il est vrai, réclament ses soins ; M. d'Agay, le nouvel intendant de Picardie, a été souffrant ; tout le jour on assiège les médecins, "et la nuit même on ne les laisse pas en repos :

Je conviens de vos embarras,

Toutes vos excuses sont bonnes ;

Mais l'amitié n'en connaît pas :

Et quand votre rigueur extrême

M'interdit par ordre suprême

Et mes figues et mes melons,

Venez donc les manger vous-même (1).

L'amitié de M. Robécourt eut été encore plus clairvoyante, si elle avait interdit à Gresset les longs poèmes ; car son état valétudinaire ne l'empêchait pas d'en polir et repolir un en quatre chants : le Gazetin. Il est difficile de dire quand il le commença: sans doute après 1745 (2) ; d'autre part, on peut affirmer qu'il était fini en 1771, puisque le 5 août de celte année il en fit lecture devant l'Académie d'Amiens (3). Il idolâtrait le Gazetin autant que le Parrain magnifique, et le laissa également inédit : non pas, cette fois, par scrupule religieux, mais peut-être par crainte d'affronter encore, à propos d'une œuvre dont l'échec lui eût été sensible, les épigrammes de ses ennemis.. Il écrivit une préface en prose, puis la remplaça par un? épître en vers au futur Louis XVIII, frère de Louis XVI, laquelle comprenait deux parties : l'une formant le début, l'autre l'épilogue du poème (4). Il proteste

(1) De Cayrol, II, 42. Il est regrettable qu'aucun éditeur moderne de Gresset n'ait joint cette pièce à ses œuvres.

(2) De Cayrol, II. 47.

(3) Voy. id. II, 44.

(4) Voy. id., II, 44 et suiv. C'est là qu'on trouve le plus grand nombre d'extraits du Gazetin. Henouard en a publié 58 vers à la suite du

qu'il n'imitera pas les pangéyrisles effrontés; uneéloquencesi emphatique déplaîtà un nobleprince ; celui-ci

Entend plus facilement La voix qui l'amuse un moment Que toute la haute éloquence D'un authentique compliment (1).

Mais le poète réussira-t-il à le divertir? Il peint une mode, un travers qui peut disparaître du jour au lendemain. L'amateur de gazettes, le « gazetin » (2), est sans doute un type éphémère : aussi faut-il que l'ouvrage paraisse au plus vite, pour ne point perdre son à-propos. — Gresset se trompait doublement : le Gazetin n'a pas été publié et le goût des journaux n'a fait que croître (3).

Le premier chant nous présente le héros du poème, homme simple et modeste ; son histoire n'intéressera que les « nouvellistes de Paris » (4),

Nouvellistes, heureux génies, Qui sous les couleurs rembrunies De ce printemps si glacial,

Parrain magnifique et a reproduit dans la Vie de Gresset une analyse, d'ailleurs inexacte, de ce poème, donnée par Fayolle(de Cayrol, II, 48, n. 3, et 49).

(1) De Cayrol, II, 51.

(2) Sens propre : petite gazette (de Cayrol, II, 44, d'après Renouard).

(3) La deuxième partie de l'épître à Monsieur, — celle qui termine le poème, — roule à peu près sur le même sujet que la première, celle que je viens de résumer (Voy. de Cayrol, II, 71-3). Il y est fait allusion à l'ordre militaire de Saint-Lazare et de Notre-Dame de Mont-Carmel, dont Monsieur était le grand maître. Comme Gresset fut nommé en 1777 historiographe de cet ordre, il est vraisemblable que l'épître, ou au moins sa deuxième partie, date de cette époque (de Cayrol, II, 73). — Un fragment retrouvé par M. de Cayrol (II, 7<i-7) nous apprend qu'il songea aussi à dédier sou ouvrage a un a homme aimable au sein des plaisirs », a « l'un des restaurateurs d« l'antique gaîté française », etc : ces traits semblent désigner M. Bertin, contrôleur des finances (de Cayrol, II, 77).

(4) De Cayrol, II, 53.

Formez déjà, tant bien que mal, Vos comités, vos colonies (1);

en tète de leur cohorte marche M. Vaillant ; marcher est une métaphore, car il est perclus sur son fauteuil neuf mois sur douze. Ici, l'auteur va être obligé d'entrer dans de longs détails ; mais les nouvellistes ne s'en plaindront pas, eux qui trouventgénéralement trop courts les articles de la gazette ; les gens dégoût y découvriront peut-être quelque pâle reflet « d'Hamilton ou du bon Chapelle » (2) ; et puis, en ce temps de production à outrance et quand même, un peu de redondance n'est-il pas excusable ? — M. Vaillant, pour se lever, a besoin de trois personnes, deux domestiques, Lafleur et Marguerite, et sa fille Pauline ; une fois hors de son lit,, il s'occupe de soigner sa goutte lancinante, et le principal de ses remèdes est la gazette. Pauline lui fait la lecture ; c'est une jeune fille « solitaire dans son printemps » (3) et dont la grâce ingénue efface la beauté artificielle des coquettes ; cette occupation monotone l'ennuie parfois, et elle s'embrouille dans les noms propres, mais elle a une si jolie voix que son père oublie, en l'écoutant, ses fautes de géographie, et trouve sa diction bien préférable à « la miaulante harmonie » (4) de la musique italienne. Puis tout à coup, sans transition, à propos d'une chaise de poste que M. Vaillant a installée dans sa chambre, Gresset attaque les inventeurs modernes en tout genre, dans la science ou dans la littérature, ceux du paratonnerre et ceux du faux goût. — Mais à quoi bon cette chaise de poste ? Le troisième chant va nous en instruire. Le malade, croyant avoir

(1) Œuvres de Gresset, brochure du Parrain magnifique, p. 106. De Cayrol, II.

(3) Id., II. 57.

(4) Id., Il, 59

découvert que l'action malfaisante du vent était une des principales causes de ses douleurs, a pensé que sa voiture pourrait lui offrir contre ce fléau une protection efficace. Il l'a fait solidement fixer tu parquet ; les brancards, les ressorts, les roues ont disparu ; tous les panneaux sont demeurés, à part celui de devant dont la partie inférieure a été enlevée pour laisser leur jeu libre aux pieds de M. Vaillant ; mais la glace du milieu fonctionne toujours, s'ouvre et se ferme à volonté. M. Vaillant y passe sa vie, à côté de son chien Médor. Le jour du sinistre événement qui va être rapporté, Médor s'est assoupi ; Pauline et son père l'imitent, l'une dans sa chambre, l'autre dans sa chaise de poste, la tête penchée sur la gazette d'Amsterdam (1). — Le chien se réveille ; M. Vaillant est encore endormi ; Médor saute dans la chaise de poste et saisit la gazette qu'il met en pièces. Au tumulte que fait Médor, l'infortuné vieillard se réveille à son tour ; il essaie en vain de s'opposer au massacre ; il appelle sa fille, encore plongée dans un sommeil profond, et ses domestiques, qui sont absents. Pauline descend enfin ; elle console son père et rajuste tant bien que mal ou feint de rajuster les morceaux :

Parle; à quoi monte le dommage ?

J'ai bien peur que ce bourreau-Là Ne m'ait rongé mon Amérique.

— Non ; rassurez-vous, mon papa, Médor n'a mangé que l'Afrique (2),

ce qui est un petit mensonge, attendu que « presque tout notre hémisphère » (3) est fortement entamé. Par bonheur, on apporte la gazette de France ; le courroux de M. Vaillant s'apaise, car, en bon patriote, il la

(1) De Cayrol, II, 62-5.

(2) ld., II, 68.

(3ï ld.

préfère à celle d'Amsterdam. Il est même si exclusif dans son patriotisme qu'il déteste les modes anglaises, alors florissantes, et qu'il s'irrite de voir sa fille si indifférente à cette invasion du goût exotique :

Quoi, ce août m'afflige, et tu ris

Avec un air d'indifférence

Quand je t'apprends l'extravagance

Qui, sous des dehors travestis,

Fait prendre, au milieu de Paris,

Pour des Wighs ou pour des Toris,

Des sujets même de la France il)....

Quoi! les Français imitateurs!...

Une nation établie

Sur treize siècles de grandeurs,

Risquerait de changer ses mœurs (2) ?

Gresset espère que les nouvellistes pardonneront à M. Vaillant

cette erreur D'une gauloise bonhomie (3) :

il est leur confrère, et de plus leur bienfaiteur, car, s'ils adoptent son admirable invention de la voiture préservatrice, la Yaillantine, ils n'ont plus à craindre la maladie. — Et tel est le contenu des quatre chants ; après le Parrain magnifique, où il n'y a que l'ombre d'un sujet, le Gazetin, où il n'y en a aucun. Dans la décadence progressive de son talent, le poète atteignait l'absurde (4).

(1) De Cayrol, II, 69.

(3) Id., II, 69-70.

(3) Id., II, 70.

(4) M. de Cayrol cite quelques fragments, auxquels il est difficile d'assigner une place précise dans l'ensemble du poème ; l'un (II, 74-6) a trait au mariage futur du dauphin — plus tard Louis XVI — avec Marie-Antoinette, union que Gresset, par la bouche de M. Vaillant, célèbre avec enthousiasme; comme le suppose M. de Cayrol, ce passage dut être supprimé après l'épouvantable catastrophe qui attrista la fête donnée à cette occasion par la ville de Taris. Un autre fragment, intitulé le siècle inventeur, fait peut-être allusion à Dorât (de Cayrol, 11, 77).

Avant qu'il eut fini de reviser le Gazetin (cette tâche l'occupa, semble-t-il, jusqu'à sa mort), il reçut l'invitation de corriger l'ouvrage d'un autre. Il est permis de penser qu'il ne s'y décida qu'à son corps défendant. A cet écrivain léger, qui poussait l'irrégularité jusqu'à la manie etla négligence jusqu'au système, on voulait mettre en main la férule du critique. Le contraste était piquant. Les circonstances lui en firent une nécessité. M. Bertin était lié avec un magistrat, M. de Rosset, conseiller à la cour des aides de Montpellier, très digrîi d'estime, et dont la seule faiblesse était de se croire poète ; celui-ci, voulant publier un poème sur Y Agriculture, espèce de Géorgiques françaises en six chants, pria son puissant ami de mettre à sa disposition les presses de l'Imprimerie royale. Le contrôleur général des finances trouva l'œuvre faible ; mais comme il désirait faire plaisir à M. de Rosset, il lui proposa de soumettre ses vers, avant l'impression, à un écrivain qui vivait en province, dit-il, et don t on ne pouvait suspecter ni la discrétion ni la compétence. L'auteur accepta ; Gresset ne refusa point : il connaissait M. Bertin depuis plus de trente-six ans(l); il avait surveillé ses études au collège Louis-le-Grand, et n'avait jamais eu qu'à se louer de sa courtoisie (2) ; enfin, le solliciteur était ministre. Le critique anonyme envoyait au fur et à mesure ses corrections à M. Bertin, qui les communiquait, en les adoucissant, à M. de Rosset ; celui-ci, après en avoir pris connaissance, les renvoyait à M. Bertin, qui jugeait en dernier ressort et parfois ajoutait des vers de sa façon à l'original ainsi amendé. Ce manège dura environ quatre

(1) « Les sentiments de bonté dont vous m'avez honoré depuis plus de trente-six années... » (de Cayrol, II, 81).

(2) D'après de Wailly, Lettre à d'Alembert (communiquée par M. de Belloy).

ans Gressot avant commencé en 1770 et le poème ayant paru en 1774 (t ). 11 s'acquitta de son « pensum » avec plus de constance que de résignation (2) ; des cris d'impatience, des plaintes courroucées lui échappent : « Oh ! c'est bien la mort lente que des remplacements à faire dans l'ouvrage d'autrui,et surtout des remplacements en vers, où le terrain est donné sans faire grâce d'un pouce ; où il faut, attaché à sonpénible sillon, suivre humblement vers pour vers, toujours marcher sur les traces d'autrui, et vouloir inutilement prendre l'essor au milieu des entraves dont on est garrotté ; quand un vers est à refondre, au lieu d'un cette maudite rime en donne deux à faire... » (3). Dans sa correspondance avec M. Bertin, il insiste sur « le travail immense » (4) que lui coûtent ses remarques : « J'ai été désespéré d'un retardement occasionné par des maux de tête qui ne me permettent aucune application, surtout du genre de celle qu'il fallait pour bien copier et mettre au net une besogne de chicane,

(1) De Beauvillé, 173-4.

(2) Les observations de Gresset sur le poème de V Agriculture, les réponses de M. de Rosset et les arrêts de M. Bertin forment deux volumes manuscrits in-4° ; ils furent vendus à Renouard, puis passèrent entre les mains de M. de Beauvillé. M. de Cayrol a fait, d'après des copies retrouvées dans les papiers de Gresset, quelques extraits de sa correspondance avec Bertin et aussi de ses critiques sur le poème (11, vu ; et M. de Beauvillé a reproduit, d'après l'original, quelques autres extraits de ces mêmes critiques (168-87). Personne, au XVIIIe siècle, à part Bertin et Gresset. ne sut qui avait été chargé de la correction du poème de /' Agriculture. On l'ignorerait peut-être encore. si Bertin n'avait conservé les cahiers en question, et si, après la mort eu ministre, Uenouard ne les avait achetés (voy. Renouard, (Mal. de lu biblioth. d'un, amateur, ap. de Beauvillé, 98-108). Le libraire ne voulut pas les publier, car il croyait, dit-il, qu'a en France on ne goûterait pas grandement un tel ouvrage.... nous n'endurons pas volon-

(u'on nous ennuie... » (de Beauvillé, 100). Notre caractère national a changé, depuis Renouard.

(3) De Beauvillé, 1(7. C'est le texte authentique ; voy. quelques variantes dans de Cayrol, II, 89.

(i) De Cayrol, II, 80.

de vitesse et de travail assujetti aux idées d'autrui)>(l). Jl devient nerveux à l'excès ; un rien le surexcite ; il se persuade, si le ministre lui répond brièvement, que son travail est dédaigné : «... Le peu de mots dont vous m'avez honoré en le recevant, m'a fait craindre que tout mon ouvrage ne vous ait pas fait grand effet » (2).

Plus il avance dans l'examen de {'Agriculture, plus il en prend à son aise (3) ; il crible de rectifications les deux premiers chants, et improvise des tirades entières pour les substituer au texte original ; mais, à partir du troisième, il déclare tout net qu'il y renonce : <r On ne fait plus de vers exprès comme auparavant, mais on les offre encore quand ils se présentent tout faits » (4). C'est qu'il ne trouvait pas beaucoup de complaisance chez son patient; M. de Rosset accepte soixante vers du correcteur dans le premier chant ; dans le second — Gresset avait écrit cent soixante-six pages d'observations — il n'en accepte que seize (5) ; et, dans le troisième, cinq seulement (6). Un peu plus de modestie eût été de mise; ce n'est pas à dire que les remarques de Gresset soient toujours très heureuses, ni ses vers toujours parfaits : on les sent écrits à la diable et au hasard d'une inspiration capricieuse; il demandait que <r tous ses remplacements » fussent « admis » (7) comme paroles d'Evangile: c'était excessif; mais enlin,tels quels, ils valent encore mieux que

(1) De Cayrol, II, 80-1.

(2) Id., II, 81. « Si le commentaire, écrit ailleurs Gresset, donne ici beaucoup d'affaires au texte, et cause bien de la peine à l'auti ur, c'est une petite revanche : hano venia/m petimusque damusque vieùsim » (de Cayrol; II, 85).

(3) Voy. de Cayrol, II, 84-9, et surtout de Bt>auvill<\ 168-87.

(4) De Beauvillé, 171.

(6) Id., 171.

(7) Id., 187.

les élucubrations indigestes de l'honorable magistrat. M. de Rosset avait écrit, au chant' n:

La vigne ornait déjà les rivages du Rhône; Du sein de ses étangs l'humide Maguelone Admirait les coteaux de pampre revêtus.

Après avoir critiqué ce nom de « Maguelone j>, Gresset ajoute : e Si on y tient trop passionnément pour en rien rabattre, il faut au moins être un peu traitable sur r humidité ; retrancher cette épithète d'humide, qui ferait une espèce de pléonasme avec ses étangs, et lire 1' 'antique Maguelone , sans quoi on s'exposerait à se voir appliquer la réponse d'Arlequin qui venait de se baigner, à qui on demandait comment il avait trouvé le bain? Un peu humide (1). » Ailleurs, dans le même chant, il rencontre ce vers:

La vigne ouvre les yeux, elle verse des pleurs.

« C'est un bien grand malheur, dit Gresset, d'avoir affaire à un observateur qui ne vit qu'en prose... il s'avise de ne point aimer cette expression : la vigne ouvre les yeux... Son avis est que les hardiesses poétiques ne font beauté que quand le ton simple les présente, et surtout, surtout! quand la justesse n'a rien à y reprendre ; or, les yeux ouverts pour verser des pleurs font un personnage d'un arbuste, et nous avons solennellement renié toute fable » (2). Une partie du quatrième chant était consacrée aux fleurs : le critique montre que, l'ouvrage s'adressant aux paysans, ce passage est de trop: « ... ne parler des fleurs que pour des fleurs, donner à des inutilités les places que l'on devait remplir par les objets nécessaires que l'on

d)De Cayrol, II, 84.

(2)Id., IJ,8f.-7.

néglige, et cela dans un ouvrage fait pour être raisonnable et utile, c'est, en voulant tenir appartement, faire refuser la porte aux gens sensés pour causer avec les enfants... » (1). Avec son bon sens caustique de Picard, il s'égaie de deux vers, qui sont, à vrai dire, tout un poème, et un poème plus amusant que celui de M. de Rosset:

Le mulet reconnaît une jument pour mère;

Son orgueil rougirait si je nommais son père (2).

« Reconnaît, s'écrie-t-il; quoique cette reconnaissance soit tout à fait touchante, supprimons reconnaît, en faveur de ces mauvais cœurs qui aiment mieux rire des choses que de s'en laisser attendrir. — Son orgueil rougirait ; malgré la délicatesse infinie que l'on connaît aux mulets sur le point d'honneur, le sentiment d'indignation, et surtout la rougeur qu'on leur prête ici, font un e,ffet assez plaisant ou tout à fait ridicule, si on l'aime mieux. — Si je nommais son père; pour nous mettre à notre aise, partons d'abord de l'idée assez probable qu'il est fort égal à un mulet que l'on nomme ou non son père, surtout dans un poème; d'ailleurs, sur cent mulets, il n'y en a peut-être pas deux qui lisent des vers » (3). Il abandonne ensuite le ton ironique et s'élève avec véhémence contre cette théorie pseudo-classique des deux styles, l'un qui conviendrait à la grande poésie, l'autre qui messiérait à sa dignité: pourquoi, demande-l-il, ne peut-on nommer en poésie ni engrais, ni contre, ni vigneron ? « À l'exception des termes absolument bas, et des expressions ou grossières ou indécentes, il n'y a point réellement de mots ignobles; c'est une fausse et puérile

(1) De Beauvillé, 176.

délicatesse qu'il faut braver; dès que les termes communs seront relevés par leurs auteurs, par les grâces du stvle, et justifiéspar l'utilité de l'ouvrage, ces mêmes termes, nouvellement employés en vers, n'effaroucheront que les sots ; avec des soins, avec l'art d'ennoblir les objets et de leur donner le coloris de la poésie, Les mulets et les bœufs y passeront par la même commodité que les chevaux et les taureaux qui déjà y sont reçus depuis longtemps... toute la langue est aux ordres du génie » (1). Il ne se borne pas aux remarques littéraires ; il discute jusqu'aux théories agronomiques de M. de Rosset. Il parle avec de longs détails des labours, des soins que comporte la culture du blé (2), des coupes de trèfle, de sainfoin, de luzerne, du raygras, de la grande pimprenelle (3). 11 apprécie le Champagne comme un dégustateur de profession: « Le meilleur vin de Champagne n'est pas celui qui mousse. Les vrais connaisseurs de tous pays ainsi que les véritables connaisseurs Champenois ne font aucun cas des vins mousseux, d'autant que cette mousse est le plus souvent artificielle, factice, malsaine... » (4). Cette besogne commandée par un grand personnage et accomplie expressément pour lui plaire, ne demeura pas sans profit: Gresset obtint du roi, en 1773. une pension de 800 livres, en récompense d'un travail particulier f5) ; on dirait aujourd'hui : pour services exceptionnels (6).

,1) De Beauvillé, 182-3.

(2) Id., 101.

(3) Id., 178.

(i, Id., 110.

(5 D'après le P. Daire (de Cayrol, II, 90).

(6) a Le zele vraiment patriotique (?), Monsieur, que vous avez mis à faire la revision du poème de l' Agriculture m'a engagé d'en faire part au roi, en lui proposant de vous en témoigner sa satisfaction par le don d'une pension de 800 liv. sur les fonds de l'Agriculture et des Kcoles vétérinaires ; Sa Majesté a bien voulu vous accorder cette

Louis XV mourut peu après, et son petit-fils lui succéda en 1774. Gresset, comme directeur de l'Académie française, présenta aux jeunes souverains les félicitations et les vœux de la compagnie; ses deux harangues, l'une au roi, l'autre à la reine (1), ne sont en elles-mêmes ni meilleures ni pires que d'ordinaire les discours officiels; elles nous paraissent aujourd'hui émouvantes, à cause du funèbre démenti que leur donna l'histoire : Gresset y présageait à Louis XVI et à Marie-Antoinette un règne « fortuné » (2). De plus, il prononça quelques mots d'éloge pour Louis XV, éloge très mesuré et même un peu froid pour qui se rappelle les termes de l'épître sur l'attentat de Damiens (3): « Si nous ne craignions, Sire, de renouveler la douleur de Votre Majesté, l'Académie française acquitterait au pied du trône le tribut de reconnaissance que nous devons à la mémoire d'un monarque plein de bonté, ami de la paix, ami des beaux-arts, et qui honora toujours l'Académie de ses regards et de ses grâces. » Dans la suite, il essaya d'utiliser pour son intérêt personnel l'heureuse chance qui, dès le début du règne, l'avait mis en rapports directs avec le souverain. Il adressa à Louis XVI un mémoire où il sollicitait la faveur d'être nommé chevalier de Saint-Michel et de porter la décoration de cet ordre, « en attendant le

grâce, et c'est avec un vrai plaisir que je vous en- apprends la nouvelle. Cette pension aura lieu du premier janvier de cette année. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Bertin. )) (Daté de Compiegne, 25 août 1773.) (Bull.de la Soc. des Antiq. de Picardie, VII, années 18ô9-60-fil.)

(1) De Cayrol, II, 90-4.

(2) Voy. de Cayrol, qui insiste d'ailleurs trop longuement sur ce contraste.

(3) Il est vrai que bien des années séparent cette épître de son discours.

moment de la première réception » (1); comme titres, il alléguait trente-cinq ans d'activité littéraire, écoulés « sans qu'on ait jamais eu à lui reprocher d'avoir rien écrit qui put blesser la religion, le gouvernement ni les mœurs », la revision du poème de Y Agriculture, et enfin l'honneur qui lui était échu de complimenter le roi et la reine au nom de l'Académie. Bertin présenta le mémoire au roi, et, tout en objectant que celui-ci, n'ayant pas encore été reçu grand-maître de ses ordres, ne pouvait pour le moment y admettre de nouveaux membres, appuya la demande de Gresset (2). Le poète eut cause gagnée et obtint par surcroît l'anoblissement : « ... Notre cher et bien-aimé Jean-Baptiste- Louis Gresset, disaient les lettres royales, s'est distingué par des ouvrages qui lui ont acquis une célébrité d'autant mieux méritée que la religion et la décence, toujours respectées dans ses écrits, n'y ont jamais reçu la moindre atteinte. Sa réputation a depuis longtemps engagé l'Académie française à le recevoir au nombre de ses membres, et nous l'avons vu, avec satisfaction, nous offrir, en qualité de directeur, les hommages de cette Académie, la première fois que nous avons bien voulu l'admettre à nous les présenter à l'occasion de notre avènement à la couronne » (3). Après avoir constaté l'honorabilité de sa famille, le document se terminait ainsi : « A ces causes, nous avons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, anobli, et par ces présentes signées de notre main, anoblissons ledit sieur J.-B.-L. Gresset, etc. » (4). Cette distinction était flatteuse, mais coûtait cher, entraînant des frais de toute sorte. Gresset, par

(1) B'dl. de la Soc. des Antiq. de Picardie, VII, 194 et suiv.

(2) Id.

(3) De Cayrol. II, 96 (d'après es registres de l'Académie d'Amiens).

le double intermédiaire de M. d'Agay, intendant de Picardie, et d'une personne qu'il nomme dans sa correspondance la comtesse de N... (1), adressa une supplique à Marie-Antoinette pour obtenir la remise de ces droits dispendieux, et l'obtint en effet. Vers la fin de sa supplique, il parle d'un ouvrage auquel il a donné tous ses soins, et qu'il compte publier, comme il en a l'autorisation, sous les auspices de la reine (2). Quel est ce livre? C'est ce qu'il est impossible de deviner (3).

Jusqu'ici sa direction académique ne lui avait valu que des faveurs : il connut bientôt le revers de la médaille ; il eut à recevoir un nouveau membre, et c'était un philosophe. Vingt années auparavant, il lui avait fallu complimenter d'Alembert ; voilà qu'une nouvelle réception lui imposait une même épreuve. Cette élection avait été fort traversée (4). Une première fois, le»7 mai 1772, Suard est nommé académicien, en même temps que Delille ; le lendemain le maréchal de Richelieu, qui les voyait de mauvais œil entrer à l'Académie, détermine le roi à casser la double élection. L'Académie s'émeut, elle charge le duc de Nivernais de représenter au souverain qu'elle « est dans la plus grande douleur de n'avoir pas vu confirmer son choix, de lui prouver que ces deux sujets en sont dignes... ; et qu'enfin pour attendre l'effet de ces très humbles remontrances à Sa Majesté, il sera sursis à l'élection par elle ordonnée jusqu'au 23 mai ». L'influence du duc de Nivernais combattu celle du maréchal de Richelieu et apaisa Louis XV ; dans une

(1) De Cayrol, II, 97.

(2) Id., 11,98.

(3) Il fut nommé en 1777 historiographe de l'ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame de Mont-Carmel (de Cayrol, 11, 73).

(4) Voy. Collé, III, 349 et suiv.

lettre envoyée a l'Académie (t), il maintint sa décision première, mais déclara « qu'il n'entendait pas exclure pour toujours ces deux sujets ; qu'il se ferait rendre compte de leurs principes et de leurs ouvrages, et que par la suite ils pourraient se présenter » (2). L'opinion publique, en cette affaire, fut pour le gouvernement ; on trouva que, depuis quelque temps, l'Académie se recrutait trop exclusivement parmi les déistes et les frondeurs. Collé cite, comme exemples de ces choix téméraires, Marmontel, auteur de libelles anonymes contre Favart et sa femme, « bas flatteur qui avait fait des couplets pour la Popelinière, pour Bouret, qu'il comparait à Alexandre, etc., etc. », puis l'abbé Arnauld, « un forfante avantageux, un bas intrigant, qui n'a eu d'autre mérite que d'être agrégé à la secte philosophique, d'en être le prôneur, et d'afficher publiquement l'incrédulité, sous le prétexte qu'il est abbé et qu'il possède un joli bénéiiee » (3). La mésaventure de Suard ne laissa pas d'exciter une certaine compassion ; cependant son bagage littéraire, qui comprenait essentiellement des traductions de l'anglais, parut bien léger ; celui de Delille, l'autre récipiendaire ajourné, n'était guère plus lourd. Mais les deux académiciens élus à leur place suivant le désir de Louis XV, M. Bauzée et M. de Bréquigny, possédaient moins de titres encore. Ce déni de justice ne put être réparé avant 1774 ; encore l'Académie,instruitepar l'expérience, usa-t-ellede précautions; son directeur, Gresset, se rendit auprès de Louis XVI pour justifier le vote de l'Académie en s'appuyant sur

(1) Voy. Oputcule* de Grcstet, carton de la Bibl. Nat., 18e pièce, p. 75. Copie de la lettre de Louis XV.

(2) Voy. Oollé, [II, 349 et suiv.

(3. Id.

Ja lettre qu'elle avait reçue de Louis XV et qui levait l'interdiction auparavant prononcée (1).

La réception de Suard attira un nombreux public ; le nouvel académicien était entouré du prestige de la persécution ; puis, les Parisiens de 1774 éprouvaient une vive curiosité de voir et d'entendre Gresset, ce poète dont leurs grands-parents avaient salué avec tant d'enthousiasme les débuts littéraires, et dont les rimes charmantes volaient encore sur leurs lèvres. L'auteur de Ver-Vert et du Méchant redevint à la mode, un jour ; son retour à Paris, selon les Mémoires secrets, fut « une espèce de triomphe » (2), comparable dans une certaine mesure à celui dont Voltaire devait être le héros en 1778. Mais le directeur de l'Académie trompa totalement l'attente de son public ; on comptait peut-être sur une causerie aimable,abandonnée : on eut une dissertation en forme. Le discours de SuanJ, qui ouvrit la séance, obtint lui-même fort peu de succès (3) ; outre qu'il fut débité timidement et d'une voix faible(4), il était troplong. 11 consistait surtout dans une apologie copieuse des encyclopédistes: le domaine des arts, dit-il, <r s'épuiserait bientôt, si la philosophie n'y faisait couler par mille canaux les germes d'une fécondité nouvelle » (S) ; il mêla à son dithyrambe l'éloge d' « un homme extraordinaire » (très probablement Voltaire), et s'appliqua à démontrer que la philosophie bien entendue ne pouvait compromettre ni la religion ni la morale (6). Ce plaidoyer

(1) Voy. Opuscules de Gresset, ÎS0 pièce, p. 73-4. « Petit mémoire particulier, pour M. le Directeur seul, et dont il pourra faire usage pour répondre de vive voix aux questions que le roi pourra lui faire. »

(2) XXVII, Additions, 330.

(3) Dise, prononcés dans l'Aoad. franr., le jeudi 4 août 1774. à la réception de M. Suard, Taris, Demonville, 1774.

(4; D'après Garât lui-môme (ap. de Cayrol, II, 100).

(6) Disc, prononcés, etc., 7-8.

(G) Cf. le discours de d'Alembert en 1754.

pro domo sua occupe plus de quinze pages in-i° (1). L'orateur passa ensuite à l'éloge de l'académicien qu'il remplaçait, M. de la Ville, évêque de Tricomie, et expédia lestement cette formalité.

Gresset.qui avait peu de tendresse pour les philosophes, ne pouvait prendre sur lui de ne pas riposter ; seulement, au lieu d'attaquer de front, il biaisa ; son discours fut sans doute un réquisitoire contre Voltaire et son école, mais à l'abri d'un sujet en apparence tout différent. Il loua très vite Suard (comme il l'avait fait en 1754 pour d'Alembert), puis M. de la Ville un peu plus longuement ; et à propos d'un opuscule que l'Académie de Prusse venait de couronner, traita cette question : comment l'abaissement de la moralité a pour suite la décadence du langage ; il étudia cette décadence sous un double aspect, celui des pertes réelles et celui des acquisitions nuisibles. D'une part, les mœurs, en s'affaiblissant, nous ont enlevé beaucoup « de tournures naturelles, naïves, simples comme la vérité, et fortes comme elle »(2) ; ainsi simplesse, loyauté... Non seulemont le français ancien disparaît, celui de Montaigne, d'Amyot, de Sully, mais le français même du xvir9 siècle, de Fénelon, de Racine, de Boileau ; et ce qui en reste, est employé avec une tout autre acception que par le passé. D'autre part, à la langue ainsi appauvrie s'incorporent une foule de termes nouveaux, parasites, vains et futiles comme la mode qui les a enfantés, ottomane, chiffonnière, frac, caraco, élégantes, merveilleux, chenilles ; et encore ces néologismes, relativement, ne font pas beaucoup de mal ; ce qui est plus grave pour l'avenir de notre langue, c'est

(1) Duc. prononce*, etc., G-21.

(2) Id., 29. — On trouve aussi le discours de Gresset dans ses Œuvres, III, 257-89.

« cet art si répandu de parler sans avoir rien à dire, ces demi-mots, ce papillotage éternel d'épigrammes manquées » (1) ; c'est aussi ce manque de siucérité dans l'expression de pensées communes : « À chaque instant, pour les choses les plus médiocres, les plus indifférentes, pour des misères, pour des riens, on se dit charmé, pénétré, comblé, transporté », etc. (2) ; de même pour les autres mots ; plus de mesure, plus de justesse d'élocution : « tout fourmille de gens uniques » (3). La cour seule conserve les bonnes traditions du langage ; Paris et la province s'entendent pour le dénaturer ; chaque profession, chaque état contribue à sa corruption ; l'éloquence, la poésie inventent un style nouveau ; les faiseurs de systèmes rajeunissent de vieilles balivernes par un jargon sonore ; les médecins servent tous les jours à leurs malades, comme remèdes, une ample provision de termes ridiculement pédantesques. Le néologisme envahit jusqu'à l'éducation ; les parents déguisent leurs enfants en pierrots, colombines, scaramouches, matelots ; on travestit leurs noms, on les appelle Finette, Pierrot, Jenny, on en fait des poupées et des automates, on les habitue à l'égoïsme en leur suggérant l'orgueil ; l'enfant devient un élégant ou une coquette, et non un homme ou une femme capable de se débrouiller dans la vie. Eh bien, il faut réagir contre ces honteuses tendances ; il est nécessaire de rendre à la langue française sa pureté. Si les mœurs se gâtaient davantage, elle tomberait elle-même dans un avilissement plus déplorable encore. Peut-être viendrait-il une époque où le mot honnête homme changerait de sens et s'appliquerait au plus pervers. En

(1) Disc, prononcés, etc., 32.

(2) Id.,33.

(3) kl., 34.

UKESSliT. 20

guise de conclusion pratique, l'orateur demandait que l'Académie réparât les pertes du langage et ne conservât, parmi les néologismes, que les heureuses trouvailles, telles que bonhomie et bienfaisance.

Gresset était loin d'avoir tort, mais il avait trop crûment raison : il mécontenta son auditoire. C'est à Paris, dans le centre, la capitale du papillotage spirituel, qu'il attaquait le papillotage, cette langue à part, faite surtout d'allusions et de sous-entendus; puis, sans qu'il les nommât expressément, c'était, on n'en pouvait douter, les philosophes qu'il rendait responsables de cette décadence du goût, de la moralité, de l'éducation : or les amis de Voltaire étaient venus en foule pour applaudir Suard. Bref, la plupart des assistants pouvaient se sentir atteints par cette lourde semonce de grammairien doctoral. Le désappointement fut unanime; on tomba d'accord pour juger que ce grand homme du temps jadis n'était plus au diapason de son époque : « Nous eûmes ce jour-là, écrit MmeNecker en termes singuliers, un spectacle extraordinaire : toute l'Académie en corps dans l'appareil le plus respectable, une assemblée nombreuse, un vieillard qui ajoutait à sa réputation par ses cheveux blancs, qui fut précédé par des applaudissements généraux, et dont toutes les paroles étaient attendues comme des oracles ; et qui trouva moyen de perdre en un quart d'heure toute la masse d'estime littéraire [sic) qu'il s'était acquise depuis si longtemps ; le Ver-Vert et le Méchant restent, mais l'auteur n'est plus « (1). Après la séance, les encyclopédistes se dé-

(l) Sainte-Beuve, auquel j'emprunte ce passage (ouvr. cité, note de la p. 100), apprécie ainsi le discours de Gresset : « Toutes ces locutions exagérées dont il s'était gaiement raillé vingt-cinq ans auparavant dans le rôle du jeune Valère : je suis comble, ravi, je suis au détetpoir, Taris c«t ravittant, délioieux, il les remit là en cause, il fit d'une façon maussade comme la petite pièce eu prose à la suite du Méchant. y»

chaînèrent plus violemment, taxèrent de radotage tout le discours, ce qui est au moins excessif (1). Fréron, en haine des voltairiens, tomba dans l'excès opposé : « Le discours de Gresset, dit-il,... estjudicieux, solide,

agréable N'êtes-vous pas surpris, Monsieur, qu'il

ait eu le courage de le prononcer dans l'Académie française? car sa réponse est précisément la contrepartie de tout le discours deM. Suarden l'honneur delà philosophie... » (2). Gresset, malgré son indifférence systématique, se défendit ; sous prétexte que plusieurs fautes typographiques, dans la première édition de son discours, défiguraient sa pensée, il en publia une deuxième à Amiens, et la fit précéderd'unelettre-préface en prose et en vers à M***, datée de 10 septembre (3), soit postérieure de plus d'un mois à la réception de Suard. Au début de sa lettre, il s'excuse de ce retard qu'il met sur le compte « d'une maladie dangereuse » (4) dont il n'est gnéri que depuis peu ; il décrit ensuite les péripéties de la séance académique : la première impression fut celle de l'étonnement, car le langage de l'orateur n'avait aucun rapport «i avec toutes les bombes du style exalté », « avec tous les petits bouquets d'artifice, et tous les lampions du style moderne » (5) ; les auditeurs s'agitèrent, se regardèrent les uns les autres pour savoir s'ils devaient applaudir ou non ; mais lui alla tranquillement son chemin et acheva sa harangue sans se troubler. Et maintenant qui pourrait lui faire un crime de ce discours? Il n'a voulu que dénoncer, « du ton simple de la conversation des honnêtes gens et des gens de goût » (6), un vice

(1) mèm. secr.t VII, 220.

(2) Ap. de Cayrol, II, 10t.

(8) Œuvres de Gretset, III, 247-56.

(4) Id., 111,248.

(5) Id.

(6) Id., III, 250.

de l'usage, et non égayer l'assistance, comme on l'en ;i accusé. Son discours, dit-on, n'est pas académique. Quoi ! serait-il malséant de plaider la cause de la langue française dans une compagnie fondée pour en maintenir les traditions? Si on lui reproche enfin de ne pas connaître Paris et la mode actuelle, il répondra que cette ignorance est fort légitime chez « un sauvage de Picardie, enseveli depuis près de quinze années (1) dans ses bois..* il ne fallait pas le tirer de ses choux, si l'on ne voulait pas lui laisser son francpar 1er j> (2). Les vers qui suivent, empruntés pour la plupart au Gazethi (3), offrent très peu d'intérêt; une fois de plus (il ne s'en estjamais lassé) il signale le vide des écrits contemporains : dans cet amas de pauvretés, qu'importe si son discours est bon ou mauvais ? Son grand tort est d'avoir associé « la raison et l'amusement » (4), à une époque où l'on substitue

L'esprit frondeur, sec et sauvage Au national agrément (5) ;

l'ennui, et à sa suite la littérature ennuyeuse, ont envahi la France, ou plutôt Paris ; les provinciaux ne sont guère atteints par cette fureur de nouveautés; ils se contentent d'être eux-mêmes, et tiennent qu'il vaut bien mieux

Suivre dans sa route fleurie

La bonne gauloise gaîté,

Sans fraudes, sans anglomanie... (6),

que de s'assombrir volontairement l'existence. Par

(1 11 compte à partir do sa retraite absolue, conséquence de sa Lettre sur la comédie (1 75'.»), et non à partir de son établissement à Amiens (1749).

(.' Œuvre» de Grestet, 111, 261.

(3) Voy. de Cayrol, 11, 103 et 55.

(4) Œuvres de Grestet, III, 253.

(5) Id.

(«) ld. 111, 265,

bonheur, ce fléau touche à sa fin ; avec le nouveau règne, la France se régénère et marche à grands pas vers un avenir meilleur :

La gaîté française et les Grâces Vont, par leurs rayons enchanteurs, De tous les soucis destructeurs Effacer jusqu'aux moindres traces (1).

— La lettre de Gresset fut encore plus mal traitée que son discours ; elle obtint de timides approbations, comme celle du Saint-Quentinois anonyme qui écrivit à l'auteur une longue épître (2) ; mais les rumeurs furieuses de ses adversaires couvrirent les voix amies : « Ce supplément, dit Grimm, est le plus plat délire qui puisse jamais passer par la tête de l'animal marchant à deux pieds, appelé honnêtement homme et académicien. . (3). 11 se trouvera que le porlrait qu'en fait Voltaire, dans son Pauvre Diable, contre lequel on a tant crié ^à l'injustice, lui ferait encore trop d'honneur » (4). Plus tard, au xixe siècle, les critiques qui s'occupèrentdeGressetapprécièrent sa réponse àSuard avec une sévérité presque égale (entre autres Féletz et Auger) ; M. de Cayrol, après avoir inséré leurs jugements (5), les écrase de son dédain ; mais il a tort : si les idées générales de ce discours sont soulenahles, en revanche il faut convenir qu'il est fort mal écrit ; nous savons, du reste, que chez Gresset le prosateur ne parvient guère à la hauteur du poète. Suivant

(1) Œuvres de Oresaet, III, 256. Tour la seconde fois, Gresset prédisait faux.

(2) De Cayrol, IT, 109-10.

(3) <r Ce qui est par-dessus tout inimaginable, dit encore Grimm, c'est le tableau qu'il fait de notre prétendue éducation dont il n'existe de modèle que dans sa tôte, ou p 'iit-etre dans quelque coin de la Thii rache ou de l'Amiénois. » Ici, Grimm ne parle pas de la lettrepréface, mais du discours lui-même, dont un passage traite de l'éducation.

l'usage, il envoya des exemplaires de son discours aux personnages influents (1), et se garda de prolonger une polémique où il n'aurait peut-être pas eu le dernier mot.

Ses démêlés avec les philosophes ne furent point terminés par cet incident. La même année, Voltaire publia un pamphlet contre Tévêque de Senez qui, au cours de son oraison funèbre de Louis XV, s'était permis de blâmer les hardiesses antireligieuses du xvine siècle. Gresset dit son fait au vieil incrédule, il le gronda, en quelque sorte, sur un ton qui montre que les griefs personnels étaient alors effacés, et qu'il ne détestait plus en lui que le libre penseur militant : « On est bien aise pour votre santé, écrit-il, que vous ne soyez point triste à 80 ans. On conçoit que vous rabàchi' z, que tous vos pamphlets soient des redites de ce que vous avez dit... Mais pourquoi faut-il que vos gaîtés soient des blasphèmes, et que tout ce qui est sacré vous incommode, que tout ce qui est bien en fait d'ouvrages littéraires vous déplaise, dès que vous ne l'avez pas fait?... Dites-vous bien ce que nous devons nous dire chaque jour, d'après le texte sacré : Uno tantum puncto mors et ego dividimur (2) (un seul moment me sépare de la mort). Il n'est pas trop tôt de se le dire à 80 ans... vous avez perdu beaucoup de gens, vous perdez encore par vos dérisions et vos blasphèmes la jeunesse actuelle. Qu'ils apprennent par votre repentir solennel, par votre rétractation publique, que vos assertions impies n'ont été que le délire du bel esprit, les rêves de la vanité. Vous seriez grand, vous seriez chrétien, et le Dieu de toute miséricorde vous pardonnerait. » Vouloir convertir Voltaire !

(1) De Cayrol, II, 110.

(2) Le texte de la Vulgate porte : Uno tantum gradu ego morsque dividimur (I, Rtg , 20, 3) (d'après Lenel, 37, u. 2).

L'idée était louable, mais dénotait quelque naïveté. Si cette page était tombée sous les yeux du destinataire, elle eût provoqué chez lui plus d'étonnement que de repentir. Du reste, elle demeura inédite ; Voltaire n'en eut jamais connaissance, et c'est tout récemment que M. Lenel a été assez heureux pour la découvrir dans les papiers de notre poète (1). Une autre occasion permit à Gresset de manifester hautement son animosité contre tout ce qui touchait aux vollairiens. 11 était encore directeur quand l'Académie française eut à décerner le prix de poésie (2) ; deux concurrents se le disputèrent, la Harpe, alors affilié à la secte encyclopédique, et un inconnu qui avait nom Duruflé. Gresset trouva que la poésie de ce M. Duruflé était excellente et reprocha à d'Alembert, chargé de communiquer à l'Académie les différents poèmes, « de lire très mal de fort beaux vers » (ceux de M. Duruflé) et die chercher « parle débit à affaiblir l'impression qu'ils pourraient faire contre ceux de son protégé ». D'Alembert, voulant tout arranger, proposa de ne donner aucun prix cette année, puisqu'aucun des concurrents ne s'imposait pour la première place ; « il préféra différer, ajoutent les Mémoires secrets, pour mieux assurer le succès à M. de la Harpe. Il ne douta pas d'asservir la compagnie à son opinion, dès qu'il serait débarrassé d'un confrère aussi dangereux, mais qui, résidant ordinairement à Amiens, allait y retourner pour n'en plus revenir de sitôt et peut-être jamais». Sa combinaison réussit; l'année suivante (1775), la direction académique de Gresset avait pris fin ; la Harpe, pour plusieurs ouvrages qu'il présentait, obtint à la fois Je prix et le premier accessh de poésie, ainsi que le premier prix d'éloquence. M. Du-

(1) Voy. Lenel, 36-8.

(2) Voy. Mrm. secr., XXXI, Additions, 322-Ô.

rullé triompha aussi, mais plus modestement que Gresset ne l'avait désiré ; il partagea le premier accessit de la Harpe, pour une Epître de Brutus à Servilie.

Deux mois avant la réception de Suard, un grand chagrin avait frappé Gresset : il perdit en juin 1774 son directeur de conscience, si rigide, mais si juste et si éprouvé, l'évêque d'Amiens Dorléans de la Molhe. Le clergé d'Avignon (de la Mothe était né à Garpentras) lui demanda le panégyrique du défunt : il s'y refusa, vu la difficulté de ce travail, — « quand il faut peindre, écrivit-il, une Ame céleste, toutes les couleurs sont bien faibles et bien petites » (1 ) — " et se contenta de transmettre aux solliciteurs « quelques traits » destinés à servir de a matériaux » (2) pour l'ouvrage qu'ils projetaient. D'après le peu qui nous en reste, on voit qu'il insiste surtout sur le mélange d'urbanité mondaine et de ferveur religieuse dont son ami tirait une si haute distinction (3). Malgré la profonde affliction qu'il éprouve de cette mort, malgré l'état de souffrance où le plongent d'assez fréquentes indispositions, malgré la vieillesse, son talent garde cet enjouement qui a été de tout temps comme sa marque littéraire. Il plaisante jusqu'à la maladie; dans une lettre en vers à M*** (4), il feint d'appartenir déjà aux « royaumes de l'autre monde » (5) ; il vit encore cependant, mais est-ce vivre que de mener une existence semblable à la sienne ?

Tranquille, incessamment nourri De la vérité qui m'éclaire, J'ouvre à ce flambeau solitaire

(1) De Cayrol, II, 112.

(3; Id.,II, 113-1.

(1) !<!., Il, llfi 7.

(5) Irt . II. 115.

Un œil trop longtemps obscurci Par la ténébreuse chimère (1) ;

le passé ne lui inspire aucun regret ; au milieu de l'obscurité qui le protège, il s'apitoie sur les vices et les erreurs des hommes, leur égoïsme, leur cupidité ; en pleine solitude, il déteste ces vaines passions qui déchirent les cœurs en leur créant d'insaisissables fantômes :

Dans mes livres, mes seuls trésors,

Je trouve la paix qu'ils [les cœurs] poursuivent,

Et je la trouve sans efforts (2).

Or, la lecture n'est-elle pas une conversation avec les morts illustres?

Avouez qu'exister ainsi,

Si ce n'est être en l'autre monde,

Ce n'est pas être en celui-ci (3).

— Jadis, quand il habitait une cellule de Louis le Grand, il s'était tracé un idéal de vie tout horatien, fait de joies calmes et d'honnote épicurisme (4); les circonstances s'étaient jetées à la traverse de son rêve; mais voilà que, dans son arrière-saison, il lui était permis de le réaliser. A quarante ans d'intervalle, le séminariste naïf et le vieillard désabusé se donnaient la main.

Cependant il n'hésite point, s'il le faut, à payer de sa personne, et son amour du repos ne va point jusqu'à l'égoïsme. M. d'Agay, l'intendant dont il a déjà été plusieurs fois question, avait prononcé devant l'Académie d'Amiens un discours sur l'utilité des sciences

(1) De Cayrol, II, 115.

(2) Id., II, 117.

(3) Id.

(4) La Chartreuse.

et des arts (25 août 4774) (1) ; l'Académie le fit imprimer, puis réimprimer : Gresset fat chargé d'expliquer au public les motifs de celte nouvelle libéralité (2), en faisant valoir le mérite de l'ouvrage et l'intérêt des renseignements qu'il contenait sur le nouveau canal de Picardie. Une autre fois (onignore en quelle année) il présenta à un de ses collègues de l'Académie française une requête du curé de Gamon (3); plusieurs gros personnages du pays , et même le syndic , avaient été enlevés brusquement et, sans plus de cérémonie, jetés en prison. Gomme on l'a supposé (4), le collègue académicien auquel il s'adresse est sans doute M. de Paulmy ; et les instigateurs du traitement barbare dont il demande justice, doivent être les fermiers généraux, qui auraient puni de la sorte une complaisance excessive à l'égard des contrebandiers. — A maintes reprises, Gresset critique les abus et les ridicules de la mode (5) {Satire des modes, Panaches provinciaux) (6) ; de ce dernier ouvrage il détache un morceau (inédit comme le rpste) auquel il donne pour titre Le vieux miroir de i577 (7); il suppose que ce miroir, qui a vu défiler depuis si longtemps

Les révolutions des têtes, des usages (8),

est scandalisé en reflétant, au xvin6 siècle,

Les ornements pyramidaux, Les toupets au troisième étage, Les énormes petits chapeaux, La sublime et folle coiffure,

(1) De Cayrol, II, 117.

(2) Id., II, 118.

(3) Village près duquel se trouvait sa maison de campagne.

(4) De Cayrol, II, 120.

(5) Voy. plus haut.

(6) De Cayrol, II, 122.

(7> Id.. II, 138.

(8) Id., Il, 189.

Image des prétentions

Des élégantes sans mesure, Rehaussant leurs cheveux et baissant leur figure Sous un entablement d'aigrettes, de pompons, De plumes, de carats, de jais et de chiffons.. (1).

— En 1776, il publia sa dernière épître (2), à M. de Monregard, intendant général des postes (3), « envoyée avec un pâté de quatre canards, dans le temps de la grippe » (4). Quatre ermites ont quitté Amiens, bravant l'hiver, bravant la grippe régnante qui atteint riches comme pauvres, pour se rendre à Paris, sous l'asile d'une voûte protectrice.

(... des savants lourds, peu polis, Diraient crûment, grâce à la croûte) (5),

qui les préserve des intempéries. Le campagnard qui les expédie ne demanderait pas mieux que de les suivre; non qu'il aspire au fracas, aux plaisirs bruyants de la vîe parisienne, à ces faux-semblanls de bonheur, d'honneur et d'esprit... On connaît ce développement, familier à Gresset : il raille le <r peuple doré, charmant (6) », qui s'imagine que, loin de lui, il n'y a pas de place pour l'agrément ; tous ces beaux parleurs,

Nouveaux copistes de vieux plans, Où, sous un ciel à leur manière, Enfin la vérité première, Jusqu'ici cachée au bon sens, Dicte ses lois par leurs accents (7;,

(1) De Cayrol, II, 130.

(2) Œuvres de Gresset, I, 231-46.

(3; Son vrai nom était Mouregard (ap. de Cayrol, II, 126, n. 1).

(4) Œuvres de Gresset, I, 231. L'épître fut imprimée à Amiens, mais composée plusieurs années avant l'impression, comme l'indique une note de Gressut placée en tûte de la lre édition. Une épidémir de grippe qui sévissait au moment où elle fut écrite, recommença en 177*>, ce qui décida Gresset à faire paraître sou ouvrage (de Cayrol, 1 1, 126 ).

(5) Œuvres de Gresset, I, 233.

(6) ld.,I, 234.

(7) Id., I, 235-6.

propagateurs d'un système extraordinaire

Que, jusqu'à leurs jours bienfaisants,

Ignorait encore le monde,

Ce pauvre enfant de six mille ans (1).

(Touchés, messieurs les philosophes.) Un tel spectacle séduirait peu « un Gaulois » d'Amiens « sans beaucoup d'usage » (2). Non, il n'eût abandonné sa retraite que pour visiter un petit coin de Paris qu'il connaît bien, où on cultive encore la franchise et la gaîté ; s'il le pouvait, au lieu de griffonner « cette longue petite épître (3) », il serait en chaise de poste, conduit ventre à terre par des postillons jurants, transis, enrhumés, aux <i cheveux lustrés de verglas », comme « la chevelure de Borée * (4). Ce jour même il devait partir ; mais labise a fait rage, Réaumur était sinistre, et une première expérience que le poète a essuyée de la grippe l'empêchait de s'exposer à une rechute. Voilà bien des phrases pour un pâté de canards ; M. de Monregardse fût-il attendu avoir critiquer par Gresset en cette occasion

Les entrepreneurs du génie, Les livrets à prétention, Et la raisonneuse manie Dont l'âpre et sèche fantaisie Est la grippe de la raison, Et des esprits à l'agonie (5) ?

Par bonheur, cette épidémie morale, comme l'autre, est en décroissance ; la Vérité, toujours alerte et forte, s'avance au milieu des vents et des orages ; les fai-

(1) Œuvret de Gresset, I, 236.

(8 M., I, 233. Ici, Gresset se répète : cf. lïpître *nr un mariage, F, 17<i.

r.i Œuvre» (U Gresset, T, 238.

seurs disparaissent, elle efface les maux qu'ils ont causés, et son visage rayonne de « fraîcheur», de « beauté », de « jeunesse immortelle » (1). Mais il est temps d'arrêter ce bavardage, sous peine d'ennuyer son ami, sous peine encore de ressembler à ces musiciens infatigables qui, sur leurs instruments variés, supplicient leurs voisins de

La lyrique épizootie (2),

et de proche en proche étendent leurs ravages sur tout le monde. Il y a pires qu'eux : ce sont les poétereaux fades et contents d'eux-mêmes, qui vous somment d'admirer leurs vers, à qui l'Europe semble trop étroite et qui inondent l'Amérique de leurs somnifères productions...

Je crains leur rôle, et je m'enfuis (3).

— Cette épître, qui fut comme son chant du cygne, ne le releva pas dans l'estime de ses contemporains; on trouva, et avec raison, que le cygne s'enrouait, que sa voix devenait chevrotante, et, sans doute aussi, qu'il poussait trop obstinément la même note. Et d'ailleurs quelle idée un peu nette ressort de cette longue rapsodie (4) ? Les personnes à qui Gresset fit hommage de cette pièce ne pouvaient exprimer en toute franchise leur avis, mais il est à présumer

(1) Œuvres de Gresset, I, 242.

(2) Id., I, 244.

(3) Id., I, 246.

(4) « Si le pâté [de canards] ne valait pas mieux que l'épître, c'était un triste présent. On ne conçoit pas comment le chantre de Ver- Vert a pu écrire de pareilles platitudes. En vérité, le voyage de Nantes ne fut pas plus funeste pour l'oiseau chéri des Visitandines que le séjour d'Amiens ne l'a été pour la muse de M. Gresset ; si le langage qu'elle parle aujourd'hui n'est pas précisément ce que les jeunes sœurs prenaient pour du grec, en est-il moins barbare, moins étrange ? » (Grimm, XI, 189).

qu'elles la jugèrent défavorablement. Une de ces privilégiées, M'"e de Gisors, tout en le félicitant par convenance, et en le remerciant au nom de son père, le duc de Nivernais, et au sien, lui insinua qu'il devrait faire un usage plus sérieux de ses dons poétiques : « Vous savez combien tout ce qui vient de vous a des droits sur moi ; mais permettez-moi de vous représenter que noire frivolité est à présent un de nos moindres défauts,etplût àDieu qu'on n'eùtà Parisquecelui d'aimer les modes et les pompons! Un poète sage, vertueux et d'autant de talents que vous en avez, Monsieur, devrait peindre nos vices et réussirait sûrement à nous en rendre honteux, s'il ne parvenait à nous en inspirer l'horreur » (1). Gresset dédia son épître à beaucoup d'autres encore : à Turgot, dont il parait cependant avoir eu à se plaindre, comme l'indique cette note aigre douce : « Vos rigueurs ne m'empêcheront point de désirer votre suffrage pour cette bagatelle » (2) ; à des ministres (3), à plusieurs filles de Louis XV (4). Il avait récité ÏOuvroir .à Compiègne devant Marie- Antoinette, et même Madame Elisabeth voulut l'entendre une seconde fois ; pour Xépitre à M. de Monre- <j'ir<l, il ne demanda point cet honneur, mais sollicita la princesse de Lamballe de la mettre sous les yeux de la reine. L'abbé Marquet, un ancien camarade, reçut aussi un exemplaire (5). Détail curieux, ses papiers contiennent à la fois une lettre d'envoi à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, et une autre à d'Alembert ; au premier, il présente sa pièce

(1) De Cayrol, TI, 131.

(2) Id., II, 130.

(3i Td.

I 1., II, 128-30. Il profite do l'occasion ponr demandor h l'une d'elles, Madame Victoire, quel a été le sort d'un tableau flamand sur albatro qu'il a envoyé à Madame Louise, et dont il n'a plus eu de nouvelles (de Cayrol, II, 129-30).

(6) Do Cayrol, II. 131.

comme une attaque déguisée contre les voltairiens : « Jl ne m'était pas permis de prononcer le nom de religion dans le ton de ce petit écrit, mais je me flatte que nos pitoyables philosophes nouveau-nés auront assez d'intelligence pour aider à la lettre et m'entendre»(l). Alors, que signifie l'hommage à d'Alembert? C'était une maladresse, — à moins que ce ne fût un trait d'esprit dans le goût de Voltaire dédiant son Mahomet à Benoit XIV: a. Je vous dois, lui écrivit-il, mon illustre et cher confrère, l'hommage de cette bagatelle ; je le dois au sentiment de l'estime et de l'attachement vrai que vous m'avez inspirés. .. Votre génie ainsi que votre cœur ne sont faits que pour l'immortelle vérité dont j'ai aussi crayonné l'image ; je serai bien content si le tout, tel qu'il est, obtient votre suffrage, dont je connais tout le prix » (2). Peut-être cette lettre resta-t-elle à l'état de projet ; en tout cas, on a peine à en concilier les termes affectueux avec les sentiments de Gresset pour toute l'école philosophique.

Nous ne savons pas, et en somme il importe peu de savoir, comment il occupa les quelques mois qui lui restaient à vivre. M. de Cayrol, à la fin de sa biographie, cite quelques petites pièces insignifiantes, auxquelles on ne peut assigner de date : une lettre à un M. Dupleix (3) ; deux inscriptions, l'une en français, l'autre souslaforme d'un distique latin, pour la Bourse de Rouen (4) ; un quatrain ému sur la mort d'un M. Pommier :

D'une tremblante main j'ai tracé cet hommage, Trop faible monument des plus tendres douleurs;

(1) De Cayrol, II, 127.

(2) Id., II, 130-1. On n'a conservé que ces deux phrases de sa lettre.

(3) De Cayrol, II, 133.

(4) Id., II, 133-4.

Et mes larmes baignent les fleurs Dont je couronne son image (1),

Une fois au moins, Gresset regretta et maudit son talent de poète ; il eut honte, ensuite, de cet accès de mauvaise humeur, et se rétracta:

O noble poésie ! ô lumière céleste !

Quel était de mes yeux l'égarement funeste?

De tes propres bienfaits j'avais osé m'armer

Pour déserter ton culte et pour te blasphémer... (2).

11 mourut en 1777, non pas à la campagne, qui était son séjour le plus habituel, mais à Amiens, où il avait

(1) De Cayrol, II, 134-5. M. de Cayrol suppose que M. Pommier n'est autre que M. P..., ami de Gresset, gai chanoine, qui l'avait invité en 1775 à venir le voir à Tours (de Cayrol, II, 135-8). — Pourquoi ? L'identité d'initiale n'est pas une preuve suffisante.

(2) De Cayrol, II, 141. Une espèce de madrigal à Mademoiselle V... date vraisemblablement delà jeunesse de l'auteur(de Cayrol, II, 141-2); la jeune fille à laquelle il l'adresse avait voulu s'amuser de lui en prenant un déguisement :

En vain vous vous cachez avec un art extrême. L'amour vous a nommée en me lançant ses feux ;

A travers le masque envieux

Rien ne me voile ce que j'aime.

C'est vous, jeune V..., oui, c'est la beauté même ;

J'en crois mon coeur plus que mes yeux..,

(De Cayrol, II, 141.) — D'autres ouvrages ont été attribués à Gresset, par exemple une « Satire des Femmes par l'auteur de Vert-Vert » qui figure avec le numéro 1469 sur le Catalogue des Livres du président Crosat de Tugny (Paris, 1751"), mais nulle part ailleurs, et qui, très probablement, est apocryphe. Une édition de Soleure (1740), intitulée Œuvres diverses de M. Gresset, et qui a pour première singularité d'affubler notre poète du nom absurde d'historiographe de la ville de Paris, renferme en outre deux pièces, le Chien pêcheur et la Musique, qui ont provoqué une confusion. Michel de Cubières, qui eut sans doute cette édition entre les mains, crut avoir découvert deux poèmes inédits de Gresset, et publia en 1812 un livre dont le titre était : « Epître à Gresset au sujet de la reprise du Méchant, etc., suivie de deux ouvrages de ce poète célèbre, qui ne sont dans aucune édition de ses œuvres, etc., par l'ex-réverend Père Ignace de Castelvadra, petitneveu du K. P. Bru moi. » Or, d'après Barbier, le poème de la Musique a pour auteur Joseph de Rit-ux, sieur de Serré C1734), et le Chien pêcheur ou le Barbet des Cordelien d'Etampes, Hémard d'Anjouau (vers 1730) (de Cayrol, II, 142-3).

été transporté, sans doute à cause de l'aggravation de son état ; d'après le P. Daire, il succomba à la rupture d'un abcès (1) ; suivant les Mémoires secrets, à une fluxion de poitrine (2) (16 juin) : « M. Gresset, ajoutent les Mémoires secrets, a été trouvé mort subitement dans son lit. Sa femme, qui ne le quittait jamais, avait été pour la première fois de sa vie à la campagne sans lui » (3). On fit pour son épitaphe ce distique latin :

Hune lepidique sales lugent, veneresque pudicX) Sed prohibent mores ingeniumque movi (4).

Il fut enseveli, comme le premier venu, au cimetière de Saint-Denis ; il en avait souvent exprimé le désir (5) ; d'ailleurs, l'hostilité d'un membre puissant du chapitre empêcha, dit-on, que l'on rendît à sa dépouille des honneurs exceptionnels (6).

(i) Ap. de Cayrol, II, 143.

(3) Id.

(4) Id., X, 174. « Gresset était de la grande taille, et d'une figure fort noble : son regard réunissait en même temps la douceur et la vivacité ; ce qui le déparait un peu, c'est qu'il avait la tête penchée du côté gauche, soit que ce fût une habitude qu'il avait contractée, soit qu'un accident dans sa jeunesse lui eût occasionné quelque dérangement. x> (De Wailly, E oge de Gresset [anonyme], en vers de dix syllabes, avec des notes.) Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale contient 21 portraits de Gresset, par Delvaux, Hopwood, Bernardi, etc. ; plusieurs repro luisent un tableau de Nattier.

(5) « Probablement, dit M. de Cayrol, parce que ce local était celui que la Société de Jésus avait occupé longtemps, et où s'écoulèrent les premières années de sa jeunesse » (II, 144, n. 1).

(6) Cette injustice fut réparée. Renouard, dans sa Vie de Gresset publiée en tête de son édition, attira l'attention publique sur le pitoyable état où se trouvait la tombe du poète et sur la nécessité urgente d'y obvier. L'Académie d'Amiens entra d'autant plus volontiers dans cette vue qu'elle avait déjà nommé en 1809 une commission à l'effet de s'entendre avec les différents pouvoirs compétents pour la translation des cendres dans la cathédrale. Cette translation eut lieu solennellement le 16 août 1811. On peut lire encore deux inscriptions, l'une en français, l'autre en latin, à la gloire de Gresset ; la première le fait mourir à 69 ans, la seconde à 68 (suivant l'observation que

GRESS'ET. 21

Sa mort laissait un fauteuil vacant à l'Académie française, et le champ libre aux compétitions : « Jamais les suffrages des arbitres du goût n'avaient été si fluctuants, ou plutôt jamais les cabales n'avaient eu autant de jeu et arrêté si longtemps les électeurs (1) ». Ce fut l'abbé Millot qui le remplaça, et ce fut d'Alembert, reçu en 1754 par Gresset, qui reçut lui-même le nouvel académicien, le lundi 19 janvier 1778 (2). Le discours de l'abbé, écrit d'ailleurs avec facilité, est terne, incolore et banal (3); la réponse de d'Alembert le surpasse de beaucoup (4) ; pleine d'aperçus exacts, ingénieux, elle montre qu'on peut unir quelquefois l'esprit de géomélrie et l'esprit de finesse. Il eut une appréciation fort heureuse de la Compagnie de Jésus, dont ses opinions philosophiques l'empêchaient de penser du bien, et dont la circonstance présente ne lui permettait pas de dire du mal ; mais, du moment que Gresset avait été jésuite, il ne pouvait se dispenser d'effleurer ce sujet : il se contenta de remarquer que le poète conserva pour elle, « même après l'avoir quittée, même lorsqu'il la vit périr et disparaître, cet attachement inviolable, qu'elle a su inspirer à tous

m'en a faite M. Joachim Malézieux, architecte à Saint-Quentin). En réalité, à sa mort, il n'avait pas 61) ans accomplis, étant né en 1709. L'année suivante, en 1812, l'Académie d'Amiens proposa comme sujet pour le prix de poésie : La translation des cendres de Qresset ; M. Natalis Delamorlière obtint le prix, et M. B;rville une mention honorable. (Voy. de Cayrol, II, 194-201.;

Cl) Mém. secr., X, 319.

(2) Bise. pron. dans V Académie française, le lundi 19 janvier 1778, à la réception de M. l'abbé Millot, Paris, Demonville, 1778.

(3 10-3. Millot avait été jésuite comme Gresset ; mais là se bornait leur ressemblance. Il avait quitté la Compagnie volontairement ; tout en rentrant dans le monde, il avait gardé le costume ecclésiastique et le titre d'abbé. Il n'en était pas plus dévot ; d'Alembert, qui patronnait sa candidature académique, le recommanda ainsi aux suffrages des philosophes ses confrères : a II n'a de prêtre que l'habit ». II s'occupa surtout d'ouvrages historiques.

ceux qui lui ont appartenu (1) ; attachement auquel on les reconnaît comme à un air de famille, et qui aux yeux du philosophe peut faire en même temps l'éloge et la censure d'un corps, dont le désastre a laissé les mêmes regrets aux plus vertueux et aux plus ambitieux de ses membres » (2). Ces fourches caudines traversées , il passa à l'éloge littéraire de Gresset, insista sur son théâtre, fit allusion a l'insuccès d'Edonard et au demi-échec de Sidney dont il donna une raison intéressante : « La mélancolie, ce sentiment recueilli et solitaire, qui pénètre et soulage une âme soutirante, se communique difficilement à celte foule de spectateurs qui vont au théâtre pour être agités plutôt qu'affligés, et qui ont plus besoin d'émotions vives et passagères que de sentiments profonds et douloureux » (3). Il couvrit de fleurs le Méchant qu'il invita les jeunes poètes à essayer d'égaler : « Ne souffrez pas que Thalie, en pleurant sur sa tombe, soit forcée d'y écrire ces tristes mots : Ici repose la comédie avec l'auteur du Méchant » (4). La retraite de Gresset en province lui fournit encore une page délicate : s'il regrette peu les comédies brûlées par Gresset dans sa vieillesse, c'est parce que le poète ne pouvait guère, au milieu de la solitude où il s'était enseveli, apprécier à leur juste valeur ni par suite traduire fidèlement les ridicules contemporains : il fallait les étudier de près, à Paris, pour en fixer les presque insaisissables nuances : « 11 n'en est pas, ajoutait-il judicieusement;de nos travers fins et recher-

(1) D'Alembcrt exagère : nous avons vu que cette affection, chez Gresset, ne fut pas à l'épreuve du temps. (2)21.

(3) 24. — Peut-être cotte psychologie du spectateur n'est-elle paa vraie de toutes les époques ; mais elle s'applique fort bien au xvui* siècle.

< hcs (si l'on peut les qualifier de la sorte) comme des travers communs et palpables que Molière a mis sur le théâtre. » Ceux-ci « exigent sur la scène des traits forts et prononcés » (1) ; les autres, en revanche, comportent une peinture légère et à peine esquissée (2). Dans son désir d'exactitude, d'Alembert ne négligea même pas de mentionner la malencontreuse réponse à Suard ; mais, là encore, il montra du tact : « Le public, dit-il, vit avec un silence respectueux, et avec une sorte de douleur, le coloris terne et suranné de ces tableaux » (3).

On se demanda si Gresset en mourant laissait des œuvres inédites ; on savait que sa retraite à Amiens, si elle avait été sans gloire, n'avait pas été sans labeur, qu'il avait entrepris de compléter Ver-Vert et lu un des nouveaux chants devant un royal auditoire : VOuvroir ne pourrait-il être publié et valoir au poète unregain posthume d'illustration ? Mais lesprrmières recherches furent vaines ; on crut alors que le pieux auto-da-fé de Gresset avait dévoré toutes les productions de sa vieillesse, et Bachaumont en cette circonstance se fit l'écho du regret public (4).

C'était conclure trop vite : quelques années après, on fut plus heureux ; mais à ce propos on rencontre des récits contradictoires : l'un , inexact, celui de M. de Cayrol (5), l'autre, de M. de Beauvillé (6). M. de Cayrol, mal renseigné, a commis une triple erreur sur la date, l'occasion et l'importance de la découverte. D'après lui, deux neveux par alliance de

(2) Cette sorte de peinture s'accorde-t-elle avec les nécessités de l'opl ique théâtrale ?

5 I. xïvi et suiv.

(6) 6 et suiv.

Gresset, MM. de Longuerue, qui avaient hérité de sa femme la maison de la rue Saint-Merri où il était mort, auraient trouvé en 1794, sous un escalier, des manuscrits assez nombreux pour pouvoir remplir deux grandes malles; contraints de quitter Amiens, ils les auraient confiés à un nommé Duméril, qui devait les faire imprimer ; mais le dépositaire infidèle n'aurait nullement rempli sa mission, et même aurait toujours refusé de rendre les manuscrits. Seule la dernière partie de cette histoire est vraie, en gros; le reste est un tissu defantaisies. D'abord, c'esten 1787, etnonen 1794, que la découverte eut lieu ; l'escalier, les deux grandes malles sont de pures imaginations ; ce ne furent pas les deux frères, mais l'un d'entre eux, Léonard de Longuerue, qui choisit Duméril comme négociateur de la publication; il n'était pas le moins du monde, à l'époque dont il s'agit , contraint de quitter Amiens : son départ de cette ville est très postérieur à la découverte des manuscrits. Enfin, ceux-ci offraient des lacunes considérables ; il leur manquait les œuvres les plus longues des dernières années de Gresset, YOuvroir et les Pensionnaires, le Gazetin, le Parrain magnifique, que d'autres parents de Gresset retrouvèrent, presque en totalité, ou en partie. Ils contenaient vraisemblablement « la correspondance de Gresset avec le roi de Prusse, plusieurs épîtres adressées à ce prince, V Abbaye, le Chartreux, la Description de la Hautoije, la Requête au roi (1) pour (aire avoir à un ami la survivance dune lieutenance du roi, les Vers à l'abbé de Chauvclin, le Voyage à la Flèche, YEsprit à la mode, comédie inachevée, et plusieurs autres pièces assez faibles » (2). En s'entêlant à vouloir publier ces mauuscrits, Léonard de Longuerue

(1) Titre erroné ; voy. plus haut.

(2) De Beauvillé, 53.

eut à subir de pénibles tribulations : d'une part, il lutte contre les jeunes Gresset — ceux-là neveux directs du poète — qui réclament leur part dans les bénéfices éventuels de l'édition ; d'autre part, il stimule Duméril, dont la lenteur l'impatiente, et dont certaines démarches excitent même ses soupçons ; nommé commandant de la gendarmerie à Orléans (1), il trouve moyen, en dépit de ses fonctions absorbantes, de poursuivre par une correspondance assidue la réalisation de son projet. Quant à Duméril, frère d'un savant naturaliste, il paraît avoir été un de ces esprits aventureux et mal équilibrés, qui essaient de toutes les positions et ne trouvent leur assiette nulle part : journaliste et poète, avocat, greffier de justice de paix, il est emprisonné sous la Terreur ; relâché, il devient secrétaire général de district, entre à l'Ecole Normale, puis au ministère de la guerre ; plus tard il échange sa place pour celle d'inspecteur de la perception de la taxe des routes à Noyon, et retourne ensuite à Paris, où il meurt âgé de soixante-cinq ans (2). Ce prodige d'activité brouillonne ne convenait guère à une entreprise qui demandait avant tout une certaine suite dans les idées ; d'ailleurs, on était alors en pleine effervescence révolutionnaire, et les spéculations de librairie, vu l'insécurité du lendemain, tentaient peu de personnes. Duméril sollicite l'appui de Beaumarchais, qui lui répond en se lamentant sur l'échec de son édition de Voltaire (3). Roland, ministre de l'intérieur, le met en rapport avec Reigner, un des directeurs du Cercle social : nouvelle et inutile tentative. Entre temps, Duméril s'occupe de faire graver un portrait du poète et annonce à l'Institut son in-

(1) Il avait été soldat pendant la guerre d'Amérique. (2. D'après de 1 Seau vil lé.

(3) De Beauvillé, H.

tention de publier les manuscrits découverts : il montre chez Gresset un précurseur de la Révolution (YAbbtnje) : « Dans ses œuvres posthumes, vous verrez Gresset fronder les abus de son temps, et réclamer quelques réformes elfectuées depuis ; mais ce qui le rendra surtout recommandable, c'est son respect pour les mœurs » (1). Au commencement de 1796, l'Institut renvoyait à sa troisième classe — l'ex-Académie française — l'étude des manuscrits communiqués par Duméril. Fontanes reçut mission de rendre compte à l'Institut de la valeur de ces poésies (2) : il en constata l'authenticité, mais en même temps la médiocrité générale, qui ne permettait pas de faire tout imprimer indifféremment; deux pièces lui parurent dignes d'une attention spéciale, le Chartreux et l'épître pour demander la survivance d'une lieutenance du roi (3). Duméril, cependant, continuait ses laborieuses démarches auprès des libraires : de Volland, qui publiait en 1793 et 1794 une magnifique édition de Gresset (4) et aurait bien désiré y joindre, pour en augmenter le prix, quelques morceaux encore inconnus au public, mais refusa sans doute de s'avancer au delà; de Pougens, qui calcule que trente mille francs seront nécessaires, ne veut pas en prendre la charge et lui indique six confrères avec lesquels il pourra traiter ; bien entendu, les six confrères refusent unanimement, et chacun, pour échapper à ses instances, lui indique une maison concurrente avec laquelle il aura toute chance de s'arranger... (5). Pour comble d'ennui, les neveux directs de Gresset deviennent de plus en

(1) De Cayrol, I, xxxi.

(2) Magot, enoyelop., VII, 381. — Ap. de Cayrol, I, XXVIII et xxix ; cf. 179-80, et de Beauvillé, 36.

(3) De Cayrol, I, xxix et 180.

(4) De Beauvillé, 30-1.

(5) Id.,43-5.

plus menaçants et s'opposent à la publication des manuscrits, sous prétexte que, d'après l'avis de juges compétents, disent-ils, ces ouvrages peuvent nuire à la réputation de leur oncle (1). Mais de Longuerue persiste à lutter énergiquement ; il pose aux « petits Gresset», comme il les appelle, les conditions suivantes : il les admet au partage des bénéfices de la future édition pour deux cinquièmes (un autre cinquième est pour son frère, un quatrième pour lui, et le reste pour Duméril), mais seulement s'ils lui donnent les manuscrits du Gazetin et du Parrain magnifique qui leur appartiennent et qui sont entre les mains d'un sieur Boistel (2). Il admoneste aussi son mandataire : une fois, il lui reproche de conférer, sans le prévenir, avec Sélis, inféodé aux « petits Gresset » (3) ; une autrefois, de s'attribuer la découverte des manuscrits (4). Duméril se décide enfin en 1800, probablement pour tàter l'opinion, à laisser publier dans le Conservateur, recueil dirigé par François de Neufchâteau, la pièce la plus capable de séduire les contemporains : Y Abbaye (5) ; de Longuerue meurt peu après (6). Maître alors d'agir à sa guise, Duméril ne fait pas de meilleure besogne ; il essaie d'utiliser ses relations littéraires avec François de Neufchâteau pour entrer au Corps législatif, et lui transmet d'autres es destinées au Conservateur, mais qui ne peuvent y être insérées, ce recueil ayant disparu ; il semble aussi avoir prêté son concours à une édition de Gresset par Herhan (1802) (7), — et à partir de cette époque,

(1) De Beauvillé, 42 3.

(2) Voy. de Beauvillé, 10-2 et 45-6.

De Beauvillé, 16-7.

(.">) Conservateur, II; — ap. de Beauvillé, 48. (6 De Beauvill

(7i ld.. ."■">. François de Neufchâteau s'occupa également de cette édition (de 1 52-6).

pendant les vingt-huit années qu'il vécut encore, il oublia complètement Gresset. Que devinrent les manuscrits qu'il avait entre les mains ? On n'en connaît pas exactement le sort : au lieu de les rendre à la famille du poète, comme c'était son devoir strict, il les céda sans doute à quelque riche amateur : les scrupules le gênaient peu (1 ).

Les compatriotes de Gresset ne lui épargnèrent après sa mort ni les panégyriques ni les marques de regret. Les muses locales, est-il besoin de le dire, s'en

(1) M. de Beauvillé, à qui nous devons pour la plus grande partie cette histoire des manuscrits découverts par Longuerue, a retrouvé quelques-uns de ceux-ci à l'Hôtel des ventes de Paris : la municipalité d'Amiens refusa de les acheter, et il s'en rendit acquéreur. Il cite, parmi les pièces les plus curieuses, un cahier de vingt-quatre pages in-4°, non autographe, qui est « le premier jet de Ver- Vert », et un plan des Pensionnaires, écrit par Duméril (voy. p. 61-5). — D'autres pièces inédites qu'il a publiées, appartenaient aux Jésuites (voy. p. 67-94), telles que le Voyage à Rouen, etc. ; toutes étaient en bon état de conservation, sauf un manuscrit du Parrain magnifique. A propos de ce poème, publié par Renouard, M. de Beauvillé insère la correspondance de François de Neufchâteau et du libraire ; l'académicien crible ce dernier d'observations sévères, tant sur l'ensemble de son édition de Gresset que sur le texte du Parrain magnifique en particulier ; il lui reproche, par exemple, de faire rimer nocturne et/o?,tune (ici le coupable n'était pas Renouard, mais Legouvé, chargé de revoir le poème, de le a mettre au point », et dont beaucoup de corrections sont malheureuses) ; ailleurs, il montre l'absurdité de ces vers, dans l'Epîtreà l'évêque de Luçon :

Proléger Euterpe et Minerve,

C'est le Montier, l'ami du bien commun,

et propose plusieurs variantes (le texte véritable est :

Protéger Euteipe et Minerve,

Si le mérite est grand, l'éloge on est commun).

Renouard veut se défendre, mais François de Neufchâteau n'accepte aucune justification. M. de Beauvillé raconte ensuite les circonstances où le libraire se procura le texte du Parrain magnifique et discute les suppositions de M. de Cayrol à ce sujet :ilen aété parlé plushaut.Enfin une troisième catégorie de pièces publiées par le même érudit avaient été rassemblées par Renouard ; le plus consi iérable de ces manuscrits consiste dans les observations sur le poème de V Agriculture de Kosset (voy. p. 97-101). La Bibliothèque nationale s'en est procuré un certain nombre, qui forment le carton fr. 12Ô04 ; M. de Beauvillé (p. 96) n'énumère parmi ces acquisitions qu'un discours prononcé par Gresset comme directeur de l'Académie française et un fragment du Gazetin : j'ai eu occasion de montrer que ce carton était plus riche.

donnèrent à cœur joie. L'Académie d'Amiens, qui avait fait célébrer,le 5 juillet 1777, un service funèbre pour le repos de l'âme de son fondateur, entendit L'année suivante son éloge prononcé par le secrétaire perpétuel Baron (1) et institua en 1781 ce même éloge comme sujet du concours de littérature pour 1782. Mais, en 1782, aucun des candidats n'ayant été jugé digne du prix, ou reporta le concours à 1783 ; puis, pour une raison analogue, à 1784, mais cette fois en triplant la valeur du prix, qui fut ainsi de douze cents livres. En 1784, on déposa quatorze « éloges » au secrétariat de l'Académie ; ils n'obtinrent pas beaucoup plus de succès que leurs devanciers ; un seul fut remarqué, le n° 14, qui avait comme épigraphe : Quidquid calcaverit hic, rosa fiât (2) ; mais on trouva que le prix à décerner était trop important pour le mérite de l'ouvrage, et qu'une mention honorable suffirait. De guerre lasse, on renonça au concours, et on décida que la somme de douze cents livres servirait à élever un buste en marbre à Gresset. Les concurrents déçus poussent les hauts cris; le comte de Périgord, protecteur de la compagnie, reçoit une lettre anonyme où on le supplie de « représenter à l'Académie qu'elle ne peut ni ne doit détourner à son profit la fondation faite par la ville (3), et qu'en ouvrant un concours, elle a pris avec le public un engagement sacré qu'elle doit remplir (4) ». Celte protestation resta sans effet.

Messieurs de l'Académie s'étaient montrés bien difficiles ; assurément, les quatorze éloges ne pouvaient passer tous pour des chefs-d'œuvre; mais certains

(l)Berville, 175.

(2) Perse, 2, 38. — Voy. de Cayrol, II, 160-1 et 182.

(3) Il faut en conclure probablement que cette somme de douze cents livres devait au moins en partie être payée avec les fonds municipaux.

(4) Ap. de Cayrol, II, 159.

d'entre eux avaient de réellesqualités, et même l'emportaient de beaucoup sur ce n°14, œuvre d'un abbé Noël, qui avait reçuun accueil relativement flatteur(l). Que l'on exécutât sans phrases l'auteur du morceau qui comparait Gresset « aux colombes de Vénus nourries de fleurs et de rosée, accoutumées à becqueter l'ambroisie sur les lèvres ou dans les mains des Grâces, et qui ne quittant jamais les bosquets printaniers d'Amathonte que pour être attelées au char de la mère de Cupidon, caressées par les Jeux, les Ris, les Amours, font l'amusement et souvent tous les plaisirs de la suite de la déesse (2) y>, rien de mieux; le bon de Wailly, avec son discours en vers de dix syllabes qui respire plus de sincérité que de poésie (3), ne méritait qu'une douce commisération ; M. Sutaine, chanoine de Paris, appelant la Bible à son aide pour vanter Gresset, flétrissant « ses adversaires obscurs qui, serpents cachés dans la vase du sentiment, font entendre de loin leurs sifflements perfides », louant la Somme, « fleuve assez noble pour ne s'unir qu'à l'Océan (4) », excita sans doute la gaîté de ses juges. Mais ii serait peu équitable d'apprécier tous les éloges d'après ces échantillons singuliers: Robespierre et Bailly étaient au nombre des concurrents. Le discours de Robespierre abonde en généralités vagues et déclamatoires ; c'est un panégyrique à la Jean-Jacques, avec force apostrophes et antithèses : cependant on ne saurait s'empêcher de reconnaître une sorte d'éloquence dans ces artificiels balancements de phrases (5).

(1) Je suis ici l'opinion de M. de Cayrol (II, 182) qui a eu l'ouvrage sous les yeux.

(2) Ap. de Cayrol, II, 165.

(3) Id., II, 103-4.

(4) Id., II, 171.

(5) Voy. de Cayrol, II, 172-8, — Cet éloge a été réédité chez Jouaust,

Entre les philosophes et Gresset, il affecte de demeurer impartial ; mais il reproche aux premiers leur intolérance , et approuve hautement le second d'avoir eu le courage de ses principes ; il l'approuve encore d'avoir uni la vertu au talent et d'être parvenu aux sommets du beau sans que la morale eût à rougir : qui donc parmi ses adversaires pourrait revendiquer cette gloire? A côté du poète, il célèbre son intime ami l'évêque d'Amiens : Dorléans de la Mothe loué par Robespierre, voilà une conjoncture étonnante ; il va jusqu'à exagérer ses qualités : « Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles... Sévère envers vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres (1) », ce que l'histoire contredit formellement. Il défend la réponse de Gresset à Suard et lui donne raison d'avoir osé soutenir « que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever, au nom de la raison et de la vérité, contre la corruption du #oût et la dépravation des mœurs, auxquelles il trouvait une origine commune (2) ». — L'œuvre de Robespierre est d'un rhéteur habile; celle de Bailly dénote un critique, et des plus fins : ce qui suffit à le prouver, c'est cette exquise appréciation de Ver-Vert, dont j'ai cité une partie, et qui est à lire en entier : « L'amour règne encore souverainement sur ces jeunes cœurs; purifié par la piété, s'ignorant lui-même dans le silence de la retraite, d'autant plus spirituel qu'il est plus éloigné de son véritable objet, il exerce son empire par de douces erreurs, il ne se propose que d'inno-

\l) Ap. de Cayrol, II, 17; (2) II., II, 178.

centes chimères. Un oiseau devient donc un objet d'amour, et un oiseau qui parle est un amant sensible qui nous répond.. . On ne croit pas se parer pour lui ; on sait encore moins qu'il est l'image d'un objet qu'on désire et qu'on ignore. Mais le lecteur, plus instruit que cette innocence intéressante, entend ce qu'on ne lui dit pas, et voit la cause dans les effets (1). »

Au moment où l'Académie dut tenir sa promesse d'ériger un buste à Gresset, elle éprouva quelque embarras : elle ne disposait que de douze cents livres; et des deux sculpteurs auxquels elle s'adressa, l'un demandait deux mille quatre cents francs, l'autre trois mille; mais le minimum était encore trop élevé : comment parfaire la somme? Par bonheur, la ville d'Amiens consentit à fournir le surplus. Béruer, quel'on chargea du travail, prit pour modèle un tableau de Nattier; et le buste, inauguré solennellementle 2oaoùt 1787, orna la grande salle de l'IIôtel-de-Ville (2). Bien des années après, le 21 juillet 1851, on inaugurait une autre statue de Gresset, sculptée par un artiste amateur, M. de Forceville, et placée dans la bibliothèque municipale (3) ; il y eut à ce propos une multitude de discours; l'Académie française avait envoyé pour la représenter à cette cérémonie trois de ses membres : MM. Ancelot, Patin etNisard : ce dernier, au cours de son toast, rendit « hommage à la poésie légère, s'élevant, dans un jour d'inspiration, à la comédie de caractère », et montra « quelques scènes du premier ordre dans une pièce charmante où Gresset, qui n'y songeait guère, se vengeait par avance des railleries de Voltaire en faisant mieux que lui (4) ». Depuis, Amiens n'a

(1) Ap. de Cayrol, II, 210.

(2) Id.,II, 18-t-yO. — Ce fut aussi sur l'initiative de l'Académie qu'eut lieu la translation des cendres de Gresset en 1811. Voy. plus haut.

(3) Voy. Berville, 177-8.

(4) Voy. Uétn. de l'acad, d'Amiens, IX, 121 et suiv.

plus décerné à Gresset d'honneurs officiels, mais garde intact et vivant le souvenir du plus illustre des poètes picards : l'oublier, ce serait se renier ellemême.

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