RIS8ET
guise de conclusion pratique, Torateur demandait que TAcadémie réparât les pertes du langage et ne conservât, parmi les néologismes, que les heureuses trouvailles, telles que bonhomie et bienfaisance.
Gresset était loin d'avoir tort, mais il avait trop crûment raison : il mécontenta son auditoire. C'est à Paris, dans le centre, la capitale du papillotagc spirituel, qu'il attaquait le papillotage, cette langue à part, faite surtout d'allusions et de sous-entendus; puis, sans qu'il les nommât expressément, c'était, on n'en pouvait douter, les philosophes qu'il rendait responsables de cette décadence du goût, de la moralité, de l'éducation : or les amis de Voltaire étaient venus en foule pour applaudir Suard. Bref, la plupart des assistants pouvaient se sentir atteints par cette lourde semonce de grammairien doctoral. Le désappointement fut unanime; on tomba d'accord pour juger que ce grand homme du temps jadis n'était plus au diapason de son époque : « Nous eûmes ce jour-là, écrit M°®Necker en termes singuliers^ un spectacle extraordinaire : toute l'Académie en corps dans Tappareil le plus respectable, une assemblée nombreuse, un vieillard qui ajoutait à sa réputation par ses cheveux blancs, qui fut précédé par des applaudissements généraux, et dont toutes les paroles étaient attendues comme des oracles ; et qui trouva moyen de perdre en un quart d'heure toute la masse d'estime littéraire [sic) qu'il s'était acquise depuis si longtemps; le Ver-Vert et le 3/ecAan^ restent, mais l'auteur n'est plus » (1). Après la séance, les encyclopédistes se dé-
(l) Sainte-Beuve, auquel j'emprunte ce passage (ouyr. cité, note de la p. 100), apprécie ainsi le discours de Gresset : « Toutes cet locutioni exagérées dont il s^était gaiement raillé vingt-cinq ans auparavant dans le rôle du jeune Valère : je suis comble j ravi^ je snis au disêi' poir^ Paris e«t raviuant^ délioienXf il \ea remit là en cause, ilfitd*uDe façon maussade comme la petitt^ pièce eu prose à la suite du Atéckumt.^
chaiaèrent plus violemment, taxèrent de radotage tout le discours, ce qui est au moins excessif (1). Fréron, en haine des voltairiens, tomba dans Texcës opposé : « Le discours de Gresset, dit-il,... estjudicieux, solide,
agréable N'êtes- vous pas surpris, Monsieur, qu'il
ait eu le courage de le prononcer dans l'Académie française? car sa réponse est précisément la contrepartie de tout le discours deM. Suard en Tbonneur de la philosophie... » (2).Gresset,malgré son indifférence systématique, se défendit ; sous prétexte que plusieurs fautes typographiques, dans la première édition de son discours, défiguraient sa pensée, il en publia une deuxième à Amien8,et la fit précéder d'une lettre-préface en prose et en vers à M***, datée de 10 septembre (3), soit postérieure de plus d'un mois à la réception de Suard. Au début de sa lettre, il s'excuse de ce retard qu'il met sur le compte <c d'une maladie dangereuse » (4) dont il n'est guéri que depuis peu ;*il décrit ensuite les péripéties de la séance académique : la première impression fut celle de l'étonnement, car le langage de Torateur n'avait aucun rapport <( avec toutes les bombes du style exalté », < avec tous les petits bouquets d'artifice, et tous les lampions du style moderne )) (5) ; les auditeurs s'agitèrent, se regardèrent les uns les autres pour savoir s'ils devaient applaudir ou non ; mais lui alla tranquillement son chemin et acheva sa harangue sans se troubler. £t maintenant qui pourrait lui faire un crime de ce discours? Il n'a voulu que dénoncer, « du ton simple de la conversation des honnêtes gens et des gens de goût » (6), un vice
(i) Mm, teer., VII, 220.
(2) .Ap. de Cayrol, II, 104.
(3) Œuvres de Greêut, III, 247-66.
(4) Id., III, 248.
(6) Id., III, 260.
ilu l'usage, et non égayer l'assistance, comme on Tea a accusé. Son discours, dit-on, n'est pas académique. Quoi ! serait-il malséant de plaider la cause de la langue française dans une compagnie fondée pour en maintenir les traditions? Si on lui reproche enfin de ne pas connaître Paris et la mode actuelle, il répondra que cette ignorance est fort légitime chez c un sauvage de Picardie, enseveli depuis près de quinze années (1) dans ses bois... il ne fallait pas le tirer de ses choux, si Ton ne voulait pas lui laisser son francparler i> (2). Les vers qui suivent, empruntés pour la plupart au Gazetin (3), offrent très peu d'intérêt; une fois de plus (il ne s'en est jamais lassé) il signale le vide des écrits contemporains : dans cet amas de pauvretés, qu'importe si son discours est bon ou mauvais? Son grand tort est d'avoir associé « la raison et l'amusement » (4), à une époque où Ton substitue
L'esprit frondeur, sec et sauvage Au national agrément (5) ;
l'ennuiy et à sa suite la littérature ennuyeuse, ont envahi la France, ou plutôt Paris ; les provinciaux ne sont guère atteints par cette fureur de nouveautés; ils so contentent d'être eux-mêmes, et tiennent qu'il vaut bien mieux
Suivre dans sa route fleurie
La bonne gauloise gaitë,
Sans fraudes, sans anglomanie... (6),
que de s'assombrir volontairement l'existence. Par
(1,11 compte à partir de sa retraite absolue, conséquence de ea LeUn sur la comédie (1759), et non à partir de son établissement à Amieni (1749).
(2) Œuvres de Orcuet, 111, 251.
(3) Voy. de Cayrol, II, 103 et Îi5.
(4) Œuvres de Gresset, III, 253.
(5) Id.
(6) Id. TII. 255.
bonheur, ce fléau touche à sa fin ; avec le nouveau règne^ la France se régénère et marche à grands pas vers un avenir meilleur :
La gaîté française et les Grâces Vont, par leurs rayons enchanteurs.
De tous les soucis destructeurs Effacer jusqu'aux moindres traces (1).
— - La lettre de Gresset fut encore plus mal traitée que son discours ; elle obtint de timides approbations, comme celle du Saint-Quentinois anonyme qui écrivit à l'auteur une longue épttre (2) ; mais les rumeurs furieuses de ses adversaires couvrirent les voix amies : a Ce supplément, dit Grimm, est le plus plat délire qui puisse jamais passer par la tête de l'animal marchant à deux pieds, appelé honnêtement homme et académicien. . (3). 11 se trouvera que le portrait qu'en fait Voltaire, dans son Pauvre Diable^ contre lequel on a tant crié à l'injustice, lui ferait encore trop d'honneur j> (4). Plus tard, au xix* siècle, les critiques qui s'occupèrent de Gresset apprécièrent sa réponse à Suard avec une sévérité presque égale (entre 'autres Fèletz et Auger) ; M. de Cayrol, après avoir inséré leurs ju-* gements (5), les écrase de son dédain ; mais il a tort : si les idées générales de ce discours sont soutenables, en revanche il faut convenir qu'il est fort mal écrit ; nous savons, du reste, que chez Gresset le prosateur ne parvient guère à la hauteur du poète. Suivant
(1) Œuvres de Orenet^ III, 256. Pour la seconde fois, Gresset pré« disait faux .
(2) De Cayrol, II, 109-10.
(3) <i Ce qui est par-dessus tout inimaginable, dit encore Grimm, c'est le tableau quMl fait de notre pré tondue éducation dont il n'existe de modèle que dans sa tôtc, ou p^'ut-ôtre dans quelque coin de la Thiéracho ou de l'Amiénois. d Ici, Grimm ne parle pas de la lettrepréface, mais du discours lui-môme, dont un passage traite de l'éducation.
l'usage, il envoya des exemplaires de son discours aux personnages influents (1), et se garda de prolonger une polémique oîi il n'aurait peut-être pas eu le dernier mot.
Ses démêlés avec les philosophes ne furent point terminés par cet incident. La même année, Voltaire publia un pamphlet contre Tévêque de Senez qui, au cours de son oraison funèbre de Louis XV, s'était permis de blâmer les hardiesses antireligieuses du xvm* siècle. Gresset dit son fait au vieil incrédule, il le gronda, en quelque sorte, sur un ton qui montre que les griefs personnels étaient alors effacés, et qu'il ne détestait plus en lui que le libre penseur militant: « On est bien aise pour votre santé, écrit-il, que vous ne soyez point triste à 80 ans. On conçoit que vous rabàchit z, que tous vos pamphlets soient des redites de ce que vous avez dit... Mais pourquoi faut-il que vos gaités soient des blasphèmes, et que tout ce qui est sacré vous incommode, que tout ce qui est bien en fait d'ouvrages littéraires vous déplaise, dès que vous ne l'avez pas fait?... Dites-vous bien ce que nous devons nous dire chaque jour, d'après le texte sacré : Uno tantum puncto mors et ego dividimtir (2) (un seul moment me sépare de la mort). Il n'est pas trop tôt de se le dire à 80 ans... vous avez perdu beaucoup de gens, vous perdez encore par vos dérisions et vos blasphèmes la jeunesse actuelle. Qu'ils apprennent par votre repentir solennel, par votre rétractation publique que vos assertions impies n'ont été que le délire du bel esprit, les rêves 'de la vanité. Vous seriez grand, vous seriez chrétien, et le Dieu de toute miséricorde vous pardonnerait. >* Vouloir convertir Voltaire !
(1) De Cayrol, II, 110.
(2) Le texte de la Vulgate porte : Udo tantum gradu ego morsqne dividimur (I, Reg., 20, 3) (d'après Lenel, 37, n. 2).
L'idée était louable^ mais dénotait quelque naïveté. Si cette page était tombée sous les yeux du destinatatrey elle eût provoqué chez lui plus d'étonnement que de repentir. Du reste, elle demeura inédite; Voltaire n'en eut jamais connaissance, et c'est tout récemment que M. Lenel a été assez heureux pour la découvrir dans les papiers de notre poète (1). Une autre occasion permit à Gresset de manifester hautement son animosité contre tout ce qui touchait auxvollairiens. 11 était encore directeur quand l'Académie française eut à décerner le prix de poésie (2) ; deux concurrents se le disputèrent, la Harpe, alors affilié à la secte encyclopédique, et un inconnu qui avait nom Durufl^. Gresset trouva que la poésie de ce M. Duruflé était excellente et reprocha à d'Alembert, chargé de communiquer à TAcadémie les différents poèmes, « de lire très mal de fort beaux vers i (ceux de M. Duruflé) et de chercher. (c parle débit à affaiblir Timpression qu'ils pourraient faire contre ceux de son protégé ». D'Alembert, voulant tout arranger, proposa de ne donner aucun prix cette année, puisqu^aucun des concurrents ne s'imposait pour la première place ; « il préféra différer, ajoutent les Mémoires secrets^ pour mieux assurer le succès à M. de la Harpe. Il ne douta pas d'asservir la compagnie à son opinion, dès qu'il serait débarrassé d'un confrère aussi dangereux, mais qui, résidant ordinairement à Amiens, allait y retourner pour n'en plus revenir de sitôt et peut-être jamais». Sa combinaison réussit; Tannée suivante (1775), la direction académique de Gresset avait pris fin ; la Harpe, pour plusieurs ouvrages qu'il présentait, obtint à la fois le prix et le premier accessit de poésie, ainsi que le premier prix d'éloquence. M. Du-
(1) Voy. Lenel, 36 8.
(2) Voy. Mém. teer., XXXI, Additiont, 322-5.
ruflé triompha aussi, mais plus modestement que Gresset ne Tavait désiré ; il partagea le premier accessit de la Harpe, pour une Epîlre de Brutus à Servilie.
Deux mois avant la réception de Suard, un grand chagrin avait frappé Gresset : il perdit en juin 1774 son directeur de conscience, si rigide, mais si juste et si éprouvé, Pévèque d'Amiens Dorléans de la Molhe. Le clergé d'Avignon (de la Mothe était né à Carpentras) lui demanda le panégyrique du défunt : il s'y refusa, vu la difficulté de ce travail, — « quand il faut peindre, écrivit-il, une àme céleste, toutes les couleurs sont bien faibles et bien petites • (1) — et se contenta de transmettre aux solliciteurs <( quelques traits » destinés à servir de € matériaux j> (2) pour Touvrage qu'ils projetaient. D'après le peu qui nous en reste, on voit qu'il insiste surtout sur le mélange d'urbanité mondaine et de ferveur religieuse dont son ami tirait une si haute distinction (3). Malgré la profonde affliction qu'il éprouve de cette mort, malgré l'état de souffrance oh le plongent d'assez fréquentes indispositions, malgré la vieillesse, son talent garde cet enjouement qui a été de tout temps comme sa marque littéraire. Il plaisante jusqu'à la maladie; dans une lettre en vers à M*** (4), il feint d'appartenir déjà aux « royaumes de l'autre monde » (5) ; il vit encore cependant, mais est-ce vivre que de mener une existence semblable à la sienne ?
Tranquille, incessamment nourri De la vérité qui m'éclaire.
J'ouvre à ce flambeau solitaire
(1) De Cayrol, II, 112.
(2) Id.
(3; Id., II, 113-4.
(4) Id., IT, 115 7.
<5) ïd.. II, lir».
Un œil trop longtemps obscurci Par la ténébreuse chimère (1) ;
le passé ne lui inspire aucun regret ; au milieu de Tobscurité qui le protège, il s^apitoie sur les vices et les erreurs des hommes^ leur égoïsme, leur cupidité; en pleine solitude, il déteste ces vaines passions qui déchirent les cœurs en leur créant d'insaisissables fantômes :
Dans mes livres, mes seuls trésors.
Je trouve la paix qu'ils [les cœurs] poursuivent,
Et je la trouve sans efforts (2).
Or, la lecture n'est-elle pas une conversation avec les morts illustres ?
Avouez qu'exister ainsi.
Si ce n'est être en Tautre monde,
Ce n'est pas être en celui-ci (3).
— Jadis, quand il habitait une cellule de Louis le Grand, il s'était tracé un idéal de vie tout horalien, fait de joies calmes et d'honnête épicurisrae (4) ; les circonstances s'étaient jetées à la traverse de son rêve; mais voilà que, dans son arrière-saison, il lui était permis de le réaliser. A quarante ans d'intervalle, le séminariste naïf et le vieillard désabusé se donnaient la main.
Cependant il n'hésite point, s'il le faut, à payer de sa personne, et son amour du repos ne va point jusqu'à l'égoïsme. M. d'Agay, l'intendant dont il a déjà été plusieurs fois question, avait prononcé devant l'Académie d'Amiens un discours sur l'utilité des sciences
(1) De Cayrol, II, 115.
(2) Id., Il, 117.
(3) Id.
(4) La Charirevse,
et des arts (25 août 4774) (1) ; rAcadémie Iç fit imprimer, puis réimprimer : Gresset fut charçé d'expliquer au public les motifs de celte nouvelle.libéralité (2), en faisant valoir le mérite de l'ouvrage et l'intérêt des renseignements qu'il contenait sur le nouveau canal de Picardie. Une autre fois (on ignore en quelle année] il présenta à un de ses collègues de l'Académie française une requête du curé de Camon (3); plusieurs gros personnages du pays , et même le syndic , avaient été enlevés brusquement et, sans plus de cérémonie, jetés en prison. Comme on l'a supposé (4), le collègue académicien auquel il s'adresse est sans doute M. de Paulmy ; et les instigateurs du traitement barbare dont il demande justice, doivent être les fermiers généraux, qui auraient puni de la sorte une complaisance excessive à Tégard des contrebandiers. — A maintes reprises, Gresset critique les abus et les ridicules de la mode (5) (Satire des modes, Panaches provinciaux) (6) ; de ce dernier ouvrage il détache un morceau (inédit comme le reste) auquel il donne pour titre L^ vieux miroir de i577 (7); il suppose que ce miroir, qui a vu défiler depuis si longtemps
Les révolutions des têtes, des usages (8),
est scandalisé en reflétant, au xvni* siècle,
Les ornements pyramidaux, Les toupets au troisième étage, Les énormes petits chapeaux, La sublime et folle coiffure,
(1) De Cayrol. II, 117.
(2) Id., 11,118.
(3) Village près duquel se trouTait sa maison de campagne.
(4) De Cayrol, XI, 120.
(6) Voy. plus haut.
(6) De Cciyrol, II, 122.
(7) Id., II, 188.
(8) Id., II, 139.
Image des prétentions
Des élégantes sans mesure, Rehaussant leurs cheveux et baiss«int leur figure Sous un entablement d*aigrettes, de pompons, De plumes, de carats, de jais et de chiffons.. (1).
— En 1776, il publia sa dernière épîlre (2), à M. de Monregard, intendant général des postes (3), « envoyée avec un pâté de quatre canards, dans le temps de la grippe * (4). Quatre ermites ont quitté Amiens, bravant rhiver, bravant la grippe régnante qui atteint riches comme pauvres, pour se rendre à Paris, sous Tasile d'une voûte protectrice.
(... des savants lourds, peu polis, • Diraient crûment, grâce à la croûte) (5),
qui les préserve des intempéries. Le campagnard qui les expédie ne demanderait pas mieux que de les suivre; non qu'il aspire au fracas, aux plaisirs bruyants de la vie parisienne^ à ces faux-semblants de bonheur, d'honneur et d'esprit... On connaît ce développement, familier à Gresset : il raille le <r peuple doré, charmant (6) i, qui s'imagine que, loin de lui, il n'y a pas de place pour Tagrément; toujs ces beaux parleurs,
Nouveaux copistes de vieux plans, Où, sous un ciel à leur manière, Enfin la vérité première, Jusqu'ici cachée au bon sens, Dicte ses lois par leurs accents (7;,
(1) De Cayrol, II, !39.
(2) Œttt>ret de Greti^et, I, 231-46.
(3; Son rrai nom était Monregard (ap. de Cayrol, II, 126, n. 1).
(4) Œuvret de Orenet^ I. 231. L*épttre fut imprimée à Amiens, mais composée plusieurs années avaot l'impression, comme l'indique une note de Gresset placée en tête de la U* éditioD. Une épidémie de grippe qni sévissait au moment où elle fut écrite, recommença en 1776, oe qni décida Gresset à faire paraître son ouvrage (de Cayrol, II, 126).
(6) Œuvre* de Orettct^ I, 233.
(6) Id.,I, 234.
(7) Id., I, 235-6.
— 3^6 — propagateurs d'un système extraordinaire
Que, jusqu'à leurs jours bienfaisants,
Ignorait encore le monde,
Ce pauvre enfant de six mille ans (1).
(Touchés, messieurs les philosophes.) Un tel spec- 'tacle séduirait peu c un Gaulois » d* Amiens ce sans beaucoup d'usage » (2). Non, il n'eût abandonné sa retraite que pour visiter un petit coin de Paris qu'il connaît bien, où on cultive encore la franchise et la gaîté ; s'il le pouvait, au linu de griffonner « cette longue petite épître (3) », il serait en chaise de poste, conduit ventre à terre par des postillons jurants, transis, enrhumés, aux <i cheveux lustrés de verglas », comme « la chevelure de Borée » (4). Ce jour même il devait partir ; mais la bise a fait rage, Réaumur était sinistre, et une première expérience que le poète a essuyée de la grippe Tempêchait de s'exposer à une rechute. Voilà bien des phrases pour un pâté de canards; M. de Monregard se fût-il attendu avoir critiquer par Gresset en cette occasion
Les entrepreneurs du génie, Les livrets à prétenlion, Et la raisonneuse manie Dont l'âpre et sèche fantaisie Est la grippe de la raison, Et des esprits à l'agonie (5) ?
Par bonheur, cette épidémie morale, comme l'autre, est en décroissance ; la Vérité, toujours alerte et forte, s'avance au milieu des vents et des orages ; les fai-
(1) Œuvres de Gressêt^ I, 236.
(2) Id.
(3) Id., 1, 238. Ici, Gresset se répète : cf. lïpttre i^tr tm mariage^ r, 170.
(4) Œnrreide Gresaef, T,238.
(5) Kl., I, 240.
seurs disparaissent, elle efface les maux qu'ils ont causés, et son visage rayonne de c fraîcheur j>, de c beauté d, de « jeunesse immortelle » (1). Mais il est temps d'arrêter ce bavardage, sous peine d'ennuyer son ami, sous peine encore de ressembler à ces musiciens infatigables qui, sur leurs instruments variés, supplicient leurs voisins de
La lyrique épizootie (2),
et de proche en proche étendent leurs ravages sur tout le monde. Il y a pires qu^eux: ce sont les poètereaux fades et contents d'eux-mêmes, qui vous somment d'admirer leurs vers, à qui l'Europe semble trop étroite et qui inondent TAmérique de leurs somnifères productions...
Je crains leur rôle, et je m'enfuis (3).
— Cette épître, qui fut comme son chant du cygne, ne le releva pas dans l'estime de ses contemporains ; on trouva, et avec raison, que le cygne s'enrouait, que sa voix devenait chevrotante, et, sans doute aussi, qu'il poussait trop obstinément la même note. Et d'ailleurs quelle idée un peu nette ressort de cette longue rapsodie (4) ? Les personnes à qui Gresset fit hommage de cette pièce ne pouvaient exprimer en toute franchise leur avis, mais il est à présumer
(1) Œuvres de Gretset, I, 242.
(2) Id., I. 244.
(3) Id.. I, 246.
(4) « Si le pfité \de canarda j ne valait pas mieux que l'épUre, c'était un triste présent. On ne conçoit pas comment le chantre de Ver- Vert a pu écrire de pareilles platitudes. En vérité, le voyage de Nantes ne fut pas plus funeste pour l'oiseau chéri des Visitaudines que le séjour d*Amiens ne l'a été pour la muse de M. Gresset ; si le langage qu'elle parle aujourd'hui n'est pas précisément ce que les jeunes sœurs prenaient pour du grec, en est-il moins barbare, moins étrange? » (Grimm, XI, 189).
qu'elles la jugèrent défavorablement. Une de ces privilégiées, M'"° de Gisors, lout en le félicilanl par convenance, et en le remerciant au nom de sou porc, le duc de Nivernais, et au sien, lui insinua qu'il devrait faire un usage plus sérieux de ses dons poétiques : « Vous savez combien tout ce qui vient de vous a dos droits sur moi ; mais permettez-moi de vous représenter que notre frivolité est à présent un de nos moindres défauts, et plût à Dieu qu'on n'eut à Paris que celui d'aimer les modes et les pompons! Un poète sage, vertueux et d'autant de talents que vous en avez, Monsieur, devrait peindre nos vices et réussirait sûrement à nous en rendre bonteux, s'il ne parvenait à nous en inspirer rhorrour 3 (1). Gresset dédia son épître à beaucoup d'autres encore : à Turgot, dont il paraît cependant avoir eu à se plaindre, comme l'indique cette note aigre douce : « Vos rigueurs ne m'empêcberont point de désirer votre suffrage pour cette bagatelle » (2) ; à des ministres (3), à plusieurs filles de Louis XV (4). Il avait récité VOitvroir à Compiègne devant Marie- Antoinette, et même Madame Elisabetb voulut l'entendre une seconde fois ; pour ïépifre à M. de Monregardy il ne demanda point cet bonneur, mais sollicita la princesse de Lamballe de la mettre sous les yeux de la reine. L'abbé Marquet, un ancien camarade, reçut aussi un exemplaire (5). Détail curieux, ses papiers contiennent à la fois une lettre d*envoi à Christophe de Bcaumont, archevêque de Paris, et une autre à d'Alembcrt ; au premier, il présente sa pièce
(1) De Cayrol, TI, 131.
^21 Id., II, 130.
.3 Id.
(4; II., II, 128-30. 11 profita do l'occasion pour dcmandor h Tune d*clle'<, M.i'iame Victoire, quel a éié le sort d'un tableau flamand sar albAtrti qu'il a envoyé à Ma lame Louise, et dont il n'a pins eu do nouvelles (deCayroJ, II, 12'J-30).
(6) D.îCayn.l. II. 131.
comme une attaque déguisée contre les voltairiens : « Il ne m'était pas permis de prononcer le nom de religion dans le ton de ce petit écrit, mais je me Halte que nos pitoyables philosophes nouveau-nés auront assez d'intelligence pour aider à la lettre cl m'entendre))(l). Alors, que signifie Thommage à d'Alembert? C'était une maladresse, — à moins que ce ne fût un trait d*esprit dans le goût de Voltaire dédiant son ilfaAomet à Benoit XIV: <l Je vous dois, lui écrivit-il, mon illustre et cher confrère, l'hommage de cette bagatelle ; je le dois au sentiment de Testimeelde rattachement vraique vous m'avez inspirés. .. Voire génie ainsi que votre cœur ne sont faits que pour Timmortelle vérité dont j'ai aussi crayonné Tirnage ; je serai bien content si le tout, tel qu'il est, obtient votre suffrage, dont je connais tout le prix ^ ("2). Peutèlre celte lettre resta-t-elle à l'état de projet ; en tout cas, on a peine à en concilier les termes affectueux avec les sentiments de Gresset pouv toute l'école philosophique.
Nous ne savons pas, et en somme il importe peu de savoir, comment il occupa les quelques mois qui lui restaient à vivre. M. de Cayrol, à la fin de sa biographie, cite quelques petites pièces insignifiantes, auxquelles on ne peut assigner de date : une lettre à un M. Dupleix (3) ; deux inscriptions, l'une en français, l'autre souslaforme d'un distique latin, pour la Bourse de Rouen (4) ; un quatrain ému sur la mort d'un M. Pommier :
D'une tremblante main j'ai tracé cet hommage. Trop faible monument des plus tendres douleurs;
(1) De Cayrol, II, 127.
(2) Id., II, 130-1. On n'a conservé que ces deux phrases de sa lettre.
(3) De Cayrol, II, 133.
(4) Id., II, 133-4.
Et mes larmes baignent les fleurs Dont je couronne son image (1).
Une fois au moins, Grasset regretta et maudit son talent de poêle ; il eut honte, ensuite, de cet accès de mauvaise humeur, et se rétracta:
O noble poésie ! ô lumière céleste t
Quel était de mes yeux l'égarement funeste ?
De tes propres bienfaits j'avais osé m'armer
Pour déserter ton culte et pour te blasphémer... (2).
Il mourut en 4777, non pas à la campagne, qui était son séjour le plus habituel, mais à Amiens, où il avait
(1) De Cayrol, II, 134-6. M. de Cayrol sappoae que M. Pommier u'est autre que M. P..., ami de Gresset, gai chanoine, qui Tavait inrité en 1775 à venir le voir à Tours (de Cayrol, II, 135-8). — Pourquoi ? L'identité d'initiale n'est pas une preuve suffisante.
(2) De Cayrol, II, 141. Une espèce de madrigal à Mademoiselle V... date vraisemblablement delà jeunesse de ranteur(de Cayrol, II, 141-2); la jeune fille ù laquelle il Tadresse avait voulu s'amuser de lui en prenant un déguisement : •
Ea vaia tous vuus cache t avec un art extrême. L'amour vou:» a nommée en me lançant soi feux ;
A travors lo masque envîpux
Rien ne me voile ce que j'aimo.
C'est vous, jeune V..., oui, c'est la hoauté même;
J'en crois mon cœur plus que mes yeux...
(De Cayrol, II, 141.) — D'autres ouvrages ont été attribués à Gresset, par exemple une « Satire des Feminet par l'auteur de Vert- Vert i qui figure avec le numéro 1469 sur le Catalogue des Livres du présidfcQt Crosat de Togny (Paris, 1751), mais nulle part aillears, et qui, trèi probablement, est apocryphe. Une édition de Soleure (1740), intitulée Œuvres diverses de M. Gresset ^ et qui a pour première singularité d'affubler notre poète du nom absurde d* historiographe de la ville de Pêrû, renferme en outre deux pièces, le Chien pêcheur et la Musique, qui ont provoqué une confusion. Michel de Cubières, qui eut sani doute cette édition entre les mains, crut avoir découvert deux poèmes inéditnde Gresset, et publia en 1812 un livre dont le titre était : « Epttre 'à Grennet au sujet de la reprise du Méchant, etc,^ suivie et deux ouvrages de ce poète célèbre, qui ne sont dans aucune édition de bcs œuvres, etc., par l'iîx -révérend Père Ignace de Castelvadra, petitnuveu du R. P. Brutuoi. » Or, d'après Barbier, le poème de \AMusiqne a pour autour Joseph de Iticux, sieur de Serré ('1734), et le Chien pêcheur ou le Barbet des Cordeliers d'Etampes, Hémard d'Ânjouau (vers 1730) (de Cayrol, 11, 142-3).
été transporté, sans doute à cause de l'aggravation de son état; d'après le P. Daire, il succomba à la rupture d'un abcès (1) ; suivant les Mémoires secrets, à une fluxion de poitrine (2) (16 juin) : « M. Gresset, ajoutent les Mémoires secrets^ a été trouvé mort subitement dans son lit. Sa femme, qui ne le quittait jamais, avait été pour la première fois de sa vie à la campagne sans lui > (3). On fit pour son épilaphe ce distique latin :
Hune lepidique aalea lugent, veneresque pudicw^ Sed prohibent mores ingeniumque mori (4).
Il fut enseveli, comme le premier venu, au cimetière de Saint-Denis ; il en avait souvent exprimé*- le désir (5) ; d'ailleurs, l'hostilité d'un membre puissant du chapitre empêcha^ dit-on, que Ton rendit à sa dépouille des honneurs exceptionnels (6).
(1) Ap. de Cayrol, II, 143.
(3) Id.
(4) Id., X, 174. « Gresset était de la grande taille, et d*ane figure fort noble : son regard rénnissait en même temps la doacear et la ▼ivacité ; ce qai le déparait an peu, c^est qu*il avait la tête penchée da côté gauche, soit que ce fût une habitude qu'il avait contractée, soit qa*an accident dans sa jeunesse lui eût occasionné quelque dérangement. :»( De Wailly, Kogâ da Ore$tet [anonyme], en vers de dix i^Uabet, aveode» notei.) Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale contient 21 portraits de Gresset, par Delvaux, Hopwood, Bemardi, etc. ; plusieors reproduisent un tableau de Nattier.
(6) « Probablement, dit M. de Cayrol, parce que ce local était celai qne la Société de Jésus avait occupé longtemps, et où s'écoulèrent les premières années de sa jeunesse t (II, 144, n. 1).
(6) Cette injustice fut réparée. Renouard, dans sa Vie de Oreê$tt publiée en tête de son édition, attira l'attention publique sur le pitoyable état où se trouvait la tombe du poète et sur la nécessité argenté d*y obvier. L^Académie d'Amieus entra d'autant plus volontiers dans cette vae qu'elle avait déjà nommé en 1809 une commission à l'effet de s'entendre avec les différents pouvoirs compétents pour la translation des cendres dans la cathédrale. Cette translation eat lieu tolennellemant le 16 août 1811. On peut lire encore deaz inscriptions, l'une en français, l'autre en latin, à la gloire de Gresset ; la première le fait monrir à 69 ani, la seconde à 68 (suivant l'observation qae
0BBS8IT. 21
Sa mort laissait un fauteuil vacant à rAcadéniie française, et le champ libre aux compétitions : c Jamais les suffrages des arbitres du goût n'avaient été si fluctuants, ou plutôt jamais les cabales n^avaient ea autant de jeu et arrêtés! longtemps les électeurs (1) ». Ce fut Fabbé Millot qui le remplaça, et ce fut d'Alembert, reçu en 1754 par Gresset^ qui reçut lui-même le nouvel académicien, le lundi 19 janvier 1778 (2}. Le discours de Tabbé, écrit d'ailleurs avec facilité, est terne, incolore et banal (3) ; la réponse de d'Alembert le surpasse de beaucoup (4) ; pleine d'aperçus exacts, ingénieux, elle montre qu'on peut unir quelquefois l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. Il eut une appréciation fort heureuse de la Compagnie de Jésus, dont ses opinions philosophiques l'empêchaient de penser du bien, et dont la circonstance présente ne lui permettait pas de dire du mal ; mais, du moment que Gresset avait été jésuite, il ne pouvait se dispenser d'effleurer ce sujet : il se contenta de remarquer que le poète conserva pour elle, « même après l'avoir quittée, même lorsqu'il la vit périr et disparaître, cet attachement inviolable, qu'elle a su inspirer i tous
m'en a faite 2i. Joaohim Malésienz, architecte à Saint-Quentin^. Bn réalité, à sa mort, il n*ayait pas 69 ans accomplis, étant né en 1709. L'année suivante, en 1812, l'Académie d'Amiens proposa comme sujet ponr le prix de poésie : La tramlatiom des oendreê dé Cheuet; M. Natalis Delamorlière obtint le prix, et M. BarriUe nne mention honorable. (Voy. de Cayrol, II, 194-201.J
Ci) Mém, stor., X, 319.
(2) Disc, pran. dans V Âeadémis française ^ le lundi 19 janvier ITTÎ, à la réception de M, fabbé Millot, Paris, OemonTille, 1778.
(8) 10-3. Millot avait été jésuite comme Gresset ; mais là se bornait leur resHcmblance. Il avait quitté la Compagnie volontairement ; tout en rentrant dans le monde, il avait gardé le costume ecclésiastique et le titre d'abbé. Il n'en était pas plus dévot ; d'Alembert, qui patron* nait sa candidature académique, le recommanda ainsi aux suflrsgei des philosophes ses confrères : < Il n'a de prêtre que l'habit ». Il s'occupa surtout d'ouvrages historiques.
ceux qui lui ont appartenu (1) ; attachement auquel on les reconnaît comme à un air de famille, et qui aux yeux du philosophe peut faire en même temps Féloge et la censure d'un corps, dont le désastre a laissé les mêmes regrets aux plus vertueux et aux plus ambitieux de ses membres > (2). Ces fourches caudines traversées , il passa à l'éloge littéraire de Gresset, insista sur son théâtre, fit allusion & l'insuccès d'£douard et au demi-échec de Sidney dont il donna une raison intéressante : < La mélancolie, ce sentiment recueilli et solitaire, qui pénètre et soulage une âme souflrante, se communique difficilement à celte foule de spectateurs qui vont au théâtre pour être agités plutôt qu'affligés, et qui ont plus besoin d'émotions vives et passagères que de sentiments profonds et douloureux » (3). Il couvrit de fleurs le Méchant qu'il invita les jeunes poètes à essayer d'égaler : « Ne soufirez pas que Thalie, en pleurant sur sa tombe, soit forcée d'y écrire ces tristes mots : Ici repose la comédie avec l'auteur du Méchant » (4). La retraite de Gresset en province lui fournit encore une page délicate : s'il regrette peu les comédies brûlées par Gresset dans sa vieillesse, c'est parce que le poète ne pouvait guère, au milieu de la solitude où il s'était enseveli, apprécier à leur juste valeur ni par suite traduire fidèlement les ridicules contemporains : il fallait les étudier de près, à Paris, pour en fixer les presque insaisissables nuances : « 11 n'en est pas, ajoutait-il judicieusement,de nos travers fins et recher-
(1) D*Alembert exagère : nous avons yu qne cette affection, ches Gresset, ne fat pas à l'épreuve dn temps.
(3) 24. — Peut-être cette psychologie du spectateur n'est-elle pas vraie de toutes les époques ; mais elle s'applique fort bien an zviil* siècle.
chés (si l'on peut les qualifier de la sorte) comme des travers communs et palpables que Molière a mis sur le théâtre. » Ceux-ci < exigent sur la scène des traits forts et prononcés ]d (1) ; les autres, en revanche, comportent une peinture légère et à peine esquissée (2). Dans son désir d'exactitude^ d*Alembert ne négligea même pas de mentionner la malencontreuse réponse à Suard ; mais, là encore^ il montra du tact : c Le public, dit-il, vit avec un silence respectueux, et avec une sorte de douleur, le coloris terne et suranné de ces tableaux » (3).
On se demanda si Gresset en mourant laissait des œuvres inédites ; on savait que sa retraite à Amiens, si elle avait été sans gloire, n avait pas été sans labeur, qu'il avait entrepris de compléter Ver-Vert et lu un des nouveaux chants devant un royal auditoire : l'Ouvroir ne pourrait-il être publié et valoir au poète unregain posthume d'illustration ? Mais les premières recherches furent vaines ; on crut alors que le pieux auto-da-fé de Gresset avait dévoré toutes les productions de sa vieillesse, et Bachaumont en cette circonstance se fit l'écho du regret public (4).
C'était conclure trop vite : quelques années après, on fut plus heureux ; mais à ce propos on rencontre des récits contradictoires : l'un , inexact, celui de M. de Cayrol (5), l'autre, de M. de Beauvillé (6). M. de Cayrol, mal renseigné, a commis une triple erreur sur la date, l'occasion et Timportance de la découverte. D'après lui, deux neveux par alliance de
(2) Cette sorte de peinture s'accorde-t-elle aveo les nécessités de Toptique théâtrale ?
(6) I, XXVI et suiv.
(6) 6 et Buiv.
Gresset, MM. de Looguerue, qui avaient hérité de sa femme la maison de la rue Saint-Merri oii il était mort, auraient trouvé en 1794, sous un escalier, des manuscrits assez nombreux pour pouvoir remplir deux grandes malles ; contraints de quitter Amiens, ils les auraient confiés à un nommé Duméril, qui devait les faire imprimer ; mais le dépositaire infidèle n'aurait nullement rempli sa mission, et même aurait toujours refusé de rendre les manuscrits. Seule la dernière partie de cette histoire est vraie, en gros; le reste est un tissu defantaisies. D'abord, c'est en 1787, etnonen 1794, que la découverte eut lieu ; l'escalier, les deux grandes malles sont de pures imaginations ; ce ne furent pas les deux frères, mais l'un d'entre eux, Léonard de Longuerue, qui choisit' Duméril comme négociateur de la publication ; il n'était pas le moins du monde, à l'époque dont il s'agit , contraint de quitter Amiens : son départ de celte ville est très postérieur à la découverte des manuscrits. Enfin, ceux-ci offraient des lacunes considérables ; il leur manquait les œuvres les plus longues des dernières années de Gresset, VOuvroir et les Pensionnaires^ le Gazetin, le Parrain magnifique^ que d'autres parents de Gresset retrouvèrent, presque en totalité, ou en partie. Ils contenaient vraisemblablement < la correspondance de Gresset avec le roi de Prusse, plusieurs épi très adressées à ce prince, VAbbaye, le Chartreux, la Description de la Hautoye, la Requête au roi (1) pour faire avoir à un ami la survivance dune lieutenance du roi, les Vers à fabbé de Chauvelin, le Voyage à la Flèche, VEsprit à la mode, comédie inachevée, et plusieurs autres pièces assez faibles » (2). En s'entètant à vouloir publier ces manuscrits, Léonard de Longuerue
(1) Titre erroné ; yoy. plus haat.
(2) De BeaayiUé, 68.
eut & subir de pénibles tribulations : d'une part, il lutte contre les jeunes Gresset — ceux-là neveux directs du poète — qui réclament leur part dans les bénéfices éventuels de l'édition ; d'autre part, il stimule Dumérily dont la lenteur l'impatiente, et dont certaines démarches excitent même ses soupçons ; nommé commandant de la gendarmerie à Orléans (1), il trouve moyen, en dépit de ses fonctions absorbantes^ de poursuivre par une correspondance assidue la réalisation de son projet. Quant à Duméril, frère d'un savant naturaliste, il parait avoir été un de ces esprits aventureux et mal équilibrés, qui essaient de toutes les positions et ne trouvent leur assiette nulle part : journaliste et poëte^ avocat, greffier de justice de paix, il est emprisonné sous la Terreur ; relâché, il devient secrétaire général de district, entre à l'Ecole Normale, puis au ministère de la guerre ; plus tard il échange sa place pour celle d'inspecteur de la perception de la taxe des routes à Noyon, et retourne ensuite à Paris, où il meurt âgé de soixante-cinq ans (2). Ce prodige d'activité brouillonne ne convenait guère à une entreprise qui demandait avant tout une certaine suite dans les idées ; d'ailleurs, on était alors en pleine- effervescence révolutionnaire, et les spéculations de librairie, vu l'insécurité du lendemain, tentaient peu de personnes. Duméril sollicite Tappui de Beaumarchais, qui lui répond en se lamentant sur l'échec de son édition de Voltaire (3). Roland, ministre de l'intérieur, le met en rapport avec Reigner, un des directeurs du Cercle social : nouvelle et inutile tentative. Entre temps, Duméril s'occupe de faire graver un portrait du poète et annonce à Flnstitut son in-
(1) Il AYait été soldat pendant la gaerre d'Amérique.
(2) D'après de Beaavillé.
(8) De BeauTillé, 14.
tention de publier les manuscrits découverts : il montre chez Gresset un précurseur de la Révolution (Y Abbaye) : € Dans ses œuvres posthumes, vous verrez Gresset fronder les abus de son temps, et réclamer quelques réformes effectuées depuis ; mais ce qui le rendra surtout recommandable, c*est son respect pour les mœurs »(1). Au commencement de 1796, l'Institut renvoyait à sa troisième classe — Tex- Académie française — l'étude des manuscrits communiqués par Duméril. Fontanes reçut mission de rendre compte à rinstitut de la valeur de ces poésies (2) : il en constata l'authenticité, mais en même temps la médiocrité générale, qui ne permettait pas de faire tout imprimer indifféremment; deux pièces lui parurent dignes d'une attention spéciale^ le Chartreux et l'épltre pour demander la survivance d'une lieutenance du roi (3). Duméril, cependant, continuait ses laborieuses démarches auprès des libraires : de Yolland, qui publiait en 1793 et 1794 une magnifique édition de Gresset (4) et aurait bien désiré y joindre, pour en augmenter le prix, quelques morceaux encore inconnus au public, mais refusa sans doute de s'avancer au delà; de Pougens, qui calcule que trente mille francs seront nécessaires, ne veut pas en prendre la charge et lui indique six confrères avec lesquels il pourra traiter; bien entendu, les six confrères refusent unanimement, et chacun, pour échapper à ses instances, lui indique une maison concurrente avec laquelle il aura toute chance de s'arranger... (S). Pour comble d'ennui, les neveux directs de Gresset deviennent de plus en
(1) De Cayrol, I, xxxi.
(2) Magot, encyeUp., Vil, 3S1. — Ap. de Oajrol, I, zXTin et xxiz ; cf. 179-80, et de BeanTillé, 36.
(3) De Cayrol, I, xnx et 180.
(4) De BeanTillé, 30-1.
(6)Id.,43-5.
plus menaçants et s'opposent à la publication des manuscrits^ sous prétexte que, d'après Tavis de juges compétents, disent-ils, ces ouvrages peuvent nuire à la réputation de leur oncle (1}. Mais de Longuerue persiste à lutter énergiquement ; il pose aux € petits Gresset », comme il les appelle, les conditions suivantes : il les admet au partage des bénéfices de la future édition pour deux cinquièmes (un [autre cinquième est pour sonfrère, un quatrième pour lui^ et le reste pour Duméril), mais seulement s'ils lui donnent les manuscrits du Gazetin et du Parrain magnifique qui leur appartiennent et qui sont entre les mains d'un sieur Boistel (2). Il admoneste aussi son mandataire : une fois, il lui reproche de conférer^ sans le prévenir, avec Sélis, inféodé aux < petits Gresset ]D (3) ; une autre fois, de s'attribuer la découverte des manuscrits (4). Duméril se décide enfin en 1800, probablement pour tàter l'opinion, à laisser publier dans le Conservateur^ recueil dirigé par François de Neufchâteau, la pièce la plus capable de séduire les contemporains : V Abbaye (5) ; de Longuerue meurt peu après (6). Maître alors d'agir à sa guise, Duméril ne fait pas de meilleure besogne ; il essaie d'utiliser ses relations littéraires avec François de Neufchàteau pour entrer au Corps législatif, et lui transmet d'autres pièces destinées au Conservateur^ mais qui ne peuvent y être insérées^ ce recueil ayant disparu ; il semble aussi avoir prêté son concours à une édition de Gresset par Herhan (1802) (7), — et à partir de cette époque,
(1) De Beau ville, 42 3.
(2) Voy. de Beauvillé, 10-2 et 46-6.
(3) De Beauvillé, 16-7.
(4) Id.,46.6.
(5) Comervateur, II; — ap. de BeaaTillé, 48.
(6) De Beauvillé, 50.
(7) Id., 55. François de Neufchàteau s'occupa également de cette édition (de Beauvillé, 62-5).
pendant les vingt-huit années qu'il vécut encore, il oublia complètement Gresset. Que devinrent les manuscrits qu'il avait entre les mains ? On n'en connaît pas exactement le sort : au lieu de les rendre à la famille du poète, comme c'était son devoir strict, il les céda sans doute à quelque riche amateur : les scrupules le gênaient peu (1).
Les compatriotes de Gresset ne lui épargnèrent après sa mort ni les panégyriques ni les marques de regret. Les muses locales^ est-il besoin de le dire, s'en
(1) H. de BeAOTillé, àqai nous devons poarla pins grande partie cette histoire des manuscrits décoarerts par Longneme, a retronvé qnelqaes-nns de ceax-ci à T Hôtel des ventes de Paris : la municipalité d'Amiens refusa de les acheter, et il s*en rendit acquéreur. Il cite, parmi les pièces les plus curieuses, un cahier de vingt- quatre pages in-4«, non autographe, qui est « le premier jet de V$r' Vert :», et on plan des Pentionnaire$^ écrit par Duméril (voy. p. 61-5). -^ D*antre8 pièces inédites qu*il a publiées, appartenaient aux Jésuites (voy. p. 67-94), telles que le Voyage à Rouen ^ etc. ; toutes étaient en bon état de conservation, sauf un manuscrit du Parrain magnifique. A propos de ce poème, publié par Renouard, 2i. de Beau ville insère la correspondance de François de Neufchâteau et du libraire ; Tacadémicien crible ce dernier d'observations sévères, tant sur l'ensemble de son édition de Qresset que sur le texte du Parrain magnifique en particulier ; il lui reproche, par exemple, de faire rimer nûcturne et/ortune (ici le coupable n'était pas Renouard, mais Legouvé, chargé de revoir le poème, de le a mettre au point », et dont beaucoup de corrections sont malheureuses) ; ailleurs, il montre Tabsurdité de ces vers, dans TBpltre à l'évoque de Luçon :
Proléf*r Bttterpa «t Mioenre, Ctêt le Moulier, Tami du biea commun, et propose plusieurs variantes (le texte véritable est : Protéger Eulerpe et MinerTe, Si le mérite est grand, l'éloge en est commun).
Renouard veut se défendre, mais François de Neufchfttean n'accepte aucune justification. Bi. do Beau ville raconte ensuite les circonstances où le libraire se procura le texte du Parrain magnifique et discute les suppositions de li. de Oayrol à ce sujet :ilen a été parlé plushant.Enfin une troisième catégorie de pièces publiées par le même érudit avaient été rassemblées par Renouard ; le plus considérable de ces manuscrits consiste dans les observations sur le poème de V Agriculture de Rosset (voy. p. 97-101). La Bibliothèque nationale s'en est procuré un certain nombre, qui forment le carton fr. 12604 ; M. de Beanvillé (p. 96) n'énnmère parmi ces acquisitions qu'un discours prononcé par Qresset comme directeur de l'Académie française et un fragment du Qazetin : j'ai eu occasion de montrer que ce carton était plus riche.
donnèrent à cœur joie. L'Académie d'Amiens, qai avait fait célébrer, le 5 juillet 1777, un service funèbre pour le repos de l'àme de son fondateur, entendit Tannée suivante son éloge prononcé par le secrétaire perpétuel Baron (1) et institua en 1781 ce même éloge comme sujet du concours de littérature pour 1782. Mais, en 1782, aucun des candidats n'ayant été jugé digne du prix, ou reporta \e concours à 1783 ; puis, pour une raison analogue, à 1784, mais cette fois en triplant la valeur du prix, qui fut ainsi de douze cents livres. En 1784, on déposa quatorze c éloges p au secrétariat de l'Académie ; ils n'obtinrent pas beaucoup plus de succès que leurs devanciers ; un seul fut remarqué, le n^ 14, qui avait comme épigraphe : Qmdquid caicaverit hic^ rosa fiât (2) ; mais on trouva que le prix à décerner était trop important pour |le mérite de Touvrage, et qu'une mention honorable suffirait. De guerre lasse, on renonça au concours, et on décida que la somme de douze cents livres servirait à élever un buste en marbre à Gresset. Les concurrents déçus poussent les hauts cris; le comte de Périgord, protecteur de la compagnie, reçoit une lettre anonyme où on le supplie de « représenter à l'Académie qu'elle ne peut ni ne doit détourner à son profit la fondation faite par la ville (3), et qu'en ouvrant un concours, elle a pris avec le public un engagement sacré qu'elle doit remplir (4) ». Cette protestation resta sans effet.
Messieurs de l'Académie s'étaient montrés bien difficiles ; assurément, les quatorze éloges ne pouvaient passer tous pour des chefs-d'œuvre; mais certains
(!)BemUe,176.
(S) Perte, 2, 8S. « Voy. de Cayrol, JI, 160-1 et 182.
(8) Il faat en oonclare probablement que ootte somme de doue cent! lirres devait an moins en partie être payée êjeo les fonds monidpanx.
(4) Ap. de Cayrol, II, 169.
d'entre eux ayaient de réellesqualités, et même remportaient de beaucoup sur ce n^li, œuvre d'un abbé Noël, qui avait reçu un accueil relativement flatteur (1). Que l'on exécutât sans phrases l'auteur du morceau qui comparait Gresset « aux colombes de Vénus nourries de fleurs et de rosée, accoutumées à becqueter l'ambroisie sur les lèvres ou dans les mains desÇrràQes, et qui ne quittant jamais les bosquets, printaniers d'Amathonte que pour être attelées au char de la n^^re de Gupidon, caressées par les Jeux^ les Ris^ les Amoursy font l'amusement et souvent. tou9 jies,pl^sirs de la suite de la déesse (2) ^^ riç^ dç miçux; le bon de Wailly, avec son discours en vers de dix syllabes qui respire plus de sincérité que depoé;sie (3), nç méritait qu'une douce commisération ; M. Sutaine, chanoine de Paris, appelant la Bible ii son aide pour
vanter Gresset, flétrissant v ses adversaires obscurs
qui, serpents cachés dans la vase du sentiment, font entendre de loin leurs sifflements perfides », louant la Somme, € fleuve assez noble pour ne s'unir qu'à rCK: céan (4) >, excita sans doute la gatté de ses juges. Mais il serait peu équitable d'apprécier tous leç éloges d'après ces échantillons singuliers: Robespierre et Bailly étaient au nombre des concurrents. Le discours de Robespierre abonde en généralités vagues et déclamatoires; c'est un panégyrique à la Jean-Jacques, avec force apostrophes et antithèses : cependant on ne saurait s'empêcher de reconnaître une sorte d'éloquence dans ces artificiels balancements de phrases (5),
(1) Je suis ici Topinion de M. de Cayrol (II, 182) qui a en l'ouTTAge 8008 les yeux.
(3) Ap. de Cayrol, II, 165.
(3) Id., II, 163-4.
(4)Id.,II, 171.
(6) Voy. de Cayrol, II, 172-8. — Cet élogo a été réédité ches Jouanst,
Entre les philosophes et 6 resset, il affecte de demeurer impartial ; mais il reproche aux premiers leur intolérance ^ et approuve hautement le second d'avoir eu le courage de ses principes ; il l'approuve encore d'avoir uni la vertu au talent et d'être parvenu aux sommets du beau sans que la morale eût à rougir: qui donc parmi ses adversaires pourrait revendiquer cette gloire ? A côté du poète, il célèbre son intime ami Tévèque d'Amiens : Dorléans de la Mothe loué par Robespierre, voilà une conjoncture étonnante ; il va jusqu'à exagérer ses qualités : « Illustre prélat, recevez Thommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles... Sévère envers vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres (1) », ce que l'histoire contredit formellement. Il défend la réponse de Gresset à Suard et lui donne raison d'avoir osé soutenir « que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des passions irritées parles énormes besoins du luxe^ et s'élever, au nom de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la dépravation des mœurs, auxquelles il trouvait une origine commune (2) >. — L'œuvre de Robespierre est d'un rhéteur habile; celle de Bailly dénote un critique, et des plus fins : ce qui suffit à le prouver, c'est cette exquise appréciation de Ver-Vert, dpnt j'ai cité une partie, et qui est à lire en entier : € L'amour règne encore souverainement sur ces jeunes cœurs; purifié par la piété, s'ignorant lui-même dans le silence de la retraite, d'autant plus spirituel qu'il est plus éloigné de son véritable objet, il exerce son empire par de douces erreurs, il ne se propose que d'inné-
(1> Ap.de Cayrol, II, 177.
(9) Id., II, 178.
centes chimères. Uq oiseau devient donc un objet d'amour^ et un oiseau qui parle est un amant sensible qui nous répond... On ne croit pas se parer pour lui ; on sait encore moins qu'il est l'image d'un objet qu'on désire et qu*on ignore. Mais le lecteur, plus instruit que cette innocence intéressante, entend ce qu'on ne lui dit pas, et voit la cause dans les effets (1). »
Au moment où l'Académie dut tenir sa promesse d'ériger un buste à Gresset, elle éprouva quelque embarras : elle ne disposait que de douze cents livres; et des deux sculpteurs auxquels elle s'adressa, l'un demandait deux mille quatre cents francs, l'autre trois mille ; mais le minimum était encore trop élevé : comment parfaire la somme? Par bonheur, la ville d'Amiens consentit à fournir le surplus. Béruer, que Ton chargea du travail, prit pour modèle un tableau de Nattier; et le buste, inauguré solennellement le 25 août 1787, orna la grande salle de l'Hôtel-de-VilIe (2). Bien des années après, le 21 juillet 1851, on inaugurait une autre statue de Gresset, sculptée par un artiste amateur, M. de Forceville, et placée dans la bibliothèque municipale (3); il y eut à ce propos une multitude de discours; l'Académie française avait envoyé pour la représenter à celte cérémonie trois de ses membres : MM. Ancelot, Patin et Nisard : ce dernier, au cours de son toast, rendit « hommage à la poésie légère, s'élevant, dans un jour d'inspiration, à la comédie de caractère >, et montra < quelques scènes du premier ordre dans une pièce charmante où Gresset, qui n'y songeait guère, se vengeait par avance des railleries de Voltaire en faisant mieux que lui (4) i>. Depuis, Amiens n'a
(l) Ap. de Cayrol, II. 210.
.(2) Id.,11, 184-90. — Ce fat aussi sar rinitiatirede rAcadémie qa*ent lien la translation des cendres de Gresset en 1811. Voy. plus haut. (3)Voy. Berville, 177-8.
(4) Voy. Mém. de Vacad, d'Amiem, IX, 121 et suiv.
plus décerné à Gresset dlionneurs officiels, mais garde intact et vivant le souvenir du plus illustre des poètes picards : l'oublier, ce serait se renier ellemême.