IV
un brave Picard, qui soutint son compatriote avec plus de chaleur que de talent (1) ; ensuite, et surtout, Collé, qui déjà en 4754 lui avait donné raison lors de sa tirade contre les évêques non résidants, et conservait un faible pour lui. 11 réfuta ceux qui pensaient, comme Voltaire, que cette grande ferveur du poète n'était qu'une spéculation habile et masquait des vues ambitieuses: a Sa conduite et la vie qu'il mène à Amiens, dont il ne sort presque jamais, me paraissent une preuve du contraire; il est bien plus simple de penser que, retiré et vivant là-bas avec son évêque, saint homme, mais un peu bête, et dévot très chaud et très zélé, entouré d'ailleurs de nombre d'autres caillettes pieuses, il se soit échauffé lui-même la tète. Il a l'imagination vive, il est un peu faible; il a été élevé dans de grands sentiments de dévotion, que dans sa jeunesse il avait déjà poussés très loin, puisqu'il s'était fait jésuite. Qu'a-t-on besoin de supposer à cette âme honnête d'autres motifs?... Sa lettre, au reste, est écrite d'un style de prédicantet d'enthousiaste, que Ton ne prend point lorsqu'on n'est point persuadé ; on rimite, mais on ne Ta pas : ce qui prouve encore un coup que c'est un galant homme qui a perdu la tête (2). D Le principal intéressé laissa les attaques sans réponse; il n'avait point l'humeur batailleuse, l'esprit de polémique, ce qu'on appelle aujourd'hui l'instinct de t combativité ». D'ailleurs, le silence, mais un silence qu'ils s'efïorcent de rendre méprisant, est Parme préférée des timides : a: Pour leur répondre [aux ennemis], écrit-il, il faudrait parler leur langue et dire des injures, de vieilles ironies, des tours grossiers; mais ils seraient toujours les plus forts dans
(1) Apologie de Oretsel^ au sujet de sa lettre sur la comédie (de Cayrol, 1,361-2).
(2) Journal, II, 181-5.
cette langue qui vous est étrangère (1) ». Il ne fut hardi contre les encyclopédistes que sur le papier^ sans témoin, à huis clos^ et leur adressa, dans la sécurité du cabinet, de sanglantes épigrammes, qu'ils ne connurent point : « Les prétendus philosophes, par leur ton léger sur les objets respectables, tendent à tout renverser: dépravation, absurdité^ délire, leurs livres, leurs propos, leurs assemblées... ce sont les petites maisons ouvertes... après les avoir entendus, on est tenté de regarder, quand on est près d'eux, si Ton a encore sa botte et sa montre (2) ». Pour Voltaire, il le traite, toujours en secret, d* « extravagant impie (3) ». Peu à peu, néanmoins^ son ressentiment s'apaisa et prit en quelque sorte la forme de la compassion; il plaignit l'aveuglement de Timpie, et nous verrons plus tard que^ dans une note manuscrite bien curieuse qui doit dater de 1774, il le conjura de faire sa paix avec l'Eglise.
(1) De Cayrol, U, 6.
(2) Id.. 11, 12.
(3) Id., II, 48.
DÉGADENCB SUCCESSIVE, — LE GAZETIN. — DISCOURS POUR LA RÉCEPTION DE 8UARD. — OUVRAGES SECONDAIRES. — SA MORT.
L'échec de son dernier ouvrage augmenta l'aversion de Gresset pour la vie active et son goût pour la retraite. Ensuite deux événements, coup sur coup, imprimèrent à sa piété une teinte de plus en plus grave : un de ses amis mourut subitement ; et un jeune homme, dont la conduite jusque-là avait été scandaleuse, prit soudain au milieu d'un bal la résolution d'entrer à la Trappe (1). Gresset, retombant au mysticisme de sa première jeunesse, y vit comme une indication providentielle de fuir le monde et son influence corruptrice. A cette âme continuellement préoccupée de l'au-delà, le séjour d'Amiens lui-même parut trop fiévreux: il passait presque toutes ses journées dans une maison de campagne qu'il avait aux portes de la ville, non loin des bords delà Somme, le Plain-Sault ou Pinceau ; il s'y rendait le matin et en revenait le soir, partageant ses loisirs entre la culture, où il montrait plus de bonne volonté que de compétence, ses livres et ses exercices de dévotion (2). Cette maison, qu'on peut voir encore aujourd'hui, a été agrandie pour servir d'asile à une communauté religieuse ; un joli
(1) De Cayrol, 11,6.
(2) J'emprante ces détails à M. de Wailly [Lettre a d^Alevibert commoniqaée par M. de Belloy) .
salon, toutea pans coupés, est devenu une chapelle; la façade principale est gracieuse, avec son treillage de bois en forme d*ogive, que devaient égayer jadis les plantes grimpantes. Dans le jardin subsiste une allée, propre à la rêverie, que les gens do Tendroit appellent la Solitude Gresset, et où, suivant eux, il médita son Ver-Vert; elle renfermait un arbre d'une nature extraordinaire, puisque la tradition le faisait remonter au IV* siècle : saint Firmin, premier évéque d'Amiens, s'était, disait-on, reposé à son ombre et, comme récompense, lui avait accordé le privilège d*une longévité exceptionnelle. Cet arbre a disparu, il n'en reste qu'une branche, ridée de mille nervures, et dont on a projeté de faire une statuette du saint. Sur l'un des murs de la maison on lisait, il y a peu d'années, ce vers d'Ovide dont la tristesse s'harmonise bien avec les sentiments de Gresset vieilli :
Tempus edax rerum murum nomenque vorabit.
Le domaine produisait quelques petites rentes que la charité du propriétaire convertissait en aumônes. Ainsi la piété de Gresset ne demeurait pas spéculative; il y joignait d'ailleurs la modestie, car on ne sut qu'après sa mort l'emploi qu'il faisait de son humble revenu (i). Il mena dès lors Texistence d'un petit bourgeois de province^ soucieux avant tout de sa tranquillité, « se communiquant fort peu, ne vivant guère que pour sa famille et un petit nombre d'amis« avec lesquels il était sans gêne, et précisément ce qu'il voulait être * (2). Ceux qui venaient le voir emportaient de sa réception le meilleur souvenir, lorsqu'il consentait à leur ouvrir sa porte ; et pour obtenir cette faveur, A
(1) Berville, 167.
(2; De Wûilly, Lettre à d'Alemhcrt (de Cayrol, II, 2-3).
fallait montrer patte blanche. Sa conversation était facile, aisée, avec une pointe de malice qui effleurait sans blesser et respectait toujours l'amour-propre d'autrui. En revanche, il voulait qu'on respectât le sien, et qu on le traitât mieux qu'un amuseur de profession. Un jour, rintendant de la province (ce n'était plus M. de Ghauvelin), ayant invité à un grand dîner le prince de **• qui traversait la ville, invita en même temps Gresset pour égayer le repas ; le poète comprit, vint dans une tenue à peine décente, et garda longtemps un silence glacial; par bonheur, le prince était homme d'esprit: a: Laissez faire, dit-il à l'intendant ; je vais le rendre aimable. — M. Gresset, ajouta-t-il, je sais un trait qui vous touche et que peut-être ne serezvous pas fâché d'apprendre. Lorsque votre Ver-Vert parut, on Tapporta au roi tandis qu'il disposait sa chasse. Après la lecture, il conlremanda la chasse et se le fit lire une seconde fois, d Le récit n'était peut-être qu'une feinte; mais un auteur ne se blase jamais sur les flatteries; tout de suite Gresset se rasséréna et, selon sa coutume, fut charmant (1).
Ce sauvage trouva plus sauvage que lui. En 17&7, J.-J. Rousseau, à son retour d'Angleterre, ayant passé par Amiens, se vit l'objet des plus grands honneurs et reçut la visite des personnages les plus notables. Il eut une entrevue avec Gresset; mais ici deux versions, fort opposées, ont cours : d'après les uns, spécialement Benouard (2), Jean-Jacques alla voir Gresset ohez lui, le retrouva dans une autre maison, et prit c^ongé du poète sur ce mot gracieux : « Je suis peruadé qu'avant de m'avoir vu, vous aviez de moi une pinionbien différente; mais vous faites si bien parler
(1) BerrUle, 163-5.
(2) LXix. Voy. de Cayrol, II, 223-4, pour les deux versions de anecdote.
GBBSSBT, 18
les perroquets^ qu'il n*est pas étonnant que vous sachiez apprivoiser les ours » ; d'après les autres, en particulier le P. Daire et M. de Cayrol, ils auraient lié connaissance chez une tierce personne, Rousseau se serait montré assez morose, et aurait dit à la fin : « Vous voyez bien, Monsieur, qu'il n'est pas si facile de faire parler un ours qu'un perroquet •. Qui croire? Le témoignage de Renouard a une certaine importance, car la famille de Gresset paraît lui avoir conté ce récit ; mais cependant la seconde tradition est plus probable: elle était la plus accréditée dans l'enfance de M. fierville; le P. Daire fut contemporain de l'aventure, et enfin le caractère du célèbre misanthrope lui donne une haute vraisemblance (1).
A partir de 1759, il est facile de compter les poésies de Gresset^ bien plus facile encore de compter les bonnes. Il retouche une pièce qui datait de plus de vingt ans, Tépître à M. le comte de Hoc/iemore, et la publie, ainsi corrigée, dans le Mercure de 1761 (2). Le comte lui avait demandé quelques brochures de son jeune temps; le poète trouve qu'elles n^ méritent pas Thonneur de lui être soumises (3) ; c'est au comte plutôt,
Peintre brillant de la nature, De la sagesse et des plaisirs (4),
qu'il convient d'écrire des vers pleins de philosophie et de goût, afin d'enchanter ses amis. Par malheur, il est trop difficile pour lui-même, il veut être <c trop parfait » (5) :
(1) Berville, 166.
(2) De Cayrol, II, 6-9. Voy. les variantes qui distlngaent le ma»**^ crit autographe du texte des éditions ImpriméeE .
(3) Œuvres de Gresset , I, 200 et suiv.
(4) Id., 1.200-1.
(5) Id., I, 202.
Sauvage enfant de Philomèle, Vous êtes cet oiseau charmant Qui, sous la verdure nouvelle, Content du ciel pour confident De la tendresse de son chant, Semble fuir la race mortelle, Et 8*envole dès qu'on l'entend (1).
De fait, M. de Rochemore n'était point sans mérite ; il mourut, à quarante-cinq ans, du chagrin d'avoir perdu sa maîtresse, M^^* Jouvenet, une actrice (2) ; il composa, en souvenir de la morte, une pièce singulière où une certaine afféterie se mêle à un sentiment vrai : « Ce n'est pas assez d'être poète, écrit Collé sur ces vers (3), il faut encore être amoureux pour en faire de pareils ; les voici :
Aux autels du lyran des morts D'un tremblante main je consacre ma lyre ; Je ne chantais que pour Thémire, Thémire a vu les sombres bords.
Une douleur muette et sombre, Des larmes qui partent du cœur, N'écouter, ne sentir, ne voir que son malheur, Voilà les seuls tributs que je dois à son ombre.
Soyez les garants de ma foi.
Lieux redoutés où repose sa cendre t Il n'est plus de plaisir, plus de bonheur pour moi Que les pleurs, qu'en secret, je viens ici répandre. »
Les négociations diplomatiques qui précédèrent la signature du traité de Paris en 1763, inspirèrent à Gresset une lettre^ en prose et en vers, à M. de Choiseul (4). Sur un ton d'abord grave, et qui tourne vite au plaisant^ il célèbre par avance le traité,
(1) Gùuvrei de Chrettet, I, 203.
(2) De Cayrol, II, 9.
(3) Voy. Journal, I, 97-8
(4) Œuvrez de Qrestet, II, 128-33. — Datée de novembre 1761.
s'étonne que les Anglais niaient pas eux- mêmes, en temps opportun, demandé la paix, se plaint de ce que, au cours des conférences préliminaires, on n'ait pas fait entendre le nom magique de Fontenoi qui en aurait hâté le succès, et prévoit que la fin des hostilités désolera deux catégories de personnes : les mécontents et les nouvellistes. On a le cœur serré en songeant que cette paix dont Gresset parle en « petit badin i^ allait coûter si cher à la France. Il faillit pousser encore plus loin la maladresse et écrire une comédie, le Deuil des nouvellistes^ sur le sujet qu'il avait développé vers la fin de sa lettre à M. de Choiseul ; mais sans doute, puisqu'il avait formellement renoncé à travailler pour le théâtre, il se borna à l'intention (1). Cette lettre fut unanimement jugée mau-
(1) De Cayrol, II, 11, Cette lettre parut d*abord sans nom d'antcnr ; cependant, Gresset la présenta sous son nom à l'Académie d'Amiens, en février 1762 (de Cayrol, II, 10). — Il composa encore, paratt-il (de Cayrol, II, 10), trois épîtres à M. de Choiseul à l'occasion du traité de Paris ; on a conservé au moins l'une d'elle». La Bibliothèque nationale possède un carton d'opuscules manuscrits de Gresset (Fr. 12504), acquis à la vente Benouard, en tout dix-neuf pièces, dont voici la liste et le contenu : 1'° pièce : Epitre d'un Jésuite de Rouen à on de ses amis, en vers libres, avec cette épigraphe : « L'opprobre avilit l'âme et flétrit le courage d (Voltaire, tragédie de Mérope) ; ouvrage de jeunesse, composé probablement après les ennuis que lui avait occasionnés Ver^ Vert (p. 1-3 ; le recto et le verso ont une pagination commune) :
Sous le poidf de l'i^ominie J'ai senti dessécher et périr mon génie .
Tel aux approches de l'hiver
On voit an arbrisseau fragile Glacé par les frimas, en proi<« à la langueur ,
Se flétrir dans un champ fertile, El des fiers aquilons accuser la rigueur (p. 2) ;
suivent d'autres comparaisons; finalement, le poète se déclare l'être le plus malheureux de la création. — 2* pièce : Manuscrit d*une partie du Oazetin (p. 5-7). — 3« pièce : Lettre de Gresset à M. de la Jonchère en lui envoyant un pâté ; datée d'Amiens, le 17 janvier 1742 ; en vers et en prose ; les vers dominent :
Je viens vous annoncer la marche Des députés de nos cantons.
Dans le plus lourd des phaélons
vaise : a L'auteur^ écrit Bachaumont, parait plus avoir eu pour but de faire sa cour au ministre que de soutenir sa célébrité dans cet ouvrage. Il est, à tous
On pourra demain à Luf arche Voir patser les auatre Gâtons En silenciense démarche (p . 8)
cf. répltre à M. de Monregard. « Cette pièce, dit une note anonj^me (sans doute de Renouard), n'a pas été imprimée et ne mérite pas de rètre. Un ami a pu être charmé de recevoir ce badinage sans conséquence, et cependant pas tout à fait sans prétention ; mais la pièce, fût-elle écrite plus correctement, n*a rien qui la puisse recommander à tout autre lecteur qu*à celui qui la reçut de son ami » (p. 8-9). — 4* PiiBCE: Bpttre à M. le duc de Choiseul (p. 10-3) ; c'est Tune des trois épttres inédites dont parle M. de Cayrol, d'ailleurs insignifiante. Nous trouTons encore, à son propos, une note de Renouard : « Cette pièce est bien réellement de Gresset ; mais elle m'a semblé trop médiocre pour être imprimée, et je me suis abstenu de l'ajouter à l'édition de ses œurres. d Nous voyons par le début que Gresset l'a écrite en réponse à a une lettre charmante » de M. de Choiseul. — 6* piâce : o Chanson picarde, par Gresset, et par lui chantée dans un bal masqué, à la réception de la duchesse de Chaulnes, femme de l'intendant d'Amiens » (le duc de Chaulnes était gouverneur et non intendarU) :
Grand Dieu I qoe de belles dames Qui gnia den ce pays-ci.
Lorsqu'avec vous je me touille, J'ai vraimen bian du bonheur ; J*sens quouq'ubose qui m'catouille Jusqu'au robinet du cœur (p. 14).
Deux notes de Renouard : ce C'est bien du vrai et exact picard d'Amiens, d'Abbe ville, de Saint- Valéry, etc. D — «Cette chanson a été écrite sous la dictée d'un très vieux paysan des environs d'AbbeviUe avec lequel je me suis rencontré dans la diligence, et qui m'a assuré qu'ayant été un des jeunes garçons du pays auxquels il avait été permis d'assister à cette fête, il avait alors appris cette chanson que jamais depuis il n'avait oubliée. — Si en 1811 je l'avais eue, elle aurait été placée dans mon édition de Gresset ; je l'ai dernièrement copiée dans le volume in-8 grand papier du Parrain oii sont recueillies toutes les variantes de ce poème, prises sur le manuscrit du parent de Gresset, M. Boistel de Belloy. d — 6* pièce: Manuscrit d'un fragment de préface du Parrain magnifique (p. 17). — 7* pièce : Manuscrits de quelques vers d'une épître dédicatoire du Parrain^ et de quelques fragments, pour la plupart raturés et presque illisibles, du poème lui-même (p. 18-21 ; 23-5). — 8* pièce : Sur l'attentat commis sur la personne sacrée du roi (p. 26-31). — 9« pièce : Autre manuscrit, très raturé, de la 4* pièce (p. 31-5;. — 10* pièce : Manuscrit incomplet de l'épltre à M. de Boullongne (p. 36-8). — 11* pièce : Janvier 1763. Manuscrit incomplet de l'épltre sur le mariage de M. Tbiroux de Crosne (p. 40-1). — 12« pièce : Autre manuscrit de la
égards, indigne de son auteur (1). » Grimm fit chorus : « C'est une chose bien plate que cette lettre. Il est bien singulier que M. Gresset, qui a fait des choses si agréables, soit si absolument tombé depnis quelques années ; nous n*en voyons plus que des
même épître, mais soiis nne antre forme (p. 42-3). — 13* piâoe : <i Brevet d^ambassadeur en Pologne et d'antiquaire de la calotte pour M. l'abbé de Livry » ; simple badinage, peu intelligible (p. 44-6). — 14e piÀCB : Epître, en prose et en vers, à une dame qu'il appeUe Uranie (p. 46-9). — 15* pi^ce: Lettre d'un parent du poète, M. Alex. Gressct, qui adressa en même temps quelques manuscrits à Renonard. Note de ce dernier : d Toutes les pièces que m'envoya M. Alex. Gresset avaient déjà été imprimées, et même dans une édition in-12 dont je lui avais fait cadeau ». La lettre de M. Alex. Gresset est datée d'Amiens, 4 août 1810. — 16* piâob : Discours de Gresset à l'Académie française, en réponse à celui de Suard (p. 68-9). ~ 17« PiàcB : Epître à M. Hérault de Séchelles, contrôleur des finances (p. 70-2) : a Je ne puis me rappeler, écrit Renouard, pourquoi, il y a bientôt 40 ans, je n'ai pas mis cette pièce dans mon édition . » C'est que cette épître est identique à l'épître à M. de Boullongne. Gomme Hérault de Séchelles a été contrôleur général avant de Boullongne, l'épître a dû lui être primitivement adressée, puis probablement Gresset, n'ayant pu s'en servir alors, Tutilisa pour l'avènement de M. de Bonllongae. — 18^ pièce : 't Petit mémoire particulier, pour M. le Directeur seul, et dont il pourra faire usage pour répondre de vive voix aux questions que le roi pourra lui faire, i» Cette pièce (p. 73-5), dont j'ignore l'auteur, a pour but de justifier aux yeux du roi l'élection académique de Suard, en 1774. Gresset, alors directeur, fut chargé de la plaidoirie. — Nous arrivons à la 19* piéck, la dernière, intitulée : les Chanceliers, ode en vingt-huit strophes, de dix vers chacune, contre M. de Maupeou (p. 77-83), 1171. Le manoi* crit renferme plusieurs inexactitudes, par exemple dans le titre, qui est réellement : les Chancelière^. Mais la principale consiste... en ce que la pièce n'est pas de Gresset. L'auteur est un avocat, Guyot des Herbiers, et son ode, très violente, parut sous le voile de l'anonyme. On la trouve dans divers recueils imprimés, entre antres dans la 2* partie des « Fastes de Louis XY, de ses ministres, mattresses, généraux, et autres personnages notables de son règne ]d (1782). La pièce est assez mal écrite, et fort déclamatoire; jamais notre poète n'a rien pu composer de tel. Comment s'est-elle glissée dans un carton de la Bibliothèque nationale portant le titre : Opvtcvles de Gresset 7 Mystère. Ce n'est probablement pas à Renouard, bibliophile distingué, qu'incombe la responsabilité de cette bévue ; c'est sans doute le résultat d'une distraction de bibliothécaire. En tout cas, elle permet de révoquer en doute l'authenticité des autres manuscrits non autographes du carton, particulièrement VJSpître à Uranie, et dont aucun, d'ailleurs, n'offre grand intérêt.
(1) Atém. fecr., I, 20.
capucinades ou des platitudes « (1). Fréron, qui n'avait point habitué Gresset à tant de rigueur, se montra finement cruel ; après quelques citations do l'ouvrage, il ajoute : « Il faut avouer que le Ver-Vert^ la Chartreuse et le Méchant sont des ouvrages charmants » (2). D'autres événements contemporains sollicitaient sa muse ; l'expulsion de ses anciens maîtres, les Jésuites, le détermina-t-elle à écrire une pièce de vers ? On serait tenté de le croire, diaprés ce passage des Mémoires secrets : « Il est venu de Nancy une épître de Gresset à un ex-Jésuite sur les revers que vient d'éprouver la Société : elle est très étendue, il y a des choses onctueuses et qui se ressentent du génie tendre et facile de l'auteur ; mais une ironie amëre qu'il a placée sur la fin, forme une disparate fâcheuse dans tout l'ouvrage » (3). Cette affirmation, si précise qu'elle soit, doit reposer sur quelque erreur : pourquoi F épître est-elle datée de Nancy, alors que Gresset ne quittait guère Amiens ? Pourquoi aucun écrivain de l'époque n'en parle-t-il, sauf Bachaumont ? Voilà deux motifs sérieux pour douter, sinon pour nier (4). Deux ans plus tard (1765), ayant reçu de son ami, le marquis de Chauvelin^ alors ambassadeur à Turin, une lettre émue sur la mort du duc de Parme, il lui adressa une réponse, en prose et en vers comme sa lettre à M. de Choiseul, où il s'excusait de ne pouvoir a offrir que quelques fruits sauvages
(1) Voy. V, 37-8.
(2) Ap. de Cayrol, II, 10.
(4) Qrimm,àla date de 1756, fait allusion à un autre ouvrage de Gresset, que nous ne connaissons non plus que par lui : (c On nous promet un poème de M. Gresset en plusieurs chants, intitulé la Cloche. Ce morceau est depuis longtemps dans le portefeuille de ce poète célèbre ; on dit que les raisons qui en suspendaient l'impression ne subsistent plus. Le talent de M. Gresset est trop connu pour que le public n'attende pas ce nouveau poème avec une impatience extrême r (III, 202).
nés dans les ronces et dans les épines », déplorait la soudaineté de cette perte et exaltait les sentiments religieux du défunt (1).
Entre temps, il revient au genre de l'épttre abondante et bavarde, verbosa et grandis ^ pour laquelle il avait une prédilection si marquée : un mariage, celui de M. Thiroux de Crosne avec M"* de la Michodière, lui en procure l'occasion (janvier 1763). La pièce est dédiée au président d'Arconville, père du marié. Il récrit, dit-il, dans un séjour rustique, au milieu d'un hiver rigoureux ; il « parcourait par oisiveté » (2) les livres nouveaux et frivoles, quand « une lettre charmante » (3) lui est arrivée des bords de la Seine ; aussitôt sa solitude a refleuri, le printemps tout à coup
(1) Il existe deux textes de cette lettre : le premier nous est fourni par M. de Cayrol (II, 17-8) ; le second, qni rectifie et complète le précédent, par M. de Beauvillé (161-3); celni-ci, sans doate par oabli, passe sont silence le texte de M . de Cayrol. — Notons pour mémoire quelques opuscules ébauchés ou même à peine commencés par Gresset. qui appartiennent à cette époque ; vers 1762 : Lettres en proae sur la plaisanterie, où les philosophes étaient fort maltraités (de Cayrol, II, 11-2) ; un plan en vers des preuves de la religion, dont il reste plusieurs fragments assez remarquables (de Cayrol, II, 13), où se trahit l'imitation à,'Athalie :
L'Eternel a parlé.
Ifoise instruit la terre au milieu des miracles ; L'avenir se dévoile à la voix des oracles ; Les prophètes sacrés percent la nuit des temps, Tous les siècles futurs à leurs yeux sont présents^.
— vers 1765 : le P. Daire signale une pièce sur une grossesse^ dont on n*a trouvé nulle trace dans ses papiers (de Cayrol, II, 16) ; on essai en prose sur le luxe de la province est à peu près entièrement perdu (id.) : il revenait encore bur ce sujet dans deux morceaux : les Panaches provinciaux et la Satire des modes (de Cayrol, II, 120-2) : on voit aujourd'hui, écrit-il dans la seconde pièce,
La martre, les pékins, la leste polonoise.
Le panache et ios stras et la fausse turqaoise Remplacer follement, à l'ombre d'un bureau, La laine, le linon, la coiffe, le manteau, Le serge héréditaire et l'humble siamoise ;
(de Cayrol, II, lij.)
il conclut en demandant l'adoption de lois somptuaires pour remédier à l'abus du luxe dans la bourgeoisie.
(2) Œuvrek de Gresset, I, 162.
13) Id., I,1(U.
a rayonné, et il s'est enfui par l'imagination loin des brochures et des almanachs^ vers le village de Crosne, ce pays de la simple nature.
Un nouvel époux radieux Venait d*amener en ces lieux Sa jeune et brillante conquête ; Les vœux, les applaudissements Précédaient et suivaient leurs traces (1).
La Gloire, les Grâces, le Génie, les Talents, l'Amitié prodiguaient leurs dons à ce couple heureux. €e serait ici Toccasion, pour un rhéteur, de fabriquer un compliment
En beaux grands vers, en anagrammes, En refrains de chaînes, d'ardeur«, De beaux destins, de belles flammes (2).
Mais Gresset ne connaît point cet art ; et d'ailleurs, dans la patrie de Boileau, le ridicule en serait encore plus sensible. Il se contente d'offrir
Un champêtre et naïf hommage ; Parmi les lauriers et l'encens
La bonhomie à l'aventure
Vient mêler une fleui' des champs (3).
La province qu'il habite ignore les fades pompons, le vernis léger et trompeur des écrits prétentieux ; on y pratique les anciens usages et le gros bon sens. Les jeunes époux excuseront la négligence de son lan> gage en faveur de sa sincérité ; ils préféreront sans doute ce style franc et familier aux phrases pénibleiTient élaborées
(1) Œuvres de Oresset, I, 165.
Par cette foule vagabonde Do très humbles littérateurs, D'échos répandus à la ronde, De perroquets imitateurs, De sous- illustres, d'amateurs.
Qui vont répétant vers et prose, Et d'autrui faisant les honneurs.
Pour se croire aussi quelque chose (1)*
Mais il s'arrête, car « sa longue petite éplire > (2), pour peu qu'il la continuât, prendrait des airs de livre. Que ses vers soient bien ou mal accueillis par ceux qui dispensent la gloire, il ne s'en préoccupe nullement ; Fessentiel pour lui est qu'ils. soient goûtés par ses amis de Crosne :
Leur gloire sera tout entière S*ils plaisent au séjour charmant Qui m*en dicta le sentiment, Et les pare de sa lumière (3).
— Je ne sais si l'impression de M. et M"* Thiroux, à la lecture de cette épttre, fut telle que l'auteur l'espérait ; en tout cas, celle du public fot défavorable (4). Le fond de la pièce n'était qu'un liea
(1) Œuvreide Grestet, I, 169-70.
(2) Id., I, 170.
(3) Id., 1,171.
(4) « On y trouve encore en quelques endroits la touclie molle, déli* cate de Taimable auteur de Ver' Vert et de la Chartreuêe ; mats cette pièce est pleine de longueurs et contient plus de phrases que de pensées. » (Mém. tecr., 11,273.) — Gresset adresse encore de petits rers à une dame Th..., qui doit être M™* Thironx de Crosne :
Non, non. ne veillez pas; Ressemblez à la rose C'est la nuit qui repose Sa fraîcheur, rcs appâta.
Dormez toute la nuit.
Vous serez toujours belle ; Et pour être immortelle, Couchez-vous à minuit.
( Œuvres de Oreftat, II, 125; voy. de Cayrol, II, 114.) D'aprèe le P. Daire, ce couplet est de 1776 ; M. de Cayrol le croit de beaueeuf aniérievr : pourquoi T
commun fort rebattu, et que Gresset lui-même avait 3éjà souvent développé. Puis il y mettait une proixité qui, jadis aimable, avait perdu tout charme ; e gentil bavardage d'antan tournait au radotage sénile ; le monde, s'il a des trésors d'indulgence pour [es défauts des jeunes gens^ ne témoigne à ceux des vieillards que la pitié.
Heureusement pour son amour-propre, l'Académie d'Amiens avait l'admiration plus facile et la patience plus robuste. L'un de ses meilleurs amis, l'intendant Chauvelin, mourut en 1767 ; Gresset, de par l'affection qui l'unissait au défunt, réclama le droit de prononcer son oraison funèbre dans la séance académique qui suivit. Le discours eut sans doute un étendue considérable, à en juger par l'importance des fragments conservés (1). Il louait les talents, le caractère, la bonne administration de M. de Chauvelin, son attachement à l'ordre, à la simplicité et au naturel ; il ne passait même pas sous silence les défauts qu'on lui reprochait, mais pour l'en justifier tout aussitôt ; Bl. de Chauvelin était hautain, mais seulement avec les sots et les prétentieux ; quant à la méchanceté, ce fut peut-être chez lui un défaut de jeunesse, mais son âge mûr n'en laissa rien paraître. Son commerce enchantait, par une galté franche et inaltérable. H Profond littérateur, on lui doit de fort belles éditions qui virent le jour pendant que la librairie fit partie de ses attributions » (2) ; tous ses discours témoignent d'un profond respect de Tautorilé royale et d'un immense désir du bien.... La compagnie, touchée, mêla ses larmes à celles de l'orateur ; M. de Chauvelin avait contribué à sa fondation ; elle ne pleurait
(i) De Cayrol, II, 21-30.
(2) Id.,II, 28.
pHs seulement l'homme de bien, mais aussi lecteur dévoué. Néanmoins elle déclina une sitîon que Gressel lui présenta comme vœu po de H. de Cbauvelin, et qui consistait à récon d'un prix spécial la meilleure réfutation des de subversives de lapbilosopbie contemporaine (1^ set s'occupait aussi des intérêts matériels de la qui lui devait plus qu'A tout autre l'existé recrutait des membres, marquants ou non ; venait de traduire avec un grand succès les Géor Gresset le félicita chaudement : «.... Vous ave: votre modèle dans toute son énergie et avec toi grâces : traduire ainsi, c'est créer... » (2), et ] aussitôt (]770) l'enrégimenta dans la compa titre de membre bonoraire (3). Il demanda au n protecteur de l'Académie, le comte de Périg duc de Chaulnes était mort en 1769), la même pour un M. Ftourgeois, « chirurgien de cet [Amiens], écrit-il, homme supérieur dans son distingué d'ailleurs par ses sentiments de reli.
(1) Un pen plus tard (1769), U Int devant l'Académie one undtiaamii. H. de Cayrol (II, 32-3) afGnne, — maia, con
Saint- AalaiTe, insérée daus l'AlmanaeH det Muiet de IBOl, poDT titre : Lettre d'un français itabli en Bollande àvHiqtii l'avait ixherti à rivenir à la c»ir de franee. On la troi k la suite de la I" édition qne ReDouaid a publiée do Pan gnifique
(BlDe Cayrol, II, 33,
(3) Voilà du moins ce que rapporte M. de Cayrol (II, Si) la Harpe, au contraire (ap. de Cayrol, II, 207-8), loin de l'élection de Delille A l'Académie d'Amiens, Qresset, mÊcont qu'elle avait eu lieu eo aon abience et sans son assentiment ùXt. casser sont nn pritezte quclconqao et anntit remplacé D nn cbirnrgien de ses amis. M. de Cayrol le nie ■■ I* le ton a aifectneuz de la lettre à Delille que je vieni de citer aei clure, de la paît de Gresset, tonte antipathie ; 2' les procéf de l'Académie qu'il a feuilletéi, ne mentionnent qu'une ét< Delille en 1770. époque où il {ut offieiellement refU, et n« mot de cette prétendue annulation.
d'honneur » (1). On le voit, il patronnait des candidatures très variées.
Le roi de Danemark, Christian Ylf , visitait alors la France, après l'Angleterre. Il ne déplut pas trop aux Anglais : « Il est si petit, écrit Horace Walpole à Georges Montagu , qu'on le jugerait sorti d'une noisette, comme nos princes des contes de fées; cependant il n'est ni mal bâti ni grêle ; il est pâle sans doute et son visage est maigre, mais je ne le trouve pas laid du tout. 11 a beaucoup des traits du feu roi. Son air est plus noble que léger, et si l'on considère qu'il n'a pas vingt ans, on le trouve aussi bien que peut l'être un roi de marionnettes » (2). Il était accompagné de son jeune favori, le comte Holke, et de son premier ministre, M. de Bernstoff, qui, bien qu'Allemand de naissance, fit beaucoup pour la prospérité de son pays adoptif : « homme de beaucoup de sens », dit encore Walpole (3) ; <k personnage assez matériel, dit-îl ailleurs, mais qui plie sa matérialité à chaque parole ; car il se prosterne quasi à terre quand il parle à son maître î> (4). Tout Paris s'occupa de Christian^ à la fin de l'année 1768 ; il devint Thomme du jour, le héros de toutes les fêtes ; on colporta ses mots, qui d'ailleurs furent peu nombreux ; chaperonné par le duc de Duras, il lui fallut tous les jours essuyer € des bals, des opéras-comiques, des comédies d (5). A ce régime, il s'épuisa vite, et son esprit de même, (c Nous ferons crever le petit Danois, écrit M""® du Deffand : il est impossible qu'il résiste à la vie qu'il mène » (6). Il finit par s'ennuyer royalement, et com-
(i) De Cayrol, II, 38.
(2) DeLescare, Corrresp.de 3/°^^ du Deffand, I, 510, n. 1.
(3) Id.
(4)Id.,I, 498, n. 1.
(6) Id., I, 513
(6) Id., I, 612-3.
mît des maladresses ; au moment oix un acteur qui chantait ces vers :
Vous êtes roi, jeune et charmant, Et vous doutez qu'on vous adore,
se tourna vers lui, il battit des mains avec les autres spectateurs ; alors on jugea « qu'il était imbécile > (1). Après avoir raffolé de lui, Paris le vit partir sans regrets (2). Gomme plusieurs autres littérateurs^ Fabbé de Yoisenon(3), Ghamfort(4), etc., Gresset adressa une pièce au prince. Son épitre est d'une élégance un peu maniérée; il félicite le « Télémaque adoré du Nord > (5) de préférer les voyages, l'observation des hommes h une existence sédentaire et oisive. En vain Christian désire échapper aux hommages : sous Tiocognito qu'il prétend garder, se trahit la majesté royale. Ses promenades à travers l'Europe lui montreront qu'en dépit des philosophes, l'humanité n'est pas toujours semblable à elle-même ; mais les nations, quelles que soient les divergences qui les séparent s'accordent en ce moment pour admirer Christian :
Oui, ces contrastes de génie, Et d'opinions, et de goûts.
Prince aimable, s'éclipsent tous, Quand on vous voit paraître et plaire ; Et partout, ainsi que chez nous, Tous les peuples n'auront pour vous Qu'un suffrage et qu'un caractère (6).
(1) De Lescure, I, 616.
(2) (L J'espère que nous n*en entendrons plus parler]», dit 1i** ^^ Deffand, qui pourtant l'apprécie, même démodé, avec une indalgence relative (I, 517). Voy. sa Corretp, I, 508 et suiv., pour la réception faite au roi de Danemark. Voy. également Grimm et Collô, à la dite df 1768.
(3) De Lescure, I, 517.
(4) De Cayrol, 11,31.
(5) Œuvres de Qrtiset, I, 172.
(6) Id., I, 174.
Le roi de Danemark fut enchanté et envoya au poète une médaille d*or avec cette devise : Merenti (1).
Cette incursion dans le domaine de l'actualité n'eut pas de lendemain : au fond Gresset préférait de beaucoup à la poésie de pompe et d'apparat les vers familiers, écrits au courant de la plume à ses amis. En janvier 1770, il souhaite la bonne année à M. D. .. J..., dans un morceau intitulé le Prieuré (2). Une autre fois, il s*en prend à une femme, à qui il reproche sa frivolité et sa coquetterie (3) en des vers qui se souviennent du Méchant (4) et qui pâlissent auprès d*une épître contemporaine à son médecin M. Robécourt (5). Cette pièce-là, toute sur le mode souriant, est fort agréable, pleine de choses joliment dites ; on croirait lire du Gresset des jeunes années. Il a suivi, dit-il, le régime qui lui était prescrit,
comme tant d*honnétes gens, Bien reposés, bien végétants, A qui l'aurore est inconnue, Et qui désœuvrés et contents, De tout livre fuyant la vue, Et de penser toujours exempts, Bornent leur être et leurs talents A tuer le temps qui les tue (6).
Mais, par une sorte de démence subite, lui qui n'a même pas le temps de lire, il a pris une plume à la main :
bien loin qu'à vos yeux surpris Je cache des torts infinis Dont votre prudence soupire, C'est à vous-même que j'écris (7).
(1) Suivant le P. Daire fde Cayrol. II, 30),
(2)IlD*en reste que des fragments informes (de Cayrol, II, 39).
(3) Voy. de Cayrol, II, 42-3.
(4) Id., II, 42.
(5) Id., II, 39.42.
(6)Id., 11,40.
(7) Id., II, 41.
M. Robécourt a promis de revenir le visiter, et voilà deux semaines que Gresset l'attend. D'autres malades, il est vrai, réclament ses soins ; M. d'Agay, le nouvel intendant de Picardie, a été souffrant ; tout le jour on assiège les médecins,'et la nuit même on ne les laisse pas en repos :
Je conviens de vos embarras,
Toutes vos excuses sont bonnes ;
Mais l'amitié n'en connaît pas :
Et quand votre rigueur extrême
M'interdit par ordre suprême
Et mes figues et mes melons,
Venez donc les manger vous-même (1).
Kamitié de M. Robécourt eut été encore plus clairvoyante, si elle avait interdit à Gresset les longs poèmes ; car son état valétudinaire ne Tempèchait pas d'en polir et repolir un en quatre chants : le Gazetin. Il estdifficile de dire quand ille commença: sans doute après 1745 (2) ; d'autre part, on peut affirmer qu'il était fini en 1771, puisque le 5 août de cette année il en fit lecture devant l'Académie d'Amiens (3). 11 idolâtrait le Gazetin autant que le Parrain magnifique^ et le laissa également inédit : non pas^cette fois, par scrupule religieux, mais peut-être par crainte d'affronter encore, à propos d'une œuvre dont l'échec lui eût été sensible, les épigrammes de ses ennemis. Il écrivit une préface en prose, puis la remplaça par une épttre en vers au futur Louis XVIII, frère de Louis XVI, laquelle comprenait deux parties : l'une formant le début, l'autre l'épilogue du poème (4). Il proteste
(1) De Cayrol, II, 42. Il est regrettable qu'aucun éditeur moderne de Gresset n'ait joint cette pièce à ses œuyres.
(2) De Cayrol, II, 47.
(3) Voy. id. II, 44.
(4) Voy. id., II, 44 et suiv. C'est là qu'on trouve le plus grand nombre d'extraits du Oazetin» Kenouard en a publié 58 vers à la suite du
qu'il n'imitera pas les pangéyristes effrontés; nneéloquencesi emphatique déplaîtà un nobleprince ; celui-ci
Entend plus facilement La voix qui Tamuse un moment Que toute la haute éloquence D'un authentique compliment (i).
Mais le poète réussira-t-il à le divertir? Il peint une mode, un travers qui peut disparaître du jour au lendemain. L'amateur de gazettes, le « gazetin » (2), est sans doute un type éphémère : aussi faut-il que l'ouvrage paraisse au plus vite^ pour ne point perdre son à-propos. — Gresset se trompait doublement : le Gazetin n'a pas été publié et le goût des journaux n'a fait que croître (3).
Le premier chant nous présente le héros du poème, homme simple et modeste ; son histoire n'intéressera que lesc nouvellistes de Paris » (4),
Nouvellistes, heureux génies, Qui sous les couleurs rembrunies De ce printemps si glacial,
Parrain magnifique et a reprodait dans la Vie de Greuet une analyse, d'ailleara inexacte, de ce poème, donnée par Fajolle(de Cayrol, II, 4S, n. 3, et 49).
(1) De Cayrol, II, 51,
(2) Sens propre : petite gazette (de Cayrol, II, 44, d'après Benonard).
(3) La denzième partie de l'épître à Monsieur, — celle qui termine le poème, — ronle à peu près sur le même sujet que la première, celle que je viens de résumer (Voy. de Cayrol, II, 71-3). Il y est fait allusion à Tordre militaire de Saint-Lazare et de Notre-Dame de Mont-Carmel, dont Monsieur était le grand maître. Comme Greiset fut nommé en 1777 historiographe de cet ordre, il est vraisemblable que répttre, ou au moins sa deuxième partie, date de cette époque (de Cayrol, II, 73). — Un fragment retrouvé par M. de Cayrol (II, 767) nous apprend qu'il songea aussi k dédier son ouvrage à un c homme aimable au sein des plaisirs >, k <f Tun des restaurateurs de l'antique galté française >,.etc : ces trkits semblent désigner M. Bertin, contrôleur des finances (de Cayrol, II, 77).
(4) De Cayrol, II, 63.
ORESSET. 19
Formez déjà, tant bien que mal, Vos comitéd, vos colonies (1);
en tète de leur cohorte marche M. Vaillant ; marcher est une métaphore, car il est perclus sur son fauteuil neuf mois sur douze. Ici, l'auleur va être obligé d*entrer dans de longs détails ; mais les Douvellisles ne s'en plaindront pas, eux qui trouventgénéralemenl trop courts les articles de la gazette ; les gens de goût y découvriront peut-être quelque pâle roflet c d'Hamilton ou du bon Chapelle > (2) ; et puis, en ce tenips de production à outrance et quand même, un peu de redondance n'est-il pas excusable ? — M. Vaillant, pour se lever, a besoin de trois personnes, deux domestiques, Lafleur et Marguerite, et sa fille Pauline ; une fois hors de son lit, il s'occupe de soigner sa goutte lancinante, et le principal de ses remèdes est la gazette. Pauline lui fait la lecture ; c'est une jeune fille « solitaire dans son printemps i» (3) et dont la grâce ingénue efface la beauté artificielle des coquettes ; cette occupation monotone l'ennuie parfois, et elle s'embrouille dans les noms propres, mais elle a une si jolie voix que son père oublie, en l'écoutant, ses fautes de géographie, et trouve sa diction bien préférable à « la miaulante harmonie » (4) de la musique italienne. Puis tout à coup, sans transition, à propos d'une chaise de poste que M. Vaillant a installée dans sa chambre, Gresset attaque les inventeurs modernes en tout genre, dans la science ou dans la littérature, ceux du paratonnerre et ceux du faux goût. — Mais â quoi bon cette chaise de poste ? Le troisième chant va nous en instruire. Le malade, croyant avoir
(1) Œuvres de Gresset^ brochure da Parrain magnifique, p. 106.
(2) De Cayrol, II, 64.
(3) Id.,II, 67.
(4) Id.,II, 59.
découvert que l'action malfaisante du vent était une des principales causes de ses douleurs, a pensé que sa voiture pourrait lui offrir contre ce fléau une protection efficace. Il l'a fait solidement fixer au parquet ; les brancards, les ressorts, les roues ont disparu ; tous les panneaux sont demeurés, à part celui de devant dont la partie inférieure a été enlevée pour laisser leur jeu libre aux pieds de M. Vaillant ; mais la glace du milieu fonctionne toujours, s'ouvre et se ferme à volonté. M. Vaillant y passe sa vie, k côté de son chien Médor.' Le jour du sinistre événement qui va être rapporté, Médor s'est assoupi ; Pauline et son père rimitent, Tune dans sa chambre, l'autre dans sa chaise de poste, la tète penchée sur la gazette d'Amsterdam (1). — Le chien se réveille ; M. Vaillant est encore endormi ; Médor saute dans la chaise de poste et saisit la gazette qu'il met en pièces. Au tumulte que fait Médor, l'infortuné vieillard se réveille à son tour ; il essaie en vain de s'opposer au massacre ; il appelle sa fille, encore plongée dans un sommeil profond, et ses domestiques, qui sont absents. Pauline descend enfin ;elle console son père et rajuste tant bien que mal ou feint de rajuster les morceaux :
Parle ; à quoi monte le dommage ?
J*ai bien peur que ce bourreau-là Ne m'ait rongé mon Amérique.
— Non ; rassurez-vous, mon papa, Médor n'a mangé que l'Afrique (2),
ce qui est un petit mensonge, attendu que « presque tout notre hémisphère » (3) est fortement entamé. Par bonheur^ on apporte la gazette de France ; le courroux de M. Vaillant s'apaise, car, eu bon patriote, il la
(1) De Cayrol, 11,62-5.
(2) Id., II, 68.
(8) Id.
préfère à celle d'Amsterdam. Il est même si exclusif dans son patriotisme qu'il déteste les modes anglaises^ alors florissantes, et qu'il s'irrite de voir sa fille si indifférente à cette invasion du goût exotique :
Quoi, ce goût m'afflige, et tu ris .
Avec un air d'indifférence
Quand je t'apprends l'extravagance
Qui, sous des dehors travestis,
Fait prendre, au milieu de Paris,
Pour des Wighs ou pour des Toris,
Des sujets même de la France (!)••.•
Quoil les Français imitateurs!...
Une nation établie
Sur treize siècles de grandeurs,
Risquerait de changer ses mœurs (2) ?
Gresset espère que les nouvellistes pardonneront à M. Vaillant
cette erreur D'une gauloise bonhomie (3) :
il est leur confrère, et de plus leur bienfaiteur, car, 8*ils adoptent son admirable invention de la voiture préservatrice, la Vaillantin€j ils n'ont plus à craindre la maladie. — Et tel est le contenu des quatre chants ; après le Parrain magnifique^ où il n'y a que l'ombre d'un sujet, le Gazetin^ où il n'y en a aucun. Dans la décadence progressive de son talent, le poète atteignait l'absurde (4).
(1) De Cayrol, II, 69.
(2) Id., II, 69-70.
(3) Id., II, 70.
(4) M. de Cayrol cite quelques fragments, auxquels il est difScile d*a88igner une place précise dans Teniemble du poème ; Tan (II, 74-é: % trait au mariage futur du dauphin — plus tard Louis XVI — a?ec Marie-Antoinette, union que Gresset, par la bouche de M. VaUlant, célèbre avec enthousiasme ; comme le suppose M. de Cayrol, oe passage dut être supprimé après l'épouvantable catastrophe qui attrista la fôte donnée à cette occasion par la ville de Paris. Ui autre fragment, intitulé ie siècU inventeur^ fait peut-être allusion à Dorât (de Cayrol, II, 77).
Avant qu*il eut fini de reviser le Gazetin (cette tâche Toccupa, semble-t-il, jusqu'à sa mort), il reçut rinvitation de corriger l'ouvrage d'un autre. Il est permis de penser qu'il ne s'y décida qu'à son corps défendant. A cet écrivain léger, qui poussait l'irrégularité jusqu'à la manie et la négligence jusqu'au système, on voulait mettre en main la férule du critique. Le contraste était piquant. Les circonstances lui en firent une nécessité. M. Bertin était lié avec un magistrat, M. de Rosset, conseiller à la cour des aides de Montpellier, très digne d'estime, et dont la seule faiblesse était de se croire poète ; celui-ci, voulant publier un poème sur ï Agriculture^ espèce de Géorgiques françaises en six chants, pria son puissant ami de mettre à sa disposition les presses de l'Imprimerie royale. Le contrôleur général des finances trouva Tœuvre faible ; mais comme il désirait faire plaisir à M. de Rosset, il lui proposa de soumettre ses vers, avant l'impression, à un écrivain qui vivait en province, dit-il, et dout on ne pouvait suspecter ni la discrétion ni la compétence. L'auteur accepta ; Gresset ne refusa point ; il connaissait M. Bertin depuis plus de trente-six ans(l); il avait surveillé ses études au collège Louis-le-Grand, et n'avait jamais eu qu'à se louer de sa courtoisie (2) ; enfin, le solliciteur était ministre. Le critique anonyme envoyait au fur et à mesure ses corrections à M. Bertin, qui les communiquait, en les adoucissant, à M. de Rosset ; celui-ci, après en avoir pris connaissance, les renvoyait à M. Berlin,qui jugeait en dernier ressort et parfois ajoutait des vers de sa façon à l'original ainsi amendé. Ce manège dura environ quatre
(1) « Les aentimenta de bonté dont yoos m^avez honoré depuis plus de trente-six années... j> (de Cajrol, II, 81).
(8) D'après de Waillj, Lettre à tPAlembert (commaniquée par M. de Belloy).
ans, Gresset ayant commencé en 4770 et le poème ayant paru en n74 (1). Il s'acquitta de son«c pensum» avec plus de constance que de résignation (2) ; des cris d'impatience, des plaintes courroucées lui échappent : c Oh I c'est bien la mort lente que des remplacements à faire dans Touvrage d'autrui,et surtout des remplacements en vers, où le terrain est donné sans faire grâce d'un pouce; où il faut,attaché à son pénible sillon, suivre humblement vers pour vers, toujours marcher sur les traces d'autrui, et vouloir inutilement prendre l'essor au milieu des entraves dont on est garrotté ; quand un vers est à refondre, au lieu d'un cette maudite rime en donne deux à faire... » (3). Dans sa correspondance avec M. Bertin, il insiste sur c le travail immense » (4) que lui coûtent ses remarques : « J'ai été désespéré d'un retardement occasionné par des mauit de tète qui ne me permettent aucune application, surtout du genre de celle qu'il fallait pour bien copier et mettre au net une besogne de chicane,
(1) De Beauvillé, 173-4.
(2) Les obser Talions de Gresset sur le poème de V AçrUmItMre, lea réponses de M. de Rosset et les arrêta de M. Bertin forment deux Tolumes manuscrits in-4o ; ils furent vendus à Renouard, puis passèrent entre les mains de M. de Beauvillé. M. de Cayrol a fait, d*après des copies retrouvées dans les papiers de Gresset, quelques extraits de sa correspondance avec Bertin et aussi de ses critiques sar le poème (II, 90) ; et M. de Btrauvillé a reproduit, d'après l'original, quelques autres extraits de ces mêmes critiques (168-87). Personne, au xvni* siècle, à part Bertin et Gresset, ne sut qui avait été chargé de la correction du poème de VAçrioulture. On Tignorerait peut-être enoore. si Bertin n'avait conservé les cahiers en question, et si, après la mort du ministre, Renouard ne les avait achetés (voy . Benouard, OatmL de la biblioth, d'un amateur, ap. de Beauvillé, 98-100). Le libraire ne voulut pas les publier, car il croyait, dit-il, qu'c en France on ne goQterait pas grandement un tel ouvrage.... nous n'endurons pas Tolontiers qu'on nous ennuie... » (de Beauvillé, 100). Notre caractère national a changé, depuis Renouard.
(3) De Beauvillé, 97. C'est le texte authentique ; voy. quelques variantes dans de Cayrol, II, 89.
(4) De Cayrol, II, 80.
de vilesso et de travail assujetti aux idées d'aulruii>(i). Il devient nerveux à Texcès ; un rien le surexcite ; il se persuade, si le ministre lui répond brièvement, que son travail est dédaigné : «... Le peu de mots dont vous m*avez honoré en le recevant, m'a fait craindre que tout mon ouvrage ne vous ait pas fait grand effet 1^ (2).
Plus il avance dans l'examen de VAgricitlturCy plus il en prend à son aise (3) ; il crible de rectifications les deux premiers chants, et improvise des tirades entières pour les substituer au texte original ; mais^à partir du troisième, il déclare tout net qu'il y renonce: c On ne fait plus de vers exprès comme auparavant, mais on lesotire encore quand ils se présentent tout faits » (4). C'est qu'il ne trouvait pas beaucoup de complaisance chez son patient; M. de Rosset accepte soixante vers du correcteur dans le premier chant ; dans le second — Grcsset avait écrit cent soixante-six pages d'observations — il n'en accepte que seize (5); et, dans le troisième, cinq seulement (6). Un peu plus de modestie eût été de mise; ce n'est pas à dire que les remarques de Gresset soient toujours très heureuses, ni ses vers toujours parfaits : on les sent écrits à la diable et au hasard d'une inspiration capricieuse; il demandait que c tous ses remplacements » fussent c( admis » (7) comme paroles d'Evangile: c'était excessif; mais enfin, tels quels, ils valent encore mieux que
(1) De Cayrol, II, 80-1.
(2) Id., II, 81. c Si le commentaire, écrit ailleurs Gresset, donne ici beaacoap d'affaires au texte, et cause bien de la peine à l'auteur, c^est une petite reTanche : hano veniatn petimuêque damusque vicUeim » (de Cajrol, II, 85).
(3) Voy. d» Cayrol, II, 84-9, et surtout de Beau ville, 168-87.
(4) DeBeauYiUé, 171.
(6) Id., 169.
(6) Id., 171.
(7)Id.,187.
les élucubrations indigestes de Thonorable magistrat. M. de Bosset avait écrit, au chant u :
La vigne ornait déjà les rivages du Rhône; Du sein de ses étangs Thumide Maguelone Admirait les coteaux de pampre revêtus.
Après avoir critiqué ce nom de « Maguelone >, Gresset ajoute : € Si on y tient trop passionnément pour en rien rabattre, il faut au moins être un peu traitable sur rhumidité; retrancher cette épithète A^kumide^ qui ferait une espèce de pléonasme avec ses étangs^ et lire V antique Maguelone^ sans quoi on s'exposerait à se voir appliquer la réponse d'Arlequin qui venait de se baigner, à qui on demandait comment il avait trouvé le bain? Un peu humide {{). » Ailleurs, dans le même chant^ il rencontre ce vers:
La vigne ouvre les yeux, elle verse des pleurs.
n C^est un bien grand malheur, dit Gresset, d'avoir affaire à un observateur qui ne vit qu'en prose... il s'avise de ne point aimer cette expression : la vigne ouvre les yeux... Son avis est que les hardiesses poétiques ne font beauté que quand le ton simple les présente, et surtout^ surtout! quand la justesse n'a rien à y reprendre ; or, les yeux ouverts pour verser des pleurs font un personnage d'un arbuste, et nous avons solennellement renié toute fable » (2). Une partie du quatrième chant était consacrée aux fleurs : le critique montre que, l'ouvrage s'adressant aux paysans, ce passage est de trop: ce ... ne parler des fleurs que pour des fleurs, donner à des inutilités les places que l'on devait remplir par les objets nécessaires que Ton
ri) De Cayrol, II, 84.
(2) Id., II, 86-7.
néglige, et cela dans un ouvrage fait pour être raisonnable et utile^ c*est, en voulant tenir appartement, faire refuser la porte aux gens sensés pour causer avec les enfants... » (1). Avec son bon sens caustique de Picard, il s'égaie de deux vers, qui sont, à vrai dire, tout un poème, et un poème plus amusant que celui de M. de Rosset:
Le mulet reconnaît une jument pour mère; Son orgueil rougirait si je nommais son père (2).
€ Reconnaîiy s'écrie-t-il ; quoique cette reconnaissance soit tout à fait touchante, supprimons reconnaît^ en faveur de ces mauvais cœurs qui aiment mieux rire des choses que de s'en laisser attendrir. — «Son orgueil rougirait ; malgré la délicatesse infinie que l'on connaît aux mulets sur le point d'honneur, le sentiment d*indignation, et surtout la rougeur qu'on leur prête ici, font un effet assez plaisant ou tout à fait ridicule, si on Taime mieux. — Si je nommais son père; pour nous mettre à notre aise, partons d'abord de Tidée assez probable qu'il est fort égal à un mulet que l'on nomme ou non son père, surtout dans un poème; d'ailleurs, sur cent mulets, il n^ en a peut-être pas deux qui lisent des vers » (3). Il abandonne ensuite le ton ironique et s'élève avec véhémence contre cette théorie pseudo-classique des deux styles, l'un qui conviendrait à la grande poésie, Tautre qui messiérait à sa dignité: pourquoi, demande-t-il, ne peut-on nommer en poésie ni engrais, ni coûtre, ni vigneron ? « A l'exception des termes absolument bas, et des expressions ou grossières ou indécentes, il n'y a point réellement de mots ignobles; c'est une fausse et puérile
(1) De BeauTillé, 176.
(2) Id., 180.
(3) Id., 180-1.
délicatesse qu'il faut braver ; dès que les termes communs seront relevés par leurs auteurs, par les grâces duslyle, etjustifiéspar Tutilité de Touvrage, ces mêmes termes, nouvellement employés en vers, n'effaroucheront que les sots ; avec des soins, avec Tart d'ennoblir les objets et de leur donner le coloris de la poésie, les mulets et les bosufs y passeront par la même commodité que les chevaux et les taureaux qui déjà y sont reçus depuis longtemps... toute la langue est aux ordres du génie » (1). Il ne se borne pas aux remarques littéraires ; il discute jusqu'aux théories agronomiques de M. de Rosset. Il parle avec de longs détails des labours, des soins que comporte la culture du blé (2)^ des coupes de trèfle, de sainfoin^ de luzerne, du raygras, de la grande pimprenelle (3). Il apprécie le Champagne comme un dégustateur de profession: « Le meilleur vin de Champagne n'est pas celui qui mousse. Les vrais connaisseurs de tous pays ainsi que les véritables connaisseurs Champenois ne font aucun cas des vins mousseux, d'autant que cette mousse est le plus souvent artificielle, factice, malsaine... n (4). Cette besogne commandée par un grand personnage et accomplie expressément pour lui plaire, ne demeura pas sans profit: Gresset obtint du roi, en 1773, une pension de 800 livres, en récompense d'un travail par^ ticulier (5) ; on dirait aujourd'hui : pour services exceptionnels (6).
(1) De BeanvUlé, 182-3.
(2) Id., 101.
(3) Id.,i78.
(4;id.. no.
(5) D'après le P. Daire (de Cayrol, II, 90).
(6) aie zèle vraiment patriotique (?), Monsieur, que tous ares mis à faire la revision du poème de V Agriculture m'a engagé d'en faii^ part AU roi, en lui proposant de vous en témoigner sa satisfaction par le don d'une pension de 800 Ut. sur les fonds de rAg]:icaltare et des Kcoles vétérinaires ; Sa Majesté a bien vouln vous -accorder cette
Louis XV mourut peu après, et son petit-fils lui succéda eu 1774. Gresset, comme directeur de TAcadémie française, présenta aux jeunes souverains les félicitations et les vœux de la compagnie ; ses deux harangues, Tune au roi, l'autre à la reine (1), ne sont en elles-mêmes ni meilleures ni pires que d'ordinaire les discours officiels; elles nous paraissent aujourd'hui émouvantes, à cause du funèbre démenti que leur donna rhistoire: Gressety présageait à Louis XVI et à Marie-An toi nette un règne « fortuné » (2). De plus, il prononça quelques mots d'éloge pour Louis XV, éloge très mesuré et même un peu froid pour qui se rappelle les termes de l'épltre sur l'attentat de Damiens (3): € Si nous ne craignions, Sire, de renouveler la douleur de Votre Majesté, l'Académie française acquitterait au pied du trône le tribut de reconnaissance que nous devons à la mémoire d'un monarque plein de bonté, ami de la paix, ami des beaux-arts, et qui honora toujours l'Académie de ses regards et de ses grâces. » Dans la suite, il essaya d'utiliser pour son intérêt personnel l'heureuse chance qui, dès le début du règne, l'avait mis en rapports directs avec le souverain. Il adressa à Louis XVI un mémoire où il sollicitait la faveur d'être nommé chevalier de Saint-Michel et de porter la décoration de cet ordre, « en attendant le
grâce, et c'est a?ec un vrai plaisir qne je vous en apprends la nouvelle. Cette pension aura lieu du premier janvier de cette année. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
c Bebtin. b (Daté de Compi&gne, 25 août 1773.) (^Buîl.dela Soc. des Antiq. de Picardie, VII, années 1859-60-61.)
(1) De Cayrol, II, 90-4.
(2) V07. de Cajrol, qui insiste d'ailleurs trop longuement sur ce contraste.
(3) Il est vrai que bien des années séparent cotte épttxe de son discours.
moment de la première réception » (1); comme titres, il alléguait trente-cinq ans d'activité littéraire, écoulés « sans qu'on ait jamais eu à lui reprocher d'avoir rien écrit qui pût blesser la religion, le gouvernement ni les mœurs », la revision du poème de V Agriculture^ et enfin Thonneur qui lui était échu de complimenter le roi et la reine au nom de l'Académie. Bertin présenta le mémoire au roi, et, tout en objectant que celui-ci, n'ayant pas encore été reçu grand-maître de ses ordres, ne pouvait pour le moment y admettre de nouveaux membres, appuya la demande de Gresset (2). Le poète eut cause gagnée et obtint par surcroit l'anoblissement : € ... Notre cher et bien-aimé Jean-Baptiste- Louis Gresset, disaient les lettres royales, s'est distingué par des ouvrages qui lui ont acquis une célébrité d'autant mieux méritée que la religion et la décence, toujours respectées dans ses écrits, n'y ont jamais reçu la moindre atteinte. Sa réputation a depuis longtemps engagé l'Académie française à le recevoir au nombre de ses membres, et nous l'avons vu, avec satisfaction, nous offrir, en qualité de directeur, les hommages de cette Académie, la première fois que nous avons bien voulu l'admettre à nous les présenter à l'occasion de notre avènement à la couronne » (3). Après avoir constaté Thonorabilité de sa famille, le document se terminait ainsi : <i A ces causes, nous avons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, anobli, et par ces présentes signées de notre main, anoblissons ledit sieur J.-B.-L. Gresset, etc. » (4). Cette distinction était flatteuse, mais coûtait cher, entraînant des frais de toute sorte» Gresset, par
(1) B'dl, de la Soc. des Antiq, de Picardie^ VII, 194 et Buiy.
(2) Id.
(3) De Cayrol, II, 96 (d'après es registres de l'Académie d*Amieiu).
(4) Id., II, 96-7.
le double intermédiaire de M. d*Agay, intendant de Picardie, et d^une personne qu'il nomme dans sa correspondance la comtesse de N... (1), adressa une supplique à Marie-Antoinette pour obtenir la remise de ces droits dispendieux, et Tobtint en effet. Vers la fin de sa supplique, il parle d'un ouvrage auquel il a donné tous ses soins, et qu'il compte publier, comme il en a l'autorisation, sous les auspices de la reine (2). Quel est ce livre? C'est ce qu'il est impossible de deviner (3).
Jusqu'ici sa direction académique ne lui avait valu que des faveurs : il connut bientôt le revers de la médaille ; il eut à recevoir un nouveau membre, et c'était un philosophe. Vingt années auparavant, il lui avait fallu complimenter d'Alembert ; voilà qu'une nouvelle réception lui imposait une même épreuve. Cette élection avait été fort traversée (4). Une première fois, le 7 mai 1772, Suard est nommé académicien, en même temps que Delille ; le lendemain le maréchal de Richelieu, qui les voyait de mauvais œil entrer à l'Académie, détermine le roi à casser la double élection. L'Académie s'émeut, elle charge le duc de Nivernais de représenter au souverain qu'elle « est dans la plus grande douleur de n'avoir pas vu confirmer son choix, de lui prouver que ces deux sujets en sont dignes... ; et qu'enfin pour attendre l'effet de ces très humbles remontrances à Sa Majesté, il sera sursis à l'élection par elle ordonnée jusqu'au 23 mai ». L'influence du duc de Nivernais combattu celle du maréchal de Richelieu et apaisa Louis XV ; dans une
(1) De Cayrol, II, 97.
(2) Id., 11,98.
(3) Il fnt nommé en 1777 historiographe de l'ordre de ISaint-Lasare et de Kotro-Dame de Mont-Carmel (de Cajrol, II, 73).
(4) Vof. Collé, III, 349 et sniv.
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lettre envoyée a rAcadémie (1), U «laiotînt sa dé<ûsioii première, mais déclara a qu'il n'entendait pas exclure pour toujours ces deux sujets ; qu'il se ferait rendre compte de leurs principes et de leurs ouvrages^ et que par la suite ils pourraient se présenter > (2). L'opinion publique, en cette affaire^ fut pour le gouvernement ; on trouva que» depuis quelque temps, TAcadémie se recrutait trop exclusivement parmi les déistes et les frondeurs. Collé cite, comme exemples de ces choix téméraires, Marmontel, auteur de libelles anonymes contre Favart et sa femme, < bas flatteur qui avait fait des couplets pour la Popeliniëre, pour Bouret, qu'il comparait à Alexandre,etc.,etc. », j^uis Tabbé Arnauld, <c un forfante avantageux, un bas intrigant, qui n'a eu d'autre mérite que d'être agrégé à la secte philosophique, d'en être le prôneur, et d'afficher publiquement l'incrédulité, sous le prétexte qu*il est abbé et qu'il possède un joli bénéfice » (3). La mésaventure de Suard ne laissa pas d'exciter une certaine compassion ; cependant son bagage littéraire, qui comprenait essentiellement des traductions de l'anglais, parut bien léger ; celui de Delille, l'autre récipiendaire ajourné, n'était guère plus lourd. Mais les deux académiciens élus à leur place suivant le désir de Louis XV, M. Bauzée et M. de Bréquigny, possédaient moins de titres encore. Ce déni de justice ne put être réparé avant 1774 ; encore l' Académie, instruiteparrexpérience,usa-t-ellede précautions ; son directeur, Gresset, se rendit auprès de Louis XVI pour justifier le vote de l'Académie en s' appuyant sur
(1) Voy. OpuhculâA de Oresiet^ carton de 1» Bibl. Nat., 18« pièce, p. 75. Copie de la lettre de Loais XV.
(2) Voy. Collé, III, 349 et suiv.
(3) Id.
la Ictlre qu'elle avait reçue de Louis XV et qui levait rinterdiclion auparavant prononcée (1).
La réception de Suard attira un nombreux public ; le nouvel académicien était entouré du prestige de la persécution ; puis, les Parisiens de 1774 éprouvaient une vive curiosité de voir et d'entendre Gresset^ ce poète dont leurs grands-parents avaient salué avec tant d'enthousiasme les débuts littéraires, et dont les rimes charmante? volaient encore sur leurs lèvres. L*auteur de Vtr-Vert et du Méchant redevint à la mode,un jour ; son retour à Paris, selon les Mémoires secrets^ fut « une espèce de triomphe • (2), comparable dans une certaine mesure à celui dont Voltaire devait être le héros en 1778. Mais le directeur de TÂcadémie trompa totalement Tattente de son public ; on comptait peut-être sur une causerie aimable, abandonnée : on eut une dissertation en forme. Le discours de Suard^ qui ouvrit la séance, obtint lui-même fort peu de succès (3) ; outre qu'il fut débité timidement et d une voix faible (4), il était trop long. 11 consistait surtout dans une apologie copieuse des encyclopédistes : le domaine des arts, dit-il, c s* épuiserait bientôt, si la philosophie n'y faisait couler par mille canaux les germes d'une fécondité nouvelle » (5) ; il mêla à son dithyrambe l'éloge d' c un homme extraordinaire » (très probablement Voltaire), et s^appliqua à démontrer que la philosophie bien entendue ne pouvait compromettre ni la religion ni la morale (6). Ce plaidoyer
(1) Voy. Opuiculfi de Ortuet, 18« pièce, p. 73.4. « Petit mémoire particalier, poar M. le Directeur seul, et dont il pourra faire usage pour répondre de vive voix aux questions que le roi pourra lui faire. »
(2; XXVU, Addition», 330.
(3) Dise, pr&fumeéê dan» VAead. franc, y le jeudi 4 août 1774, à la réception de M, Suardj Paris, Démon vil le, 1774.
(4) D*après Garât lui-même (ap. de C&yrol, II, 100). (6) Dite, prononeé», etc., 7 'H,
(6) Cf. le discours de d*Alembcrt en 1764.
pro domo sua occape pins de quinze pages in-l* (1). L'orateur passa ensuite à Téloge de racadémicien qu'il remplaçait, M. de la Ville, évêque de Tricomie, et expédia lestement cette formalité.
Gre88et,qui avait peu de tendresse pour les philosophes, ne pouvait prendre sur lui de ne pas riposter ; seulement, au lieu d'attaquer de front, il biaisa; son discours fut sans doute un réquisitoire contre Voltaire et son école, mais à l'abri d'un sujet en apparence tout différent. U loua très vite Suard (comme il l'avait fait en 1754 pour d'Alembert), puis M. de la Ville un peu plus longuement ; et à propos d'un opuscule que l'Académie de Prusse venait de couronner^ traita cette question : comment rabaissement de la moralité a pour suite la décadence du langage ; il étudia cette décadence sous un double aspect^ celui des perles réelles et celui des acquisitions nuisibles. D'une part, les mœurs, en s'affaiblissant, nous ont enlevé beaucoup c de tournures naturelles, naïves, simples comme la vérité, et fortes comme elle »(2) ; ainsi simplesse, loyauté... Non seulement le français ancien disparaît, celui de Montaigne, d'Amyot, de Sully, mais le français même du xvn* siècle, de Fénelon, de Racine, de Boilcau ; et ce qui en reste, est employé avec une tout autre acception que par le passé. D'autre part, à la langue ainsi appauvrie s^incorporent une foule de termes nouveaux, parasites, vains et futiles comme la mode qui les a enfantés, ottomane^ chiffonnière^ frac^ caraco^ éléganteSy merveilleux^ chenilles ; et encore ces néologismes, relativement, ne font pas beaucoup de mal ; ce qui est plus grave pour l'avenir de notre langue, c'est
(1) Disc, prononc.it y etc., 6-21.
(2) M., 29. — Oa trouve aussi le discours de GresMt dans ki Œuvres, 111, 267-89.
tt cet art si répandu de parler sans avoir rien à dire, ces demi-mots, ce papillolago éternel d'épigrammes manquées » (1) ; c'est aussi ce manque de sincérité dans l'expression de pensées communes : « A chaque instant, pour les choses les plus médiocres, les plus indifférentes» pour des misères, pour des riens^ on se dit charmé y pénétré y comblé, trmisporté », etc. (2) ; de même pour les autres mots ; plus de mesure, plus de justesse d'élocution : « tout fourmille de gens uniques » (3). La cour seule conserve les bonnes traditions du langage ; Paris et la province s'entendent pour le dénaturer ; chaque profession, chaque état contribue à sa corruption ; l'éloquence, la poésie inventent un style nouveau ; les faiseurs de systèmes rajeunissent de vieilles balivernes par un jargon sonore ; les médecins servent tous les jours à leurs malades, comme remèdes, une ample provision de termes ridiculement pédantesques. Le néologisme envahit jusqu'à l'éducation ; les parents déguisent leurs enfants en pierrots, colombines, scaramouches^ matelots ; on travestit leurs noms, on • les appelle Finette^ Pierrot^ Jenny, on en fait des poupées et des automates, on les habitue à Tégoïsme en leur suggérant l'orgueil ; l'enfant devient un élégant ou une coquette, et non un homme ou une femme capable de se débrouiller dans la vie. Eh bien, il faut réagir contre ces honteuses tendances ; il est nécessaire de rendre à la langue française sa pureté. Si les mœurs se gâtaient davantage, elle tomberait elle-même dans un avilissement plus déplorable encore. Peut-être viendrait-il une époque où le mot honnête homme changerait de sens et s'appliquerait au plus pervers. En
(1) Due, prononcés^ etc., 32.
(2) Id.,33.
(3) Id., 84.