‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 3 sur 18 · GRESSET AVANT VER-VERT · texte numérisé non relu

GRESSET AVANT VER-VERT

Jean-Baptisle-Louis Gressel vient au monde le 29 août 1709. Son père, Jean-Baptiste, élait conseiller du roiy commissaire enquêteur-examinateur au bailliage et présidial d'Amiens : à ce titre, il avait fait un inventaire complet des archives municipales. Quant à sa mère, Catherine Rohault, c'était une bourgeoise dévote. Dans cet intérieur paisible, où nul bruit du monde n'arrivait, Tenfant croit sentir s'éveiller en lui une double vocation^ religieuse et littéraire.

11 est Tainé de neuf fils et filles ; deux de ses sœurs prennent le voile tour à tour, Geneviève et Marguerite ; celle-ci entre au couvent des Augustines d'Amiens, à seize ans ; l'autre, à quinze, et elle meurt presque aussitôt. Cette fin soudaine inspire au jeune homme une de ses premières poésies, une ode « aune

dame, vSur la mort de sa fille, religieuse à A*** (1). » L'ouvrage est médiocre, banal ; ces condoléances lyriques manquent de chaleur. On ne se douterait pas, en lisant cette pièce, que le poète vient de perdre une sœur et qu'il veut consoler une mère ; c'est à une mère qu'il reproche de gémir plus que de raison !

Mais c'est être trop constante Dans de mortels déplaisirs ; La nature se contente D'un mois entier de soupirs (2).

Il invoque l'antiquité et rappelle l'exemple de Clytemnestre qui ne tarda pas à oublier sa fille :

D'Iphij^cnie immolée

Je vois le bûcher fumant :

Clytemnestre désolée

Veut la suivre au monument;

Mais cette noire manie

Par d'autres soins fut bannie,

Le temps essuya ses pleurs :

Tels de noire Iphieénie

Nous oublierons les malheurs (3).

Est-ce donc chez lui absence de sensibilité ? Nullement : c'est qu'il est déjà, au fond deTâme, très pieux :

Portez donc au sanctuaire, Soumise aux divins arrêts, Portez le cœur d'une mère Chrétienne dans ses regrets; Adorez-y dans vos peines Les volontés souveraines Du diijpensateur des jours :

Il rompt nos plus tendres chaînes Pour fixer seul nos amours (4).

(1) Œuvres de Gresset, éiit. de Bure, 1826, 8 toI. (pins ie Parrain inagnijiqut)^ I, 21K).

(2) la., l, 291.

(3> Id., I, 293-4.

(4; Id., I, 295

Pourquoi pleurer ? La mort n'estelle pas le commencement d'une vie nouvelle? Une âme vouée à Dieu est remontée vers son Créateur : pourquoi pleurer ? — Impitoyable logique de la jeunesse ! Le cœur a ses raisons (Gresset l'apprendra plus tard) que la foi elle-même ne connaît pas toujours.

Elevé dans un tel milieu, il incline naturellement vers la carrière ecclésiastique ; et en même temps, de propos délibéré, il sera poète ; sans doute, à ce qu'il croit du moins, il ne fera pas de la poésie un métier, mais un délassement et une distraction. Son père l'archiviste a taquine la Muse » à ses moments perdus ; fervent disciple deBoileau,il écrit un Discours au roi^ des Satires^ par exemple sur le culte de l'or, des EpiireSy une entre autres sur le mot <x mais » qu'il avait en horreur :

C'est toi, dangereux Mais, que je veux critiquer (i).

Ses courtes pièces, que cite avec soin M. de Cayro1(2), ont peu de valeur ; mais tout poète, aux yeux de son fils, est un grand poète. Eh bien ^ Jean-Baptiste-Louis suivra cet exemple ; il alignera de petits vers comme tant d'autres, même parmi les prêtres, qui n'ont pas cru déroger ainsi à la gravité de leurs fonctions. Sa vie est donc toute tracée ; il la divisera en deux parts, Tune consacrée aux devoirs de son ministère, l'autre aqx plaisirs innocents du badinage poétique : il se laissera vivre entre l'autel et les Muses.

C'est avec ces dispositions souriantes, celte heureuse sécnrité pour l'avenir, qu'il s'affilia aux Jésuites, i dix-sept ans, en septembre 1726. Les circonstances le jetèrent dans leurs bras : ils dirigeaient le collège

1) De Cajrol, I, 13.

d'Amiens ; Tun de ses matlres, le P. Lagneau, iulime ami de sa famille, encouragea sa vocation religieuse. Gresset fut d'abord novice à Paris pendant deux an» (1726-1728); puis, suivant Tusage de la société, o renvoya en province enseigner aux autres ce qu'i avait appris : il devînt professeur de quatrième Moulins (1728-1729), occupa ensuite la même chaire

à Tours, puis celles de troisième, seconde et rhéto — rique (1729-1733) ; en 1733, il fut nommé à Rouen, er -i y resla un an à litre de professeur de rhétorique (1733— ^- 1734) (1).

Ses supérieurs lui reconnaissaient « un esprit dis .^5tingué, un goût sûr, beaucoup de talent pour enseigner ^r la rhétorique, un tempérament sanguin et pourtan ^nt ami de la modération • (2). En tout cas, il sembla -le qu'il n'eut guère le feu sacré ; le professorat lui lais-« sait de nombreux loisirs, car les œuvres de sa première jeunesse, celles qu'il appelait lui-même plu^^d-Js tard ses delicta juventutis^ se succédèrent à intervalle ^ss rapprochés. 11 rimait à tout propos ; ce qu'il essayaS" — it d'écrire prenait naturellement la forme poétique ^^3»

(1) Jusqu'ici on coanaissait fort mal et trèscoafnséinent cette partr -^^^^ de la vie de Gresset ; si j*ai pu la reconstituer aveo exactitude ^K^» c'est grâce aux renseignements que m'a fournis le P. de Boch» .^^D^' monteix, d'après une notice sur Gresset conservée à Rome dans \^ ^^ archives de la Compagnie de Jésus. — Une tradition accréditée veii-^'^^* que Gresset ait composé son Ver- Vert à Rouen ; le P. de RochemoK' ^onteiz, à cause du peu de .temps qu'il est resté dans cette dernière TilLff- -^^^ incline à croire qu'il l'a plutôt écrit à Tours. Cette hypothèse est f alternent fondée ; en effet, M. de Beauvillé (62-8) a eu entre l mains un cahier qui est d le premier jet de VerVert 3 et qui a doute été copié par un ami du poète sur le manuscrit origiDal : on trouve en tôte de la première page : Fait à Thurs. Il n'en est moins vrai que Ver- Vert n'a été imprimé que du temps où était professeur à Rouen (1734).

(2 « Ingenium optimum.,, judieium solidum.,, ma^um talentnm docendamrhetoricam.., sangninta complexionii et tamen temperati Extrait de la notice précitée sur Gresset. — Renouard (voj. de Caj T, 2i'b) prétend qu'il prononça vers cette époque des sermons excellei et tt dont quelques-uns existent encore d ; mais il n'en cite aucun pi sage, et n'indique même pas de qui il tient ce détail.

Tant6t c'était un compliment pour des pensionnaires qui voulaient souhaiter sa fête à leur supérieure, tantôt un dialogue bouffon entre la calotte et le bonnet de nuit ; une autre fois, c'était une pastorale allégorique, Timandre, qui célébrait sans doute la venue à Rouen du gouverneur de Normandie, Charles de Montmorency-Luxembourg. Ces petites pièces, entremêlées de compositions latines, ne sont pas très supérieures à celles que la Saint-Charlemagne dans nos lycées inspire tous les ans. La plupart demeurèrent inédites ; mais quelques-unes, écrites avec plus de soin^ formèrent insensiblement un bagage assez respectable, si bien qu'en 1730, — l'auteur avait vingt et un ans, c'est son excuse, — il publiait une édition de ses œuvres, bientôt complétée par une nouvelle, en 1734 (1).

Il est difficile, dans ce premier jet de sa verve, d'entrevoir des promesses de talent. Les défauts y apparaissent mieux que les qualités ; la langue est facile, aisée, coulante ; mais on chercherait vaine-

(1) La première éditioD, celle de 1730, parut à Toars ; elle contenait Utradoction des six premières églognes de Virgile, pins denx odes, rnne sur Vamûur de la pairie^ l'autre à M. de Rastigiiac. archevêque de Tonrs enfin nne pièce sur la Vie pa*torale. — La seconde, celle de 1734, parut à Blois ; elle renfermait, outre la traduction des six premières églognes, celle des quatre dernières ; Tode sur V amour de la pairie était augmentée de quatre strophes (dix-sept au lieu de treize) ; l*ode à M. de Rasttgnac recerait plusieurs modifications, dont la plus importante était la suppression d'une strophe (neuf au lieu de dix) ; la pièce sur la Vie paitorale était considérablement remaniée et de- ▼enait le Siècle pattoral, puis un certain nombre d*odes nouvelles y étaient jointes : l'dde au roi nir la gverre ; Euterpe ou la poétiê ehampStre, ode à Virgile ; l'ode à M. de Saint-Âignan ; Tode »tir la eananUathn det deux saints Gonzague et KoUka ; l'ode sur Vingrati'^ inde ; l'ode an roi Stanislas; l'ode sur la viédùicritè. , — Quelques-uncR de ces pièces parurent d'abord détachées. La chronologie exacte en est inconnue pour plusieurs et insignifiante pour toutes ; elles furent composées rapidement. Voy. à ce sujet Berville, p! 179 et suiv., plutôt que les confuses explications de M. de Cayrol, I, 29 et suiv. Notons fxmrtant que M. Berville oublie de mentionner dans l'édition de 1734. l'ode à M. de Rastignac.

ment un passage qui arrête Tattention ; partout y éclate une espèce de tendance à voir dans n'importe quel sujet une matière de classe et à la mettre en vers français comme il l'eût fait en vers latins ; l'écolier d'hier subit encore un joug dont il qe pourra se dégager qu'à de rares intervalles, l'inQuence du collège. Ces pièces forment deux catégories : les unes sonllyriquesy les autres champêtres. Parmi les pièces lyriques, on remarque Tode qu'il avait composée à l'occasion de la mort de sa sœur ; une autre s'adresse à € monseigneur l'archevêque de Tours :»(!):

Tout vit heureux sous son empire ; L'équité prononce ses lois, 8ur son front la douceur respire, La bonté parle par sa voix; Du pauvre il prévient la misère, Dans lui Torphelin trouve un père, L*innocence y trouve un appui ; Il protège l'humble mérite ; Et la \ertu, souvent proscrite, Triomphe toujours devant lui (2).

Il n'y a là aucun Irait qui s'applique précisément à son héros ; rien de personnel, rien de senti: c'est le développement de celte idée générale : éloge d'un bon prélat. De même, Tode qui célèbre la canonisation de deux saints, Gonzague et Kotska : on peut la lire jusqu'au bout sans renconlrer un seul mot sur leurs actions, sur leur vie (3). El ainsi des autres (4) : toutes offrent ce caractère ou plulôt cette absence de caractère. Les pièces champêtres ne valent guère mieux : la traduction des Bucoliques de Virgile brille surtout par rinexaclitude ; du reste, Greâset, qui avait pris

(1) ŒavrM de Oreitet, I, 278-282.

(H) Id., I. 283-9.

0; Id., I, 253 et Boiv

poiir épigraphe ce pirécepte d'Horace : Nec %}erbum verbo curabis reddere^ prévenait le lecteur dans son avertîasement qu'il n'avait voulu faire qu' < une imitation hardie :p : « Texactilude classique et littéraire, ajoutait-il, ne sert qu'à rabaisser l'essor du génie (^) ». Comme il est ecclésiastique, il remplace pudiquement dans la deuxième églogue Alexis par Iris. Chose plus grave, il dénature l'original sous prétexte que la noblesse de notre langue ne s'accommode point de certains détails vulgaires : « Par exemple, la circonstance des mœurs d'Eglé, dans la sixième églogue^ et la joue enluminée du dieu Pan dans la dixième, n'ont rien de bas dans le latin ;... mais elles ne présenteraient en français qu'uue idée basse et burlesque (2). d Avec ce système, toute imitation n'est-elle pas une traîtrise? Le Siècle pastoral (3), morceau assez agréable, mais trop long, est le tableau de l'âge d'or, qui a été, conclut le poète, un brillant mensonge :

J'ouvre les fasles sur cet âge, Partout je trouve des regrets ; Tous ceux qui m'en offrent l'image Se plaignent d'être nés après.

J'y lis que la terre fut teinte Du sang de son premier berger; Depuis ce jour, de maux atteinte, Elle s'arma pour le venger.

Ce n'est donc qu'une belle fable :

N'envions rien à nos aïeux ; En tout temps l'homme fut coupable, En tout temps il fut malheureux (4).

Bien des années plus tard, Jean- Jacques Rousseau

(1) Œuvre» de Oreast, II, 3.

(2) Id., H. 4-5.

(3) Id., II, 91-97.

(4) Id., II, 96-7.

lut cette pièce de Gresset et y joignit quelques strophes : qu'importe si l'histoire dément la légende ? s'écrie l'admirable utopiste. L'âge d'or existe où existe la vertu :

Ah ! qu'avec moi le ciel rassemble, Apaisant enfin son courroux, Un autre cœur qui me ressemble !

L'âge d'or renaîtra pour nous (1).

Vers la même époque (1733), le jeune professeur écrivit à sa mère une relation de son voyage à Rouen^ après son départ de Tours (2) ; on voit par le début qu'il ne se pressa pas trop pour gagner sa nouvelle résidence, et qu'au lieu de se rendre tout d'une traite de Tours à Rouen, il séjourna quelque temps auprès de sa famille :

En quittant ces bois pleins de charmes, Un jour auparavant égayés par nos ris,

Mais fraîchement arrosés de nos larmes, Je suivais lentement des sentiers moins fleuris... (3).

La lettre, en prose et en vers, est vive, amusante. Le chemin lui semble d'abord un peu long, ensuite <( beaucoup plus court avec une jeune compagne » (4); il fait sa a: première halte dans une façon d'auberge D (5) et cause avec <i les considérables du village i> (6), « les fortes tètes, les beaux esprits et les capables du lieu » (7) ; la politique (déjà !) alimente la conversation :

Les uns disaient que le roi Tanisras Jamais des Poronais ne deviendrait le maître,

(1) Œuvres de Qrettet, II. 98.

(2) Publiée par M. de Beauvillé, 105-114.

(:») De Beauvillé, 105.

(■)) Id., 107.

(fî) Id , 107.

(7) Id.. 109.

Quoique la Czarienne aveo le Chat Tliamas Au trône voulût le remettre (1).

De tous ces écrits, qui avaient une valeur inégale, aucun n'était un livre : ils passèrent inaperçus, et ne méritaient pas un meilleur sort. Au moins, à défaut d'autre qualité, ils fournissaient une diversion à la mélancolie naissante de Grcsset. Car une à une ses illusions s'étaient envolées ; Texistence nomade qu'on lui imposait ne convenait guère à ses goûts ; Amiénois de naissance, de cœur et d'esprit, il se trouvait mal à Taise parmi les populations du centre et de l'ouest, bien qu'il y eût contracté de précieuses amitiés dont quelques-unes durables ; paysan de la Somme, c'était près de ses eaux qu'il voulait vivre et mourir. Quand reverraît-il pour toujours son cher Amiens? Il laissait échapper comme un cri du cœur, à la fin d'une de ses odes :

Bords de la Somme, aimables plaines, Dont m'éloigne un destin jaloux, Que ne puis-je briser les chaînes Qui me retiennent loin de vous !... [2).

Ces chaînes, il avait été au-devant d'elles, il les avait forgées de sa propre main, et, il le croyait, elles ne pouvaient être rompues. Ce fut sa première souffrance et son premier désenchantement.

Bien d'autres surviennent ; il se sent opprimer par une tyrannie d'autant moins supportable qu'elle revêt des formes plus douces. Ses chefs ont certains procédés de police intérieure qui révoltent cette âme franche et loyale. Le secret de sa correspondance est violé ; on l'épie à son insu jusque dans ses moindres actions ; il vit entre des surveillants invisibles, qu'il

1) De BeauTillé, 109.

2) Œuvres de Oressef, I, 270.

OBE8SBT.

désigne d'un nom plus dur. L'impression qu'il ressentit d'un pareil régime dut être bien forte, puisque, même après sa sortie de Tordre, dans les premières lignes d'une lettre particulière qu'il adressait en 1740 au P. Bougeant, perce encore l'amertume de ce passé douloureux (i) : « J^imagine, dit-il, que quelque vénérable espion, reste de la lignée des Aubins, gens de décachetante et interceptante mémoire, aura supprimé ma petite épitre ; mais vous êtes heureusement arrivé, et c'est bien tout ce qu'on peut faire que de rapporter sa pauvre vie de cette métropole des caveaux et des catacombes de la Société (2). Vous voilà ressuscité, et nos amis peuvent aller à la côte sans craindre les partis ennemis, d Gresset veut ainsi parler, explique Renouard, des « espions qui interceptaient ses lettres au P. Bougeant 3>. On lui impute à mal ses divertissements les plus simples ; il avait écrit un discours latin sur rBarmonie, où il démontrait la noblesse, puis l'utilité de cette science, et qu'il eut le tort plus tard de traduire en français (3) ; c'était un méchant ouvrage, mais il fallait bien du parti pris pour y découvrir de méchantes intentions. Dans son inofiensive médiocrité, il ne laissa pas de faire scandale : l'auteur avait eu l'audace de mentionner l'opéra, le ballet, la cantate, la chanson. Pourtant cette audace était singulièrement atténuée par l'emploi des tournures les plus chastes et des périphrases les plus académiques ; l'opéra, sous la plume de Gresset, devenait « le temple de l'harmonie » (4) ; le ballet, w Terpsi-

(1) Voy. Renouard, p. xvi. La date do 1735 qu'il assigne à cette pièce est inexacte, puisqu'il y est question de la mort du jésuite RouiUé qui eut lieu en 1740. Le P. Daire, à qui Renouard emprunte cette citation, commet une erreur analogue ide Cayrol. I, 175).

(2) Le P. Bougeant revenait d'un exil à la Flèche, que lui avait valu son Amusement philosophique sur le langage des bêtes.

(3) Œnvret de Gresset, lîl, 172-236.

(4) Id., III, 224.

chore » (^); il ne considérait dans la chanson qu' ^ un art utile à la république littéraire » (2) ; mais c'était encore trop. Il dut se justifier ; et on garde encore en manuscrits les notes qu'il rédigea pour sa défense (3).

Ces tracasseries injustifiables lui ouvrirent les yeux • septans après son entrée dans la Compagnie de Jésus, le néophyte candide avait perdu beaucoup de son enthousiasme ; sa foi chrétienne demeurait intacte, il conservait tout son respect pour ses maîtres ; seulement le monde ecclésiastique du xvm* siècle lui apparaissait sous son vrai jour. Très intelligent, très perspicace, il savait observer ; il voyait clairement que les beaux rêves de son imagination juvénile ne ressemblaient guère à la vie. Il éprouvait surtout de l'antipathie pour le clergé régulier; cette haine datait de loin et persista jusqu'à son dernier jour : le seul ouvrage un peu violent qu'il ait écrit, nous le verrons plus tard, est dirigé contre des religieux. Les monastères d'hommes le scandalisaient ; lui que la moindre contrainte mettait au supplice, il ne pouvait admettre qu'on abdiqu&t ainsi complètementsa liberté. Dans son voyage de Tours à Rouen, on le prend pour un moine : il en est furieux, lui qui veut, dit-il, « jusques à son trépas 3

Bénir Dieu de ne Tétre pas, Consentant un peu plus à passer pour chanoine (i).

S'il déteste les moines, il n'a point d'horreur pour les nonnes; elles l'attirent, l'intéressent, et il les plaint; prisonnier lui-même, il a de la compassion pour ces

(1) Œnrrrs de 6re*»et, TU, 228.

(2) Id., III. 233.

(3) BervJlle, 111.

(4) De Beauvillé, 108.

prisonnières d'une inexorable règle ; il est indulgent à leurs travers et pitoyable à leurs peines. Le mystère des grilles closes excite sa curiosité; bien placé pour savoir beaucoup, il devine plus encore; il orne, il agrémente, il embellit les malicieux détails recueillis dans les conversations entre clercs. On possède de lui une gracieuse chanson qui remonte à 1734 environ, et qui est bien significative :

Dans ma jeunesse, Renfermée au dortoir, Attentive au devoir, Une nonne au parloir N'osait se faire voir Et vivait sans tendresse.

Aujourd'hui ce n'est plus cela.

Nonnette gentille Court, vole à la grille, Sa langue babille, Son esprit frétille, Et son cœur va cahin, caha (1).

Cette pièce porte sa date : à la faveur des idées qui s'agitaient confusément dans son esprit, le petit rimeur allait devenir un poète ; tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'on lui avait raconté sur l'existence des religieuses lui fournissaient peu à peu le dessin d'un conte, bluetle charmante, <r moins écrite que-rêvée », merveille de grâce ingénieuse et de sentiment discret : Ver- Vert {2).

(1) De Cayrol, I, 57.

(2) Gresset, comme le fait remarquer M. de Cayrol (I, 48, n. 2), a toujours écrit de la sorte le nom de son héros ; les deux autres orthugraphes (V air-Vert j assez peu usitée ; Fer^- Fer/, généralement répandue) sont donc erronées. Cependant M. Derome a raison de soutenir en principe la légitimité de la première ; « Le titre écrit Ver- Vert est consacré ; mais il n'a pas de sens. Le véritable ne saurait être que Vair- Vert. Vair signifie petit gris. Le nom de Vair- Vert convient donc parfaitement à un perroquet, dont les deux nuances, Vair et Veri^ forment la couleur ordinaire ». (Ouvr. cité, xviii, note.)

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