‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 4 sur 18 · VER-VERT · texte numérisé non relu

VER-VERT

Gresset craignit tout d'abord qii^on ne fît mauvais accueil à son ouvrage, etla publication en fut entourée d'un certain mystère. On put lire dans un journal de 1734 que l'auteur de Tode sur la canonisation des saints Stanislas Kotska et Louis de Gonzague venait de traiter un sujet plus profane et de raconter les Voyages du perroquet de Nevers. Peu de temps après parurent coup sur coup trois éditions successives, sous les rubriques de Rouen, de la Haye et de Londres. L'année suivante, c'était le tour de trois autres, deux d'Amsterdam, une de Soissons. Gresset jura ses grands dieux qu'il était complètement étranger à la publication du poème, qu'elle avait eu lieu contre son assentiment, etc.; mais il est permis de n'en rien croire : l'édition de Soissons, au moins, qui fut donnée par Louis Racine, n^eut sans doute pas un caractère clandestin (1). Deux légères différences, toutefois, séparaient ces premières éditioQS des suivantes : d'abord le poème n'y était pas divisé par chants ; de plus, l'épilogue présentait une variante :Ver-Vert mourait bien d'une indigestion, mais à la fin d'une vie laborieuse, et réhabilité par le repentir.

Le succès fut considérable, étourdissant ; l'auteur, inconnula veille, goûtait tout d'un coup les jouissances de la célébrité : ce furent ses Lettres Persanes. Le per-

(1) De Cayrol, I, 49.

roquet de Nevers excita un enthousiasme malaisé à décrire ; la cour et la ville se trouvèrent d'accord pour le couvrir de fleurs. Le roi lui-même, Louis XV, dans un voyage de la Muette, lisait de sa bouche auguste Ver-Vert aux grands seigneurs et aux belles dames qui Tentouraient. Il y eut bien çà et là quelques protestations ; Bernis trouva cet engouement démesuré (1) ; Voltaire écrivit à M. deCideville: «J'ai voulu lire Fer- F^r/, poème digne d'un élève du P. Ducerceau, et je n'ai pu en venir à bout... 3 (2); mais ces voix aigres se perdaient dans le concert universel des louanges. Les critiques les plus écoutés, sinon les plus judicieux, plaçaient le poème au rang des chefs-d'œuvre incomparables ; du fond de sa retraite à Bruxelles, Jean-Baptiste Rousseau l'appréciait ainsi : a Je n'ai jamais vu de production qui m'ait autant surpris que celle-là... L'auteur... étale tout ce que la poésie à de plus éclatant et tout ce qu'une connaissance consommée du monde pourrait fournir à un homme qui y aurait passé toute sa vie... Je ne sais si mes confrères et moi nous ne ferions pas mieux de renoncer au métier, que de le continuer après l'apparition d'un phénomène aussi surprenant que celui que vous venez de me faire observer, qui nous efface tous dès sa naissance (3). ))Fréron, Desfontaines exprimaient un avis identique. El cette vogue ne devait pas être éphémère ; bien après 1734, on traduit Ker-K^/dans toutes les langues, en allemand, en anglais, en italien, en portugais, en espagnol, et jusqu'en latin. Pour que rien ne manque à sa gloire, les beaux-arts, eux aussi, lui rendent un suprême hommage : un émailleur célèbre, Baux, en reproduit les scènes les plus marquan-

(1) Voy. Mémoire» et lettres de Franc. -Joachim de Pierre^ cardinal de ÉernU (1716-1758), Pion, 2 vol. I, 36-7 ^2) 20 septembre 1735. (Voy. de Cayrol, I, 50.) (3) Lettre à M. de Lasseré.

tes (i); la manufacture de Sèvres, plus tard, fit de même. Pendant tout le xviii" siècle, les lettrés se rappellent avec plaisir Taimable oiseau; maintenant encore, parmi les productions du temps passé dont un si grand nombre ont vieilli, Ver-Vert est une de celles qu'on éprouve le plus de charme à lire et, ce qui prouve davantage, à relire.

Un tel succès était-il justifié, ou, si durable qu^il ait été, faut-il n'y voir qu*un caprice de la mode qui se serait perpétué sans motif? Si on s'en lient à une lecture superficielle du poème, on inclinera peut-être vers celte dernière opinion. Le sujet est si menu t Thisioire de la grandeur et de la décadence d'un perroquet I Ver-Vert coule des jours heureux et tranquilles dans le couvent des Visitandines, à Nevers ; pour contenter le désir d'autres Visitandines qui ont entendu vanter les talents de leur favori, elles l'envoient à Nantes ; au cours du voyage, Ver-Vert, gâté par la compagnie de deux dragons, — Gresset ajoute : et d'un moine, — oublie le langage des monastères pour adopter celui des camps. Grand émoi à Nantes ; on le renvoie à Nevers, où le scandale n'est pas moins effroyable. Mis en pénitence, il revient à des sentiments plus moraux ; mais aussitôt gorgé de bonbons et de confitures, il ne peut, après une trop longue abstinence, résister à des largesses trop abondantes : <i ses roses i> se changent « en noirs cyprès > (2). Voilà tout : c'est bien peu. — Mais qu'importe, si l'habileté de la mise en œuvre dissimule et rachète l'indigence du fond ? Sur cette base fragile, Gresset a su élever une construction délicieuse. Tous lesdélails n'en sontpoint absolument personnels ; mais nulle œuvre humainene peut prétendre àce genre de mérite, et une œuvre de jeunesse moins qu'une

(1) De Cayrol, I, 50, n. 3.

(2) Œuvres de Gresset, I, 30.

autre : il suffit que chez le poète l'imitation n'ait pas été un esclavage. Ver-Vert esl l'amalgame de trois éléments distincts : un emprunt à l'antiquité, un souvenir du moyen âge et la description d'un coin de la société religieuse au xvni® siècle; avec un bonheur dont il y a peu d'exemples, Gresset les a unis sans qu'on puisse apercevoir la couture qui les ajoints.

L'idée première de son poème, il Ta certainement puisée dans la littérature latine ; à cela rien d'étonnant : il est professeur, il enseigne les humanités, il vit dans un contact incessant avec les œuvres des anciens. Or, les poètes romains, ceux du moins que tentait la gentillesse alexandrine, ont souvent chanté l'oiseau. Si Gresset ouvre son Catulle, il lit dès le début deux pièces consacrées à la gloire du moineau de Lesbie (1); dans Tune, le poète vante sa grâce, sa beauté: « Moineau, délices de ma maitresse, compagnon de ses jeux, toi qu'elle agace du doigt et dont elle provoque les ardentes morsures.... » ; dans l'autre, il gémit sur sa mort : « Pleurez, Grâces, pleurez, Amours... Voltigeant sans cesse autour de Lesbie, il semblait l'appeler sans cesse par son gazouillement » ; et il se désole surtout de ce que son amie usera ses beaux yeux à le pleurer : <c forfait ! ô oiseau malheureux! c*esl pour toi que les beaux yeux de mon amie sont rouges, sont gonflés de larmes, d — Un peu plus tard, c'est Ovide qui traite le même sujet (2), et son héros cette fois est un perroquet, aimé de Corinne comme le moineau l'était de Lesbie ; mais à l'attendrissement sincère de Catulle, qui pleure de vraies larmes parce que Lesbie en pleure, il substitue une désinvolture spirituelle et railleuse : « Oiseaux, venez enfouie à ses funérailles...

(1) Carm., 11 et 111, trad. Panckoucke.

(2) AmorrSy II, G, trad. Nisard.

Sillonnez de vos ongles aigus vos têtes délicates... A défaut de pleureuses aux cheveux en désordre, arrachez vos plumes en désordre »; puis il démontre à Philomële qu'elle doit cesser de se lamenter sur la fin d*ltys pour déplorer la mort du beau perroquet : « Un destin jaloux t'a frappé... Longue est la vie du vautour avide, du milan... longue est la vie de la corneille... Et il est mort, cet oiseau qui savait si bien imiter la voix de l'homme... Presque toujours les mains avides de la mort nous enlèvent d'abord les plus belles choses. i> La dernière parole de cet animal bien appris est pour celle qui le chérissait : « Déjà pour toi la Parque avait dévidé tout son fuseau , ta langue cependant ne resta pas inactive et glacée à ton palais; tu t'écrias en mourant : Corinne, adieu I » — Avec Stace^ improvisateur élégant et vide, la mort du perroquet d'Atedius Melior n^est plus qu'un prétexte à développements banals (1); la mythologie procure au poète un commode appoint; il convoque à l'enterrement de l'oiseau ses confrères en imitation du langage humain: « Appelons ici tous ces oiseaux savants, à qui la nature accorde le noble don de la parole, et l'oiseau cher à Phébus, et le sansonnet, dont la mémoire fidèle retient si bien les noms qui ont frappé son oreille ; et vous, pies, dont les monts d'x^onie virent la défaite et la métamorphose ; et la perdrix, qui redit en les assemblant les mots qu'on lui répète; et la sœur désolée qui gémit dans les bois de la Thrace : apportez tous ici le tribut de votre douleur. Conduisez au bûcher ces restes d'un ami, et gravez tous dans ^ votre mémoire ces lamentables chants : Il n*est plus celui dont la gloire honorait tout le peuple des airs ; ce perroquet, vert et brillant souverain des contrées

(1) Silves, II, 4, trad. Panckoucke.

de l'aurore, dont la beauté défiait le favori de Junon, avec sa queue de saphirs...» Le perroquet de Stace, que ne recommande point l'affection d'unejolie maîtresse, excite moins d'intérêt que celui d'Ovide, et surtout que le moineau de Catulle ; mais il est sans doute, lui aussi, un des ancêtres de Ver- Vert, et à ce titre il méritait un souvenir.

Si l'antiquité fournit à Gresset le héros de son poème, c'est le moyen âge qui lui en suggère le cadre : la peinture satirique d'un couvent. D'habitude, au moyen âge, les auteurs de ces sortes de libelles sont fort pieux et n'éprouvent aucun sentiment d'hostilité contre la religion ; mais précisément parce qu'ils se font d'elle une idée très haute, ils ne passent rien à ses serviteurs ; ils distinguent entre le ministère lui-même et celui qui l'exerce, entre l'homme et la fonction, pleins de respect pour celle-ci et souvent d'irrévérence pour celui-là (1). Les railleries contre les moines et les nonnes deviennent un véritable lieu commun ; tout le monde les crible d'épigrammes, de traits malins, bouffons, parfois grossiers. Rulebœuf, dans la Chanson des Ordres, se moque de ces frères quêteurs qui dès le matin courent en foule dans Paris et vont mendier à chaque porte ; un fabliau du même, Frère Denise, représente un cordelier qui enlève une jeune fille et la déguise en homme ; Renart apprend aux frères mineurs et aux jacobins le grand art de renardie. Jean de Meung, dans la seconde partie An Roman de la Rose, décvii sous des traits hideux Faux-Semblant, ce Tartufe du xui® siècle qui revêt tour à tour le costume de chaque profession, et finalement la robe du cordelier et du jacobin. Au xiv® siècle, le Roman de

(1) Vuy. Lenient, la Satire en JfVance au moyen âge^ préf. de la l'" édit., I, y III, note. C'est à cet ouvrage que sont empruntés les détailB qui suivent

Fauvel reproche aux moines leurs richesses mal acquises. Au xv% c'est Villon qui rit du gras chanoine € sur mol duvet assis >, ce sont les Cent Nouvelles Nouvelles qui mettent sur le compte des religieux les infortunes conjugales des maris. Le théâtre fait chorus ; dans les farces, par exemple celle de Frère Guilleberi^ on les accuse de libertinage, de hâblerie, d'ignorance. Les artistes les sculptent parfois, sur la façade des églises gothiques, avec une tête et des pieds de porcs. Mais ce ne sont passeulement les laïques qui s^en prennent au clergé régulier, il y a aussi ses propres membres. Un moine, Guyot de Provins, déclame avec une violence inouïe contre la stérilité des biens monastiques et la mélancolie de l'existence claustrale ; un moine, Nicolas de Clémangis, flétrit Thébélement de ces clercs qui savent à peine, dit-il, plus de latin que d'arabe ; du haut de la chaire, les prédicateurs tonnent contre les moines qu'on voit sans cesse plaider au Palais de justice pour obtenir une abbaye ou un prieuré. Ainsi se prolongent, jusqu'au xvi* siècle, les invectives anodines ou sanglantes contre les religieux, qui du reste ne s'en portent pas plus mal. Plus tard , au xvn* siècle, la victoire du catholicisme français permet aux rieurs de continuer impunément, bien qu'avec plus de discrétion qu'autrefois ; la satire contre les couvents, en pleine dictature de l'esprit classique, représente l'une des dernières veines persistantes de l'esprit gaulois ; elle s'insinue dans les Contes et quelques /il 6/^5 de La Fontaine, effleure le Lutrin de Boileau et vient, au début du xviu* siècle, s'épanouir triomphalement dans l'immortelle espièglerie de Gresset.

Ainsi l'Eglise s'était montrée fort tolérante pour ses peintres satiriques, — même quand ils lui appartenaient, — pourvu que leurs plaisanteries n'attei-

gnîssent point les dogmes fondamentaux ; pendant l'ancien régime, elle se savait ou se croyait inébranlable, et pardonnait en bonne mère à ceux de ses fidèles, enfants terribles, qui lui disaient sans amertume ses vérités. Gresset,dès Tapparition de Ver-Vert^ bénéficia de cette longanimité. Non seulement sa qualité de jésuite ne lui causa tout d'abord aucun ennui, mais cette position même assurait à son livre un succès de curiosité. N'y avait-il point, pour les roués vieillis de la Régence, un plaisir singulier à se laisser conduire par un jeune ecclésiastique dans un de ces gynécées chrétiens, inaccessibles aux hommes, et qui par là même enflammaient l'imagination masculine? Quels mystères recèlent les murs épais des couvents de femmes ? Voilà une question que s'est souvent posée le xvui® siècle ; et de deux côtés on y a répondu en plaignant le sort des pauvres religieuses, les philosophes, par esprit de secte, les grands seigneurs, un peu par sentimentalisme, un peu aussi par libertinage. Les gentilshommes qui savouraient voluptueusement les plaisirs de l'amour, éprouvaient pour les nonnes cette compassion attendrie de Tivrogne pour celui qui n'a pointa boire ; puis elles leur off'raient l'attrait du fruit défendu ; s'ils courtisaient de simples laïques, ils les habillaient quelquefois en nonnes, afin de raffiner leur jouissance par l'illusion d'un péché de haut goût. Ainsi fit le duc de Richelieu pour ses maîtresses , en particulier pour les maréchales de Villars et d'Eslrécs, qu'il déguisa en capucines, et pour mademoiselle de Charolais , qu'il déguisa en récollette ; ce qui inspirait à Voltaire le quatrain suivant :

Frère Ange de Charolois, Dis-moi par quelle aventure

Le cordon de Saint-François Sert à Vénus de ceinture (1).

Sous Tempire d*un sentiment analogue et poussé par une curiosité irrésistible, le prince de Ligne prenait le costume d'une chanoinesse pour assister dans un couvent à la prise de voile d'une pensionnaire merveilleusement jolie : <c A l'heure fixée, une sainte personne, vêtue de noir, emmitouflée de coiffes, dont on ne voyait que le bout du nez, les yeux dévotement baissés, se présenta munie du laissez-passer de la prieure. Elle portait une croix large comme une assiette à un ruban bleu qui servait de collier. Elle salua tout le monde en silence, mais eut soin de choisir une des meilleures places pour bien voir. Elle vitbien, on effet, à ce qu'il paraît, car elle emporta dans son imagination une image que rien n'en fit jamais sortir, celle de cette admirable personne pâle, résignée, mais triste et non fervente.» Et là-dessus le prince s'échauffe; il compare la belle et mélancolique religieuse a à une fleur des tropiques, loin des rayons du soleil » ; elle lui apparaît souvent dans ses rêves; plus souvent il rêve d'elle tout éveillé : « Je ne puis dire que je l'aime, mais je me plais à bâtir sur ce souvenir caressé mille châteaux en Espagne, sur lesquels je souffle immédiatement. Il est sûr qu'elle ne sait pas même mon nom ; je ne l'ai jamais revue depuis, je ne lui ai jamais parlé, je ne la reverrai jamais ; ce n'est qu'un fantôme dans ma vie. Je vivrais mille ans, que ce fantôme y tiendrait toujours sa place : rien ne Teff^acera » (2).

Si les grands seigneurs témoignent aux nonnes une tendre pitié, les disciples de Voltaire attaquent

(1) Lescnre, Corretpondanee complète de la marquise du Deffand Pion, 1865, 2 vol., introd., I, x.

(2) Mémoires de la baronne tV Oherkirch^ 1854, 1, 271-4.

avec une violeace extrême la base même de Tinstitution monacale : à les en croire, le couvent est une véritable école d'immoralité. La Religieuse de Diderot, victime innocente d*une faute maternelle, souffre le martyre entre les murs de sa cellule abhorrée ; je passe sous silence les vices infâmes que le romancier attribue aux abbesses. Dans son Tableau de Paris^ Mercier les peint comme des tyrans femelles, et lance en termes déclamatoires Tanathëme contre leurs maisons : « La curiosité excessive, la bigoterie et le cagotisme, Tineptie monastique, la bégueulerie claustrale y régnent. Ces déplorables monuments d'une ancienne superstition sont au milieu d'une ville où la philosophie a répandu ses lumières ; mais les murailles de ces prisons sacrées séparent les victimes de toutes les idées régnantes » (1). La Harpe, encoré'libre penseur, transportait hardiment cette thèse sur le théâtre dans son drame de Mêlante, attendu, dit Voltaire, par toute l'Europe, mais, dit l'histoire, avec beaucoup de patience: l'héroïne de ce pamphlet dramatique, fille d' « un homme de robe », M. de Faublas, reçoit de son père l'ordre de prononcer ses vœux; elle résiste, soutenue par sa mère, qui trace un sombre portrait de la vie des religieuses:

Sous ces lambris sacrés quand nous portons nos pas. Tout semble calme et doux, jusqu'à Tair qu'on respire, Des paisibles vertus nous ressentons l'empire, L'oubli des passions, des maux et des erreurs, Et l'attendrissement pénètre au fond des cœurs. Mais percez plus avant, pénétrez ces cellules, Ces réduits ignorés où des esprits crédules, Désabusés trop tard et voués au malheur, Maudissent de leurs jours la pénible lenteur: C'est là que l'on gémit, que des larmes amères Baignent pendant la nuit les couches solitaires,

(1) Tableau de Paris, 1783, vil, 93-4.

Que l'on demande au ciel, trop lent à s'attendrir, Ou la force de vivre ou celle de mourir.

Peut-être que ces maux par le temps s'adoucissent, Que dans des yeux éteints les pleurs enfin tarissent. Un mome accablement, qui ressemble au trépas, Succède au désespoir, à ses bruyants éclats.

Mais ce calme perûde est voisin de l'orage

11 est à craindre, ajoute-t-elle, que la pression exercée sur les jeunes filles pour leur inspirer la vocation religieuse n*ait d'ordinaire pour but

L'intérêt du couvent plus que celui des cieux (1).

Un prêtre, chargé par M. de Faublas de décider la jeune fille à obéir, échoue dans sa mission ; elle lui explique les motifs de son invincible répugnance pour le monastère ; jadis cette perspective lui souriait ; elle eût pris le voile avec bonheur, car on ne lui avait montré de cette existence que les côtés passionnants; mais elle a assisté à Thorrible agonie d'une nonne qui, sur le point de rendre Tâme, détruit toutes ses illusions et la conjure de renoncer à son projet.

Je sais que vous croyez que dans nos saintr; asiles Tous les jours sont sereins, tous les cœurs sont tranquilles ; Mais, pour vous abuser, sachez qu'on est d'accord. On ne vit en ces lieux qu'en désirant la mort» Et l'on n'y meurt jamais qu'en détestant la vie (2).

D'ailleurs elle aime. Son père reste impitoyable : elle s'empoisonne plutôt que de céder (3).

Il y a donc eu, au xvni® siècle, contre les monastères de femmes, une sorte de campagne mondaine et

Ql) Pctitot, Répertoire du théâtre franc. Paris, Foucault, 1817, VII. — Act. I, BC. 1.

(2) Act. I, 8C. 4.

(3) Bien que la Religieuse, le Tableau de Paris et Mêlante appartiennent à la seconde moitié du xviiP siècle, ces ouvrages ne sont pas inutiles pour expliquer Ver- Vert. L'état d'esprit qu'ils révèlent germait déjà lorsque parut le poème de Gresset.

philosophique dont Gresset a dû voir les préliminaires. Si on cherche à séparer les accusations évidemment calomnieuses de celles qui présentent quelque vraisemblance, on n'en trouve guère qu'une : le cloître tolère trop de prises de voile obtenues par violence et emprisonne éternellement une foule de victimes qui pleurent sans espoir leur liberté perdue. Un écrivain moderne, M. de Lescure, lui a adressé un autre reproche, moins brutal, mais peu honorable, lui aussi. Au début d'une longue et intéressante étude sur M™® du Deffand, placée en tête de sa Correspondance (1), il énumère un certain nombre de scandales monastiques et conclut que ces pieuses maisons « étaient trop dégénérées des anciennes pudeurs o (2). Ainsi, voilà deux griefs contre le couvent du dix-huitième siècle : trop de vœux forcés, trop de corruption. L'un et l'autre sont discutables : et d'abord y a-t-il eu à cette époque tant de vœux forcés? MM. de Concourt, dans leur beau livre la Femme au XVIII* siècle^ soutiennent le contraire, et tout leur donne raison ; l'existence monastique, nous allons le voir, n'avait pas alors le même caractère qu'aujourd'hui. Quoi que pût en penser le prince de Ligne, elle était facile, gaie, nullement rebutante et maussade; dans de telles conditions, sauf le cas accidentel d*un amour contrarié, les jeunes filles devaient être beaucoup plus sensibles à ses avantages qu'à ses inconvénients; et c'est bien l'occasion de répondre à la Harpe par la bouche d'un de ses personnages :

Jamais rexception n'a tenu lieu de loi (3).

D'autre part elle ne saurait pas davantage en tenir lieu

(1) Ouvr. cit«'*, I, viri-xiii.

(i>) Id., I, X.

(3) Mélaîiif, act. I, se. 1.

pour les mésaventures ou même les esclandres dont quelques couvents ont été alors le théâtre ; que Tabbesse de la Joie, M"* de Beauvilliers, ait été rendue mère par un beau joueur de luth (1), que la prieure de Notre-Dame-du-Traisnel ait vu défiler à ses pieds toute une suite d'adorateurs (2), c'était affaire à elles : en résulte-t-il que toutes les supérieures de couvent eussent ordinairement la même conduite? Au contraire, le retentissement que ces scandales ont provoqué ne prouve-t-il pas qu'ils sont demeurés exceptionnels? En réalité, on peut le dire, le couvent du xviu* siècle a été à peu près épargné par le mauvais air de la corruption ambiante : il a été relativement pur. Jean-Jacques Rousseau, peu suspect d*indulgence excessive pour son temps, remarque que les enlèvements de jeunes filles (presque toutes élevées au cloître) ^ont très rares ; en tout cas, ils étaient punis avec une extrême sévérité ; d'après le récit de Barbier (3), M. de la Roche-Gourbon, pour un tel crime, eut la tête tranchée ; le curé qui avait donné la bénédiction nuptiale, et qui faillit être envoyé aux galères, fut condamné à l'amende honorable et au bannissement. Or cette affaire était jugée en 1737, c'està-dire peu de temps après Ver-Vert; ne suffirait-elle pas à démontrer que la bonne tenue des maisons religieuses était alors plus rigoureusement surveillée qu'on ne Fa prétendu?

En revanche, il ne faut point tomber dans l'excès contraire. Certes, les couvents, au xvui^ siècle, n'ont point pratiqué l'abnégation, l'esprit de sacrifice, le détachement des choses terrestres, qui forment le prestige et la raison d'être de cette institution. Gresset

(1) De Lescnre, IX.

(2) Id., XII.

(3) Cité par MM. de Goncoart dans la Femme au XVI II* tièeU.

OBKSSET. 3

eut sous les yeux un spectacle qui dut choquer sa sincère piété. On constatait presque partout un laisseraller regrettable et un sensible relâchement de la discipline ; les mémoires contemporains, avares de détails sur les scandales monastiques, en fournissent beaucoup sur les manies plus ou moins étranges des religieuses et leurs distractions plus ou moins orthodoxes. Ce n'était point uniquement de leur faute : le monde, depuis un siècle, envahissait le couvent et y répandait son influence pou canonique. D* abord, un grand nombre de supérieures appartenaient aux plus hautes familles ; tant qu'elles se sentaient jeunes, elles ne voulaient point renoncer aux plaisirs de leur âge, spectacles, danses, parties Rues. Puis le couvent servait de refuge à bien des infortunes de grandes dames; c'était une sorte d'hôpital mystique pour les charmes flétris, la fortune compromise ou Thonneur endommagé (1). A Saint-Joseph se trouvaient certains logements qui donnaient à la fois sur la rue et sur le cloître, fort commodes, suivant les heures, pour l'ascétisme ou les plaisirs ; l'un d'eux fut habité^ en 1747, par M"*" du Deff'and, singulière pénitente: ses soupers du lundi étaient fort recherchés (2). La mère de M™* de Staal se retire à l'abbaye de Saint- Sauveur d'Evreux (3) ; de même la mère de Bachaumont, le futur auteur des Mémoires secrets^ chez les dames de l'Union chrétienne, rue Saint-Denis (4) ; plus tard, M"® du Barry sera reléguée au couvent de Pont-aux-Dames (5). Qu'en résulte-t-il ? C'est que les occupations religieuses sont souvent délaissées. Une abbesse excentrique (6) installe dans son couvent

(1) Voj. de Goncourt, ouvr. cité, 7-22.

(2) De Lescure, xciv-xcv.

(b; Voy. le début de sus Mémoires^ Londres, 1755, 1. 1. (4) De Goncourt, Portr, int, du XVllh siècle^ 61-3. (6) De Lescure, x.

l6; Manrepas, Mémoires, 1792, 1, 129-145.

an atelier de tourneur ; puis, elle brode avec des ouvrières venues de Paris ; elle se fait initier à la science des apothicaires, aux secrets de la chirurgie ; entre temps, le métier de coifieuse l'attire et elle fabrique des perruques. Après un souper fin, à dix heures du 8oir, prise d'une soudaine mélancolie, elle emmène tous ses invités voir le tombeau qu'elle s'est construit près de celui de sainte Bat hilde; à la lueur des torches, on lève la pierre qui ferme l'ouverture do la cavité, elle y descend par une échelle, et se déclare fort satisfaite du lieu où elle dormira Téternel sommeil. Ses fantaisies sont d'ordinaire moins lugubres ; les jours de fête, on tire des feux d'artifice au milieu des roses (1), ce qui ne l'empêche pas de se mêler aux querelles du jansénisme et de s'iuiituler « épouse de Jésus-Christ » (2\ Une aulre, proche parente des Visitandines éprises de Ver- Vert, se fait la providence des chiens malheureux (3) ; les estropiés, les incurables remplissent son appartement; les uns tombent du haut mal, les autres sont couverts de gale ; on n'aurait pu trouver chez elle d'animaux bien portants : elle ne s'en chargeait pas, sûre qu'« ils trouveraient assez de ressources ailleurs » ; une j«'une lille marche inconsidérément sur la patle d un de ses pensionnaires ; il lui faut quitter la table, se mellre à genoux en face du chien blessé et lui otTrir d'humbles excuses. Une troisième, honnête femme du reste, de mœurs très régulières, d'une humeur douce et enjouée, bienfaisante, et c sage sans superstition (4} », ne laisse pas de recevoir à souper son neveu avec quelques-uns de ses amis. — Telles abbesses, telles religieuses : leur renoncement au monde n'est pas une abdication des

(1^ De Lescnie, xi.

(2) Maurepas, outt. cité.

(S) M»* de SUal, Mémoires, I, 6-7.

(4) Voltaire, (Euvrei c^mpléUê^ Gamier, XXV, 501.

travers féminins ; en ce temps, la coquetterie persiste sous la guimpe (1) : < Mais voyez donc, ma sœur, comme elle est belle ! comme ce voile relève la blancheur de son teint! comme ce bandeau lui siedi comme il lui arrondit le visage I comme il étend ses joues! comme cet habit fait valoir sa taille et son bras!.. » La supérieure elle-même complimente la novice et lui donne une leçon de maintien : ce En vérité,... je ne sais pourquoi vous avez tant de répugnance à cet habit ; il vous fait à merveille, et vous êtes charmante : sœur Suzanne est une très belle religieuse ; on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez. Vous ne vous tenez pas assez droite ; il ne faut pas être courbée comme cela... » C'est un pamphlétaire, il est vrai, qui note ce détail caractéristique ; mais celui-là au moins était pris sur le vif. Sans parler des chanoinesses — on pouvait l'être à six ans, comme la future M°^®de Genlis (2) r* qui, selon le mot de la baronne d'Oberkirch, n'étaient que mondaines (3), les nonnes gardaient de leur vie séculière le goût de la parure ; ce goût était surtout développé au couvent de Montfleury (4), situé près de Grenoble, et où on élevait la jeunesse aristocratique du Dauphiné ; les raffinements de la toilette y atténuaient les rigueurs de la captivité; tout y était joli, frais, sémillant, jusqu'à la chapelle ; les religieuses, en habit blanc et décolleté, un bouquet de grenades sur l'oreille, étaient à souhait, sinon pour l'édification de r&me, au moins pour le plaisir des yeux.

Cette frivolité générale avait son contre-coup dans la pédagogie féminine. Une sorte de hiérarchie sépa-

(n Diderot, la Religieuse,

(2) Mémoires, I, 17 et suiv.

(3) Ouvr. cité, 1, 160.

(4) De Lescure, xi.

rait les différentes maisons d'édacalion (1); Fontevrault et Panthémont étaient réservés à la plus haute aristocratie; la Présentation recevait les enfants de la noblesse moyenne ; les dames de Sainte-Marie, de la rue Saint- Jacques, recrutaient plutôt leurs pensionnaires dans la magistrature et la finance. Mais quelle que fût, du reste, la position de fortune des élèves, on leur appliquait une même méthode, très superficielle, trop tolérante, qui ne meublait guère Tintelligence et surveillait mollement les caprices du cœur. M^^^* de Staal, à l'âge de la maturité, regrettait d'avoir gaspillé sa jeunesse dans des études d'un intérêt accessoire : <r J'ai... souvent déploré la perte de cinq ou six années, les plus propres à cultiver l'esprit, que je passai sans rien apprendre que ce qu'on montre ordinairement aux jeunes filles, comme la musique, la danse, à jouer du clavecin (2). > M"^' du Deffand proférait les mêmes plaintes : « Je suis bien fâchée d'être aussi ignorante, d'avoir été si mal élevée (3)...» Et cependant toutes deux étaient des femmes remarquables ; mais elles le devaient à la pratique du monde, et non à l'éducation du couvent. Tout y était miè^Te, même la charité : M"* de RafTeteau, une fois par semaine, était chargée de laver et de peigner une vieille paralytique, ainsi que de lui couper les ongles (4) : action louable et qui enchantait la jeune fille, mais où entrait peut-être autant d'enfantillage que de vraie sensibilité. Ajoutons que les élèves ont une liberté d'allures inouïe ; elles reçoivent les jeunes gens, causent avec eux sur un ton de charmante familiarité, et acceptent leurs madrigaux; de là une foule de petites intrigues, pour

(1) De Ooncourt, la Femme au XVIil* iièele, (3) Ourr. cité, I. 21.

(3) De Lescore, I, 461.

(4) De Gonoourt, U Femme au XVIll* iièele. Il faut dire que sa mère loi arait, en moniant, laissé le soin de la malade.

la plapart assez innocentes et qui ne vont guère loin, mais qui détonnent avec le caractère du lieu ; de là toutes les nuances, déjà, de ce qu'on nommera plus tard <( le flirtage ». Une de ces jeunes délurées nous raconte elle-même dans ses Mémoires (1) qu*elle s'éprend d'abord du chevalier de R..., puis d'un M. Brunel, qui venait passer toutes les après-dlnées au parloir et lui adresse à deux reprises des vers où il l'appelle Doris; elle tourne ensuite la tète à un M. Rey, puis & l'abbé Yertot, sans compter les amours qu'elle inspire ou ressent après sa sortie du cloître. Une autre pensionnaire, nièce delà supérieure (2), a Thabitude de se promener dans le jardin Saint-Ghaumont, où donnent les fenêtres d'une chambre habitée par un acteur, fort à la mode, de la Comédie Italienne, Octave ; on se voit, on se plaît ; les sérénades amoureuses troublent le silence des nuits. Octave finit par se présenter au couvent comme maîlre d'italien ; aussitôt toutes les élèves venlenl l'apprenJre, et, avec elles, une vouve retirée au couvent. Mais celte dame prend trop de plaisir aux leçons du séduisant professeur ; la nièce de la supérieure s'émeut de ce qu'elle juge une infidélité; elle surprend une correspondance fort explicite, la porte à sa tante, et Octave est chassé. Après de tels exemples, est-il étonnant qu'à ces âmes primesautières l'expérience vienne avant les années et que W^^ de Nesle, encore au couvent, complote d'enlever le roi à M"*" de Mailly (3) ?

Le couvent du xvm" siècle n'a donc été ni austère, comme il devait Tètre, ni scandaleux, comme on l'a prétendu, mais surtout frivole; saus être impie ou corrompu, il fait passer la religion au second plan et

(1) M»* de Staal. T. 29 et suiv

(2) De Concourt, Portr. int du X VJI I^ nécle ^51-53,

(3) Id., la Femfne au XVJIl* sièclr.

— sole monde au [Premier. Voilà ce dont il faut se souvenir, quand on lit Ver-Vert, pour ne pas taxer Tauteur d'injustice. Le monastère de nos jours diffère tellement de ce qu'il était jadis, que le poème de Gresset semble une description de fantaisie. Mais cette esquisse fut vraie, délicatement vraie^d^une époque ; cette esquisse, il la fit d'ailleurs sans méchanceté, sans amertume ; sous la satire perce une discrète sympathie du peintre pour son sujet.

L'esprit a revêtu, au xvm® siècle, une infinie variété d'aspects; celui de Gresset est entièrement personnel et forme le premier élément de son originalité. Il n'a guère de rapport avec la raillerie mordante et à l'emporte-pièce de Voltaire, avec la grave ironie de Montesquieu, avec le papillotage erotique de Marivaux; il est tout entier dans cet aimable ton de pince-sans-rire, dans cette jolie apparence de sérieux avec laquelle il décrit les enfantillages de !a vie cloîtrée et transforme, d'autre part, son héros en Chérubin de couvent. Il fait bon vivre chez les Visilandines de Nevers; l'existence n'y est assombrie par aucune de ces macérations qui étaient bonnes pour l'ancien temps; a la fraîche nonnette » (1), à son réveil, s'occupe de sa parure, se regarde au miroir^ et donne à ses cheveux, comme à son voile, une simplicité savante qui est le triomphe du raffinement :

Ainsi qu'il est pour le monde et les cours Un art, un goût de modes et d*atours, Il est aussi des modes pour le voile ; Il est un art de donner d'heureux tours A l'étamine. à la plus simple toile ; Souvent lessaim des folâtres amours, Essaim qui sait franchir grilles et tours,

(1) Œuvres de Grestet^ I, 7.

Donne aux bandeaux une grâce piquante, Un air galant à la guimpe flottante (4).

Les goûts ne sont du reste pas les mêmes pour toutes :ilya deux camps, bien tranchés et presque ennemis : les jeunes et les vieilles ; celles-ci constituent un aréopage auguste, mais plus vénérable que vénéré: ce sont elles qui, pour ne pas se brouiller avec leurs sœurs de Nantes, exposent aux périls d'une traversée le résumé de toutes les grâces et le modèle de toutes les vertus; ce sont elles encore qui, après le crime, sans se laisser attendrir par la jeunesse ni par la beauté du coupable, le condamnent

à deux mois d'abstinence.

Trois do retraite, et quatre de silence (2) ;

ce sont elles eniin qui lui désignent pour geôlière, châtiment suprême, la plus laide et la plus décharnée des converses. Aussi \er-Vert ne peut-il les souffrir ; il réserve son affection à l'autre camp qui le bourre de friandises, de bonbons et de confitures (3), et lui enseigne la dévotion ; il sait dire les oremus^ les benedicite ; les « colloques mystiques » n'ont pas de secret pour lui ; il récite « des traits fins de Marie Alacoque i> ; il sait « les noëls anciens et nouveaux » :

De leur ton même adroit imitateur,

Il exprimait la pieuse lenteur,

Les saints soupirs, les notes languissantes

Du chant des sœurs, colombes gémissantes (4).

Il apprend aussi, mais à Tinsu de ses institutrices,

(1) Œuvres de Greuet, I, 7.

(2) Id., 1, 29.

(3) Id., 1, 16-6.

(4) Id., 1,9-10.

h médire. On peut aimer ses semblables, et cependant ne point s'aveugler sur leurs défauts, n*est-il pas vrai ? On est femme avant d'être religieuse. Pour tuer le temps, en dehors des messes et des offices, on bavarde, caqueté, babille ; Ver- Vert, en bon élève, retient tout :

Il n*avait dit que des phrases gentilles,

Que des douceurs, excepté quelques mots

De médisance, et tels propos de filles

Que par hasard il apprenait aux grilles,

Ou que nos sœurs traitaient dans leur enclos (i).

La maison de Nantes, elle aussi, n'a qu'un lointain rapport avec l'Académie silencieuse ; dès que Yer- Vert a débarqué, toutes les sœurs veulent le voir ensemble, l'admirent ensemble et détaillent ensemble ses charmes à haute voix :

En entendant cet essaim bourdonner, On eût à peine entendu Dieu tonner (2).

Pour réduire presque au mutisme celles de Nevers, il ne faudra rien moins que le départ de l'oiseau chéri, et le € deuil solitaire (3) » où tout le couvent est plongé. Après sa mort, en vertu de la métempsycose,

De sœurs en sœurs l'immortel perroquet Transportera son âme et son caquet (4).

Toutes ces épigrammes, pour la plupart assez innocentes, appartiennent à la bonne, à Texcellente plaisanterie, celle qui égratigne et ne blesse point. Mais l'esprit (en prenant le mot dans son acception restreinte) n'est guère capable à lui seul de faire vivre

(1) Œuvres de Qrentt, I, 12, (2^ rd., I, 24.

(3) Id., I, 21.

(4) Id., I, 32.

un ouvrage; il ne peut, sans doute, suffire à justifier la jeunesse immortelle de Ver-Vert et le plaisir délicieux qu'y trouve encore un lecteur du xix® siècle. Attachant par ce quMl dépeint, le poème de Gresset Test davantage par ce qu*il sous-entend. Un de ses apologistes, Bailly, celui-là même qui se distingua pendant l'époque révolutionnaire, a mis en relief avec beaucoup de bonheur ces délicates réticences : « L'amour, dit-il, est l'àme du poème, mais il y est caché ; le dieu est invisible, mais on sent sa présence et le charme est répandu autour de lui » (1). Presque nulle part, en effet, le mot n'est expressément prononcé, et presque nulle part l'idée n'est tout à fait absente. On s'est souvent demandé si dans le cœur delà religieuse la plus pure, la pluschaste, laplus attachée à ses devoirs, ne survivait pas quelque chose de l'éternel féminin. Deux réponses sont plausibles : on peut admettre une lutte entre l'amour de Dieu et ce reste de sentiment humain, terminée parle triomphe de la chair, ou, ce qui est plus noble, par sa défaite : tellu la Sœur Philomène de MM. de Concourt ; mais on peut aussi admettre, et c'est bien plus vraisemblable, que ce < c 'in de roman », commi* dit le prince de Ligne (2), a pour l'ordinaire une conclusion moins douloureuse. Les deux sentiments coexistent alors sans se combattre ; un dérivatif s'offre le plus souvent ; il y a, en quelque sorte, un leurre de la sensibilité, une duperie de l'àme, heureuse de se tromper elle-même et de reporter sur un être quelconque, fût-ce le plus dédaigné^ ses vagues aspirations jusque-là sans objet; aimer un oiseau, c'est encore aimer. Gresset l'a bien compris, et c'est à son gracieux perroquet qu'il adonné ce rôle de consolateur inconscieut. La tendresse des

(1) De Cayrol, II, 210.

(2) Baronne d'Oberkirch, ouvr. cité, I, 273.

nonnes pour leur favori dérive de la même source que celle d'une vieille fille pour son chat ou pour son chien; et dans ces sortes d*affections qu*on traite de maniaques, il entre parfois plus de poésie qu'on ne croirait (1). Yer-Yert règne sans conteste dans tout le couvent

Et chaque mère, après son directeur, N'aimait rien tant : même dans plus d*un cœur, Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère, Souvent Toiseau remporta sur le père (2).

Je me trompe : il a pour ennemies quelques nonnes antiques qui, désormais inaccessibles à Tamour, veulent en réprimer les élans chez leurs compagnes encore sensibles. Mais qu'importe à Ver-Vert leur hostilité ? Sa grâce est la plus forte : <c Je le vois à la fin du jour errant dans les dortoirs, choisissant une cellule et faisant une heureuse. Je Taperçois le matin reposant sur la botte aux Agnus, L'objet rhéi i frappe la nonne à son réveil ; il est lémoin de la toilette, il en est peutêtre l'objet (3) ». Aussi, quand on le réclame de Nantes^

— (Désir de fille est un feu qui dévore,

Désir de nonne est cent fois pire encore) — (4),

jl faut entendre les cris, les gémissements, les lamentations ! ti Plutôt la mort! > comment vivre sans lui, dans ce tombeau, a sous ces tours isolées » ? s'écrient

(1) Voyez en effet, dans le conte de Flanbert, Un eœur simple ^ l'amoar d*une b amble servante ponr un peiTo<|uet, elle aussi : c Ils avaient des dialogues, lai débitant à satiété les trois phrases de son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans plas de suite, mais où son cœar 8*épancbait. Loalou, dans son isolement, était presque un £ls, un arauareux H escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres, se cramponnait à son ficha ; et, comme elle penchait son front en branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble. 3 (Œuvres complètes de Flaubert , Qaantin, VI, 4M Loulou est le frère cadet de Ver- Vert.

(2) Œuvres de Chresset, I, 4-6.

(3) Bailly, ap. de Cayrol, loc, cit.

(4) Œuvres de Greuet, I, 13.

les novices, au c cœur m/ et las (le son loisir > (l).Le tendre poète compatit à cette grande douleur ; il la trouve légitime, prend fait et cause pour la jeunesse et l'amour :

Et, dans le vrai, c'était la moindre chose Que cette troupe, étroitement enclose, A qui d'ailleurs tout autre oiseau manquait, Eût pour le moins un pauvre perroquet (2).

Mais la révolte ne sert de rien ; Ver- Vert partira ;

Jà chaque sœur gémit en tourterelle, Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.

Du monastère avec lui fuit VAmour (3).

Une jeune religieuse, qui bien souvent, en cachette, avait (c fait Toraison dans Racine > (4), songe à ses triomphes futurs, tout en déplorant son absence :

Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle ; Reviens charmant, reviens toujours fidèle; Que les zéphyrs te portent sur les flots, Tandis qu'ici dans un triste repos Je languirai, forcément exilée, Sombre, inconnue, et jamais consolée :

Pars, cher Ver- Vert, et dans ton heureux cours Sois pris partout pour l'aîné des Amours (5).

Aussi, plus tard, malgré l'énormité du forfait, trouve-t-il dans son noir cachot de douces compensations à ses peines : d'aimables nonnes viennent « le plaindre avec un air sensible » (6) ; sœur Rosalie, en revenant de la messe, lui apporte des pralines. Lors-

(1) Œuvres de Gressât, 1, 14.

(3) Id., 1,16.

4) Id., I, 16.

6) Id., 1, 16-6.

}) Id., I, 29.

que la pénitence a pris fin, quelle explosion, quels transports de joie I « Bourré de sucre », < brûlé de liqueurs », « sur un tas de dragées i>, Ver- Vert donne € tous ses instants... à la tendresse > (1) ; mais, a dans le sein du plaisir j> (2), il lui manque, nous le savons, la modération du vrai sage, et il meurt, enseveli dans Bon triomphe,

Du tendre amour victime infortunée (3).

Mais Tamour, s*il est profond, survit à son objet. Les amies de Ver-Verl, en larmes, s'occupent de transmettre aux siècles futurs l'histoire lamentable de celui qu'elles ne sauraient oublier et dont le souvenir forme &la fois leur bonheur et leur tourment :

Plus d'une main, conduite par l*amour, Sut lui donner une nouvelle vie Par les couleurs et par la broderie ; Et la Douleur, travaillant à son tour, Peignit, broda des larmes à Tentour (4).

Le charme singulier de ce petit poème consiste donc dans un mélange d'esprit et de sentiment. Une critique un peu sévère y trouverait des imperfections. Tout d'abord, bien que la forme en soit d'ordinaire merveilleusement élégante et précise, l'extrême facilité du poète l^entraine çà et là à des termes impropres ou obscurs ; ils passent d'ordinaire inaperçus, mais n'en sont pas meilleurs. Qu'entend au juste Gresset par c Fart des par loirs, la science des grilles » (3), ou encore

par ce ver^ :

Son air heureux ne manquait point les cœurs (6).

(i) Œuvret de Oretset, I, 30.

h) Id., I, 31.

(3) Id..I, 30.

(4) Id., I, 31.

(5) Id., I, 3.

(6) Id., I, li.

Ce défaut, à peine visible dans Ver-Vert^ gâtera plus tard un grand nombre de poésies de Gresset : voilà pourquoi il importe de le constater dès maintenant. Un autre reproche qu'il semble mériter, concerne le cadre où il a placé son héros : la vie de couvent n'y est pas dépeinte sous tous ses aspects ; il n'y raille que la frivolité des pratiques ; mais Téducation qui s'y donnait, les habitudes et le caractère des élèves, lui eussent fourni une agréable peinture. Rendons cette justice à Gresset qu'il reconnut lui-même cette lacune ; il composa plus tard deux nouveaux chants qui, au moment de sa ferveur mystique, furent livrés aux flammes ; Tun d'eux, VOuvroir, ne pouvait guère que répéter^ en partie, les traits de satire contenus dans les premiers, mais la perte du second, les Pensionnaires, est fort regrettable ; non que l'unité du poème souffre le moins du monde de cette lacune; seulement ce chant, si nous le possédions, compléterait admirablement le tableau de la vie cloîtrée au xvin* siècle.

Faut- il allerplus loin et prétendre, avec Garât, auteur d'une Viede Suard^l), que Gresset n'a pas tiré de son œuvre tout le parti qu'elle comportait, et que d'autres, Sterne par exemple, lui ont été supérieurs dans un sujet identique? .< Avec quelle légèreté, ditil en parlant du Rabelais d'outre-Manche, et quelle grâce pleine de gaieté et de décence, dans le voyage de l'abbesse des Andouillers [pour : andouillettes], il livre au rire universel, mieux encore que le poème de Ver-Vert^ ces petitesses des cloîtres qui défigurent et rabaissent toutes les notions et toutes les impressions delà vertu! Comme il surpasse Gresset... I » Pour apprécier la valeur de ce jugement, il suffit de jeter un

(1) 1820, n, HO (ap, de Cayrol, II, 209).

coup d'œil sur le passage de Tristram Shandy auquel il est fait allusion (1).

L'abbesse des Andouillettes, — couvent étrange et fantastique, — après avoir essayé inutilement des neuvaines et s'être fait ensuite appliquer toutes les reli. ques du monastère pour guérir un mal de genou, s'est décidée à prendre les eaux de Bourbon en compagnie d'une jeune novice ; deux mules traînent leur calèche de voyage. Le conducteur, qui est <c fils d'Adam p, se laisse séduire par l'enseigne tentante d'un cabaret qui semble dire : a Venez, venez, beau muletier; muletier altéré, entrez ici 2>. Il entre, mais alors les deux mules, qui n'avaient pas été € assez bien traitées par leurs parents pour se croire tenues à la reconnaissance envers le public j>, s'arrêtent d*un commun accord : comment les faire marcher ? La novice (elle a dix-sept ans) se rappelJo tout à coup deux mots — qui a été chargé de son éducation ? — dont l'énergie est toute-puissante : a Par leur vertu, il n'est point d*âne, de cheval, ni de mulet, qui bon gré mal gré n'escalade la plus haute montagne. » Ces deux mots sont justement ceux qui voltigent avec tant d'impudeur sur le bec de Ver- Vert corrompu. Gomment les prononcer sans commettre un péché mortel? L'ab- J)esse, <i devenue casuiste par la détresse où elle se trouvait ]>, imagine un moyen ; ce qui constitue le péché, c'est l'émission du vilain mot tout entier; eh 3)ien, elle prononcera la première syllabe, et la novice Ja seconde, jusqu'à ce que les maudites bêtes se déterminent à marcher : bien entendu^ leurs efforts sont ^^ains.

Entre la lourde bouffonnerie de Sterne et la gaieté légère de Gresset, l'hésitation est impossible ; le plus

(l) 8Ume, Œuvrai complètes, SalmoD, 1S25, II, 272 et soir.

attiqae et même le plus humoriste des deux n'est pas récrivaîn anglais ; et peut-être, en dernière analyse, est-ce Tépithète qui convient le mieux pour désigner le mérite propre de Ver- Vert. Gresset est, en date, dans la mesure où l'humour est compatible avec notre caractère national, le premier des humoristes français, et par là même il a transformé la satire de la vie monastique telle qu'elle existait jusque-là. Ces sortes de satires, écrites avec une verve plus ou moins rude, plus ou moins délicate, restent purement et simplement des satires ; rien n'y atténue Tàpreté de la plaisanterie. En revanche, dans Ver^Vert^ à côté des traits comiques, perce une pitié véritable pour ces cœurs à tout jamais fermés à Tamour humain, etqui cherchent sans le savoir, dans cette affection si vive pour un oiseau, un dérivatif à leurs sentiments comprimés. Livre d'un jeune ecclésiastique, l'ecclésiastique s*y montre moins que le jeune homme ; c'est à cette nuance d'émotion, qui tempère la raillerie et attendrit le sourire, que ce poème] a surtout dû de vivre ; c'est par là qu'il tient un des premiers rangs parmi les bijoux finement ciselés delà poésie du xviu* siècle.

rt >

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