‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 7 sur 18 · IT · texte numérisé non relu

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le reste, elle n*élail point une impie el goûtait peu les philosophes : on le vit bien quand elle attaqua la candidature de d'Alembert à l'Académie française. Et puis, ces philosophes ne furent-ils pas également, à Tépoque de sa prétendue irréligion, les adversaires de GressetîS'il avaitété desleurs, ils lui eussentfait grâce au moins pendant le temps qu'il aurait marché avec eux. Enfin le poêle, pour prévenir toute équivoque, a eu soin de protester, dans VAbbatje, do son attachement à ces principes qu'il a Tair do battre en brèche ; tu sais, dit-il au chevalier do Chauvelin,

Tu sais qu'à la religion Toujours sincèrement fidèle, Je briserais tous mes pinceaux IMulôt que d'offrir des tableaux Indignes de l'honneur et d'elle (1).

— Mais alors, pieux comme il Tétait, il a dû regretter d'avoir écrit une telle satire; il en a éprouvé quelque remords, il a fait amende honorable. — En aucune manière. De 1742 à 1747 parurent, sans Tassentiment de Gresset, un assez grand nombre d'éditions fautives de ses poésies (2) : il se décida alors, en 1748, adonner lui-même une édition d'œuvres choisies, des meilleures, de celles qui lui semblaient durables. Cette édition ne parut jamais ; en revanche, on en a découvert le plan autographe (3) : or VAbbaye y figure en bonne place, entre YEpllre à ma

fnuse et le Çh [Chartreux] (4). Ainsi, au bout de

sept ans, près de revenir dans sa ville natale et au foyer même de ses convictions religieuses, il n'avait

(1,. Œurretàe Qreuety I, 187. (2 Dj Cayrol, I, xiv-v.

(3) li., 1, xv-xvii.

(4) Id., I, XVI.

— loi -

nul repentir. Bien mieux, lorsque plus tard, sa piélé ayant tourné au mysticisme, il brûla tons ses écrits que désavouait une scrupuleuse orthodoxie, VAbbaye fut exceptée de cet autodafé littéraire; et la preuve, c'est que, vers la fin du dix-huitième siècle, on la retrouve dans ses papiers inédits (i). Donc celle épitre exprimait sa pensée intime, définitive, et je puis ajouter, celle de toute sa vie. La piélé de Grcsset n'a eu d'égale que sa haine des moines; ses premières poésies, on s'en souvient, trahissent ce sentiment : escarmouches légères, elles annoncent de loin Taltaque sérieuse. Fer-ÏVr/ était une satire, délicieusement tendre, conlrc les ïiOun(t%\ Y Abbaye est une satire contre les religieux , mais cette fois beaucoup plus vive et sans la moindre indulgence. S'il n'osa la publier (sans doute par crainte du scandale), elle lui procura une espèce de soulagement intime, la joie peu dclicalo, mais savoureuse, d'épancher d'un coup tout ce qu'il avait sur ic cœur. Le point de départ de Y Abbaye est « l'élection d'un moine abbé )> :

(1) M. Lcncl (oiivr. cité, 40-1; ai^uale une inconséquenco «lans ce fait qu'au môme moment Qressct brûle deux nonveaax chants AJout(>ft à Vcr-Vrrt et éparû^ne VAhhayv. Il en trouve la raison dans le ic caractère mùme de Gressct,.... qui jus(iu'à la fin de sa vie... parait avoir été en proie à cettaines lu'sitationa, n'osant prendre parti dans bien des cas et sur bien d- s questions.... Gressct. élevé parles jésiiitcn, oblij^é par eux de sortir de leur Compagnie, garda néanmoins au fond du c«eur l.'S principe^ qu'ils lui avaient inculqués. ♦> Cette <lerniërc phrase est-'jlle une allusion au ffoftt des jésuites pour la ca9iiisti({ae .' On n; voit pas alors, en admettant que Gressct ait partagé co çoûf, quel scrnpubî d'i conscience pouvait lui faire trouver les denx nouveaux chants de Ver-Vert plus subversifs que VAbbtiye. De plus, rien ne montre que Gressct ait subi, dans toute sa plénitude, Tintluencc do la célèbre Comp.Mgûie. Qu'il ait été incertain et irrésolu, ce n'est «;uèrc contestable ; mais le manque de décision ne se confond pas avec le <,'oîït de la casuistique. — Cependant l'inconséquence notée par M. Lenel n'en subsiste pas moins ; j'en donne plus loin un essai d'explication 'à propos des nouveaux chants de Ver-Vert.

Tandis que de Turne fatale Va sortir le destin brillant De l'automate révérend Que prétend mitrer sa cabale Pour s'enivTcr impunément Sous sa crapule pastorale (1),

le poète parcourt ces jolis domaines qui, dans peu d'instants, vont appartenir à

Un obscur et pesant reptile, Un être platement tondu.

Simulacre ignare, imbécile, De la terre poids inutile (?).

Voilà donc pourquoi les chevaliers, les barons du moyen âge ont légué leurs terres à des corporations religieuses I

Bons seigneurs^ que vous étiez sots (3) !

Tous les vices, la Perversité, la Fainéantise et bien d'autres, y sont venus engloutir « les richesses des lieux voisins » (4). C'est pour les moines que le laboureur travaille du matin au soir ; sa pauvreté alimente leur opulence. Ces « vampires » (o) dessèchent « les sucs de la vie » (6) et sèment la mort autour d'eux. Gomment le pays a-t-il pu se laisser faire de la sorte ? Ici un très beau mouvement :

(1) Œuvres de Grfi»et. 1, 177.

(2) Ici.. 1,178.

(3) Id., I, 179.

(4^ Id., 1,180.

(6) Id., 1,181.

(6) Id., I, 181.

O ma chère patrie ! ô France !

Toi chez qui tant d'augustes lois

De tes sages et de tes rois

Immortalisent la prudence,

Comment laisses-tu si longtemps

Ravir ta plus pure substance

Par ces insectes dévorants

Que peut écraser ta puissance.

Et dont Tinutile existence

Revient t'arracher tous les ans

Les moissons de tes plus beaux champs.

Et des biens dont la jouissance

Devrait être la récompense

De tes véritables enfants (1)?

Le soldat, après soixante années de fatigues, obtient à grand'peine le repos dont il a besoin ; le littérateur est souvent méconnu de ses ingrats concitoyens ; le prêtre, dans son hameau, console les pauvres « et souffre plus qu'eux >> (2)... Pour soulager ces innombrables misères, il suffirait de renvoyer à la charrue d tant de laboureurs enfroqués » (3) et de vendre leurs biens. L'avenir de la France y est intéressé; car les paysans qui végètent aulour des monastères craignent de mettre au jour des malheureux, et ôtent ainsi à leur patrie « un peuple de cultivateurs » (l).

Objeclera-t-on que les moines ne respectent pas toujours leur vœu de chasteté^ et que le surcroît d'habitants dont ils sont cause, compense la dépopulation rurale? Sans doute, répond sérieusement Gresset à cette bizarre remarque; mais ces bâtards sont

Dos fils plus vils, plus paresseux, Et plus abrutis que leurs pères (5).

(1) Œuvres de Gresset, 1. 181.

(2) Id., 1, 182.

(4) hl., I, ÏS4.

(5; Id., 1, 184.

— Les terres de mainmorte s'anéantissent faute de soins ; ah ! si elles étaient en la possession des travailleurs, que le goût pourrait ajouter de beautés à la nature! que d'agréables paysages qui charmeraient la vue, au lieu de ces marais empuantis ! Aussi, « pour rhonneur de l'humanité » (1), ose-t-il croire

qu'un temps viendra Où teint de richesses oisives, Que le monachisme enterra, Cesseront de rester captives, Et qu'on reverra de ces biens Couler enfui les sources vives Sur les utiles citoyens {-2],

En terminant, il se justifie par avance du reproche d'impiété (3) ; il manifeste son admiration pour les ordres religieux qui déploient leur activité dans le domaine de la science et de la théologie, ont produit les Bourdalouc, les ("almet, les Malebranche, et opposent une barrière à l'ignorance comme à l'athéisme: il n'a voulu flétrir que les moines fainéants.... Un peuple de l'antiquité voyait son or disparaître chaque jour sous l'action d'une puissance mystérieuse; il invoqua son dieu, qui descendit du ciel et pénétra dans une retraite souterraine oùles gnomes accumulaient, sans en faire usage, l'or enlevé aux humains ; ceux-ci retrouvèrent leurs richesses et, avec elles, l'abondance, l'ordre, le bonheur. Puisse de même un roi bienfaisant mettre un terme au <l brigandage monachique » (i) et suivre l'exemple de Thamas qui, oc aux champs de Golcondc », vainqueur du « plus riche des potentats » (5), jette dans la cir-

(1) Œuvra de C/retsei, I, 18G.

(2) Id., I, 186-7.

(3) V07. plas haui.

(4) Œuvres ds Grrtset I, 191

(5) Id., I, 192.

culation universelle Tamas de ses richesses jadis infécondes (1)1

Ce pamphlet, qui faitpenserpar sa verve àTemportepièce auK. ïambes de Barbier, eût pu marquer un changement dans la manière du poète ; mais il demeura unique de son espèce. Au lendemain de ÏAbbayej le farouche agresseur des moines était redevenu le doux Gresset. De 1742 à 1744, il compose au jour le jour, sans se fatiguer beaucoup: une lettre de remerciements à M. Boule, professeur de rhétorique au collège de Villcfranche, qui Tavait chanté dans une ode (2) ; puis (3) quatre lettres d'amitié^ en prose et en vers, à Tabbé Aunillon et sa maîtresse M*^* Guichard (4), où il se plaint de ne pas recevoir plus souvent de leurs nouvelles, et cherche à consoler la jeune femme de ses soullrances.

Si les deux plus beaux dons qu'un àme tendre et belle Puisse obtenir des cieux pour sa félicité.

L'ami sûr et l'amant fidèle, embellissent les jours et fixent la santé, Vous êtes immortelle I

En 1744 (5), la grave maladie dont Louis XV fut atteint et dont il guérit presque miraculeusement, inspira une ode à Gresset : « sur la convalescence du

(1) En 1795, un de ceux qui eurent entre les mains des papiers inédits (le Gresset, Duméril, sollicita rinstitut de publier aux frais de l'Etat VAhhaye tt de la faire distribuer gratuitement à titre de propagande républicaine (de Bjauvillé. 29). Cette négociation échoua • mais il est curieux qu'on ait pu gon^er ù transformer Gresset, si respectueux des pouvoirs établis, en collaborateur de Robespierre.

(2) De Cayrol, I, lOiS.

(3) 11 est probable qu'elles sont de l'époque comprise entre 1742 et 1744 (do Cayrol, 1, 206).

(4) Ueruc rètronpectice, Paris, Fouroier aîné, 1833, I, 410-4.

(.ï) Une pfitite pièce de vers à M. d'Hédouville sur Frédéric (de Cayrol, l, 207) et une épîtrc sur la géoinétvle^ que nous ne possédons ])lu8, sont contemporaines.

roi » (1) ; elle est divisée en trois parties : d'abord la Renommée célèbre l'éclat du règne avant 174i ; mais un coup de foudre éclate : Louis est en danger de mort ; cependant l'espérance renaît, il est sauvé, et il peut mesurer l'alîeclion de ses sujets au désespoir que provoquait la crainte de sa perle.

Beaucoup de littérateurs se dispensent d'écrire pour le théâtre ; il n'y en a guère qui, après avoir abordé la scène, s'en soient tenus à une première tentative. Gressetfut piqué, lui aussi, de celte tarentule Il lit jouer en i745 Sid^iey (2), dont le succès dépassa celui ^'Edouard, L'excellence de l'interprétation ne fut pas étrangère à cetle réussite ; le principal rôle de femme était tenu par la touchante Gaussiu (3), pour qui tout Paris avait les yeux de Gresset.

Sidney se rattache au genre de la comédie <r larmoyante 3). Le héros est un libertin qui veut se donner la mort. L'auteur lui donno. pour patrie la terre classique duspleen, afin de rendre plus vraisemblable cette idée fixe, et c'est pourquoi l'action, comme dans Edouard^ se passe en Angleterre. Ce monomane du suicide est parti pour un de ses châteaux avec son domestique Dumonl ; il y fait son testament, lègue toute sa fortune à son amante Rosalie, qu'il avait jadis abandonnée par pure inconstance, et charge dans une lettre son ami Ilamillon d'exécuter ses dernières volontés ; quand llamilton recevra la lettre, Sidney aura cessé de vivre. Or cet ami survient, au moment même où la lettre vient d'être expédiée par rentremise du jardinier Henri ; sans connaître encore rien

(1) Œuvres de Gresset, I, 312-8.

(2) On troave, dans les différcutcs éditions, les deux orthographes Sidney et Sidnei ; les manuscrits de Gresset portent Sidney (du Cayrol. 1,220).

<3) De Cayrol, I. 216.

de positif, il remarque la tristesse de Sidney, et en témoigne d'autant plus de surprise que celui-ci vient d'obtenir un régiment ambitionné depuis longtemps. Est-ce par mauvaise humeur, par misanthropie, qu'il s'est retiré à la campagne ? — Je n'ai pas ces défauts, répond Sidney. Je m'ennuie, voilà tout, et ^i mon cœur n'est plus fait pour jouir » (1). Son ami lui représente alors que « le grand art », pour éviter l'ennui, a est d'apprendre à bien vivre avec soi *>(2), de mettre quelque intervalle entre les plaisirs ; son infortune a: n'est- que la lassitude et l'abus du bonheur » (3)... Sidney finit par le congédier poliment, en le priant d'obéir aux recommandations de la lettre qu'il lui a envoyée.

Quelles sont ces recommandations ? Hamilton voudrait bien le savoir. Le jardinier Henri, qui, chemin faisant^ a su l'arrivée du destinataire au château, s'épargne une course inutile et lui remet la lettre. Uamilton apprend que Sidney le nomme son exécuteur testamentaire et va se tuer. Alors, nouvelle scène entre les deux amis : Votre vie est-elle à vous pour que vous ayez le droit d'en disposer ?Elle appartient à l'Angleterre. — Qu'importe ! Si un atome se détache^ l'ensemble ne soullre point; « tout ira comme avant ma naissance et ma mort i> (4). — Mais les douceurs de l'amitié ne peuvent-elles vous rendre l'exislence supportable? — a: Dans l'état où je suis, on pèse à l'amilié » (5). — Et Rosalie, cette maîtresse jadis adorée et qui a disparu, que ne lacherchez-vous? — Je l'ai outragée indignement, elle est peut-être

(1) (l'Jurrcide Greuet, il, 271 (2; 1(1 , ir, 271.

(3) Id., 11,271, (5; Id., Il, 277.

morte ; maïs elle vivrait encore, je la retrouverais, que mes remords nous sépareraient toujours. — Elle oubliera tout en voyant vos souffrances ; diiTérez... — J'ai besoin d'être seul; je vous promets de revenir €lans peu...

namilton, que celte morne désespérance épouvante, se précipite sur les pas de son ami. Le valet de chambre Dumont l'arrête: une inconnue demande à lui parler. C'est Rosalie qui, retirée chez une parente dans un château voisin, a cédé au désir de revoir Tinfidèle, car elle Taime plus que jamais, et de l'accabler, comme elle dit, <r des adieux de l'amour j> (1), s'il persiste dans son indiiïérence. llamilton lui conseille d'espérer, mais la prie d'attendre qu'il l'ait vu lui. même. Troisième entretien d'Hamilton etdeSidney: Si Rosalie vous était rendue aujourd'hui, a: fidèle à son amour, malgré voire inconstance w (2), renonceriezvous à votre funeste dessein? — Non ; « dans ce même jour je ne mourrais pas moins 5>(3). — Si l'amitié est impuissante, que l'amour au moins vous persuade. •— Rosalie parait ; elle combat la résolution de son amant ; il reconnaît enfin son erreur, mais, hélas I trop tard : il a pris « un poison invincible » (4)... Invincible ? Non pas. Le valet de chambre Dumont, qui épiait les préparatifs du suicide, a furtivement substitué à la <c liqueur fatale d (5) un breuvage anodin. Sidncy vivra, ses idées noires s'évanouiront, et Rosalie sera sa femme.

Ce sujet est un peu bizarre ; il soulève plusieurs questions : d'abord ne contraste-t-il pas avec la belle

(1) ajucres de G reaet, II, 2Si.

(2; Id., II, 288.

(4) Id., II, 294.

(5) Id., 11,296.

0RKS8BT. II

humeur de Gresset? ensuite, y trouve-l-on la matière d'une comédie, même d'une comédie larmoyante? car il y entre beaucoup plus de larmes que de comique. A iapremiëre question, qui lui fut posée un jour par son cousin de Wailly, le poète répondit « qu'il s'était laissé séduire par les beautés de détail qu'il [ce sujet] lui avait offertes » (1) ; l'explication ne me satisfait guère: a priori^ ces beautés de détail semblent peu nombreuses. La seconde question offre plus d'iniérêt. Gresset, un instant, avait voulu faire précéder sa pièce d'un prologue contre le suicide; il y renonça uniquement parce que ces espèces de hors-d'œuvre étaient passées de modo ; mais de ce prologue avorté restent quelques notes manuscrites, une entre autres d'après laquelle le suicide « est une folie, qui est du ressort de Thalie » (2). On entrevoit ainsi la pensée de Gresset : rhomme qui attente à ses jours est un être privé de raison ; or le répertoire comique abonde en personnages déraisonnables; donc, le monomane du suicide peut y trouver place. Les prémisses de ce syllogisme sont discutables, et par suite aussi la conclusion : d'une part, on ne saurait affirmer que le suicide soit toujours le résultat de l'aliénation mentale ; bien des malheureux se tuent, par excès de souffrance, en pleine liberté d'esprit. D'autre part, si même la folie en était toujours une cause essentielle, elle ne suffirait pas à rendre le suicide comique; toute folie n'est pas amusante dans sa nature, surtout quand elle risque, comme celle-ci, d'être terrible dans son dénouement. Et voilà pourquoi Sidfiey, malgré sans doute Tintention de Tauieur, est une pièce triste; on a constamment peur que le héros n'accomplisse son projet ; cette

(1) Ap. de Cayrol, I, 220.

(2) Id., I, 215.

idée de la mort qui plane sur la comédie entière, glace le sourire et paralyse la gaité.

Encore serait-il bon d'être fixé sur le motif qui le pousse à se tuer (car enfin cette folie, si folie il y a, ne peut aller jusqu'à l'inconscience) ; or, nous ne le savons pas nettement. Sidney, après avoir épuisé toutes les jouissances matérielles, cherche-t-il dans le suicide le soulagement d'un incurable ennui? Est-il, au contraire, la victime d'une fatalité héréditaire, d'un « tic de famille »(!), comme dit le valet de chambre Dumont, à qui le jardinier Henri a révélé qu'autrefois le père de Sidney s'était tué? Est-ce repentir de son inconstance , regret d'avoir abandonné Rosalie ? Autant d'hypothèses également vraisemblables ; et c'est une faute contre l'art dramatique que nous n*ayons aucun indice qui nous détermine pour l'une de préférence aux deux autres. Enfin comment se faitil qu'après avoir juré ses grands dieux que si même Rosalie lui était rendue, il persisterait dans sa résolution parce qu'il se fait honte à lui-môme, il change tout à coup d'attitude en présence de son amante et déplore de s'être empoisonné? Dans la vie, on le saitbien, la logique ne règle pas les choses de l'amour ; mais au thé&tre, ces sortes de revirement brusque appellent un semblant de justification.

Hamilton n'échappe pas non plus à toute critique. Il a un r61e ingrat; les < sages d, dans une comédie, sont à peu près aussi fatigants que le Tiberge de Manon Lescaut qui ennuyait tant Musset ; quand ils intéressent, c'est alors moins par la droiture de leurs discours que, comme dans certaines pièces modernes, par le côté paradoxal de leurs théories, ou, comme dans Tartufe^ par la chaleur de leurs convictions. Or

(1) Œutreê de Chenet, II, 266.

Hamilton n'attache ni par une chaleur éloquente ni par des aperçus nouveaux : il n'apporte à son ami que les avis prosaïques d'une froide raison. Il se nommait Arondel dans Edouard; il se nommera Ariste dans le Méchant. Gresset a pour ce genre de personnages une véritable prédilection, qui tient à son tour d'esprit sermonneur, fruit d'une éducation ecclésiastique. Mais Hamilton n est pas seulement un fâcheux, il est encore un inutile ; bien que, presque toujours en scène à partir du second acte, il ait l'air de conduire l'action, il n'exerce sur elle aucune influence ; tout se passe en dehors de lui : l'entrevue des deux amants, qu'il ne fait que relarder, la ruse heureuse de Dumont, qui sauve la vie à Sidney. Un tel rôle , qui se réduit à quelques tirades fastidieux ses, serait de pur remplissage, s'il ne ménageait une sorte d'opposition entre l'affaissement désespéré du viveur et l'équilibre tranquille d'une âme philosophique.

Hamilton et Sidney mis à part, restent quatre personnages: le jardinier Henri, sa fille Mathurine, Rosalie et Dumont. Les trois premiers, un paysan, une ingénue de village, une amante éplorée, sont tout à fait insignifiants ; le valet de chambre, en revan* che, leur est bien supérieur; et si la pièce s'est main^ tenue quelque temps, si on a pu la reprendre en 1770 avec succès (1), c'est à lui peut-être — sans parler du mérite des acteurs — qu'elle le doit surtout. Seul, il amuse ; ne lui demandons pas la superbe envergure des valets de Molière ou la verve endiablée de ceux de Regnard ; son comique est discret et tempéré; mais Térence a bien son prix à côté de Plaute. Dumont n'est pas parfait ; il bavarde, se mêle volontiers de ce

(1) De Cayrol, I, 220.

qui ne le regarde pas, parle à son maître comme à un camarade :

Il est piquant pour moi, qui n'ai point de querelles^ Et suis en pleine paix avec toutes nos belles, D*être forcé de vivre en ours, en hébété, Parce que vous boudez, ou qu*on vous a quitté (1).

Ses idées sur la morale sont fort larges ; au temps où Sidney fréquentait les dames de Londres, il se faisait volontiers l'intermédiaire du libertin et de ses obligées :

J'étais dans le grand monde employé près des belles^ Je portais vos billets, j'étais bien reçu d'elles : De Tamant en quartier on aime le coureur (2]«

A la campagne, il n'oublie pas ses petits intérêts de cœur; en annonçant à son maître qu' « une nymphe affligée » (Rosalie) désire le voir, il le prie de lui lais* ser comme à Tordinaire une part du gâteau :

Si cela va son train, gardez-moi la suivante ; Vous savez là-dessus les usages d'honneur (3).

Il aime la vie, même obscure, et la préfère à une belle mort :

J'aurais été héros sans Tamour de la vie ; Mais dans notre famille on se plait ici-bas ! Vous savez que des goûts on ne dispute pas.

Et mes future enfants, tant gredins que seigneurs. Seront du même goût, ou descendront d'ailleurs.

(1) Œuvres de Qrettet, II, 249-60.

(2) Id., II, 249.

(3) Id., II, 259.

Entre Sidney elle Méchant (4747), Gresset produit peu. Il compose une inscription, en huit vers latins, pour un port d'Amiens, et Tenvoie à Tinlendant Chau* velin, avec une lettre entremêlée de termes picards, toute remplie de plaisanteries de terroir, et signée du nom du « chanoine Dumesnil » (1). Une épltre gracieuse et spirituelle est du même temps; on la dénomme improprement, dans les éditions ordinaires, Requête au roi ; en fait, elle est adressée à M. d^Argenson, ministre de la guerre. 11 y demande pour un de ses amis la survivance d'une place de lieutenant du roi au fort de Doullens (2). Le poste a si peu d'importance ! Pas de canons, pas d'arsenal ; comme garnison, des a invalides presque en enfance » (3) ; le tambour n'y effraie que les chats-huants, c les corneilles et les corbeaux D (4), qui pourraient bien se tromper, prendre pour des cadavres tous ces héros languissants et « manger la compagnie » (5). Encore n'est-ce que la survivance de ce poste que l'on désire ; il se peut que le titulaire actuel.

Très choyé, très soigneux des restes de son être (6),

enterre Tami de Gresset; mais comme le contraire peut aussi arriver, on brigue éventuellement sa place. Qu'il ne se presse pas de mourir ; qu'il raconte en détail les gloires du passé, <i: ses campagnes et ses orgies > (7)

(1) De Cayrol I, 225-6. Celui-ci a encore exhumé une « épttre pour la comtesse ***, et adressée par elle à M. le prince de Salm « (l, 222-4) ; mais c'est tout à fait arbitrairement, comme il ^*ayoue lai- Diôme, qu'il lattribue à Tannée 1745.

(2) Ou peut-être au château de Ham (de Cayrol, I, 220-1).

(3) Œuvres de Greaet, II, 136.

(4) Id., II, 136.

(5) Id., n, 136.

(6) Id., II, 137.

(7) Id., II, 137.

qu'il décrive, comme d*habitude, sa courtine, son tenait- Ion, son pont-Ievis, sa forteresse ; on lui laisse deux ans à vivre et à jurer : au bout de ce temps, son successeur lui fera les belles funérailles qui conviennent à un militaire; la ville fournira ce qui manque au château.

Prêtres, soldats, poudre, bedeau.

Et tout le funèbre ustensile (1);

tous les décorés de la croix de Saint-Louis, tous les vieux chevronnés accompagneront son convoi ; sur le catafalque brilleront les insignes de ses dignités, et

au sein de la terre Ses reliques ne descendront Qu'avec les honneurs de la guerre (3).

Ainsi, en deux ans^nous ne trouvons à signaler qu une épître de quelque valeur; d'autre part, on s'en souvient, notre enquête sur les trois années qui séparent V Abbaye de Sidney n'avait guère donné plus de résultats : quelques lettres et une ode. Cette indigence de production, môme si l'on tient compte du temps que lui coûtait la préparation du Méchant^ est bien propre à exciter la surprise. Quoi ! un poète jadis si facile, si abondant, ne se faisait plus entendre qu^à de rares intervalles? Au lieu de rimer pour le plaisir, il n'écrivait plus que des vers en quelque sorte d'actualité, comme Y Ode sur la convalescence et V Epître à M, d'Argenson? D'où venait un tel changement? Il faut se borner ici aux hypothèses, car, avec sa discrétion habituelle, Gressct ne nous a laissé aucun renseignement sur cetle époque de sa vie. 11 est probable qu'il n'était plus, dans le salon de M*°^ de Chaulnes, sur le pied

(i) Œuvret de Oreitct, II. 139.

(2)Id., II. X39.

d'autrefois, qu'il a*avait pas conservé sa ferveur ad* miralive pour la duchesse, et qu'elle-même étail lasse de sou favori; chez elle la tendresse durait peu, et d'ailleurs les intrigues académiques où elle commençait à se lancer imprimaient une direction difTérente à son activité brouillonne. En poidant ses illusions sur M*"' de Chaulnes, Gresscl apprécia plus exactement le cercle dont elle s'entourait, et où le niveau moral baissaitchaque jour; aux Bussy-Rabutin et aux Dorléans de la Mothe succédaient les Boismont. Luimême approchait delà quarantaine; il était arrivé à cet âge que Ton a ingénieusement appelé un deuxième < âge ingrat d, où Ton se sent encore jeune et déjà mûr, et qui suggère le désir d'un établissement définitif. Mais cet établissement, où le trouver? A Paris, si estimé qu'il fut du public, il était perdu dans la foule, anéanti, lui timide, au milieu de ces littérateurs hardis qui jouaient du coude pour se mettre en évidence ; Voltaire et ses disciples régnaient en despotes, lançant l'anathème contre quiconque ne pensait pas comme eux; la petite flûte aimable de Gresset avait peine à se faire entendre au milieu de ces coups de tonnerre qui bouleversaient l'opinion. Aussi caressa-t-il dès ce moment Tidée d*aller retrouver sa bonne Picardie, et d'y mener une existence de bourgeois paisible. Mais, en attendant qu'il pût atteindre son but, il s'ennuyait; or, l'ennui n'est guère favorable à l'inspiration poétique, — à moins qu'il n'en forme la matière, — et telle est sans doute la cause principale qui pendant de longs mois réduisit presque au silence sa muse volontiers bavarde.

Du moins cette désaffection ne resta point platonique; à la veille de reprendre la vie provinciale, il voulut dire son fait à ce grand monde parisien, qui l'avait d'abord ébloui de son faux brillant, et qu'il ju-

geait maintenant si misérable ; il brûla ouvertement ce qu'il avait adoré, et celle palinodie indignée, cette apostrophe éclatante d'un honnête homme à une société perverse, ce fut la comédie du Méchant^ son œuvre la plus personnelle avec Ver-Vert et V Abbaye.

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