‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 6 sur 18 · V. M » (2) ; outre cette réponse, il envoyait au · texte numérisé non relu

V. M » (2) ; outre cette réponse, il envoyait au

roi une pièce qu'il disait « assez médiocre, si on ne la juge que par le sujet » (3). Letlre et vers se perdent en roule (4). Gresset, qui l'ignore, adresse en Prusse (1741) une autre lettre et une autre pièce ; cette pièce est sans àouleVépiiveX des Œuvres complèies (5), où le poète félicite Frédéric d'unir les talents opposés des héros les plus remarquables. Cetle fois, il reçut du roi une réponse en prose et envers (6), où était tracé, à la suite des remerciements etcomplimenls d'usage, le tableau idéal d'un monarque qui « sait varier le ton grave avec le ton folâtre » ; à la fin,

(1) Voltaire, XXXVI, 151.

(2) De Cayrol, I, 2G0-1.

(3; îd. ,1.201.

(4) M.drt Cayrol a retrouvé la lettre (I, 200-1), mais non les vers.

((i) De Cayrol. I, 195-7.

le roi le priait de lui renvoyer les vers de l'année précédente, on ajoutant : <i Je les crois égarés à la poste » (1). Grand émoi de Grcsset : qui les a perdus? Jusque-là, pour expédier ses lettres à Berlin, il avait recours à Tinlcrmédiaire de Thiériot (2), qui était aussi l'agent de Voltaire et de Frédéric : plus de doute, c'est lui le coupable. Aussitôt il avertit Frédéric qu'il lui adresseradésormaisses lettres par Tentremise du ministre de Prusse à Paris, le baron Le Chambrier (3); puis il écrit au baron Le Chambrier luimême pour se plaindre de Thiériot, et lui demande de provoquer une enquête (4) ; enfin il veut avoir une entrevue avec l'abbé de Chauvclin (malgré le refroidissement de leur amitié, que trahit le ton de sa lettre), pour le décider à mettre en demeure Thiériot d'expliquer sa conduite (5)... Remuer ainsi ciel et terre pour une lettre égarée, quelle qu'en fût l'importance, était excessif : non pas toutefois aux yeux de M. de Cayrol, dont l'imagination aime abattre la campagne. Pour lui, Thiériot aurait été en cette affaire le complice de Voltaire qui, par la soustraction de la lettre où Grcsset semblait accepter l'invitation du roi, aurait voulu mettre obstacle au rapprochement du poète etde Frédéric. Cette hypothèse est enfantine: d'abord, en admettant que Thiériot soit coupable et qu'il ait volontairement égaré la lettre, rien ne dit qu'il en ait reçu l'ordre de Voltaire ; puis, — comme un ami de M. de Cayrol le lui a fait remarquer, — cette indélicatesse eût été directement à l'enconlre du but poursuivi par Voltaire ;'car elle devait avoir pour effet de rendre Gresset plus circonspect à l'avenir, de le déter-

(1) DcCftyrol, 1,197.

(2) Gresset écrit : Thiriot.

(3) De Cayrol. 1, 197-8.

(4)Id., ï. 198-9.

(5) lii., 1,201.

miner & choisir un autre intermédiaire que Thiériot, et parsuite d'enlever au prétendu coupable tout moyen de surveiller la correspondance de Frédéric avec son rival ; d'autre part, il est très facile, très naturel de s'expliquer la disparition de la lettre, si Ton songe qu'elle traversait des pays alors infestés par la guerre. M. de Cayrol^ qui insère loyalement la critique de son roman (i), s*est bien gardé d'y répondre.

Pendant les six années qui suivent (i 741-7), la correspondance entre Gresset et Frédéric semble interrompue : les lettres qui se rattachent à cette période ne sont-elles pas arrivées jusqu'à nous ? Il vaut mieux supposer que la guerre de la Succession d'Autriche obligea Frédéric de sacrifier pour un temps l'amitié à la politique. Du reste , après 17i7, la faveur de Gresset auprès du roi de Prusse ne fait que croître ; le roi n'abandonne pas l'espoir de l'attirer à Berlin ; il faut, pour qu'il y renonce, quç d'Argenslui dépeigne la difficulté d'arracher le poète à une position lucrative (il exagère un peu) et à une maîtresse charmante (2). Lorsque Maiipertuis lui apprend que Gresset désire être de l'Académie de Berlin, Frédéric y consent, mais en soupirant: ((, Chargez- vous,écrit-il à Maapertuis,demes remerciements à Gresset. Geslle poète des grâces, et il a prouvé qu^il pouvait être autre chose, de moins parfait à la vérité, mais qu'on croyait incompatible avec tant d*agrémcnls et de légèreté. Je me soucie peu qu'il soit sur notre liste: c'est à Potsdam que je le voudrais... «(3). Gresset, transporté de reconnaissance, manifeste à Frédéric son élonnemcnt que le directeur de l'Académie française chargé de le recevoir (1748) n'ait fait

■1) D.' Cayrol, 1, 200, n. 1.

\2) Lettre c.tie,

(3; A p. Sainte-Beuve, ouvr. cité.

aucuDe allusion à son tilre d'académicien berlinois, et ajoute que, s'il avait prévu cet oubli, il l'aurait d'avance réparé dans soh propre discours (i). Ici, la gra* titudo fausse son jugement ; Frédéric était alors en délicatesse avec la France ; Toubli apparent du directeur avait été une preuve de tact que le poète eût du reconnaître (2). Le roi de Prusse répond avec une humilité charmante que l'Académie de Berlin ne partage pas « l'espèce de dépit » que Gresset montre « si obligeamment pour elle », et que cette cornpagnie a pour règle d' « être aussi indiiïérente sur les louanges qu'attentive à les mériter i (3). L'échange de vers continue entre Paris et Berlin ; en 1750, Gresset envoie h Frédéric pour le jour de Tan une ode qui célèbr^^ encore une fois la variété de ses aptitudes (4), et une lettre où il sollicite la lecture de cette pièce devant l'Académie de Berlin ; la lecture a lieu (5) ; mais une épltre, pour laquelle le poète lui avait

(1) De Cayrol. I, 267. J*empiète ici sur la limite chronologique de ce chapitre (1747), afin d*achcver d*ezposer les rapports de Frédéric et de Qresaet ; de la sorte, il sera possible d'embrasser cette histoire dans Vonité d*un même tableaa. Elle pervl d'ailleurs beaucoup de son intérêt à partir do 1747, parce que Voltaire d'j intervient plus.

(2) DeCi^rol,!, 268.

(3) Id., T, 267-8.

(4) De IteanTillc, 144-7.

(5) De Cayrol, l, 292-3. Le consentement de Frédéric est du 4 avril, oe qai parait un peu singulier si on songe que Tode de Gresset a été écrite pour le jour de Tan ; mais nous voyons, par les premiers mots, qu*il y a eu un certain retard soit dans l'envoi, soit dans la réception de Vode. — Le début de cette lettre se trouve également dans rouvrage de M. de Beauvillé (147). — M de Cayrol y joint (ï, 292, «. 1) un extrait do l'ode, où Frédéric est comparé à Henri IV f ai- ■ant fleurir les beauz-arts au milieu de la guerre ; or, M. de Beauvillé a retrcmvé l'ode tout entière, et cet extrait n'y figure pas. Faut-il en conclure que Qresset avait adressé au roi de Prusse, dans les premiers mois de Tannée 1750, deux odes distinctes, dont l'une serait perdue, sauf le fragment retrouvé par M. de Cayrol, et dont l'autre aurait été publiée dans son intégralité par M. de Beauvillé ? C'est peu vraisemblable. Qresset n'avait aucun motif, après l'ode du nouvel an, pour en composer une seconde à si court intervalle. Le- fragment inséré

adresse lainômorequôte(l),est privéede cet honneur; il ne semble pas que rAcadémie prussienne Tait entendue (2). Elle y perdit peu, si nous jugeons Tensemble de Tcpitre d'après un morceau conservé (3), obscur et prétentieux.

Gresset éprouva bientôt que Frédéric, comme disait YoUaire, était une a; coquette d, et qu'il ne se piquait nullement de constance en amitié. Celui-ci lui avait envoyé une ode (1751) (4) : Gresset s'empressa d'y répondre et complimenta en vers l'écrivain couronné. Sa lettre se perdit : c'était jouer de malheur. Faut-il voir dans cetlc nouvelle mésaventure la main perfide de Voltaire? M. de Cayrol lui-même ne hasarde pas cette accusation. Toujours est-il que Frédéric ne reçut rien et s'irrita. Gresset, pendant plusieurs années, ne comprit rien à son silence; c'est en 1755 qu'il en sut le motif : il adressa au roi sur-le-champ des excuses très humbles : a: Votre Majesté daignerat-cUe me permettre de meprésenteraupied deson trône auguste, et voudra-t-elle bien reconnaître encore des caractères qu'elle a honorés quelquefois de ses regards? » (3). Mais Frédéric ne se laissa pas fléchir, encore que Gresset fût innocent; au cours de quatorze années, pas une lettre ;sa prédilection pour l'auteur de K^r- Vef*t avait complètement disparu. Il n'était plus, à ses yeux, le Gresset d'autrefois : retiré à Amiens, loin du monde littéraire, il lui apparaissait sans doute comme une vénérable relique, comme une

pai M. de Cayrol représente probablement la première forme que GrcBset voulait donner à son ode, et à laquelle il renonça poar écrire, 6ur un rythme tout différent, Tode Insérée par M. de BeauviUé.

(1) De Cayrol, 1,289.90.

(4) Id., 1, 384.

(5) kl., I. 384. La date de 1755, assignée à cette lettre, n'est pa» certaine (de Cayrol, I, 333).

gloire fanée.... Le poète dut s'apercevoir on 1769 que son crédit auprès du roi de Prusse n'était plus qu'un souvenir; il lui avait recommandé deux industriels amiénois que tracassait la justice de Berlin; Frédéric répondit par deux lettres, dont l'une, aimable, concluait par un refus, et dont l'autre, courle et froide, sonnait le glas de leur défunte amilié (1).

Le 22 janvier 1740, Gresset inaugura sa carrière dramatique par une tragédie: Edouard ///.Elle eut neuf représentations successives (2) ; on y voyait tuer un des personnagessur lascèneméme : hardiesse considérable pour l'époque. Le public, dont les nerfs commençaient à s'endurcir, accepta sans difnculté cette innovation; l'avis des critiques ne fut pas unanime. Desfontaines, tout en accordant des éloges au style de la pièce, protesta contre le coup de poignard par respect pour <r l'essence de la tragédie, qui doit exciter la terreur et non pas l'horreur » (3). En revanche, le P. Daire, futur biographe de Gresset, le félicita d'avoir introduit plus de vérité sur le théâtre :

Celui qui meurt dans la coulisse.

Dans l'esprit est cncor vivant; Quand sur la scène il reçoit son supplice.

(1) De Cayrol, II, 35-6. — Dans cette étude, j*ai omis, à canse de leur insignifiance, quelques pièces de Gresset à Frédéric dont la date est inconnue : par exemple, les deux morceaux que cite M. de Beau- ▼illé (H7-8) (un plan d'épître et un fragment de lettre), le brouillon d*ane lettre pour dédier à Frédéric le Parrain magnifique^ et qui ne fat sans sans doute pas enroyée (de Cayrol, I, 365), etc. — JVaprès M. de Beauvillé (37), une grande paitie de la correspondance que Gresset entretenait avec le roi serait perdue; c'est possible, pour la période 1740-61 , vu la cordialité de leurs rapports à cette é|>oque ; mais en rcTancbe, depuis 1751 jusqu'à la mort de Gresset, il n'est guère probable qu'ils aient échangé beaucoup plus de lettres que nous D*en possédons.

(2) De Cayrol, I, 147.

(3) Id., I, 148.

Il est vraiment puni, le p.irterre est content.

Oui, nos premiers auteurs vont suivre ton exemple (1).

L'abbé Prévost, dans le Pour et le Contre (2), fit l'inventaire scrupuleux , trop scrupuleux et trop symétriquement balancé, des mérites et des défauts : la criliquc ainsi comprise relève de la complabilité plutôt que du sentiment. Gresset écrivit une préface pour justifier ce qu on appelait sa témérité: d'une part, disait-il, « la maxime de ne point ensanglanter la scène ne doit s'entendre que des actions hors de la justice et de l'humanité ; .... maïs la mort d'un scélérat, en offrant avec terreur le châtiment du crime, satisfait le spectateur », (3) ; d'ailleurs, en fait, les applaudissements qui ont accueilli cette scène ont montré que, si elle contentait la morale, elle ne choquait point le goût.

Le sujet de la pièce appartient à l'histoire moderne. Alzondc, héritière du trône d'Ecosse usurpé par Edouard III, s'est d'abord retirée en Norvège; elle revenait dans sa patrie pour faire valoir ses droits à la couronne, quand sou vaisseau a été pris par la flotte anglaise, et elle-même est amenée comme prisonnière à la cour d'Edouard ; mais elle cache son vrai nom : on ne la connaît que sous le pseudonyme d*Âglaé. Au moment où s'ouvre l'action, Alzonde veut rompre l'incognito et quitter l'Angleterre pour soulever TEcosse. Tout est prêt : elle a pour complice un capitaine des gardes, Volfax. comblé de bienfaits par Edouard, mais traître à son roi, et d'ailleurs jaloux du premier minisire, le duc de Vorcestre. C'est lui qui, secrètement, fomente Tinsurrection. Elle va de-

ri) Do Cayrol, T, 161.

(2) XIX, 94, ap. do Cayrol, 1,149-50.

(3) Œuortide Grutet, II, U2-3.

mander à Edouard la permission de partir sur-lechamp, car elle craint qu'un nommé Arondel, qui Ta vue souvent en Norvège et qui doit arriver cette nuit même, ne la reconnaisse et ne la dénonce. Mais à ses préoccupations politiques se mêle un chagrin d'amour : elle adore Edouard, que la falalilé l'oblige de combattre, et il aime une autre femme; avant de partir, ells se vengera.

Sa rivale est Eugénie, fille du duc de Vorceslre, et veuve du comle de Salisbury, qui avait témoigné à sa femme beaucoup de tendresse, mais, en retour, n'avait obtenu d'elle « que la reconnaissance ^ (i). Edouard possède son cœur ; mais elle ignore qu'elle possède le sien ; et q\iand elle l'apprend, c'est pour se voir contrainte de renoncer à lui. Vorceslre, en eflet, à qui le roi demande la main de sa fille, s'oppose formellement à ce mariage : patriote avant d'être père, apôtre convaincu d'une politique pacifique, il supplie Edouard, pour cimenter l'union de la Grande- Bretagne, d'épouser l'héritière de TEcosse (qu'il croit encore en Norvège) et de légitimer ainsi l'annexion de ce royaume. Edouard se courrouce, nouveau Titus à qui on demande d'immoler sa Bérénice. Pour comble d'infortune, Eugénie rivalise d'héroïsme avec son père, et, mentant à son cœur, ne laisse au roi nul espoir. C'est le moment que choisit avec adresse Volfax pour exploiter la colère d'Edouard et perdre Vorceslre : d'après lui, si le ministre veut le maintien de la paix et s'oppose aux projets belliqueux de son souverain, c'est pour tenir disséminées les forces militaires du pays, en empêcher la concentration, et, à la faveur de cette tranquillité apparente, mettre la main sur l'Ecosse dont il convoite le trône. Edouard, que l'amour blessé

(1) Œnvreê dû Gresset, III, 215.

rend crédule, ordonne Tarreslation de son minisire.

Celui-ci trouve un défenseur dans le personnage énigmalique dont nous avons vu, au début de la pièce, Alzonde redouter la présence, Arondcl. Ami de Vorcestre, il a, en débarquant de Norvège, appris son infortune ; et, s'il s'est tenu loin du ministre toutpuissant, il n'abandonne pas le disgracié. Il demande à Volfax Tautorisalion de le voir; Volfax, qui du reste trompe tout le monde, non seulement Edouard, mais Alzonde elle-même, se défie de cet inconnu, mais fait droit néanmomsà sa requête ; bien plus, il lui épargne le trajet de la prison, et ordonne d'amener Vorceslre au palais. Le motif de cette prévenance, il l'explique à ses gardes avec une candeur un peu étrange chez une âme si noire : il va écouter en cachette la conversation des deux amis, pour surprendre leurs secrets. Arondel propose d'abord à Vorcestre de faciliter son évasion et de prendre sa place; sur le refus bien naturel du prisonnier, il lui montre toute l'ignominie d'un supplice réservé aux infâmes, et lui présente un poignard pour qu'il mette fin à ses jours en témoignant d' « un cœur vraiment anglais (i) ». Vorcestre refuse : il marchera au supplice la tête haute-; l'opinion du monde lui importe peu ; d'ailleurs, le suicide est impie. Il ne sollicite d'Arondel qu'un service : c'est de remetire au roi un écrit qu'un des siens a découvert, dont Volfax est Tauteur, et qui contient la preuve de ses intelligences avec l'ennemi. .• Volfax sort aussitôt de sa cachette et ordonne aux soldats de se saisir d'Arondel et de Vorcestre ; mais Arondel le frappe de son poignard et l'étend mort li ses pieds.

Eugénie tente une suprême démarche auprès du roi pour sauver son père : Edouard ne veut rien en*

(1) Œuvret de Oreuet, II, 216.

tendre, lant qu'elle n'aura pas cédé à son amour. Cependant^ Tentrevue d'Arondel avec Edouard dessille les yeux de ce dernier ; nous savons enfin quel est le mystérieux ami de Vorceslre ; issu d'une noble famille anglaise, il a quitté sa patrie pour vivre indépendant et observer les hommes; en Norvège, il a su la fuite d'AIzondo et appris qu'un complot se tramait à la cour même d'Edouard. Mais Vorceslre n'a pas Irempé dans ce complot ; Volfax a tout fait: sa mort est une juste punition. Edouard jelte un coup d'œil sur l'écrit révélateur que lui tend Arondel, et qui compromet en môme temps que Volfax la fausse Agiaé, c'esl-à-diro Aizonde. Vorceslre est mis en liberté ; AIzonJe, après avoir dévoilé fièrement le secret de sa naissance, est entraînée par les gardes, trompe leur surveillance et se tue dans la coulisse. Eugénie paraît, mourante : s'est-elle empoisonnée elle-même, parce qu'elle se croit la cause involontaire de la mort de son père, ou Ta-t-elle été par sa jalouse rivale ? Il est bien difficile de le discerner, dans la confusion des scènes finales (1). Elle expire sous les regards du roi, en lui avouant enfin qu'elle l'adorait.

Cette pièce a un certain mérite. Ne la chicanons pas trop sur la langue, d'une noblesse pseudo-cornélienne, et çà et là emphatiquement banale ; aucune tragédie contemporaine, pas môme celles de Voltaire, n'est exempte de ce défaut. En somme, il faut lui savoir gré de contenir <c quelques beaux vers (2) ». Quant à l'intrigue, quoi qu'eu dise Desfontaines, elle est très bien conduite, et avec une habileté fort rare chez un débu-

(1) La scène 6 de Tacte V (« jj vais chercher la mort », dit Eu- <fénie) fait pencher pour la première hypothèse ; la scène 10 du même acte (« de mes ressentiments je te laisse ce gage », dit Aizonde à UdoaarJ) donne quelque Traisciublancc à la deuxième.

(2) Voltaire, loe, cit. (de Cayrol, I, 155).

QBESSET. 4

tant. Plusieurs situations ne manquent pas de force ; dans le rôle d'Eugénie, par exemple, il en est deux qui réveillent Tintérêl pour cette veuve uniformément plaintive : d*abord, quand elle doit, pour obéir à son père, dompter son amour en présence dTdouard, et feindre une respectueuse indifférence (1) ; ensuite, lorsque le roi lui offre la grâce de Vorceslre, si elle consent à l'épouser , et qu'elle tremble également dédire oui cl de dire non :

Le supplice Taltcnd si jo vous suis rebelle; Il meurt de sa douleur si je trahis son zèle (2).

Le rôle d'Alzonde lui-mfcme, bien qu'inutile pour la plus grande partie, renferme uue scène originale, celle 011 Edouard, qui ne se sait pas aimé d'elle, lui demaude de plaider ba cause auprès de l'inflexible Eugénie (3). Voilà qui suffit à prouver que si Gresset n'avait pas l'étoffe d'un vrai poète tragique, il avait au moins l'instinct du théâtre.

Eu revanche, de gros défauts trahissent Tînexpérience. Et premièrement, le coup de poip;uard, qui suscita une espèce de polémique et dont Gresset se glorifiait comme d'une trouvaille, ne méritait pas tout ce bruit : il est mal amené, et il ne mène à rien. A peine Arondel connaît-il le nom de Volfax, le crime dont on Taccuse, qu'il l'assassine sur-le-champ : quelle vivacité d'allures, et quelle promptitude d'exécution pour un sage, un penseur, un austère moraliste ! Un supplément d'informations n'eût peut-être pas été inutile. Puis, le meurtre commis, quel en est Teflet sur le spectateur ou le lecteur? Ce Volfax, traître

0)(Knvre»(le Gresset, 11,178-80.

— Ii7 —

de second plan el tout à fail accessoire, nous émeut faiblement ; qu'il vive, qu'il meure, nous ne nous en préoccupons guère ; ce qui nous importe, ce sont les amours d^Ëdouard et d'Eugénie, séparés par un obstacle terrible ; or, le meurtre de Volfax, s'il satisfait la rancune personnelle de Vorcestre, ne saurait néanmoins rapprocher les deux amants. Ce coup de poignard est donc un pur hors-d'œuvre.

La conception générale de la pièce prèle aussi au blâme. Puisqu'elle a pour point de départ un fait historique, il était permis de croire que Gresset allait rajeunir la tragédie vieillissante, en substituant aux éternelles légendes de la mythologie un tableau de mœurs vraies. Le duel de deux peuples, de l'Angleterre brutalement cupide en face de TEcosse qui lutte avec la dernière énergie pour son indépendance, fournissait les éléments d'un drame de haute envergure. Mais Gresset laisse de côté cette étude , si intéressante qu'elle soit : « On ne trouvera ici, dit-il, de vraiment historique que l'amour d'Edouard III pour la comtesse de Salisbury, Théroïque résistance de cette femme illustre, et le renouvellement des prétentions d'Edouard P' sur l'Ecosse. Tout le reste, ajusté à ces faits principaux, est de pure invention (1). i Qu'en résulle-l-il ? C'est que, là où on attendait un drame national , on rencontre une vulgaire intrigue d*amour dont les héros sont des ombres sans réalité et des fantômes sans consistance, des êtres métaphysiques et abstraits ; aucun n'a de caractère individuel, précis. AIzonde, qui aurait pu incarner l'Ecosse frémissante sous le joug, n'est qu'une prétendante incolore, chez qui la jalousie parle plus haut que l'ambition; copiée sur

(1) Œncrcsde Grrsset, H, 142.

TEriphile de Racine, elle fait plus de tapage que de besogne. Eugénie aime, soupire et meurt. Edouard n'apparatt que sous les espèces d'un soudard autoritaire et irascible. Le pacifique Vorcestre représente le cardinal de Fleury, ainsi que Gresset nous l'apprend :

J'avais à peindre un sage... .

Dans cette image fidèle, France, tu reconnaîtras Que je n'en dois point le modèle Aux vertus des autres climats 1).

Enfin le moins supportable de tous est Arondel riiomme-providence, le type de Tami fidële, comm AIzondc de Tamante jalouse, Eugénie de l'amante navrée, Edouard du monarque emporté, Vorcestre di^ bon ministre ; mais Arondel est aussi le « sage » d^ la pièce, le prêcheur qui débite avec solennité se maximes sentimentales et pompeuses. Gresset a eu to de croire que ce personnage intéresserait: ilapparlier

au seul genre que réprouvât Voltaire : au genre enr nuyeux.

Edouard y en dépit de qualités incontestables, éta». i donc fatalement voué à l'oubli. On n'y trouve aucu^i rôle qui donne Tillusiou de la vie, aucun personna ^^ * vrainientM créé». Gresset tente quelques innovalior» s seulement il ne sait pas les mettre en œuvre : il eK:^*^' [)runte son sujet à l'histoire moderne, mais remplit 1* cadre historique de lieux communs d'amour ou den»- ^^ raie ; il introduit un coup de poignard en plein théàl^^^ mais sans en tirer parti. Partout sa tragédie resp *- ^ lu hardiesse maladroite d*un réformateur timide.

(1) (hurres de ù'reagct, JI, 143. — Cf. de Cayrol, I, 149.

Depuis, il n'en composa plus; peut-ôtre eut-il conscience qu'il n'était point né pour la haute poésie et que ses tragédies seraient toujours de laborieux pensums. Ses autres ouvrages dramatiques, Sidnef/ ei\Q Méchant^ sont des comédies, très inégales de valeur, mais toutes deux plus convenables à ses aptitudes.

L'année où il faisait jouer Edouard (1740), il voyageait en Artois avec l'intendant Chauvelin : il répondit aux souhaits de bienvenue de laSociété littéraire d'Arras (1) par une lettre de remerciements et par une pièce de vers (2) où il chantait à la fois la viil<^ d'Arraset un jésuite arrageois, son ancien maître, le P. Lagneau, qui fut extrêmement touché de cet affectueux souvenir (3). Peu après, il écrit une lettre en prose et en vers au P. Bougeant (4); celui-ci reveaaîlde Texil que lui avait valu son Amusement philosophique sur ie langar/edes bêtes. Le livre avait pourtant paru sous le voile de l'anonyme et n'était point subversif; il traitait trois questions: <r Les bètes ont-elles de la connaissance? Si elles connaissent, elles parlent. Mais comment parlent-elles ? » (5). C'est de la philosophie à l'eau de rose, suivant la manière de Fontenelle. Les jésuites trouvèrent cet Amusement peu orthodoxe, et envoyèrent le pauvre professeur à la Flèche. Grcsset, qui connaissait personnellement ce lieu de pénitence, félicite le P. Bougeant d'en être sorti, et lui apprend, moitié sur le ton grave de l'oraison funèbre, moitié sur le ton badin de la plaisanterie — cet alliage est assez étrange — la mort de deux amis communs,

'l) De Cayrol, 1, 172.

(i) Œuvres de Orejuet, 11, 122-3 3 DeOayrol, 1,173^.

(4 Œuvres éU Oressec, I, 204-8.

x'Û ^"««««''/'*i'M/»;>Ai\/iic,etc. Paris Gisaey, liordeletet Gancan I/o», p. 6.

jésuites distingués, les PP. Rouillé et Brumoy (i). 11 adresse encore des madrigaux àMesdames deGénonville et de Sémonville ; Tun (1740) offre un gentil passage sur le Champagne :

le nectar, qui pétille Sous les bouchons emprisonné, Court remplir le cristal fragile Où, brillant d'un éclat mobile, Il sourit à l'œil étonné (2).

Le second (1741), tout plein de ces sous entendus, de ces termes conventionnels usités entre personnes du même cercle, est à peu près inintelligible (3). Gresset reprend sa correspondance avec les Chauvelins, avec rinlendant, qu'il exhorte longuement à jouir de la belle saison (4), — avec rabbé,à qui il jurait autrefois une amitié élernclle (o), et qu'il informée mots couverts, dans un billet aigro-doux (6), de ses griefs contre Thiériot, — enfin avec le chevalier, qui fut le plus favorise des trois ; il eut la bonne fortune de recevoir (7) une épîtrc fort originale, qui tranche singulièrement sur les autres, et mérite que Ton s'y arrête : le titre en est V Abbaye, et elle a été publiée pour

(1) Il existe nnc troisième épîtrc de Gresset aa P. Boagcant. sur la paresse du jésuite à lui écrire (de Beauvillé, 131 -2).

(2) (Eurrt's de Grensrt. T,229.

(3) De Boauvillô, 127-30. « A M'»* de Sémonville, à Arthenaj, prèa du Mans, sur ses distractions. — Amiens, 12 novembre 1741. y»

\4) De (Cayrol. I, 190-4.

(5) Id., î, 202-3.

(G) Id., I, 201. Peut-ûtrcccrefroidisscment de leur amitié fuUil provoqué par la chaude sympathie de l'abbé pour Voltaire, mais non pas, quoi qu'en dise M. do Cayrol (1, 203), par sa haine contre les jésnitcs. au sort d«.'S(juel8 Cîresset était devenu bien indifférent. — J'ai parlé j)lus haut de ce billot.

(7) Il guerroyait alors en Wcstphalie (1741).

la première fois dans le Conservateur , en 1800, par François de Neufchâleau (1).

Cette pièce, comme toutes les œuvres de parti, a provoqué des appréciations très diverses : n De toutes les poésies inédiles deGresset, dit M. de Cayrol (2),r/lôbaf/e était celle qui, d'après l'opinion de bien des gens, aurait dû rester dans l'oubli... i^ M. de Beauvillé la qualifie de « diatribe » et la trouve « Tune des moins heureuses de notre auteur » (3). Inversement, à l'époque révolutionnaire, on la porte aux nues : oc En même temps, écrit François de Neufchàteau, qu'elle est un bon morceau de poésie, elle renferme la prédiction la plus claire et la plus frappante sur l'usage national des biens des monastères » (4). L'antiquaire Millin approuve hautement Gresset d'avoir attaqué ce avec un pinceau très vigoureux des abus et des erreurs condamnables » (5).

C'est la prévention antireligieuse, sans doute, qui dictait à Millin et à François de Neufchâleau des éloges si flatteurs : ils sont d'ailleurs fondés. h'Àb" baye est un pamphlet, une satire violente et passionnée, et qui respire contre les moines la haine la plus sincère, la plus franche : voilà précisément la source de l'intérêt qu'elle inspire, à un point de vue purement littéraire ; on peut, tant que l'on voudra, taxer le poète d'exagération, d'injustice même;

H) Presque toutes ces pièces de 1710-1 sont assez médiocre». Une épître «r VEgalitè (1740. (Entre» de Greuet, I, 223-7), développe ce lieu commun que le talent Feul distingue les hommes entre eux. et qu'il n'y a qu'une noblesse valable, celle de l'esprit ; — il reste aussi le canevas en prose (peut-être 1740 ou 1741 ; de Cajrol, r, 189-90) do la relation d'un voyage que Gresset fit à Bruxelles, exprès pour voir Rousseau.

/4) Ap. de Cayrol. I, 188.

(ô) Ap. de Beauvillé, 22.

nous ne nous intéressons pas au plus ou moins doxactilude historique qu*il a mis dans son épitre; qu'il ait ditvrav ou non, peu importe: Tesscntiel estqu*il ait pensé dire vrai et que, fort do cette conviction, il ail composé ce qu'on a peine à rencontrer chez lui : ihkî pièce fortement conçue et exprimée fortement.

Un examen trop rapide de V Abbaye peut induire à deux conclusions spécieuses. D'une part, en se rappelant la piété de Gresset, il est naturel de supposer qu'une satire aux allures si hétérodoxes a été improvisée dans un moment d'oubli, un accès de colère aveugle et passager, et que la violence de ces invectives ne répondait pas à ses vrais sentiments. D'autre part, si l'on songe aux influences philosophiques qu'il dut subir dans le monde où il fréquentait, on adopte l'opinion diamétralement opposée : V Abbaye semble une déclaration manifesle d'incrédulité et l'indice d'une rupture (en tout cas passagère) avec la foi chrétienne.

Eh bien, ces deux jugements sont inadmissibles : V Abbaye n'est ni la boutade d'un croyant, ni le blasphème d'un impie. Sur le second point, il ne saurait guère y avoir de doule ; même au temps de sa vie parisienne, Gresset est demeuré aussi religieux qu'auparavant; les exemples de scepticisme qu'ail a eus sous les yeux n'ont pu alîaiblir la solidité de sa dévotion. Nous en avons plus d'un garant : son caractère docile, posé, ennemi du changement et du trouble ; et ses livres, qui d'un bout à l'autre marquent un respect absolu pour les dogmes chrétiens ; il serait étrange que V Abbaye fût, à cet égard, en contradiction formelle avec les œuvres antérieures et ultérieures du même écrivain. D'ailleurs, où aurail-il désappris les croyances de sa jeunesse ? Le salon de M'"" i!(î Cliaulncs est le seul qu'il hanta ; or, si la duchesse (Hall fantasque dans sa piété comme dans tout

Page 1