‹ J.-B.-L. Gresset: sa vie--ses œuvresChapitre 9 sur 18 · II. 4 (LU · texte numérisé non relu

II. 4 (LU

peclivement à la mère de Yalère et i Géronte. La première contient sur Géronte et Florise <c quatre pages dliorreurs d (1) ; la seconde fait de Yalère « un libertin >, a: un colifichet » (2), un prodigue et un lâche (3); de la sorte, on va sans doute, du côté du jeune homme et du côté de la jeune fille, se trouver d*accord pour rompre le mariage. Il va encore plus loin , et conseille à Florise de plaider contre son frère, puis, sur son refus, de demander sa mise en interdiction ; mais elle ne peut se résoudre non plus à cette infamie ; qu'à cela ne tienne : il fera lui-même ce qu'elle n'ose entreprendre ; j ustement, il connaît un procureur « admirable » (4) pour ces sortes d'affaires, surtout les mises en interdiction; Frontin ira lui porter, à Paris, les instructions indispensables. — Cléon a trop de goût pour la correspondance; sa fureur épistolaire le perdra.

Valère arrive à Timproviste : c'est une faute contre les bienséances; il y a une sorte de sans-gêne à se présenter ainsi dans une maison où il n'est pas venu depuis tant d'années ; on avait décidé qu'il se rendrait chez sa mère et qu'Ariste l'accompagnerait ensuite chez Géronte. Mais Cléon, espérant que ce manquement à l'étiquette indisposera contre Valère le cérémonieux Géronte, détermine le jeune homme à venir seul et directement de Paris. Celui-ci, qui ne voit que par les yeux de Cléon, lui rend d'abord visite en grand secret et s'informe de la conduite à tenir pour paraître aussi déplaisant que possible à Géronte, car il n'aime plus Chloé, qu'il n'a pas vue depuis longtemps, et n'a aucun désir de l'épouser. Mis au courant par Cléon

(2) Id.

de Tattitude qu'il lui faut prendre devant Géronte pour lui déplaire, il disparait furtivement comme il es venu, va trouver sa chaise de poste dans un bois voisin (ce jeu de cache-cache est un peu bizarre) et fait alors son entrée officielle.

Géronte n'est plus si enthousiaste pour le projet de mariage; il a subi les assauts de Florise qui, excitée par Cléon contre Yalère^ refuse son consentement. Le vieillard, qui manque de fermeté, n*a tenu bon que par amour-propre, et sous l'influence de Lisette... Cependant, il oublie les représentations de sa sœur, il ne songe même pas au sans-gène de Yalère, dès qu'il aperçoit l'enfant qu'il a vu naître, et il se livre aux transports de sa joie. Mais quelle surprise il éprouve en s'apercevant que Valère n'est plus qu'un fat 1 Le jeune homme lui débite les inille sottises qui défraient la conversation parisienne, parle en termes très froids de sa fiancée, — il l'aime a: sensément », < elle avait de beaux yeux pour des yeux de province » (1), — et enfin, crime abominable, exprime l'intention d'abattre la maison lorsqu'il sera le maître. L'étonnement de Géronte se change en fureur; sur ces entrefaites il reçoit la lettre anonyme que Cléon a fait écrire par Frontin contre Valère : tout est rompu.

Les menées de Cléon rencontrent trois puissants adversaires : la souplesse rusée de Lisette, la rude vertu d'Ariste, et surtout les grâces de Chloé. Pour défaire l'ingénieux travail du méchant, il faut ouvrir les yeux à ses dupes : on commence par Valère, on continuera par Florise, et, gr&ce à elle, on espère avoir raison de Géronte. Valère a revu Chloé, avec le ferme propos de la t braver » par son a étour-

(l) lU, 9 (III, 9«).

derie » (1); mais le premier regard de son amie d'enfance a glacé l'impertinence sur ses lèvres ; atterré, il n'a su que dire ; et le repentir pénètre dans son cœur à mesure que la passion y revient. Mais comment réparer ses torts envers Géronte? Ariste lui promet d'intercéder, à condition qu'il rompe avec Gléon. Voyant que Valère ne peut s'y résoudre, il lui en démontre longuement la nécessité : i'' le monde apprécie un jeune homme suivant ses relations ; 2^ des médisances, des critiques à tout bout de champ ne peuvent engendrer une estime durable ; S"* si les rieurs sont pour Gléon, < tous les esprits bien faits > (2) le méprisent ; 4^ <c le véritable esprit marche avec la bonté > (3) ; 5^ on ne recherche dans le monde Tami de Valère que parce qu'on le redoute ; 6"* cette crainte même est « un triomphe honteux de la méchanceté > (4) ; 7* le méchant n'a pas le bonheur durable ; 8o si même les médisances de Gléon n'avaient pas de but intéressé, un tel plaisir est criminel ; 9^ ce qui prouve que l'opinion publique est contre lui, c'est que, aux spectacles, quand on représente un trait de vertu, <c tous les cœursr sont remplis d'une volupté pure » (5). En fin de compte, Valère est persuadé, et se range au parti des honnêtes gens.

Gléon vient de perdre son disciple : il va perdre son amante, grâce à Lisette qui lui tend un piège renouvelé de Tartufe. Elle a cru remarquer que Gléon n'est pas sincère dans ses déclarations amoureuses à Florise et qu il a un secret penchant pour

(4) IV, 4 (Iir, 119).

(5) IV, 4 (III, 122). Cette dernière preuve manque de poids :sile spectateur, au théâtre, est presque toujours partisan de la vertu contre le vice, il n'en résulte pas qu'il le soit dans la vie réelle.

Chloé. Florise, à qui elle fait part de ce soupçon, 88 récrie d'abord ; puis certains indices lui donnent à réfléchir ; elle permet à sa suivante d'éprouver, par une fausse confidence, la sincérité de l'amour qu'il lui montre, et se cache dans un cabinet pour écouter l'entretien. Lisette, sous le sceau du secret, révèle à Cléon que Chloé raffole de lui; Gléon donne dans le panneau; charmé de pouvoir ainsi tourmenter sa maîtresse et empêcher définitivement le mariage de Yalère, il avoue à Lisette qu'il n'a jamais eu la moindre affection pour Florise ; celle-ci d'ailleurs n'est qu'une coquette ridicule; quelle différence avec Chloé, ce qui sort des mains de la nature » (1) ! C'est à elle qu'il s'attachera désormais. Florise, qui a tout entendu, s'enfuit, « de rage, apparemment, ou bien par modeslie > (2). — La scène est spirituelle, mais peu vraisemblable ; elle suppose chez Cléon une naïveté qui jure avec son caractère ; on comprend que Tartufe, aux pieds d'Elmire, se laisse aller à une imprudence dont son endurcissement d'hypocrisie devrait le garantir, mais que la fureur de sa passion explique à merveille; en revanche, on ne comprend pas qu'un roué aille de gaieté de cœur se trahir devant une suivante qui n'a aucun motif pour prendre ses intérêts, qui lui a fait jusque-là mauvaise figure, et dont l'amabilité subite est de nature à provoquer sa défiance. Le plus malaisé n'est pas encore fait. Géronte, avec l'intransigeance des natures molles, a passé de l'optimisme où il se complaisait, à un pessimisme sans mesure ; le voilà qui suspecte, à l'instigation de Cléon, son vieil ami Ariste (3),et va presque jusqu'à le croire l'auteur de la lettre anonyme qui lui a été envoyée

(8) ni, 10 (ni, 102) et IV, 6 (III, 126).

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contre Valère ; il s'imagine, d'autre part, que c'est Valëre lui-même qui a dicté à Frontin la seconde lettre anonyme, celle qui, adressée à la mère du jeune homnxe, avait pour but de perdre dans son esprit Géronte et Florise (1). On le voit, Cléon renverse les rôles avec une habileté infernale : il attribue à la complicité d'Âriste et de Valère la double infamie dont il est coupable. — Florise essaie d'obtenir à l'amiable le départ du traître ; mais elle veut qu'il s'en aille tout de suite : Cléon, sûr d'être appuyé par Géronte, désire attendre quelques jours... Le ton violent des explications amène la présence de Géronte et des autres personnages. Ariste a maintenant une arme contre Cléon ; grâce à un stratagème de Lisette, il s'est procuré un échantillon de l'écriture de Frontin, et en la comparant avec celle de la lettre anonyme que la mère de Valère a reçue, il a découvert toute la vérité. Il la communique à Géronte ; mais celui-ci reste encore incrédule : pour lui Frontin, quoique domestique de Cléon, est l'âme damnée de Valère. — Heureusement Frontin,qui vient de quitter,pourplaire à Lisette, le service de Cléon et n'entend pas garderie bien d'autrui, fait rendre à son ancien maître le paquet dont il s'était chargé pour le procureur de Paris, si expert en procès véreux. Florise s'en empare vivement; Géronte y lit que Cléon veut le faire interdire : cette fois, il le prie de « remarquer sa maison pour n'y rentrer jamais » (2), se réconcilie avec tous les siens, et unit les deux jeunes gens.

Telle est l'action du Méchant. Mérite-t-elle le reproche de froideur, de simplicité excessive dont elle a été plus d'une fois l'objet ? Nullement. La structure de la pièce, sauf quelques détails, marque une véri-

lable entente du métier ; toutes les parties se commandent fort bien, et, jusqu'au dénouement^ on est suspendu entre Tespoir et la crainte. Sans doute Gresset aurait pu concevoir un plus grand nombre de péripéties : mais le Misanthrope en a bien moins encore. — Les défauts comme aussi les principaux mérites de cette comédie sont ailleurs : dans les caractères.

Nous avons,pour une partie de cette étude, un guide dont la perspicacité n'a d'égale que sa malveillance, quand son intérêt ne lui suggère pas de calomnies : Cléon. Où il dupe, ses jugements sont négligeables ; oîi ilest véridique, il trace de merveilleux portraits : par malheur, il oublie le plus intéressant, qui est le sien.

A tout seigneur tout honneur : Géronte mérite la première place. Evidemment il habite la Picardie : Gresset a dû connaître l'original. Ce gentilhomme campagnard a d'amusantes manies : il n'aime que les antiques usages et déteste les nouveautés ; puis, a: un seigneur de paroisse » lui semble a un être sublime (1) » et son domaine un rare joyau ; aussi n'épargnet-il à aucun de ses hôtes la visite méticuleuse du castel ; il faut se préparer

A le suivre partout, tout voir, tout admirer, Son parc, son potager, ses bois, son avenue ; Il ne vous fera pas grâce d'une laitue ('2).

Il est violent, crédule, trop malléable : bien qu'il s'imagine connaître les hommes et ne jamais s'en

laisser imposer (1), il est jusqu'au dénouement le jouet de Giéon. Mais quelle bonté ! 11 a recueilli dans sa maison Florise^ presque pauvre, et Ghloé (2) ; il se montre plein d'indulgence à Tégard de tous ; il excuse les travers de la jeunesse, son élourderie, sa légèreté:

L'agrément de cet âge en couvre les défauts (3).

Cependant il fait exception pour la fatuité régnante, qui lui donne sur les nerfs ; il drape Yalère de la belle façon, avec une verve surexcitée par le dépit :

Cest un original qui ne sait ce qu'il dit.

Un de ces merveilleux gâtés par des caillettes ^

Ni goût, ni jugement, un tissu de sornettes,

Et monsieur celui-ci, madame celle-là.

Des riens, des airs, du vent, en trois mots le voilà (4).

Il en rejette la faute sur Paris, sur l'oisiveté, mère de tous les vices et encore plus de toutes les sottises :

Eh! que m'importe à moi si madame Phriné Ou madame Lucile affichent leurs folies ?

Je ne m'occupe point de telles minuties (5).

Il a d'autres pensées en effet, et de plus nobles ; tout rural qu'il est et tout isolé dans son ch&teau, il ne se désintéresse pas de la chose publique ; il songe à la France :

Nous est-il arrivé quelque chose d'heureux ?

Car, quoique loin de tout, enterré dans ces lieux, Je suis toujours sensible au bien de ma patrie (6).

(l) III. 10 (111,99).

Florise a une humeur diRérente : est-elle bonne ? est-elle mauvaise? On n'en sait rien, et peut-être n'en sait-elle rien. Sa nature est éminemment affective, par suite capricieuse.

J'ai déjà vu madame avoir quelques amants,

nous apprend Lisette ; chaque fois elle a imité leur caractère, leurs façons d'être et d'agir.

Tour à tour je Tai vue Ou folle ou de bon sens, sauvage ou répandue ; Six mois dans la morale, et six dans les romans, Selon l'amant du jour et la couleur du temps ; Ne pensant, ne voulant, n'étant rien d'elle-même, Et n'ayant d*âme enfin que par celui qu'elle aime (1).

Ce caractère n'offre-t-il pas un certain rapport avec celui deM°*°de Ghaulnes ? En tout cas, la ressemblance se bornerait à l'instabilité des sentiments ; car la duchesse gardait dans ses amours une possession d'ellemême dont Florise n'est guère capable. Le tour de ses idées se règle sur les impressions de son cœur ; et, s'il faut en croire le méchant, ces impressions ont été jadis nombreuses et variées (2). Maintenant elle approche de la quarantaine, sans pouvoir ^ se guérir de se croire une enfant » (3) ; son amour-propre, qui n'est soutenu par nul mérite (4), s'exaspère de la vieillesse menaçante ; elle fuit le monde, parce que le monde ne veut plus d'elle (5) ; le langage de la galanterie surannée est le seul qui lui plaise (6) ; elle court après l'esprit, qui court plus vite : il lui faut donc

Qni nVt-elle DM ea?

de roemof

Elle a perdu lei noms, «lit a peu de mémoire

(4) Id.

(5) Id.

(6) Id.

s'emparer de celui des autres (1). Pendant un voyage à Paris (2), elle s'est éprise de Cléon ; et, à la suite^ elle est devenue méchante ; d'autant plus docile à son amant qu'elle désespère de lui donner un successeur, elle abolit en elle tout sentiment de famille:

La parenté Texcède, et ces liens^ ces chaînes

De gens dont on partage ou les torts ou les peines,

Tout cela préjugés, misères du vieux temps ;

C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents (3).

Aussi offense-t-elle son frère dans la personne d'un intime ami, Ariste ; quant à Géronte lui-même, elle laisse Cléon le nommer n la bète j> (4) et le traiter de radoteur, car elle se sent « sa sœur on ne peut moins :d (5). Pour Ghloé, elle doit également se sentir on ne peut moins sa mère ; ce qu'elle éprouve vis-àvis d'elle, c'est de la colère et de la jalousie : colère d'intérêt, parce que Chloé, hérilière de Géronte, la prive involontairement d'une fortune qui lui permettrait de s'unir à Cléon ; jalousie de femme, parce qu'elle a peur que Ghloé, aimable et pure, nelui enlève la dernière de ses conquêtes. Elle veut se faire illusion, la trouve « peu formée », <l sotte ï», gauche, maussade (6), rudoie la pauvre jeune fiU^:; qui lui baise la main :

Vous êtes aujourd'hui coiffée à faire horreur (7) ;

elle renverrait même au couvent, si Lisette n'y mettait bon ordre. Lorsque la soubrette lui propose lestrata-

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