Le portrait de M. Beaumont
On remarque dans cette énumération trois hommes en habit
(1) Pierre-François Beaumont, graveur et marchand d'estampes sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne du Griffon couronné. Né à Paris en 1719, il mourut dans la niémc ville en 1769.
de velours noir; aussi bien l'habit de velours noir, égayé d'un gilet de soie brochée et galonné d'or, fut dès lors le costume de cérémonie à la mode. Avec M. Thiboust et M°" son Epouse, nous entrons en pays de connaissance. Après la mort de l'imprimeur, il est maintes fois question de sa femme dans les lettres de Cochin et de Robbé de Beauveset, le licencieux et grivois poète, neveu par alliance de Desfriches.
Nous avons pensé que le portrait de femme, adjugé75,000 francs à M™ Vermau Vernon, à la vente de la collection J. Doucet, signé et daté 1749, correspondait à la désignation du catalogue ; le personnage tient, en effet, un bouquet de barbeaux, c'est-à-dire de bleuets. Le tableau semble avoir subi quelques retouches, notamment dans la main droite, mais la grâce de Cécile Volanges s'incarne dans cette jeune femme en robe de taffetas gris souris, au corselet bleu ciel, largement ouvert, encadré d'une modestie de gaze blanche qui affine le passage des gris aux bleus enlevés sur un fond d'ambre, et les chairs du cou communiquant un peu de leur vie à l'esclavage des perles.
Nous avons remarqué que souvent l'orthographe des livrets n'était pas impeccable. Aussi n'est-il pas interdit de supposer que M. Kam serait tout simplement le peintre Jean-Fréderic Kamm, reçu membre de l'Académie de Saint-Luc, le 5 mai 1759, et qui habitait rue du Colombier près de l'abbaye.
D'autre part, dans les registres de comptes de la maison de Soubise, conservés au château de Chantilly, et spécialement dans le « deuxième compte que rend à S. A. Mgr le Prince de Soubise, Jacques Lacerneux, trésorier général de Sa dite Altesse, de la recette et dépense par lui faite en la dite qualité, pendant l'année 1752 », nous avons trouvé, au recto du feuillet 83, cette mention :
« Peintres en portraits Kamme.
« De celle de onze cents quatre livres payée au S' Kamme,
peintre du roy de Pologne, sur des ordres par écrit de S. A. pour
des portraits par lui taits, sçavoir :
« 3 mars 1752 600 livres
« 28 juin 504 livres
« Revenant les dites sommes à celle susdite de 1104 livres. »
Enfin, on lit dans les Mémoires de Wille (t. I, p. 490) : « Octobre 1771. — Le 1". M. Kamm, de Strasbourg, mon ancien ami, étant venu prendre congé, ne m'a pas trouvé, et, ma femme étant malade, il n'a parlé qu'à nos domestiques » ; ou encore, au t. II, p. 1, « Janvier 1775. — Le 22 ..., M. Kamm, peintre de Strasbourg, étant venu à Paris avec M. Dietrich, m'est venu voir tout aussitôt. J'ay revu cet ancien ami avec plaisir. »
Ne peut-on de même identifier le n° 139, M"" ***, en robe verte, avec le portrait de femme de la collection Mame, que nous avons cité plus haut et qui est daté de 1748 ?
Nous connaissons deux pastels de jeune fille tenant un petit chat. L'un, signé et daté d'octobre 1749, se trouve au Louvre, et nous ne savons rien de plus délicat que ce visage de fillette presque jeune fille. Elle a les yeux bruns, des « pruneaux ». comme on disait alors, le nez fin, la bouche petite et souriante OLi l'ironie met une fossette au coin des lèvres. Son teint blanc et rose rappelle les figurines de Saxe ; cette enfant est réellement une de leurs sœurs. Il y a une grâce et une légèreté charmantes dans ce minois où passe la séduction de la femme de demain. L'esprit, le goût, le cœur, pour se livrer avec discrétion, ne s'en livrent pas moins. Si l'oreille n'avait pas un petit anneau d'or, on la prendrait pour un coquillage, à la voir si rose. Toute la toilette est une harmonie de bleu et de blanc, et le rose de la peau qui leur sert de passage alterne les couleurs choisies. Quelle grâce un peu mièvre, mais charmante, des doigts fluets agaçant un petit chat gris et blanc ! Le pelage soyeux, brillant, est un satin de plus à côté des reflets du sang sous la peau. Ce jeu est
un caprice, comme la mode, comme la femme ; il crée des attitudes, des mines, des petits airs câlins, chiffonnés. Perronneau l'a merveilleusement rendu. Cette jeune fille est espiègle comme le chat qu'elle retient et caresse ; elle a des naïvetés, une mutinerie badine, une jeunesse d'enfant, mais une frimousse déjà très piquante ; son âme de poupée coquette transparaît dans ce pastel.
Ici encore, nous sommes dans le cercle des amis d'Orléans, puisqu'une réplique de ce portrait provient de la succession de M. Huau, conservateur du musée de peinture d'Orléans, légataire de Huquier, et que la tradition de famille, signalée dans le catalogue de la vente, en 1905, à l'Hôtel Drouot, veut que cette œuvre ait été exécutée par Perronneau, pour son ami Huquier, le père de cette fillette.
Avec le portrait de M. de La Tour, Perronneau se confrontait avec son rival. Bien qu'avant la dotation Lécuyer, les portraits de Saint-Quentin aient été à la merci du premier venu (1) nous ne pensons pas que l'on puisse équivoquer l'authenticité de ce pastel (pi. 12). On lit en effet dans le testament de Jean-François de La Tour, ancien officier de cavalerie, frère du pastelliste : « Je donne et lègue de plus à l'école gratuite de dessein (de Saint- Quentin) pour rester à demeure dans la salle d'étude, savoir:
41. — Le portrait de mon frère, peint en habit de velours noir et en veste rouge galonnée en or, par Perronneau, et non une copie qui en a été faite.
Tous ceux qui l'ont vu ont été unanimes, depuis Concourt qui affirmait que cette effigie tenait vaillamment sa place au musée, au milieu des quatre-vingts pastels de La Tour, jusqu'à l'un des meilleurs pastellistes de notre temps, Chéret, qui allait droit à elle, comme à l'œuvre la plus remarquable de cette assemblée
(1) Les peintres qui désiraient en exécuter une copie pouvaient les emporter chez eux; c'est ainsi qu'un original de La Tour a été remplacé par une copie.
rOKTiiAIT d'un IlÉNKllICTJN
PeinturK. Signée et tlalée 1748.
(A il. Clièvrierj
extraordinaire. Comment ne pas admirer le gilet rose aérémenté d'un jabot de dentelle, l'étonnante variété des noirs, noir du velours, noir de la soie du catogan, noir saupoudré de la poudre blanche qui met sur le col de l'habit des reflets d'argent, l'harmonie rare qui évoque un lendemain de fête, des couleurs de dominos, des masques de velours noir avec des barbes de marceline rose, et surtout l'observation de bonne compagnie, dont témoigne le regard matois et le nez à facettes. Il semblerait que cette ironie — non une caricature — témoignât de la malignité du peintre de Saint-Quentin et justifiât la légende de sa rivalité un peu sournoise avec Perronneau.
Cette légende tire son origine d'une page de Diderot. La voici en entier (1) : « Dans les ouvrages de La Tour, c'est la nature même, c'est le système de ses incorrections telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n'est pas de la poésie ; ce n'est que de la peinture. J'ai vu peindre La Tour ; il est tranquille et froid ; il ne se tourmente point ; il ne souffre point ; il ne halète point ; il ne fait aucune des contorsions du modeleur enthousiaste... Il a le génie du technique ; c'est un machiniste merveilleux. Quand je dis de La Tour qu'il est machiniste, c'est comme je le dis de Vaucanson, et non comme je le dirais de Rubens... Lorsque le jeune Perroneau parut, La Tour en fut inquiet ; il craignit que le public ne pût sentir autrement que par une comparaison directe l'intervalle qui les séparait. Que fit-il? Il proposa son portrait à peindre à son rival, qui s'y refusa par modestie: c'est celui où il a le devant du chapeau rabattu, la moitié du visage dans la demi-teinte, et le reste du corps éclairé (2). L'innocent artiste se laisse vaincre à force d'instances, et, tandis qu'il travaillait, l'artiste jaloux exécutait le même ouvrage de son côté. Les deux
(1) Salon de 1767. Edition Asséiat-Tourneux.
(2) Cette description semble indiquer un portrait analogue à celui de La Tour par luimême qui fut gravé par Schmidt en 1772.
tableaux furent achevés en même temps et exposés au même salon; ils montrèrent la différence du maître et de l'écolier. Le tour est fin, et me déplaît. Homme singulier, mais bon homme, mais galant homme, La Tour ne ferait pas cela aujourd'hui ; et puis il faut avoir quelque indulgence pour un artiste piqué de se voir rabaissé sur la ligne d'un homme qui ne lui allait pas à la cheville du pied. Peut-être n'aperçut-il dans cette espièglerie que la mortification du public, et non celle d'un confrère trop habile pour ne pas sentir son infériorité, et trop franc pour ne pas la reconnaître. « Eh ! ami La Tour, n'était-ce pas assez que Perroneau te dit : « Tu es le plus fort » ? Ne pouvais-tu être content, à moins que le public ne te le dit aussi ? Eh bien ! il fallait attendre un moment, et ta vanité aurait été satisfaite, et tu n'aurais point humilié ton confrère. A la longue, chacun a la place qu'il mérite. La société, c'est la maison de Bertin ; un fat y prend le haut bout la première fois qu'il s'y présente, mais peu à peu, il est repoussé par les survenants ; il fait le tour de la table ; et il se trouve à la dernière place au-dessus ou au-dessous de l'abbé de La Porte. »
Dans quelle mesure doit-on tenir compte d'un document qui a été écrit quelque dix-sept ans après le Salon de 1750 ? Ce dont on ne peut douter, c'est que la description qu'il donne du portrait de La Tour exécuté par Perronneau ne correspond en aucune manière avec l'arrangement du portrait de Saint-Quentin. Celui-ci, d'autre part, est-il bien le portrait exposé en 1750? N'est-il pas possible que Perronneau, comme en beaucoup d'autres cas, ait exécuté deux ou plusieurs portraits de La Tour ? Quoi qu'il en soit, le texte soulève une question intéressante. Quels furent les rapports des deux artistes ? Comment envisageaient-ils leurs talents?
En ce qui concerne Perronneau, aucun doute n'est permis. Diderot lui-même, mal intentionné, ne dit-il pas expressément « l'innocent artiste », ne vante-t-il pas sa franchise ? Le ton de ses
lettres ne nous montre-t-il pas un homme malheureux, timide et respectueux ? La Tour, académicien depuis quelques années déjà, n'était-il pas son aîné et son supérieur à une époque où l'Académie consacrait la hiérarchie des genres et des talents ? Sa physionomie astucieuse, telle que Perronneau et luimême l'ont représentée, la polémique des folliculaires, les décisions de l'Académie contre les pastellistes, peut-être inspirées par sa jalousie, semblent dire qu'il fut un « mauvais confrère ». L'anecdote contée par Diderot, fût-elle vraie, ne serait pas probante: demander son propre portrait à un émule, l'exécuter soimême, décider Chardin à les exposer tous deux à côté l'un de l'autre, n'est-ce pas au contraire un geste de bravoure ? Et pourquoi ne pas tenir compte de cette opinion de l'abbé de Fontenay sur le talent de Perronneau (1) : « Une des plus grandes preuves que nous en puissions donner, c'est que le plus célèbre de< peintres de portraits de nos jours, M. de La Tour, a voulu avoir le sien de la main de M. Péronneau, et lui a toujours donné des témoignages de l'estime la plus distinguée. »
Un livre du temps signalé par Concourt, VEcole de l'Homme, paru en 1752, prétend que La Tour aurait posé pour ce portrait un lendemain de fête et lui reproche amèrement ce procédé: « Prends ton temps pour te peindre, ambitieux Toural ; tu es en bonne humeur, tes yeux brillent, tu as le teint clair et vif. Saisis le moment; peins-toi. Une longue insomnie te rend aujourd'hui le visage terni, tu as la vue chargée par un cruel mal de tête, tu es bouffi, méconnaissable. Qu'atlends-tu ? Peut-il y avoir un instant plus propre pour faire faire un portrait qui ne ressemble pas? Ne l'échappe point, cours chez ton rival, aide encore l'occasion qui travaille contre lui : fais-toi peindre ; paye, et largement. »
(1) Affiches, annuiicea et aris divers ou journal général de France, samedi 10 janvier 178'! Qiielqucs jours après, le continuateur des Mémoires secrets formulait la même opinion dan. des termes à peu près identiques.
Or le portrait de Saint-Quentin ressemble à La Tour peint par lui-même, et d'une façon étonnante au buste de La Tour par Lemoyne. La Tour n'y a aucunement le visage « terni, bouffi, méconnaissable ». Encore une raison pour ne pas assimiler le portrait du musée Lécuyer à celui du salon de 1750.
Peut-on voir l'influence de La Tour dans les décisions prises par l'Académie contre les pastellistes en 1746 et 1749 ? On sait qu'en 1749 l'Académie résolut de ne plus recevoir de peintres en pastel, et Loir, dont les brochures du temps font l'éloge, dut quitter le pastel pour la sculpture. Cette mesure draconienne ne fut-elle pas plutôt inspirée par l'opinion, dont ces brochures se font l'écho depuis quelques années déjà, en termes parfois violents ? La Tour, dont on ne connaît pas un portrait à l'huile, n'avait-il pas tout à craindre d'une polémique qui ne pouvait en aucune manière gêner Perronneau, l'auteur des admirables effigies du Père Chambroy, du Bénédictin de Saint-Benoît-sur-Loire et de la dame de Sorquainville ? D'autre part, les amis de La Tour semblent avoir été ceux de Perronneau. La Tour peint M. et M"" de Mondonville ; Perronneau, pastellise l'un des fils et la troisième femme de Lemoyne qui fait le buste de La Tour ; ils fréquentent tous deux dans les coulisses de l'Opéra ; M"" Fel, la Camargo, Cupis, père de la Camargo, sont les modèles de La Tour ; M'"" Rosalline, Amédée, Lany, de moindre importance, prêtent leurs minois à Perronneau.
En 1761, Perronneau est à Amsterdam l'hôte de M. Hogguer, ministre de Hollande à Hambourg, échevin d'Amsterdam; c'est ce même Hogguer qui, en 1766, héberge La Tour, puis une seconde fois, en 1772, Perronneau, et que La Tour mentionne en fin de compte dans son testament du 9 février 1784 : « Je donne et lègue à M. Hogguer, ministre de Hollande, à Hambourg, le tableau de feu mon ami M. l'abbé Hubert lisant à la lumière. » Enfin, tout ce que l'on sait de la manie humanitaire
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l'aslel. Siv;iio c:l date 174S.
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de La Tour, de ses dons multiples aux pauvres de sa ville natale, s'accorde mal avec une légende de dureté et de lutte sans merci.
Il faut croire que le tournoi ne fut pas décisif, puisque Baillet de Saint-Julien, la même année, dans sa Deuxième lettre sur la peinture à un amateur, écrit ceci : « Il me reste à vous parler de nos peintres de portraits: les plus illustres sont MM. Nattier, Tocqué, Aved, chacun dans un genre différent, et M. La Tour, dans tous les genres. Nous dirons aussi un mot de M. Peronneau... Quant à La Tour, c'est un Protée dont l'art se montre sous toutes les formes imaginables : tantôt sévère, tantôt enjoué ; tantôt facile, tantôt plus réfléchi ; ici noble et majestueux, là piquant, vif et spirituel ; ses portraits, pour quelqu'un qui sait lire dans la nature, sont autant de caractères ; et jamais peut-être on n'eut ni de meilleurs yeux pour la voir, ni une meilleure main pour la rendre. M. Peronneau semble l'avoir pris pour modèle, et ce choix est déjà une preuve de son goût ; on ne saurait trop espérer sans doute de ses talents ; et il est probable que cet auteur doit prendre un jour des mains de M. La Tour le sceptre du Pastel, lorsque celui-ci, satisfait de la grande multitude de ses triomphes, songera enfin à se reposer à l'ombre de ses lauriers. » (1)
Bachaumont, lui, est moins favorable (2) :
« M. Peronneau fait bien le portrait à l'huille et au pastel, mais mieux au pastel qu'à l'huille. Il cherche la manière de la fameuse Rosalba, mais il est bien moins grand qu'elle. Sa touche est pleine d'esprit, peut-estre un peu maniérée et s'écartant un peu de la nature. Il faut voir ses portraits d'un peu loin, et surtout ceux à l'huille; de loin, ils font de l'effet. »
(1) A comparer ce texte avec le compte-rendu de l'année 1748, par le même ci criticiiie d'art ».
(2) Liste des meilleurs peintres, sciilrteiirs, graveurs et architectes des Académies royales de peinture, sculpture et architecture suivant leur rang à l'Académie, 1750. (Notes de Bacli.iiimont, tirées des papiers de la Bibliothèque de l'Arsenal, publiées à la suite des Mémoires de Wille.)
En 1751, il arrivait au Salon avec douze pastels et une peinture. Nous ne savons ce qu'est devenu le portrait de M. le comte de Bonneval, sans doute, Charles-Michel de Bonneval qui, cette année-là, se trouvait être un des six intendants des Menus Plaisirs, celui de M. Ruelle, premier échevin de Paris, demeurant rue Saint-Louis, près le Palais, et de M™' Son Epouse, celui de M"^ de Saint ***, de M"^^ Lany, de M"^ ***, de M"^ Rosalline, de M. ***, et le portrait, peint à l'huile, de M"° du Ruisseau, probablement la femme de Charles du Ruisseau, avocat au Parlement, qui signera au contrat de mariage de l'artiste.
On pourrait penser, en lisant le manuscrit d'Amelot (1), que M"° Rosalline n'est autre que M"' Rosalie, « demoiselle des chœurs, entrée à l'Opéra en 1748, au mois d'octobre, surnuméraire, supprimée à Pâques en 1749. » Mais un rapport de police (2) nous renseigne «ur la « demoiselle Rosaline, dite Raton, actrice de l'Opéra-Comique, faubourg Saint-Denis ». « 11 juin 1756. — Il y a dix ou douze jours que la demoiselle Rosaline, actrice de l'Opéra-Comique est allée demeurer au Eaubourg Saint-Denis, la première porte cochère à droite, passé la grille dans une petite maison dont elle occupe la totalité. Elle a pour 600 1. de loier par an. M. de Roquemont, à la charge de qui cecy tombe encore, lui a donné à cette occasion pour 800 1. de meubles d'augmentation. Monnet (3) lui donne 3000 1. d'appointement. »
Nous avons cherché en vain, dans les archives de l'Opéra, la trace de ce M"" Silanie ». Nous sommes convaincus que le livret du Salon dont l'orthographe est souvent fautive, veut désigner ainsi la demoiselle Lany, une personnalité du monde de la danse au xviir siècle. En effet, le 22 septembre 1751, l'agent de police Meunier fait un rapport ainsi conçu:
(1) Archives de l'Opéra.
(2) Bibliothèque de l'Aisenal. Papiers de la Bastille.
(3) Sans doute le directeur de rOpéra-Comique.
« La D"' Lany, danseuse de l'Opéra demeure rue Fromenteau, (I la Gerbe d'or, chez un marchand de vin, au second sur la rue, vis-à-vis la place du vieux Louvre. Elle est sœur de Lany, maître de ballets à l'Opéra. On la dit née à Paris dans le canton de la place Maubert ; âgée de 22 à 23 ans, petite, brune, les yeux noirs et effrontés, point jolie. Elle a une autre sœur qui est sa cadette mais qui n'est point à l'Opéra, elle n'a même aucun talent pour y aspirer.
Depuis quatre à cinq mois elle est entretenue par milord Holting-ton (Huntington) jeune homme d'environ 24 ans, d'une jolie figure et puissamment riche et d'une des premières familles d'Angleterre, demeurant icy, rue des Petits-Augustins, chez Olivier, tenant l'hôtel de Hambourg garni. On assure qu'il lui a donné en débutant 20 000 livres comptant, quoique la somme paraisse un peu forte, le fait est qu'il dépense beaucoup. »
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que la même année Perronneau habite la même rue que son modèle. Au Salon de 1753 il enverra le portrait de milord Huntington qui protégeait la demoiselle Lany depuis le mois de mai 1751. C'est entre les mois de mai et d'août que le peintre a dû exécuter le portrait de celle qui, dès 1750, l'emportait sur la Camargo en battant six entrechats.
Avec les portraits de M. et M"'° ***, nous nous trouvons en pays de connaissance. Mariette a eu le bon esprit de les désigner, en ajoutant en note, sur l'exemplaire de son livret, conservé au Cabinet des Estampes (1), le nom de Fontaine, sellier du Roi. Ces pastels, représentant M. et M"° de La Fontaine, appartenaient, en 1908, au marquis de Saint-Maurice-Montcalm ; ils portent, à côté de la signature, la date de 1750. Quelle sécurité dans ces visages de gagne-gros ! Lui, en habit lilas pâle, la main sortant d'un chiffonnage de Valenciennes et engagée
(1) Cabinet des Estampes, collection Deloynes.
dans un gilet noisette, le tricorne gris-bleu passé sous le bras ; elle, étalant son embonpoint glorieux et couperosé dans le grand et large manteau de velours bleu saphir, frimatté de givre, garni d'une fourrure brune qui donne quelque saveur au décolleté. Le « parfait contentement » en dentelle, un ruban de velours noir accompagnent les tons de cette riche maturité, une cornette du plus joli point de France encadre la neige des cheveux poudrés de son réseau de tulle gaufré, et ses barbes pendantes ondulent jusqu'à la taille sur le velours du manteau. Les doigts s'échappent des mitaines blanches que leur coloration double de rose.
Même tranquillité bourgeoise, mais infiniment plus de grâce dans les figures de M. et de M°'° Desfriches, que le pastelliste entoure de tout ce qui affirme leurs goûts (pi. 13). L'amateur Orléanais (1), avec sa robe de chambre de lampas bleu à ramages blancs, dont les ambassades siamoises et persanes venaient de mettre à la mode les fleurs fantaisistes, son foulard rayé de jaune et de bleu, ne manque pas de nous montrer son carton à dessins, sans doute rempli du fameux papier à tablette où son crayon léger, vaporeux a fixé le souvenir
ce Des prés fleuris qu'arrose la Loire ».
Quel écho attendri son visage empreint de finesse souriante et de vraie bonté ne trouve-t-il pas dans celui de « M""" son épouse » (2). Elle a revêtu, pour lui plaire, sa robe décolletée en soie de nuance colombin, oii le bleu joue à cache-cache avec le mauve ; le « parfait contentement » s'étale à la naissance de la gorge ; les triples engageantes de blanche Malines se déploient en
(1) Aignan-Thonias Desf riches, dessinateur-amateur, né à Orléans le 7 mars 1715. Les bords de la Loire et du Loiret lui fournirent le sujet de ses paysages. Lié avec la plupart des artistes et des collectionneurs de son temps, qu'il recevait à Orléans ou à la Cartaudière, sa maison de campagne, il entretint avec eux une correspondance assez suivie. Il avait réuni une belle collection de dessins et de tableaux, principalement des Ecoles flamande et hollandaise. Il mourut à Orléans, le 25 décembre 1800.
(2) M™» Desfriches, née Marie-Madeleine Buffere;'u, morte à Orléans le 5 févi ier 1813, âgée de 97 ans