‹ J. B. Perronneau (1715-1783) sa vie et son œuvreChapitre 13 sur 78 · Scène XI La Tour · texte numérisé non relu

Scène XI La Tour

La T. . . . Voyons un peu ce crayon-là? Oser venir me braver jusque chez moi! Ah çà? Est-ce que je rêve? C'est aussi le portrait de M^s Fel. Comment donc! mais il l'a faite plus jolie que je ne l'ai jamais faite. Ah! ce portrait est charmant! Péronneau a donc mon secret? Pourtant, ces yeux-là ne sont pas baignés de la vraie lumière. (Il retouche). Oui . . . oui . . . c'est cela! . . . Mais ces lèvres-là ne respirent pas le souffle de la vie (Il retouche encore). Là! c'est bien. Cela manque encore d'une certaine fermeté de contour (Il retouche). Oui ; mais avec tous ses défauts, ce portrait est un chefd'œuvre.*

Ailleurs,1 le même auteur décrit ainsi le portrait de mademoiselle Juliette: »Mais le portrait de Fleur-d'Epine par Péronneau est là qui me parle par la plus jolie bouche de toutes les belles folies de cette comédienne oubliée. Fleur-d'Épine me confesse ainsi qu'elle a aimé une fois, qu'elle a été aimée cent fois, qu'elle a tyrannisé tous les cœurs pour se venger de son premier amant. O les liaisons dangereuses! dirait La Clos! Ce portrait est une merveille d'éclat et de fraîcheur, — des fraises fondues dans du lait, des pêches mûrissantes, des lys et des roses, — ou plutôt, comme dit lé poëte antique, une goutte du sang de Diane sur la neige des montagnes. Jamais le pastel n'a répandu plus de charme féminin, plus de grâce féline, plus de volupté pénétrante. «

Cependant la biographie de Perronneau manque à l'Histoire des Peintres, et Charles Blanc, à qui M. Maurice Tourneux signalait cette lacune, lui répondit: »De mi-

1 Arsène Houssaye. Princesses de comédie et Déesses d'Opéra — XVIII. Fleur d'Epine — p. 281.

nimis non curât praetor.« Déjà, dans le même temps, des amateurs devinaient ce talent méconnu. Bien avant la guerre, M. Camille Groult recherchait très loin des œuvres de Perronneau. Lisez plutôt ce joli passage du Journal des Goncourt:1 »Au bout d'une causerie sur l'art qui lui apporte une espèce d'enivrement, ... les yeux tout ronds, le bout du nez fébrilement dilaté, la bouche contractée comme en une dégustation gourmande, Groult au milieu de paroles en déroute, coupées par cette phrase: »Vous les verrez, Monsieur, chez moi!« me parle ... de deux Péronneau, deux Péronneau achetés à quatre ou cinq heures de Bordeaux . . . achetés dans une propriété à laquelle on n'arrivait qu'au moyen d'une mauvaise carriole ... Et le marché conclu, et M. Groult se disposant à les porter dans la voiture, la femme qui venait de les lui vendre, lui disant: »I1 y a encore une condition ... ce sont mes aïeux ... et je ne consentirai à les laisser sortir, que la nuit tombée.« Et la vendeuse promenait dans les vignes son vendeur jusqu'au crépuscule. Ne trouvez-vous pas quelque chose de joliment superstitieux, dans l'arrangement de cette femme, pour que ces portraits de famille ne puissent pas se voir sortir de chez eux?«

Les frères Goncourt publiaient dans la Gazette des Beaux- Arts, dès 1867, une étude sur le pastelliste de Saint-Quentin où ils écrivaient à propos du portrait de La Tour: »Un artiste que La Tour a eu raison de redouter, et qui en marchant derrière lui a souvent dû l'atteindre. « Ailleurs, ils ajoutaient: «Perronneau est un coloriste supérieur à La Tour. Il y a de la lumineuse école anglaise, du Reynolds dans son pastel. «

En 1867, à la première vente Laperlier, passait le portrait du marquis d'Aubaïs, adjugé au peintre Emile Lévy. De son côté, M. Roux2, de Tours, avait eu la bonne fortune d'acquérir à des prix dérisoires, du garde champêtre de Nazelles, le dernier descendant de l'artiste, cinq portraits au pastel; à sa vente, en 1868, M. Alfred Marne, obtenait pour 470 Frs. un pastel de femme en robe décolletée vert céladon, pour 265 Frs., un autre portrait de femme endormie; M. Mannheim avait pour 127 et 128 Frs. deux portraits de jeunes garçons, quelque peu endommagés, et le docteur Piogey enlevait pour 70 Frs. un portrait de jeune femme à la robe garnie d'hermine et de fleurs. A la même époque, Eudoxe Marcille achetait 25 Frs. chez un fripier d'Orléans un portrait de femme, au pastel. En 1869, M. Reiset, dans son catalogue des dessins du Louvre, esquissait une biographie du peintre-pastelliste, et l'année suivante, le musée achetait à l'expert Féral, pour la somme de 300 Frs., le portrait de jeune fille tenant un chat.

Au reste, il est curieux de suivre, d'année en année, d'exposition en exposition, de vente en vente, le processus de cette réhabilitation, et de voir ce Perronneau méconnu se dévouer encore après sa mort, à des œuvres de bienfaisance ou à l'édification des fortunes. Ainsi, on voyait deux de ses pastels, un portrait de femme et celui du comte de Bastard, à l'exposition organisée au Palais de la Présidence du Corps législatif en 1874, »au profit de la colonisation de l'Algérie«. En 1876, à Orléans, à une «Exposition rétrospective des Beaux- Arts et des Arts appliqués à l'industrie«, Madame Delzons prêtait les portraits de M. et de Mme Chevotet, et M. Porcher, ceux de M. et de Mme Pierre- Horace Demadières. La même année, l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux3 publiait une série de questions relatives à notre peintre-pastelliste, entr'autres quelques renseignements pris aux Archives de l'ancienne Académie.

1 Mercredi 8 Janvier 1890.

2 Philippe Burty écrivait dans la Gazette des Beaux-Arts en 1862: »Le cabinet de M. Roux est un des plus intéressants que je connaisse; un goût éclairé, une patience intelligente et d'heureux hasards ont présidé à sa formation.»

3 10 Mai 1876.

En Février 1879, à la deuxième vente Laperlier, on adjugeait 3 200 Frs. le portrait de Gillequin. Quelques mois plus tard, en Mai et en Juin, M. de Goncourt envoyait à l'Exposition des dessins anciens, à 1 école des Beaux-Arts, le portrait de Vaudurant, et Philippe de Chennevières écrivait à ce propos: »Perronneau, avec le portrait de M. de Goyon de Vaudurant, sous-gouverneur de Bretagne, acquis par MM. de Goncourt à la vente Aussant, beau pastel d'une couleur intense et empâtée, rappelant les tons de l'école anglaise, fait ici bonne figure à côté de son rival. «

En 1881, à l'Exposition rétrospective de Tours, on admirait le pastel de femme de la collection Marne, et Alfred Darcel le déclarait »la merveille du genre«. Dans le même temps, à la vente Wilson, on donnait 5 050 Frs. du portrait du comte de Bastard1.

En Juillet 1883, Eudoxe Marcille achetait à Puiseaux (Loiret) pour le musée d'Orléans le portrait, à l'huile de Robert Soyer, qu'il payait 100 Frs.

L'année 1884 est glorieuse: à l'Exposition de l'art du XVIIIe siècle, organisée aux galeries Georges Petit, il y avait un pastel de jeune fille à M. Camille Groult, et l'Exposition des Beaux-Arts d'Orléans ne comprenait pas moins de onze pastels et peintures du maître: Desfriches et sa famille, Madame Fuet, l'Aurore, M. et Mme Pierre Horace Demadières, Robbé de Beauveset, M. et Mme Chevotet, la jeune fille au chat qui appartenait alors à M. Huau.

Enfin, on lit en 1884, dans les compte-rendus des Sociétés départementales des Beaux-Arts: »L'ordre du jour appelle la lecture d'un travail de M. Eudoxe Marcille, membre non résident du comité, vice-président de la réunion, sur le portrait de Robert Soyer par Perronneau«. La même année enfin, M. Maurice Tourneux, dans l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, sollicitait en faveur de ses recherches le concours des correspondants français, hollandais et anglais, et le 10 Décembre, Alfred Darcel, dans le même journal, donnait la première indication: »M. Coquelin aîné, sociétaire de la Comédie Française doit posséder un portrait de vieillard qu'on dit être Jean-Baptiste Rousseau par Perronneau.«

A l'Exposition des Portraits du siècle, ouverte à l'école des Beaux-Arts, le 20 Avril 1885, au profit de la Société Philanthropique c'étaient deux portraits d'inconnus et le Bénédictin de la collection Marcille. Le même mois, aux galeries Georges Petit, la Société des pastellistes français, voulant se mettre sous le patronage des maîtres anciens, réunissait dans une » rétrospective « les portraits de Charles le Normand du Coudray, alors à M. Alexandre Dumas fils, du comte de Bastard, d'un gentilhomme (à M. Marmontel), de M. et Mme Olivier, de M. et Mme Pierre-Horace Demadières, de La Tour, une tête d'homme à M. Coquelin aîné, une tête de femme à M. Eudoxe Marcille. A la vente La Béraudière, également en 1885, passait un portrait de Marie Leczinska payé 5 500 Frs. A cette occasion, le baron Portalis publiait, dans la Gazette des Beaux- Arts, un article qui n'apportait aucune lumière nouvelle, mais qui insistait avec bonheur sur la valeur des œuvres de Perronneau.

En 1896, M. Maurice Tourneux publiait dans la Gazette des Beaux- Arts trois articles substantiels, où il résumait des études entreprises depuis plus de douze ans.

A la vente de Goncourt, en Février 1897, le portrait du comte de Vaudurant, sur lequel l'expert avait cru devoir formuler des réserves quant à l'attribution, ne dépassait pas l'enchère de 3000 Frs. Au mois d'Avril, l'Exposition des portraits de femmes et d'enfants, ouverte à l'école des Beaux-Arts, groupait le portrait de la collection Eudoxe Marcille, ceux de Mme Dutillieu, et »d'une jeune femme en costume noir et rose tenant un loup« prêté par un amateur anonyme.

1 Dans une réunion des sociétés des beaux-arts des départements, en 1882, M. Gaston Le Breton faisait une communication sur >un très beau pastel de J. B. Lemoyne de la collection Groult».

En 1898, à la vente de M. Marmontel, professeur honoraire au Conservatoire, un portrait d'homme, au pastel, signé et daté 1 770, atteignait le prix de 5 700 Frs. En 1899, à la vente Mûhlbacher, un pastel attribué à Perronneau n'allait pas au-delà de 2520 Frs. A la vente Marne, en avril 1904, Perronneau triomphe enfin: le portrait de femme provenant de la collection Roux est adjugé 70 000 Frs., et la Femme Endormie, de la même provenance, va jusqu'à 30 000 Frs. Signalons à la vente Ch. P. de Meurville, en Mai 1904, les portraits du marquis de Camyran et d'une jeune femme. Le même mois, à la vente de la collection de S. A. I. la princesse Mathilde, le portrait de Laurent Cars atteint 12500 Frs., et le portrait d'un gentilhomme, que la princesse Mathilde, conseillée par le Marquis de Chennevières, avait acheté jadis 175 Frs., parvenait à l'enchère fabuleuse de 1 1 0 000 Frs.

Voici, à la vente du comte de Bryas le 6 Février 1905, le portrait présumé de la marquise d'Anglure, adjugé 39 000 Frs.; à la vente Cronier, en Décembre 1905, les portraits de M. Dupéril, de Marie-Louise-Catherine-Françoise Colette de Villers, épouse de Jacques- Nicolas le Boucher de Richemont, peint en mars 1770 (10600 Frs.), d'un homme (20000 Frs.) et d'une femme inconnue (28000 Frs.); dans un catalogue du 26 Avril 1907, le portrait de M. C. Floret, signé et daté 1773, (4 000 Frs.); dans un catalogue du 16 Avril 1907, le portrait d'un gentilhomme, signé et daté 1775 (15000 Frs.); dans un catalogue du 8 Avril 1908, un portrait de femme, signé et daté 1768, (22000 Frs.).

Voilà donc le bilan de la mode. En 1 908, Perronneau devait atteindre à la grande gloire de la popularité. L'exposition des Cent Pastels, organisée par la marquise de Ganay, au profit de la Société française de secours aux blessés militaires, et ouverte aux galeries Georges Petit du 18 Mai au 17 Juin 1908, ne réunissait pas moins de 33 pastels de Perronneau, presque tous indiscutables. Le 22 Mai, le peintre Albert Besnard faisait au milieu de tous ces chefs-d'œuvre une conférence sur le pastel au XVIIIe siècle1. Il expliquait avec un sens très fin pourquoi Perronneau ne fut pas très bien compris de ses contemporains:

»Je crois moi, que si Perronneau fut si mal compris de son temps, c'est qu'il est venu trop tôt. Ici même, au milieu de cette troupe somptueuse, il fait l'effet d'un moderne égaré chez les anciens. Personne ne comprenait rien à ce qu'il voulait dire. Des gens accoutumés à l'acuité d'un Latour ne pouvaient distinguer la liberté de sa couleur. J'ai dit plus haut que le public n'aimait pas à être gêné dans ses habitudes. Perronneau le gênait parce qu'il l'obligeait à regarder une chose dont personne n'avait eu jusqu'alors la révélation: la couleur. Il y avait bien eu Watteau! Mais ce n'étaient que des fantaisies dans des paysages. Portraitiste, peut-être eût-il été méprisé. — Le public devient féroce dès qu'il s'agit de sa figure, et on lui eût dit volontiers comme l'empereur d'Autriche à Mozart après la représentation de Don Juan: »Trop de couleur, Perronneau, trop de couleur. « A quoi il aurait pu répondre aussi: Juste ce qu'il en faut, ni une de plus ni une de moins. « Combien est étrange cette propension des foules à faire l'éducation du génie! Il serait pourtant bien temps de reconnaître que c'est toujours celui-ci qui, en fin de compte, impose sa loi par la raison très simple que l'intelligence des foules est dispersée et que la sienne étant concentrée, ramassée, tassée, par conséquent plus pénétrante, doit fatalement triompher.

Mais revenons à Perronneau. Comparez ses personnages à ceux de La Tour. Ceux-ci droits, élancés, toujours sur le qui- vive, malins comme celui qui les a peints, dardent toute leur vie par les yeux; car c'est surtout par les yeux qu'ils vivent. Le

Reproduite intégralement par la Grande Revue, numéro du 25 Juin 1908.

masque est tout dans un portrait de Latour, et c'est pour cela que ses préparations sont des chefs-d'œuvre qui se passeraient fort bien d'avoir des corps. La matière des vêtements est plutôt indiquée que réalisée, malgré l'admirable conscience qui les a tracés. Il manque à ces êtres une atmosphère propre. Aucun échange d'ambiance. La coloration est arbitraire et on aperçoit peu de différence entre le teint d'une femme et celui de son compagnon. L'ombre qui fait saillir la tête est la même qui modèle les traits. Et, certes, cela ne se passe pas ainsi dans la nature. L'absolu n'existe pas dans l'apparence. La vérité serait insupportable si elle n'était mouvante. C'est donc une faute que de nous la montrer immuable.

Perronneau, lui, cerveau moins complet, plus fruste, doué à cause de cela, sans doute, d'une sensibilité plus aiguë, l'a compris; ses têtes, ses vêtements, sont baignés de l'onde mouvante que créent autour d'eux la lumière et le reflet. Il perçoit les différences de matières. Le blanc d'un jabot est différent de celui des cheveux poudrés. Le visage a un ton, l'habit en a un autre dont la lumière se comporte autrement que celle du visage. Il note les accidents du costume, un bouquet de roses fanées s'échappant d'une boutonnière. Il peint enfin des gens qui ont la peau rose, rouge, jaune, et dont les types proclament l'évolution de l'Espèce, ce qui réjouit infiniment notre cœur moderne, mais ne pouvait toucher une société confinée dans le désir de plaire et la ferme volonté de ne voir dans la vie que le côté plaisant. Voilà pourquoi Perronneau fut incompris de son temps. Il lui montrait des prodiges qu'il n'était pas préparé à regarder. Plus avisé, il se serait dit que le public est comme un cheval à l'écurie; il faut le prévenir avant de le caresser. Et Perronneau ne le prévenait pas.

Comprenant que le triomphe complet ne lui viendrait jamais, bien que l'Académie lui eût ouvert ses portes, il s'en alla en Hollande, devinant, ce maître des harmonies, que là était sa vraie patrie, non loin de Rubens et tout près de Rembrandt. Il y mourut à Amsterdam en Novembre 1783. Peu s'en inquiéta le public, l'Académie encore moins, puisqu'elle oublia de notifier son décès en temps voulu dans les séances mensuelles ....

Plus j'étudie cette admirable collection, plus je regarde Perronneau, plus il me semble voir en lui un frère de Watteau. Même choix de costumes, ou presque. Comme Titien et Véronèse, il aime les vêtements noirs et gris, ces deux couleurs favorites des coloristes, parce qu'elles aident au jeu des ombres et sont l'appui nécessaire des tonalités claires; d'ailleurs le blanc, le noir, le gris, sont le point de départ de toute harmonie. Dans Rubens, il y a toujours quelque part un noir, et partout des gris. Tous les autres tons au fond ne sont que des variétés de ces trois tons, qui ne sont pas, à proprement parler, des couleurs, mais seulement des valeurs, que l'atmosphère colore ou varie au gré des contingences. Perronneau n'use pas seulement de ces trois valeurs, il fait une ample consommation de rose, comme Watteau, de vert, de vert miroitant en rose, tons qui rayonnent et absorbent, et variant de tonalité, par conséquent, lui permettent le jeu divin des nuances. Aucun de ses contemporains ne l'a osé comme lui.«

Il convient d'ajouter à ce jugement l'opinion raisonnée que deux autres maîtres ont bien voulu formuler à notre intention, avec une admirable netteté:

M. Gaston La Touche s'exprime ainsi:

»Perronneau appartient à une époque où les gens connaissaient leur métier, cela est incontestable; il y a chez les artistes médiocres du XVIIIe comme chez leurs prédécesseurs un air d'école qui ne tient qu'à l'enseignement reçu, des gens sans personnalité conservent une tenue qui souvent leur tient lieu de talent. Il n'y a pas d'accident de technique, tout repose sur une connaissance du modelé qui surprend de nos jours où le contraire est de mise, où la fanfaronnade de l'ignorance semble conduire aux premières

places dans le commerce des Arts! Perronneau a donc été de son temps, il a bien modelé, l'artiste était doué, il avait des qualités naturelles de couleur qui lui ont servi. — Comparé à La Tour il paraît un coloriste plus puissant, plus chaud. La Tour sait modeler, il sait une tête par cœur, il a la séduction de l'arrangement, il a la clientèle aristocratique, distinguée, les très belles Madames, les beaux Messieurs ; Perronneau a les bourgeois, les bourgeoises, les petites gens, moins de dentelles, moins de broderies, moins de musc, si j'ose dire; aussi a-t-il plus de simplicité généralement dans la composition, il n'a pas le parti pris d'éclat de La Tour qui dans tous ses portraits devait fatalement rappeler un type convenu qui lui valait la faveur. Je ne sais si les modèles de Perronneau avaient moins d'exigence que ceux de La Tour. Les gens d'esprit ou de qualité qui se font peindre n'ont pas le monopole de la prétention. Il en est ainsi de nos jours. Perronneau et La Tour ont dû connaître les petites vanités qu'un pastel adroit ne manque pas de flatter. J'imagine que La Tour a su s'en tirer avec plus d'aisance, voilà tout. Tous deux sont de beaux artistes, les maîtres du genre, et si les qualités de couleur semblent séduire la masse chez La Tour, ne vous y trompez pas, ce n'est qu'une adresse exquise, car elles triomphent chez Perronneau dont elles n'encombrent pas le modelé. De là un aspect que dans ses œuvres les artistes trouveront toujours plus puissante M. Bracquemond écrit:

»Au point de vue purement technique et partant du modelé, Perronneau ou La Tour, l'un vaut l'autre. Mais la couleur et l'exécution les séparent.

La couleur de Perronneau est riche, radieuse et variée. Dans ses portraits, dans leurs fonds, dans toute sa toile, elle fait contraster l'argenté et le doré de Watteau, qu'aujourd'hui on traite de couleur chaude ou froide.

Quant à La Tour, dans ses portraits, dans ses études, sa coloration, quoiqu'elle soit puissante et belle, reste monotone, sans autre contraste que celui de son savant modelé.

Mais ce qui fait pencher la balance technique en faveur de Perronneau, c'est qu'il fut l'auteur de cette belle peinture, le portrait d'Oudry que l'on voit au Louvre.

La technique propre à la pâte de la peinture à l'huile prête ses moyens au pastelliste, à l'aquarelliste, et même au peintre en détrempe, sans que ces trois fictions de réelle peinture soient en état de rendre ce qu'on leur a prêté.

Malgré l'infidélité de la photographie devant la couleur, on pourra placer côte à côte des photographies reproduisant des portraits de ces deux maîtres du XVIIIe siècle, sur lesquelles on pourra contrôler ce que je viens d'indiquer: la variété des colorations de Perronneau sans trouble dans le modelé, ainsi que l'uniformité des masses du modelé de La Tour.«

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