Une femme qui revient du marché
Cette cuisinière qui revient du marché est encore la redite d’un morceau peint il y a quarante ans. C’est une belle petite chose que ce tableau. Si Chardin a un défaut, comme il tient à son faire particulier, vous le retrouverez partout; par la même raison, ce qu’il a de parfait, il ne le perd jamais. Il est ici également harmonieux; c’est la même entente des reflets, la même vérité d'effet, chose rare; car il est facile d’avoir de l'effet quand on se permet des licences, lorsqu'on établit une masse d'ombre sans se soucier de ce qui la produit. Mais être chaud et principié, esclave de la nature et maître de l’art, avoir du génie et de la raison, c'est le diable à confesser. C’est dommage que Chardin mette sa manière à tout, et qu’en passant d’un objet à un autre elle devienne quelquefois lourde et pesante. Elle se conciliera à merveille avec l’opaque, le mat, le solide des objets inanimés; elle jurera avec le vivant, la délicatesse des objets sensibles. Voyez-là, ici, dans un réchaud, des pains et autres accessoires, et jugez si elle fait également bien au visage et au bras de cette servante, qui me paraît d’ailleurs un peu colossale de proportion et maniéré d’attitude.
Chardin est un si vigoureux imitateur de la nature, un juge si sévère de lui-même, que j'ai vu de lui un tableau de Gibier, qu'il n’a jamais achevé, parce que de petits lapins d'après lesquels il travaillait étant venus à se pourrir, il désespéra d'atteindre avec d'autres à l'harmonie dont il avait l’idée. Tous ceux qu’on lui apporta étaient ou trop bruns ou trop clairs.