CHAPITRE PREMIER
Biographie' de J.-B. -S. Chardin. — Il appartient à la petite bourgeoisie parisienne. — Les Chardin de la rue de Seine. — Premiers essais de Chardin. — Il entre dans l'atelier du peintre Cazes. — Pauvreté' de l'enseignement artistique à cette époque. — Chez Coypel et chez Van Loo. — Anecdote de l'enseigne du chirurgien. — L'Exposition de la place Dauphine en 1728. — Petite ruse de Chardin. — 11 est agre'é et reçu le même jour à l'Acade'mie (25 septembre 1728).
La vie de Chardin a été simple, tranquille et honorable. Elle s'est écoulée tout entière au milieu de la petite société bourgeoise où le hasard l'avait fait naître et d'où il ne fut pas tenté de sortir quand la réputation lui fut venue. Rien ne fait plus d'honneur au peintre que cette discrétion qui ne fut pas de l'effacement et qui ne risquait pas de trouver parmi ses pareils beaucoup d'imitateurs : rien n'explique mieux aussi, comme nous le verrons, le caractère original mais fortement limité et un peu étroit de son œuvre.
Jean-Baptiste-Simeon Chardin naquit à Paris, lé 2 novembre 1699'. Il était fils de Jean Chardin, maître-menuisier, et de Jeanne-Françoise David, sa femme, demeurant rue de Seine : son parrain fut aussi un
I. Les Concourt ont donné l'acte de naissance de Chardin dans la monographie qu'ils lui ont consacrée. (L'Art du XVIII' iiec/e,-!" série, Chardin, pp. 93-192.) C'est un travail excellent, bien que détonnant un peu çà et là par excès d'enthousiasme. Chardin- n'aimait pas le fracas : il, parlait de son art et des artistes sans emballement, mais avec bon sens et esprit de justice. Il faut essayer de faire comme lui.
menuisier, Siméon Simonet; sa marraine, Anne Bourgine, était la femme d'un autre menuisier, Jacques le Riche, et sur l'acte de baptême elle déclara ne savoir signer. De braves gens, des intérieurs modestes, des .boutiques basses et sombres qui n'ont pas toutes entièrement disparu, un quartier coupé de voies étroites et de ruelles nauséabondes oîi s'entassent encore aujourd'hui les vieilles estampes, les vieux meubles et les vieux habits, voilà ce qu'ont vu tout d'abord les yeux de thardin, c'est dans ce milieu qu'il a grandi et c'est le seul où sa personne et son art se soient trouvés à l'aise
Le père de Chardin n'était pas cependant un maître-mehuisier ordinaire : c'était lui qui fournissait au Grand Roi ces longs et massifs billards dont le nom rime si richement avec Chamillart et qui firent, dit-on, la fortune de ce ministre. Notre génération, habituée à des instruments de plaisirs plus maniables, regarde avec effroi, quand elle les rencontre au fond d'un vieux cabaret, ces monstres antédiluviens autour desquels se déplaçait majestueusement Louis XIV. A ce commerce, le papa Chardin ne semble pas avoir fait fortune. Suivant l'usage respectable de la bourgeoisie en ce temps-là, il avait une famille assez nombreuse et il fallait la nourrir^. Le futur peintre fut donc destiné d'office à la menuiserie. Il n'y resta pas longtemps. Sa vocation s'affirma de bonne heure, non par des explosions de révolte ou des élans passionnés vers l'indépendance — Chardin n'est pas l'homme des coups de tête — mais par des goûts tranquilles, des essais discrets, mais tenaces, et qui, à force de se répéter, attirèrent l'attention des parents. Le dessin! son métier lui en avait fourni les premiers éléments; mais il ne s'y attarda pas et passa vite à la peinture, si l'on en croit des racontars, toujours un peu suspects quand il s'agit de l'enfance des grands hommes. C'est ainsi qu'encore tout jeune, il se plaçait, nous dit-on, devant le premier meuble venu du magasin de son père, et il posait les couleurs une à une jusqu'à ce qu'il Sût arrivé à une imitation parfaite (?) Cette petite histoire dont l'authen-
1. Un autre artiste célèbre de l'époque se rattache au même quartier. Le père de Moreau le Jeune était un perruquier de la rue de Buci ; il eut pour parrain un camarade de son père, perruquier comme lui, et pour marraine la femme d'un marchand de vin.
2. Chardin eut deux frères et deux sœurs. De ces deux frères, l'un, qui était l'aîné de la famille Noël Sébastien, né en 1697, fut marchand mercier; l'autre, Juste, fut menuisier rue Princesse. (Jal, Dict. critique de Biographie et d'Histoire. Article Chardin.)
J.-B. SIMÉON CHARDIN 7 ticité saute aux yeux devait se débiter couramment dans la famille de Chardin, quand il fut devenu célèbre, et je le vois d'ici Técoùter avec le sourire doucement narquois qui lui était particulier. D'une manière ou d'une autre, il vint un jour où le papa Chardin, si entiché qu'il fût de menuiserie, dut s'avouer que son fils préférait le pinceau à la varlope et, faisant sans doute contre nécessité bon visage, il le plaça dans l'atelier du peintre Cazes^ Pauvre atelier et pauvre peintre! Nulle part, en ce temps-là, l'enseignement artistique n'était sérieusement organisé et chez Cazes moins que partout ailleurs. Chardin pensait plus tard sans doute à cette passe difficile de son existence quand il prêchait l'indulgence aux critiques du Salon.
« On nous met, disait-il, à sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner d'après l'exemple des yeux, des nez, des bouches, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu depuis longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l'Hercule ou le Torse et vous n'avez pas été témoin des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Antée ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n'exciteraient plus la jalousie des maîtres s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante et tout à coup le travail des années précédentes semble se réduire à rien. On ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut apprendre à l'œil à regarder la nature et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais ! C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq ou six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons... - «
Toute l'histoire des années d'apprentissage de Chardin tient dans les lignes qui précèdent. Il ne fit rien ou peu s'en faut chez Cazes qui peignait le moins possible d'après le modèle pour ménager sa bourse. Quand il sortit de là, il avait reproduit à satiété les croquis du maître,
1. Cazes (Pierre-Jacques), né à Paris en 1676, mort dans la même ville le 25 juin 1754. Il y a de lui au Louvre Saint Pierre ressuscitant Tabithe, esquisse terminée d'un tableau exécuté pour Saint-Germain-des-Prés. D'Argenville {Abrégé de la vie des plus fameux peintres. Ecole française, t. IV), a donné une biographie avec portrait de Cazes.
2. Œuvres compl. de Diderot, publ. par J. Assézat, t. X, pp. 234-235. (Salon de 1765.)
mais il ne s'était pas encore trouvé en face de la nature. Ce fut Noël Nicolas Coypel ' qui la lui fit connaître. Il l'avait pris pour aide et il lui confia un jour un fusil à peindre dans le portrait d'un chasseur. Avant de le laisser en tête à tête avec le modèle, il voulut, en maître consciencieux, lui apprendre comment il fallait s'y prendre, plaçant le fusil comme il devait être entre les mains du personnage et l'éclairant au degré voulu. Chardin n'en revenait pas et le regardait tout étonné. Cazes ne l'avait pas habitué à de pareilles leçons. Ce fut le coup de foudre pour lui. Il comprit alors pour la première fois ce qu'il exprime si bien dans le passage que nous avons cité : mais de l'intelligence à l'exécution il y avait encore loin et avant d'être remarqué — première étape vers la renommée qui n'est pas toujours suivie d'une seconde — il eut plus d'une amertume à subir. C'est ainsi que nous le trouvons après Coypel aux gages de Jean-Baptiste Van Loo qui l'employa à cent sols par jour, avec d'autres élèves de l'Académie, à la restauration d'une galerie de Fontainebleau.
Chardin avançait ainsi peu à peu vers la possession complète de son art. Ses débuts peuvent paraître lents ou modestes; mais dans l'histoire du développement d'un artiste il faut tenir compte autant de son caractère que de l'enseignement qu'il a pu recevoir. A proprement parler, Chardin n'était pas un timide. Il avait trop de jugement pour méconnaître ce qu'il valait et trop de bon sens pour le crier par dessus les toits du Louvre. A l'occasion, néanmoins, il savait se mettre à sa place et remettre les autres à la leur. Ce petit homme, aux allures placidement bourgeoises-, étonnait alors par sa fermeté, par ses idées énergiques, par ses reparties, vives et inattendues ceux qui, le jugeant sur l'enveloppe, croyaient avoir facilement raison de lui. Hormis ces cas particuliers, Chardin était de ces gens qui travaillent à l'écart, sans être pressés d'arriver et qui, moins par timidité que par raison, laissent passer les impatients devant eux. Il faut dire aussi qu'à l'époque où nous sommes il subissait encore l'influence de son entourage. Chez les Chardin de la rue de Seine, on s'était résigné à la direction prise par le fils aîné; c'était
1. Noël-Nicolas Coypel, qu'il ne faut pas confondre avec son frère aîné Antoine, dont le Louvre possède des tableaux, était fils de Noël Coypel. Il naquit à Paris, en 1692, et mourut en 1734.
2. « Il était de petite stature, mais fort et musclé » (Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Ac. royale de peinture et de sculpture, t. II, p. 440).
J.-B. SIMÉON CHARDIN <) un des cadets qui allait être appelé désormais à soutenir l'honneur du nom dans la menuiserie. Seulement pour ces honnêtes petits bourgeois qui en devisaient gravement le soir, quand les volets étaient mis, la peinture n'était qu'un état comme un autre, plus chanceux à coup sûr et qui ne nourrissait pas facilement son homme ^ Le papa Chardin, maître-menuisier et syndic de sa communauté, n'avait pas d'autre désir que de voir son fils arriver aux mêmes honneurs que lui dans sa profession; aussi, dès qu'il le put, il le fit recevoir, à beaux deniers comptants, maître de l'Académie de SainJ-Luc. Le peintre, qui n'avait pas été consulté, se laissa faire en souriant.
Quand cette distinction à laquelle il ne tenait pas autrement lui tomba en partage, une initiative heureuse avait déjà tiré à demi Chardin de son obscurité. Il s'agissait d'une enseigne qu'un chirurgien-barbier, ami de son père, lui avait commandée pour sa boutique. Le bonhomme n'y voyait pas malice. Il voulait un beau plafond^ fortement colorié, orné des attributs de son métier et révélant à tous les passants même illettrés qu'il saignait, arrachait les dents, posait des ventouses et faisait au plus juste prix tout ce qui concernait son état. Chardin ne l'entendit pas ainsi. Avec le désir d'enlever un morceau qui lui fît honneur, il y avait en lui une sorte de gaîté en dessous qui se plaisait aux mystifications innocentes. C'était sa manière personnelle d'attirer l'attention et nous retrouverons chez lui ce goût vraiment bourgeois dans une circonstance qui fut décisive pour sa renommée. Au lieu de faire bonnement ce qu'on lui avait demandé, il peignit une scène des plus dramatiques. On y voyait un duelliste mis à mal par son adversaire, et transporté tout pantelant chez le barbier. Rien n'y manquait, ni la sœur de charité soutenant avec attention les pas du blessé, ni la foule accourue au bruit, ni le commissaire en perruque se hâtant lentement pour son procès-verbal et suivi de l'inévitable secrétaire. C'était criant de verve, de jeunesse et de vie ; tout entier à son idée malicieuse, Chardin, en brossant à la hâte le panneau, y avait montré des qualités qui lui feront quelquefois défaut dans la suite. L'amusant de l'affaire fut la tête du chirurgien, quand il vit l'enseigne hissée au-dessus de sa porte pendant son sommeil; il faillit se fâcher.
I. « Que dites-vous de la peinture, monsieur Joseph ? C'est là un bel état. — Oui, je connais un maître peintre en bâtiment, monsieur Lourdois, qui a des e'cus. » (Balzac, la Maison du Chat qui pelote.) Plus d'un dialogue semblable a dû avoir lieu chez les Chardin de la rue de Seine.
On se moqua de lui et il finit par rire comme les autres. Reste à savoir ce qu'en pensèrent les Chardin de la rue de Seine, surtout s'il est vrai, comme on l'assure, que le peintre, sans chercher bien loin, avait pris pour modèles les principaux membres de sa famille
La petite farce de Chardin fit quelque bruit dans le monde des barbouilleurs. On alla voir l'enseigne; on commença à parler de l'auteur. Mais c'était encore peu de chose, à peine de la notoriété. La renommée vint brusquement en 1728, après l'exposition de la Jeunesse qui avait lieu tous les ans place Dauphine et sur le Pont-Neuf quand l'état de l'atmosphère n'était pas trop défavorable ^. Chardin avait alors vingtneuf ans. Un des tableaux qu'il y produisit était VIntérieur de cuisine^ plus connu sous le nom de la Raie et qu'on peut admirer au Louvre ^.
11 excita une profonde sensation et à cent cinquante ans de distance la fermeté de la touche, la fougue de la composition, la chaleur du coloris en font encore une des plus belles natures mortes de l'école française. Des académiciens qui n'étaient pas des sots en jugèrent ainsi tout de suite et engagèrent l'auteur à se présenter à l'Académie. De lui-même, Chardin eût peut-être attendu quelque temps ; encouragé, il se risqua. Mais au lieu d'aborder franchement l'obstacle, il s'avisa d'un moyen détourné qui plaisait mieux à son caractère. Le Jour où il se présenta, il plaça un certain nombre de ses tableaux, sans nom d'auteur, dans une salle que devaient traverser ses juges. Les académiciens arrivent l'un après l'autre, le nez au vent, et tombent en arrêt devant ces toiles. Largillière en particulier qui, pour le dire en passant, n'a pas tout à fait aujourd'hui la répa-
1. Pour toute cette histoire où apparaît pour la première fois le caractère narquois .de Ciiardin, en même temps que son goût pour la vérité', voy. les Concourt, VArt du XVIII" siècle, série, pp. 98-100. La boutique du chirurgien-barbier était, paraît-il, au bas du pont Saint-Michel. L'enseigne y resta quelque temps; mais elle dut tenter de bonne heure la convoitise des amateurs. A la vente de Le Bas, en lySS, elle fut acquise pour 100 livres par le neveu de Chardin. On ne sait ensuite ce qu'elle est devenue. 11 en restait une esquisse achetée 400 francs, en 1867, ^ vente Laperlier, par le Musée Carnavalet. Cette esquisse elle-même a péri pendant la Commune. Une petite eau-forte qu'en avait faite Jules de Goncourt est aujourd'hui l'unique souvenir de l'heureux et original début de Chardin.
2. Ce Salon en plein air était une des bizarreries de l'époque. 11 durait depuis six heures du matin jusqu'à midi, le jour de la Fête-Dieu, s'il faisait beau, ou le dimanche de l'Octave, appelé la petite Fête-bieu. En cas de pluie persistante, l'Exposition était renvoyée à l'année suivante. On plaçait les tableaux sur les tentures blanches ou les tapisseries que les règlements de police imposaient aux boutiquiers sur le passage de la procession. Ce spectacle, enfermé dans un délai vraiment trop court, ne manquait ni de piquant ni de pittoresque.