‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 14 sur 55 · I. Ecole française, n · texte numérisé non relu

I. Ecole française, n

4<i LES ARTISTES CÉLÈBRES

moitié ouverte. A côte, un couteau et un peu de vin dans un verre. Rien de plus. En faut-il davantage pour faire un chef-d'œuvre?

Tous ces motifs, ce sont ceux qui passaient journellement sous les yeux de Chardin. Avec ses tableaux on reconstruirait sans peine sa cuisine, sa salle à manger, sa vie matérielle de tous les jours. CeCix que contient la collection Lacaze sont déjà suffisants pour en donner une idée. Voici sa fontaine de cuivre que nous retrouverons dans ses scènes de la vie bourgeoise; là de nouveau sa cuisine que nous connaissons déjà. Vendredi est revenu et deux maquereaux sont pendus au mur. Vue un autre jour, la cuisine n'a même plus de poisson : un chaudron de cuivre, une poivrière, des œufs, un poêlon et c'est tout. Si lui-même nous a appris qu'il avait mangé sa fameuse Raie après l'avoir peinte, pourquoi ne pas supposer que ses Iruits ont eu le même sort ? Il peint son dessert avec complaisance, il le répète.sous différentes formes, mais la modération qui présidait à ses repas se retrouve dans sa peinture : à peine si de temps à autre on peut deviner une petite débauche familiale, comme dans le tableau où apparaît une brioche surmontée d'une branche d'oranger en fleur. Chardin ne peint que les objets au milieu desquels il vit, ceux dont il a pu étudier longtemps la forme et pénétrer l'âme. C'est là le grand secret de sa force. Suffit-il à un peintre, même habile, de se placer devant un modèle qu'il n'a jamais vu auparavant pour pouvoir le transporter tel qu'il est sur la toile? Chardin ne l'a jamais pensé ; la peinture, pour lui, n'est pas faite seulement avec l'œil qui regarde et la main qui agit, elle est faite d'impressions subies une à une et lentement emmagasinées ; elle est faite avec le cerveau qui pense et le cœur qui aime, qui hait et qui souffre. Ainsi s'explique le mot qu'il dit à l'un de ses confrères, peintre prétentieux et routinier :

— Est-ce qu'on peint avec des couleurs?

— Et avec quoi donc, dit le confrère légèrement surpris.

— Avec le sentiment, répondit Chardin ^

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