‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 15 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une conversation de Chardin avec Aved. — Où Cliardin a pris re'eilement l'idée de ses scènes familières. — Sujets qu'il avait sous les yeux et qu'il a copiés. — La petite bourgeoisie parisienne au xviii" siècle. — Valeur documentaire de l'œuvre de Chardin. — Importance de la femme dans ses tableaux : la journée d'une mère de famille. — Scènes et types populaires. — Les défauts de Chardin : pauvreté d'invention, manque de variété dans les sujets, répétitions trop nombreuses. — Reproches faits à Chardin par les critiques et les amateurs de son temps.

Si suggestive que soit l'étude d'une paire de liarengs frais ou d'un vieux chaudron de cuivre, il vient un jour oia un peintre comme Chardin sent le besoin de demander à son art des inspirations plus élevées. A quelle époque précise cette évolution se fit-elle chez lui ? à quel propos ? c'est ce qii'il est bien difficile de dire. Un récit du temps en fait honneur à une raillerie de son ami ylvei Chardin en visite un jour dans son atelier, y rencontra une dame qui voulait avoir son portrait et ne pas le payer trop cher. Elle offrait quatre cents livres; Aved refusait de s'engager pour ce prix-là, malgré les signes de Chardin qui trouvait la somme raisonnable, n'étant pas lui-même gâté sur ce chapitre. Quand la dame fut partie :

— Quatre cents livres, dit Chardin, avec l'accent du regret, refuser quatre cents livres ! c'est pourtant une somme bonne à gagner.

— Oui, répondit dédaigneusement Aved, si un portrait était aussi facile à faire qu'un saucisson.

Le mot piqua Chardin ; il eût pu répondre qu'un saucisson de sa main valait mieux qu'une croûte due à celle d'Aved. Il préféra lui

I. Aved (Jacques-André-Joseph), né à Douai le 12 janvier 1702, m.ort le 4 mars 1766. Le Louvre possède de lui un portrait du marquis de Mirabeau. (Ecole française, n* 3 ) Chardin a fait son portrait dans son tableau de l'Alchimiste.'

prouver qu'il était, lui aussi, capable de traiter des sujets vivants et qu'après avoir peint la cuisine il ne lui en coûterait pas davantage de peindre la cuisinière. Il se mit courageusement à l'œuvre, réussit au delà de ses espérances et releva, s'il ne la créa pas, la peinture familière et bourgeoise en France. On voit d'ici la surprise de l'ami Aved.

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