‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 27 sur 55 · LA RATISSEUSE DE NAVETS · texte numérisé non relu

LA RATISSEUSE DE NAVETS

GravO par Ch. Ciiroiix, d'apics le tableau de Chai-diii.

il fatt voir comme l'action de cette servante est vraie, comme son juste dessine le haut de sa figure et comme les plis de ce cotillon dessinent

J.-B. SIMÉON CHARDIN 6t tout ce qui est dessous. Il faut voir la vérité étonnante de tous les ustensiles de ménage et la couleur et l'harmonie de toute la petite com-

PORTRAIT DE DIDKROT Peint par F. H. Drouais.

position. Point de milieu ou des idées intéressantes, un sujet original ou un faire étonnant ; le mieux serait de réunir les deux et la pensée piquante

6a LES ARTISTES CELEBRES

et l'exécution heureuse. Si le sublime du technique n'y 'était pds, l'idéal de Chardin serait misérable' "

Sans être aussi catégorique que Diderot, Mariette, tout en louant comme il convient les qualités de Chardin, laisse percer un vague regret qu'il les ait consacrées à reproduire des sujets aussi ordinaires. Il voit d'ailleurs très bien que le peintre n'est en cela qu'un continuateur, plus fin peut-être et plus exact, des frères Le Nain.

« Les estampes, dit-il, qu'on a gravées d'après les tableaux de Chardin, n'ont pas fait une moindre fortune ; elles sont devenues des estampes de mode qui, avec celles de Teniers, Wouvermans, Lancret, ont achevé de porter le dernier coup aux estampes sérieuses de Lebrun, des Poussin, des Le Sueur et même des Coypel. Le gros public revoit avec plaisir des actions qui se passent journellement sous ses yeux, dans son ménage, et leur donne sans hésiter la préférence sur des sujets plus élevés, mais dont la connaissance demande une sorte d'étude. Je ne veux pas examiner si cela va au détriment du goût; je me contenterai de remarquer qu'à le bien prendre, le talent de M. Chardin n'est qu'un renouvellement de celui des frères Le Nain. Comme eux, il a fait choix des sujets les plus simples et les pltis naïfs, et, pour parler avec vérité, son choix est encore mieux fait. Il saisit très bien les attitudes et les caractères et ne manque

pas d'expression - »

Au fond, les éloges de Mariette sont de l'eau bénite de cour; le célèbre amateur n'est pas très favorable au nouveau genre. Il le comprend plus qu'il ne l'admet. On ne pensait pas autrement autour de lui et parmi ceux qui réglaient l'opinion. Les estampes mêmes que se disputaient les bourgeois pour leur salle à manger en sont la meilleure preuve ; les éditeurs ont cru bon de les réchauffer, en guise de légendes, par quelques lieux communs de polissonnerie lubrique qu'on ne s'attendait guère à trouver en cet endroit. Les femmes de Chardin, si laborieuses, si profondément honnêtes, si chastement enveloppées jusqu'au cou se trouvent, par le caprice d'un poète de rencomre, transformées en filles à coup-d'œil et à sous-entendus. Chardin égrillard! jamais la mode n'a commis une gaffe plus ridicule et plus grossière; mais aussi quelle

1. Œuv. comp. de Diderot, Ed. Assézat, t. X, p. 2g5. (Salon de 1765.)

2. Marieue, Abecedario, t. I", p. SSg. Voir sur les Le Nain un article intéressant d'Antony Vaiabrègue, dans VArt du i5 novembre 1893.

.1. -B. SIMÉOI^^ CHARDIN, ingéniosité malsaine, quelle entorse donnée à la vérité pour en arriver-là, C'est Mademoiselle Manon Qui vient d'écurer son chaudron,

lit-on au bas de l'estampe de l'Ecureuse. La Fillette de bbn appétit n'est pas mieux traitée, malgré son âge qui devrait la faire respecter :

L'innocence est tout mon parf.ige

Un jour j'en saurai davantage.

Quel esprit! quel sentiment exquis des convenances! Les petits enfants qui montaient sur une chaise pour regarder de près les estampes de leur papa, devaient passer de longues heures à réfléchir, un doigt dans la bouche, sur le sens mystérieux de ces deux vers. On pourrait en citer d'autres aussi bien venus. Presque toutes les légendes prouvent que les intentions de Chardin et l'esprit de ses tableaux étaient absolument méconnues; mais la plus sotte est encore celle qui accompagne la Pourvoyeuse :

A votre air, j'estime et je pense, Ma chère enfant, sans calculer, Que vous prenez sur la dépense Ce qu'il faut pour vous habiller.

Aujourd'hui que la grande peinture, foudroyée, a été précipitée de son Olympe, il serait oiseux d'engager une discussion avec Diderot et Mariette pour leur prouver qu'il peut y avoir autant d'idéal dans une servante qui nettoie sa vaisselle ou un couple de paysans qui écoutent V Angélus que dans Auguste octroyant un pardon majestueux à Cinna. Un Cœur simple, de Gustave Flaubert, est une des nouvelles les plus exquises de la littérature française ; ce n'est cependant que l'histoire d'une pauvre bonne. Il n'y a plus de raison aujourd'hui — s'il y en a jamais eu — pour que l'art renonce à l'une des sources les plus fécondes et les plus originales de son inspiration en écartant, de propos délibéré, la partie la plus considérable, et non la moins intéressante, de l'humanité. Les reproches, enveloppés de réticences, que Diderot fait à Chardin sur le choix de quelques-uns de ses sujets ne sont plus de ceux auxquels nous puissions souscrire. Nous serions plutôt disposé à croire que Chardin n'a pas poussé sa pointe avec une audace suffisante dans la voie qu'il avait eu le mérite d'ouvrir. « Le talent qu'il a, dit la Lettre sur la peinture, déjà citée, de rendre certains instants de la vie privée, ne devait pas lui faire abandonner celui de peindre les fruits et les animaux, dans

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lesquels on l'a vu exceller'. » On raisonnait ainsi en 1748, mais il n'est pas sûr du tout qu'on eût raison. Rien n'est'plus étroit ci moins facile à

LA rOURVOVli USE.

Gravé par Alfred Boilot, d'aprcs le tableau de Chardin. (Musée national du Louvre.)

renouveler que la nature morte. Le genre nouveau, adopte par Chardin, était inépuisable. Par malheur, les scènes qu'il en a tirées, quoique

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