‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 3 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Simplicité et désintcressement de Chardin. — Histoire de ses deux mariages. — 11 devient conseiller, puis trésorier de l'Académie. — 11 est chargé de l'arrangement des tableaux au Salon du Louvre. — Esprit de justice et impartialité dont il fait preuve dans ses fonctions de Tapissier du Louvre. — Les dernières années de Chardin. Son chagrin et sa mélancolie devant les attaques de la nouvelle géné-' ration. — Il meurt le G décembre 177g.

L'Académie n'altéra pas la simplicité naturelle de Chardin : un an encore après sa réception, il se laissait employer par Meissonier à des travaux de châssis destinés à Versailles ' et fastueusement payés huit livres par jour. Habitué à. ces prix, Chardin n'y regardait pas de si près. Il avait en ces matières la naïveté et l'ignorance d'un enfant. Ce fils de commerçant ne savait pas allumer l'acheteur. Au plus fort de sa vogue, ses meilleurs tableaux ne dépassèrent jamais quinze cents livres. Il livra quelquefois pour un morceau de pain et moins encore des toiles qui lui avaient coûté une peine infinie. Ses amis connaissaient sa faiblesse et ne se gênaient pas pour en abuser. Un jour le graveur Le Bas vient le voir et le trouve en train d.'achever une nature morte — un lièvre tué que guette un chat.

— Le beau tableau, s'écrie Le Bas : je te l'achète. Combien en veuxtu ?

Chardin se gratte l'oreille, sourit, et guignant de l'œil son ami :

— On peut s'arranger, dit-il; tu as une veste qui me plaît fort. Faisons l'échange.

Le Bas ne se le fit pas dire deux fois. II laissa sa veste — ■ au besoin

I. Il s'agissait d'un Édifice du feu construit pour les fêtes de la Cour, à roccasion de la naissance du Dauphin. (4 septembre 1729.)

PORTRAIT DE JACQUES PHILIPPE LE BAS Gravé par Ch. E. Gaucher, d'après le dessin de G. N. Cochiii le fils.

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même il y aurait joint sa culotte — et emporta le tableau. On comprend maintenant pourquoi Chardin n'a pas fait fortune

Il habita longtemps rue Princesse, au coin de la rue du Four; il n'en sortit qu'en 1 737 pour occuper au Louvre un logement octroyé — un peu tard — par la munificence royale et dû sans doute à la protection de son ami Cochin. Son frère Juste qui portait comme le papa Chardin le titre de Menuisier des Menus-Plaisirs avait son magasin dans la même rue. Ses parents, ses camarades étaient presque tous éparpillés dans les environs. Ce petit monde, mesuré et médiocre, convenait à la tranquillité de son esprit et il s'en accommoda jusqu'à son dernierjour.il avait les goûts d'un bon bourgeois qui préfère au plus beau fleuve du monde le ruisseau de la rue Princesse; mais il n'en avait pas l'esprit. Les petits calculs et les petits sentiments qui bourdonnent dans le cerveau d'un boutiquier lui furent toujours inconnus : sa manière de vivre était étroite, sa manière de voir était large. L'histoire de son mariage qui mit aux prises le respect de la parole donnée telle qu'il l'entendait avec l'honnêteté purement commerciale de son père en est une bonne preuve.

Le papa Chardin qui avait, comme tous les pères de cette époque, une hauteidée deson autorité avaitHancélepeintre,son fils, à MargueriteSaintard, fille de Simon Louis Saintard, marchand etde Françoise Pantouflet. La jeune fille était agréable, mais de santé un peu languissante et à y regarder d'un peu près le vieux menuisier eût dû porter son choix ailleurs : mais le fait est qu'en voulant Marguerite pour bru il avait flairé une bonne affaire. Les Saintard étaient à leur aise, et inquiets-même d'un gendre aussi détaché des biens de ce monde que l'était Chardin, ils exigèrent que le mariage fût reporté à une époque où il serait plus en état de nourrir sa femme — et ses enfants, si le ciel lui en apportait. Le père Saintard et le père Chardin avaient ainsi fait assaut, comme il convenait, de bonneprudence bourgeoise et chacun d'eux couchait sur ses positions. Par malheur la roue tourna. Pendant la période d'attente que le fiancé supporta avec son calme habituel, le père Saintard mourut et aussi sa femme, Françoise

I. Wille écrit dans son journal à la date de août 1760. « Le 14. J'ai acheté deux petits tableaux de M. Chardin. Sur l'un il y a un chaudron renversé, des oignons et autres; sur l'autre, un chaudron et un poêlon et autres très bien faits, trente-six livres. C'est bon marché, aussi me les a-t-on cédés par amitié. » {Mémoires et Journal, de J. G. Wille, graveur du Roi, publiés par Duplessis : lib. Renouard, 1857, t. I", p. 141.

J.-B. SIMÉON CHARDIN 17 Pantouflet : leur héritage fut liquide' à zéro ou peu s'en faut et la jeune fille, réduitè à Tassistance de Pierre Péraut, marchand de son, son tuteur, cessa d'être un bon parti. Plus de dot, plus de mariage, telle fut au moins l'opinion du papa Chardin; mais son tils ne l'entendit pas ainsi. Il n'avait pas sur cet article la morale de la rue Princesse. Puisqu'il avait donné sa parole, il entendait la tenir. Il résista à ses parents avec une respectueuse fermeté et il finit par l'emporter. Le mariage fut célébré le i*'' février iy3i. L'histoire ne dit pas la mine qu'y apporta le papa Chardin, mais on peut la deviner sans peine. L'événement du reste sembla plus tard lui donner raison. Le bonheur du ménage n'améliora pas la faible complexion de Marguerite Saintard. Elle donna deux enfants à son mari, un garçon et une fille', et mourut prématurément le i4avril 1735, à l'âge de vingt-six ans.

Cette première expérience ne donna pas de longtemps à Chardin l'envie' d'en essayer une autre: cependant, arrivé à l'âge mûr, plus riche d'honneurs et surtout de réputation que d'argent, il se décida, en 1744, à épouser en secondes noces une veuve de trente-sept ans, Françoise- Marguerite Pouget qui demeurait comme lui rue Princesse. Il n'eut pas à s'en repentir. La nouvelle madame Chardin avait du bien : elle ne manquait non plus ni de bonté ni d'agrément-. Elle rendit son mari parfaitement heureux. Grâce à elle, il vécut en paix et travailla à loisir, sans souci du lendemain : sa philosophie n'en demandait pas davantage.

Ofi n'attend pas que Chardin devienne un personnage officiel. Les rares distinctions qui lui échurent vinrent le trouver rue Princesse : il n'alla pas au devant d'elles. En 1743, il avait été fait conseiller ; en 1755, il devint trésorier de l'Académie, tâche difficile, compliquée de comptes passablement embrouillés que lui avait légués son prédécesseur et qu'il remplit à la satisfaction générale jusqu'en 1774^. Un peu' plus tard, en 1759, on l'honora d'une autre charge, plus délicate encore, et dont bien

1. Pierre Jean, né le 18 novembre ijSi, et Marguerite Agnès, le 3 août lySS. (Jal, Dict. critique de biographie et d'histoire. Art, Chardin.)

2. C. N. Cochin le fils nous a laissé un joli portrait de Françoise Marguerite Pouget, qui a été gravé par Laurent Cars en 1755. Chardin lui-même a fait de sa seconde femme un pastel qui est au Louvre et qui est bien près d'être son chef d'œuvre. (Ecole française, n° 680.)

3. Le concierge de l'Académie, qui était en même temps le receveur de ses fonds, était mort insolvable. (Voir une lettre de Cochin fils à M. de Marigny, L'Art du XVIII' siècle, par les frères Concourt, 2« série, p. 404.)

FRANCE. — PEINTRES. .I.-H. SIMlîoN CHARDIN. 2

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peu de ses confrères eussent été capables de se tirer sans encombre. Il fut nommé tapissier du Louvre ; c'est à lui que revint le soin de placer les tableaux au Salon qui avait alors lieu tous les deux ans. Affreuse besogne! Lourde et écrasante responsabilité! La Tour et Greuze se plaignaient en leur langage, d'être livrés aux betes, c'est-à-dire à la foule hurlante des critiques d'art et des amateurs : qu'aurait pu dire Chardin, livré aux artistes? Il tint cependant tête aux monstres avec une rare intrépidité.

Qu'il n'ait pas contenté toutes les vanités qui s'agitaient autour de lui, cela va de soi, c'est beaucoup qu'il ne les ait pas exaspérées. Portail, auquel il succédait; avait pris l'habitude, après l'arrangement fait, de se sauver à Versailles en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les cris de rage soulevés par ses décisions. Chardin qui avait son logement à Paris ne put ni ne voulut recourir à de pareilles ruses, et avec un courage méritoire il resta pendant toute la durée de chaque Salon à la disposition de ses justiciables. On ne voit pas qu'ils l'aient dévoré. L'exercice de son sacerdoce ne souleva en réalité aucune plainte sérieuse : il y apporta un jugement éclairé, une droiture inébranlable, une délicatesse totalement'exempte de préoccupations personnelles et à laquelle tout le monde se plut à rendre hommage. A chaque instant Diderot, dans ses Salons, chante sur le mode lyrique la sûreté de goût et l'impartialité du Tapissier. On peut ajouter qu'à toutes ces qualités Chardin en joignit une autre plus précieuse encore et aussi rare à son époque qu'à la nôtre, je veux dire un caractère ferme sans brusquerie, décidé sans préventions et capable de résister aux attaques comme aux flatteries qui venaient l'assaillir.

Chardin n'était ni un ours ni un mécontent; mais il vivait un peu à l'écart du monde officiel, et les grâces de la cour ne firent que l'effleurer en passant. Encore les dut-il surtout à la chaleureuse amitié de C. N. Cochin le fils, alors chargé du Détail des Arts et qui fut toujours en' bonne posture auprès de M. de Marigny '. Il eut ainsi successivement un logement au Louvre, faveur qu'il désirait par dessus tout et qu'il n'obtint qu'en 1757 ; une pension de cinq cents livres et un peu plus tard une pension de deux cents livres qui s'ajouta à la première. Ce fut la rémunération bien modeste de son travail de tapissier au Salon. « M.Chardin, écrit Cochin à M. de Marigny, le 11 février 1763, ne forme aucune de-

I. Chardin avait été l'ami de Cochin le père comme il fut celui du (ils. (Voir Les Cochin, par S. Rocheblave, p. 184.)

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