LA LETTRE A CACHETER
Gravé par K. Fessard, d'après le tableau de Chardin.
ensemble pour la forte somme de 146 francs. A cette même vente, le Chardin aux besicles fut acquis au prix de 72 francs. Il y avait progrès: mais le Louvre pouvait encore, à cette époque, avec les quelques billets
de cent francs qui composent sa caisse se payer des chefs-d'œuvre; les temps ont un peu changé. Comme le prévoyaient les Concourt, il n'y a plus de courage aujourd'hui à dire de Chardin qu'il fut un grand peintre; mais, il y a encore et tant que durera l'art français, il y aura de l'utilité à montrer pourquoi il le fut,
La première originalité de Chardin est l'époque même où il parut. Pour laisser de côté ses Natures mortes qui appartiennent à tous les temps, ses Scènes domestiques paraissent après la mort de Watteau et en plein triomphe du plus gracieux, du plus aimable et du plus faux des maîtres de l'école française. Le Salon de 1737 qui reçoit les premiers essais familiers de Chardin consacre la gloire de Boucher. Si Pompadourette, comme disait Voltaire, ne règne pas encore à Versailles, son avènement n'est pas loin, et bien des symptômes dans l'art comme ailleurs le font pressentir. Chardin n'est pas de ceux qui vont s'atteler au char fleuri de la favorite : il proteste à sa manière contre le mouvement artificiel qui va, pendant plus de vingt ans, tourner la tête à l'Europe entière : seul, en plein rococo, il revendique les droits de la nature et de la vérité Non qu'il soit un révolté, il n'en a ni l'envie ni la volonté. Il n'est pas davantage un chef d'école : l'envergure lui manque pour s'élever à pareille hauteur. Il est simplement un isolé. Il obéit à ses goûts au lieu de suivre ceux de la mode et il se rend compte de ses propres forces, deux mérites qui ne sont pas minces. Il évite les domaines éclatants de la fantaisie pour se confiner dans le réel, modeste et bourgeois, qui lui est connu, et il a cent fois raison, mais bien qu'il apprécie comme il convient la valeur de ses rivaux, il est peut-être trop disposé à se défier de la sienne. Le milieu où il a toujours vécu et qu'il a si souvent retracé semble avoir un peu rétréci ses idées : si son jugement est solide, la flamme et la force d'expansion lui manquent. Il a mis la main sur un genre presque inconnu avant lui en France, mais on voit trop que s'il est un précurseur il n'est pas un apôtre. Il reste à mi-chemin sans oser pousser sa pointe jusqu'au bout. Que n'eût-il pas fait, avec son entente de la scène, son exactitude minutieuse, son ardent coloris, s'il eût voulu
I. Chardin n'a pas d'ailleurs sur le champ de'gagé sa formule. II est encore hésitant en 1734 dans sa jeune femme qui attend avec impatience qu'on lui donne de la lumière pour cacheter une lettre. (Exposition de la place Dauphine). Cette jolie femme et le Frontin qui lui allume une bougie n'ont rien de commun avec les hôtes modestes de la rue Princesse.
J.-B. SIMÉON CHARDIN 8<j nous donner des scènes de la vie du peuple. Jeaurat l'a essayé, mais est resté Jeaurat. Chardin ne l'a pas pu ou ne l'a pas voulu. Son caractère, légèrement tatillon, méticuleux, plus effrayé encore de la besogne à concevoir qu'à exécuter, a été sans doute legrand coupable dans l'affaire; si bien doué par certains côtés, il n'avait pas d'ailleurs la facilité, l'abondance, la souplesse d'imagination, la verve et la variété qui distinguent les grands maîtres de son époque. S'il aimait à se répéter, c'était moins pour le plaisir puéril de se mirer dans son œuvre que par la crainte d'un effort toujours pénible. Original dans la conception de son œuvre, si neuve et si étrange à l'époque où elle se révéla, Chardin a manqué de fécondité et d'ampleur dans l'exécution. Et c'est pourquoi il n'a pas eu l'influence à laquelle il aurait pu prétendre. Ses leçons ont porté au delà de son époque et jusqu'à la nôtre; mais le public de son temps, tout en lui rendant justice, ne le suivit pas parce qu'avec beaucoup des qualités d'un excellent peintre, il n'avait pas celles d'un chef. Chardin fut un tirailleur, il n'eut jamais le tempérament d'un général d'armée. Peut-être aussi ses audaces ne répondaient-elles pas exactement à l'état d'esprit de son siècle. Greuze, plus inégal, mais aussi plus inquiet et plus vivant, reprit sa formule en la dramatisant, mais ne réussit pas davantage à faire école. Après avoir brillé d'un vif éclat et réchauffé les cœurs des personnes sensibles, sa morale en action s'éteignit sous la plus glaciale indifférence.
Ces réserves faites — et ce sont plus encore des constatations que des critiques, — je me trouve à l'aise pour dire en quoi Chardin me paraît véritablement supérieur. Qu'il s'agisse de natures mortes ou de scènes familières, l'ordonnance de sa composition est parfaite. C'est un mérite qui ne frappe pas tout d'abord les yeux parce qu'il ne porte en soi rien d'anormal. « Harmonie » est un mot qui revient sans cesse à propos de Chardin dans les éloges que liii donnent ses contemporains et nous pouvons bien nous l'approprier à notre tour. Mais précisément, il y a dans l'harmonie quelque chose de subtil et presque insaisissable, qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer par des mots. A qui n'est-il pas arrivé de rencontrer dans Paris une toilette de femme, si simplement et aussi si artistement combinée, qu'en y pensant ensuite on s'aperçoit qu'on a oublié les détails pour ne plus se rappeler qu'une exquise impression d'ensemble. Les tableaux de Chardin ne produisent pas un autre effet; ils ne tirent pas l'œil, ils n'arrachent pas, à la première rencontre, des
hoquets d'admiration, mais on revient à eux, on sy intéresse, ilsplaiscni d'abord, ils charment ensuite et c'est quand on est devenu leur ami intime, qu'on leur découvre mille qualités qu'on n'avait pas soupçonnées, tout d'abord. On s'aperçoit alors que ces toiles, qui semblent si naturelles, sont composées avec un art infini. Si restreints qu'ils soient, les personnages ou les objets qui s'y trouvent emplissent toujours la scène. On