CHAPITRE VIII
Vicissitudes de la renommée de Chardin. — A quel prix étaient vendus ses meilleurs tableaux dans la première moitié du xix" siècle. — Pourquoi Chardin a été un grand peintre. — Indépendance et originalité de son inspiration. — Il est précurseur sans être un apôtre ou un chef d'école. — Son exécution manque d'ampleur. — Unité et harmonie de sa composition. — Choix heureux et arrangement ingénieux dçs sujets. — Chardin coloriste. — Ses inégalités et ses défaillances. — Conclusion.
La peinture de Chardin a eu des fortunes diverses qu'on s'explique mal aujourd'hui. Que les bergères de Boucher aient fui avec leurs moutons enrubannés devant les grossiers Romains de David, passe encore, on en voit au moins la raison. Miiis Chardin ! l'antithèse vivante de la manière et de la convention, comment justifier la disgrâce qui l'enveloppa pêle-mêle avec tout le bagage du passé? Dispersés en tous lieux, ses tableaux descendirent du salon à l'échoppe, s'égrenèrent sur les quais, disparurent dans les réduits ténébreux de la brocante où des sauveteurs avisés se chargèrent, plus tard, de les repêcher. A quel prix, on a honte de le dire, mais ici les chiffres ont leur éloquence. En 1810 — Léonidas régnait encore — les deux merveilleux pastels dont nous avons parlé dans un chapitre précédent, celui de Chardin aux besicles et celui de sa femme furent vendus 24 francs, je dis vingt-quatre. Mais quoi, La Tour lui-même n'était guère plus favorisé. Si le Musée de Saint-Quentin est si riche encore en œuvres du rhaître, c'est que la vente des tableaux légués par son frère à sa ville natale, et qui eut lieu en 1808, échoua piteusement. Quelques pastels furent laissés à 20 et 25 francs et le reste fut retiré. Temps heureux pour les amateurs qui n'étaient pas atteints de Davidite aiguë, et qui se hâtaient de garnir leurs galeries, en attendant le réveil du goût public. Ils n'avaient pas besoin de se presser; en plein
règne de Louis- Philippe, la réhabilitation, au moins pour Chardin, n'était pas encore venue. Le portrait du peintre à Vabat-jour et celui de sa femme passèrent en iSSp à la vente Bruzard et furent adjugés