‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 40 sur 55 · LA GOUVERNANTE · texte numérisé non relu

LA GOUVERNANTE

Gravé pur Lùpicic, en 17^9, d'aprts le tableau de Cliardin.

hiffre trois se retrouve dans quelques autres scènes familières de Chardin, dans le Jeu de l'oie, par exemple, où un adolescent et un jeune homme un peu plus âgé se livrent à ce plaisir innocent, pendant qu'une

grande fille les regarde, debout et la main sur le dossier d'une chaise à demi-soulevée; mais le maître sait souvent se contentera moins de frais.

J.-B. SIMÉON CHARDIN .)3 La Toilette du matin, dont nous avons parlé ailleurs, ne comporte qu'une mère et sa fille. La Gouvernante est également seule avec son élève qui n'est pas de bonne humeur ce jour-là et dont elle brosse le chapeau en lui adressant quelques reproches bien sentis. Si quelquefois — assez rarement d'ailleurs — l'arrangement se fait sentir chez Chardin, soyez sûrs qu'il s'agit d'une nature morte, et le défaut est là presque inséparable du genre. Les scènes familières ne méritent pas un pareil reproche. Aucun des personnages ne s'occupe du spectateur qui doit -le regarder. Le Garçon cabaretier lave son broc, V Êcureuse frotte sa poêle, l'Enfant au Toton regarde tourner son Jouet, sans souci de la galerie et tels qu'ils sont ordinairement dans l'exercice de leurs travaux ou de leurs plaisirs; nous les voyons-, niais ils ne sentent pas qu'ils sont vus. Point capital et qui donne aux compositions de Chardin un accent incomparable de vérité. La fameuse « Tranche de vie », que quelques-uns de nos contemporains ont réinventée avec un effort réjouissant, est là tout entière; une série d'épisodes, pris dans les occupations banales de l'existence, fait revivre devant nous une classe de la société qui a depuis longtemps disparu. Voici ses appartements, ses meubles, ses costumes transcrits avec une fidélité scrupuleuse que beaucoup de soi-disant réalistes n'ont pas toujours observée; voici surtout sa manière d'être, son allure, ses gestes et ses attitudes, toutes choses qui ne varient pas seulement d'homme à homme, mais qui d'une génération à l'autre sont toujours dissemblables. Sans qu'il l'ait voulu et par le seul effet de son honnêteté artistique, l'œuvre de Chardin a pris, avec le temps, une valeur historique considérable. Quel dommage qu'il soit resté si peu de dessins d'un maître si patient, si appliqué et dont toutes les inspirations étaient prises si directement dans le monde qui l'environnait « L'Homme à la Boule », que nous donnons, est un des rares qui soient authentiques; Chardin, nous dit Mariette, ne s'aidait d'aucun croquis, d'aucun dessin sur le papier; il poussait son tableau et le travaillait d'après nature, depuis le crayonnage de l'esquisse sur la toile jusqu'au dernier coup de pinceau. Excès de conscience qui fait honneur à l'artiste, mais qui ne contribuait pas à rendre son travail expéditif; on se plaignait de ses lenteurs, ses clients perdaient patience. Lui-même, trop appliqué à faire

I. Voir ce que disent les Goncourtdes dessins de Chardin (L'^rf ^fMArF/Z/^iiéc/É-, I" série, p. 159).

vrai pour faire vite, y gagnait à peine de quoi vivre. Il n'en continuait pas moins de travailler à sa guiâe qui était la bonne. Le pauvre homme, entiché de son art, ne fut jamais un gâcheur ni un commerçant.

Unité et harmonie de la composition, choix heureux du sujet, distribution ingénieuse des personnages, souci exclusif de la réalité, toutes ces qualités de Chardin pâlissent devant celle qui est le trait distinctif de son talent; comme la plupart des maîtres de son époque, comme toute cette grande école du xvin^ siècle, si mal comprise, si diffamée, et cependant si originale et si particulièrement française, il est avant tout coloriste. Ses contemporains ne s'y étaientpas trompés.» C'est celui-ci, s'écrie Diderot, au Salon de 1763, qui entend l'harmonie des couleurs et des reflets. O Chardin, ce n'est pas du blanc, du rouge,- du noir que tu broies sur ta palette : c'est la substance même des objets, c'est l'air et la lumière que tu pr.ends à la pointe de ton pinceau et que tu attaches sur la toile... On n'entend rien à cette magie. Ce sont des couches épaisses de couleurs, appliquées les unes sur les autres et dont l'effet transpire de dessous en dessus. D'autre fois, on dirait que c'est une vapeur qu'on a soufflée sur la toile; ailleurs, une écume légère qu'on y a jetée, Rubens, Berghem, Greuze, Loutherbourg vous expliqueraient ce faire bien mieux que moi; tous en feront sortir l'effet à vos yeux. Approchez-vous, tout se brouille, s'aplatit et disparaît; éloignez-vous, tout se recrée et se reproduit. On m'a dit que Greuze, montant au Salon et apercevant le morceau de Chardin, que je viens de décrire, le regarda et passa en poussant un profond soupir. Cet éloge est plus court et vaut mieux que le mien '. » En 1769, même enthousiasme: « Chardin n'est pas un peintre d'histoire, mais c'est un grand homme. C'est le maître à tous pour l'harmonie, Cette partie si rare dont tout le monde parle et que très peu connaissent... Il n'y a rien en lui qui sente la palette. C'est une harmonie au delà de laquelle on ne songe pas à désirer; elle serpente imperceptiblement dans sa composition, toute sous chaque partie de l'étendue de sa toile; c'est, comme les théologiens disent de l'esprit, sensible dans le tout et secret en chaque point -. » Un talent aussi rare devait piquer la curiosité, à une époque où l'on s'occupait, plus peut-être qu'aujourd'hui, de la technique rtiême de l'art. La discrétion même de Chardin encourageait les racon-

Page 1