Didot, Œuv. compl., Ed. Assézat, t. X, p. igS
2. Œiiv. compl. de Diderot, Ed. Assézat, t. XI, p. 40g. (Salon de J7G9.}
J.-B. SIMÉON CHARDIN g5 cars et les bruits les plus mal fondés; mais, en làissant'de côté l'histoire du pouce qui lui servait de pinceau et autres inventions saugrenues, les amis et confrères du maître avaient su assez vite à quoi s'en tenir.' « Sa manière de peindre, dit le graveur Wille qui le connaissait bien, est singulière. Il place ses couleurs l'une auprès de l'autre sans presque les mêler, de façon que son ouvrage ressemble un peu à de la mosaïque ou pièces de rapport, comme la tapisserie faite à l'aiguille qu'on appelle Point Carré ^. « Une manière de faire aussi heurtée et aussi raboteuse ne pouvait se soutenir que par une connaissance consommée de l'action qu'exercent les couleurs les unes sur les autres. Chardin avait beaucoup réfléchi, beaucoup étudié la théorie de la peinture et, sur ce point, il était grandement en avance sur son siècle. Un de ses biographes nous apprend qu'en examinant certains tableaux où il n'y avait point d'harmonie, il savait d'un seul mot et sans y toucher indiquer le moyen de parvenir a cet accord que l'auteur. avait inutilement cherché ^. A ce point de vue ses tableaux, surtout ceux de natures mortes, offrent aux peintres plus d'un enseignement. Ils leur enseignent qu'il n'y a pas dans la nature de couleurs indépendantes, que chacune d'elles subit l'influence de l'objet qui Tavoisine, qu'il faut tenir compte non seulement des reflets, mais encore' dé la substance sourde ou éclatante qui les reçoit pour les renvoyer à son tour, et qu'enfin un tableau est comme une symphonie où mille dissonnances s'unissent et se fondent pour produire une harmonie générale. Une demi-heure passée devant un tableau de Chardin, le Panier de raisins, par exemple, de la collection Lacaze, en apprendra plus au lecteur que tout ce que nous pourrions dire à ce sujet. On y verra à quel point le peintre avait pénétré tous les secrets de la lumière, comment il sait relever au-dessus d'un vulgaire trompe-l'œil, l'imitation exacte de la nature, l'art avec lequel il fait glisser ses reflets sur les substances polies qu'il ne manque jamais d'introduire dans ses toiles. Gobelets d'argent poli et scintillant, bouteilles à moitié remplies de vin, porcelaines à fleurs, chaudrons ventrus de cuivre jaune, trompes de chasse à l'embouchure desquelles s'accrochent quelques paillettes de lumière, tout lui est bon pour provoquer des rappels qui rompent lajmonotonie des tons.