Journal de Wille, t. II, p. 4o3. Appendice
2. Mémoires sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, t. II, p. 436, J.-B. Siméon Chardin, par Haillet de Couronne.
Phénomène rare! chez Chardin la patience et la science aboutissent à la
virtuosité '.
Il est possible d'être toujours consciencieux; il ne l'est pas, dans le cours d'une si longue carrière, de rester sans cesse égal à soi-même. Le travail obstiné, qui a si bien servi Chardin, n'est pas sans lui avoir nui quelquefois. 11 y a des pages sur lesquelles il faut revenir avec la douceur patiente de l'animal qui lèche ses petits; il y en a d'autres qu'il faut enlever à la volée et signer de son paraphe sans se croire obligé d'y revenir. Chardin, si tranquille en apparence, si rassis, d'un travail si contenu et si continu, avait en lui une fîamme secrète qui l'emportait quelquefois au delà de son tempérament ordinaire. La plupart de ses productions sont d'un très bon maître; quelques-unes d'un grand maître. Parmi ces dernières, au moins pour celles que j'ai pu voir, je place la Raie et la Fontaine. Les Flamands et les Hollandais qu'on lui jette trop souvent à la tête n'ont pas fait mieux. A côté de la verve, de la vigueur qui manquent plus d'une fois à Chardin, j'y trouve une touche large et grasse, une chaleur endiablée de coloris qui justifient l'enthousiasme apocalyptique de Diderot. Quelques-unes de ces autres compositions, surtout dans les scènes familières, sont moins bonnes; outre qu'elles sont quelquefois mal dessinées, que les têtes y sont, pour une raison ou pour une autre, entièrement sacrifiées, leur lourdeur, leur tonalité grise, d'accord avec les scènes banales qu'elles représentent, fait regretter le Chardin rutilant et passionné des grands jours-.
En résumé, et pour faire cesser ce jeu de la critique qui distribue une tape par ci et une caresse par là au même individu, on peut trouver que Chardin manque d'ampleur et de fécondité; il est moins à l'aise dans ses scènes familières que dans ses natures mortes, où l'invention ne tire pas à conséquence; il n'a pas toujours grand chose à dire, mais il le dit bien. Si la fantaisie lui manque complètement, il a le goût et le sens du vrai; ses dons naturels sont bien français, c'est la discrétion, la mesure, la sobriété, l'harmonie. Il a ouvert à la peinture un domaine
1. Cochin donna à Belle la recette dont Chardin faisait un fréquent usage pour accorder ses tableaux : il oublia d'y joindre la recette du talent qu'il fallait pour l'utiliser.
2. C'est dommage que Chardin mette sa manière à tout et qu'en passant d'un objet à un autre elle devienne quelquefois lourde et pesante. Elle se conciliera à merveille avec l'opaque, le mat, le solide des objets inanimés: elle jurera avec le vivant, la délicatesse des objets sensibles », Diderot, Œuv. compL, Ed. Assézat, t. XI, p. 410.
qui lui était inconnu, au moins en France, depuis près de cent ans; s'il ne l'a pas exploré avec toute l'audace désirable, c'est moins sa faute que celle de son éducation et du milieu dans lequel il a vécu confiné. Il a traité de petits sujets; mais il s'y est montré supérieur par son amour de la vérité, par l'harmonie de sa composition, la science consommée de la facture. Par dessus tout il a été quelquefois un grand coloriste. Cela suffit à sa gloire.
Quant à ceux qui seraient tentés, sans contester notre conclusion, d'ajouter quelques chipotages à ceux que nous avons déjà été obligés de faire, nous leur conseillons de relire, avec nous, l'anecdote suivante que nous empruntons à Diderot et qui nous fournira notre conclusion.
« Un Jour le fils de Chardin et quelques élèves en peinture considéraient ensemble un tableau de Rubens. L'un disait : Mais voyez donc comme ce bras est contourné. Un autre : Appelez-vous ça des doigts? Celui-ci : Et d'où vient cette jarnbe? Celui-là : comme ce col est emmanché. Mais toi, Chardin, tu ne dis rien. Pardonnez-moi, je dis qu'il faut
être f béte pour relever des guenilles dans un chef-d'œuvre où il y
a des endroits incompréhensibles à dégoûter à jamais de la palette et du pinceau ' . »
Il n'y a rien à ajouter à ces sages paroles; le fils de Chardin avait hérité, sinon du talent, au moins du bon sens de son père. C'est déjà quelque chose.