‹ J.-B. Siméon ChardinChapitre 8 sur 55 · I. École française, n" 90 (ancien · texte numérisé non relu

I. École française, n" 90 (ancien

produire son effet particulier et pour concourir à l'effet général. Le seul défaut de cette méthode est la froideur qu'une semblable correction entraîne toujours après elle; mais, cette froideur qui a été souvent reprochée à Chardin et qu'il serait puéril de nier, au moins dans certains tableaux, est compensée par tant d'autres avantages qu'il sulîit de l'indiquer sans s'y arrêter autrement.

La composition de Chardin est sobre: elle reflète à la fois le médiocre appétit de la race française et la mesquinerie d'un repas bourgeois du temps. Quelques huîtres, des fruits, ça et là un poisson ou deu.x, une petite pièce de viande que les convives ne réussiront pas à manger tout entière et c'est tout. Comparez à ce menu monacal les gigantesques gargantuailles des Flamands : les festins de Chardin ne sont plus que de pauvres goûters auprès des magasins d'approvisionnement d'Adrian van Utrecht, de Snyders ou de Joarines Fyt. Comme on sent avec ces maîtres qu'on est en plein dans le royaume de la bâfrerie. Au lieu de nos dînettes d'enfants malades, ils jettent péle mêle sur leurs tables de cuisine les mets les plus variés et les plus substantiels L Homards monstrueux, qui semblent arrachés aux abîmes d'un Océan antédiluvien, pâtés semblables à autant de tours, mais à des tours qui ne sauraient pas réparer leurs brèches, hures énormes de sangliers, paons aux queues étincelantes, melons éventrés dont les entrailles s'échappent par d'affreuses blessures, . raisins violacés comme le visage d'un apoplectique, gibier de toutes les chasses, légumes de tous les potagers et fruits de tôus les jardins, rien n'y manque et rien n'est de trop pour ces insondables et inemplissables futailles flamandes. Auprès de pareilles débauches, que Chardin paraît d'abord grêle et maigre! Mais quand on le regarde de plus près, comme il reprend aussitôt l'avantage par l'unité et l'harmonie de sa composition, par son étude fidèle et patiente de la nature qui reste une interprétation sans descendre jamais jusqu'à la copie, enfin par sori faire solide, d'une probité rigoureuse, qui au lieu d'esquiver ks difficultés va au devant d'elles pour les vaincre.

Des qualités aussi rares avaient frappé de bonne heure les contempôrains de Chardin : nous trouvons l'echo de leur admiration dans les Salons de Diderot, dont le premier ne commence qu'avec l'année 1759,

I. Voir, par exemple, à la Galerie royale de Dresde, un tableau d'Adrian van Utrecht, catalogué sous le n° 1208 {Grosses Stiellcben mit Hiind und Kat^^e im Streite) et le tableau de Joannes Fyt (n"' 12 10). Voir aussi les Snyder.s (iT i 192 et i 194.)

J.-B. SIMÉON CHARDIN 33 bien longtemps après les débuts de notre peintre. Sans être un critique impeccable, Diderot voyait souvent vrai, juste et loin. Il n'était pas si " sot d'ailleurs et si infatué de lui-même que de négliger l'opinion des artistes dont beaucoup étaient de ses amis ; il s'est plus d'une fois appuyé sur le bras de Chardin pour visiter le Salon, il aima beaucoup Greuze, il en consultait d'autres et l'on peut admettre que ses jugements, à part quelques écarts personnels qui ne sont pas toujours heureux, expriment l'opinion en cours dans les ateliers du temps. Toutes les fois qu'il est amené à parler de son ami Chardin deux mots — la nature et la vérité lui viennent aussitôt à la bouche. A propos du Salon de 1759:

« Il y a, dit-il, de Chardin un Retour de chasse, des Pièces de gibier , Un jeune élève qui dessine vu par le dos, Une fille qui fait de la tapisserie, deux petits tableaux de Fruits; c'est toujours la nature et la vérité. Vous prendriez ks bouteilles par le goulot, si vous aviez soif; les pêches et les raisins éveillent l'appétit et appellent la main. M. Chardin est homme d'esprit; il entend la théorie de son art; il peint d'une manière qui lui est propre et ses tableaux seront un jour recherchés »

La prophétie s'est accomplie, plus sûrement que Diderot lui-même ne l'aurait pensé. Et encore je lui fais injure. Sans doute, il est quelquefois mécontent de Chardin: il trouve qu'il se néglige, il l'accuse de travailler comme un homme du monde qui a du talent, de la facilité et qui se contente d'esquisser sa pensée en quatre coups de pinceau, mais en même temps il ne laisse pas de lui rendre amplement justice.

« Chardin est homme 'd'esprit et personne peut-être ne parle mieux que lui de la peinture. Son tableau de réception qui est à l'Académie prouve qu'il a entendu la magie des couleurs. Il a répandu cette magie dans quelques autres compositions où, se trouvant jointe au dessin, à l'invention et à une extrême vérité, tant de qualités réunies en font dès à présent des morceaux d'un grand prix-. »

L'extrême vérité! Il faut retenir ce mot quand on parle de Chardin et le répéter à tout propos. Diderot n'y manque pas. En 1763 il a oublié les réserves qu'il faisait deux années auparavant; d'ailleurs il n'est plus question de personnages, la nature morte est seule en jeu et Chardin y triomphe. Aussi il faut entendre l'hosanna de Diderot, c'est à s'en boucher les oreilles.

1. Œuv. compl. de Diderot, édit. par Assiîzat, t. X, p. 97-98. (Salon de 1739.)

2. Œuv. compl. de Diderot, Ed. Assézat, t. X, p. i3o. (Salon de 1761.)

FRANCE. PEINTRES. J.-B. SIMÉON ClIAUDIN. — 3

— « C'est celui-ci qui est un peintre; c'est celui-ci qui est un coloriste. Il y a au Salon plusieurs petits tableaux de Chardin, ils représentent presque tous des fruits avec les accessoires d'un repas. C'est la nature même; les objets sont hors de la toile et d'une vérité à tromper les yeux. Celui qu'on voit en montant l'escalier mérite surtout l'attention. L'artiste a placé sur une table un vase de vieille porcelaine de la Chine, deux biscuits, un bocal rempli d'olives, une corbeille de fruits, deux verres à moitié pleins de vin, une bigarrade avec un pâté ^

« Pour regarder les tableaux des autres, il semble que j'aie besoin de me faire des yeux; pour voir ceux de Chardin, je n'ai qu'à garder ceux que la nature m'a donnés et m'en bien servir. Si je destinais mon enfant à la peinture, voilà le tableau que j'achèterais. « Copie-moi cela, lui « dirais-je, copie-moi cela encore », mais peut-être la nature n'est-elle pas plus difficile à copier.

« C'est que ce vase de porcelaine est de la porcelaine; c'est que ces olives sont réellement séparées de l'œil par l'eau dans laquelle elles nagent; c'est qu'il n'y a qu'à prendre ces biscuits et à les manger, cette bigarrade l'ouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et

les peler, ce pâté et y mettre le couteau Qu'est-ce qui paiera les

tableaux de Chardin quand cet homme rare n'y sera plus ^ ? »

Qu'est-ce qui les paiera ? Diderot ne se doutait guère, en écrivant ces lignes, qu'il faudrait attendre un siècle et plus pour que son interrogation n'eût pas l'air d'une ironie. Les tableaux de Chardin qui se vendaient déjà assez mal de son vivant firent uh plongeon brusque après sa mort. Les cousins Pons qui eurent le flair de les repêcher sur les quais ou ailleurs n'ont pas perdu leur temps. L'un d'eux, qui représentait une mappemonde et divers instruments d'art et de mathématiques groupés autour d"un Mercure de Pigalle, fut déterré dans l'échoppe d'un savetier par un brocanteur nommé Aubourg. Ce savetier qui ne voyait pas plus loin que ses pieds en avait fait un paravent contre les courants d'air.

— En voilà une idée, dit Aubourg. Vous voyez bien que ce châssis est trop mince pour vous défendre du froid. D'ailleurs il est crevé. Une planche ferait bien mieux votre affaire.

— Ma foi oui, répondit le savetier, mais il faudrait avoir une planche.

Page 1