LES NÉNUPHARS
Allons bel oiseau bleu, venez chanter votre romance à Madame... (Suzanne.)
. . . Vous ne mettrez jamais dans votre Flore amoureuse Je Nénuphar blanc qui s'appelle. . .
{Une première lettre.)
Nénuphars blancs, ô lys des eaux limpides, iNeige montant du fond de leur azur.
Qui, sommeillant sur vos tiges humides, Avez besoin, pour dormir, d'un lit pur;
Fleurs de pudeur, oui ! vous êtes trop fières Pour vous laisser cueillir... et vivre après. Nénuphars blancs, dormez sur vos rivières ! Je ne vous cueillerai jamais !
Nénuphars blancs, ô fleurs des eaux rêveuses, Si vous rêvez, à quoi donc rêvez-vous?... Car pour rêver, il faut être amoureuses. Il faut avoir le cœur pris... ou jaloux ; Mais vous, ô fleurs que l'eau baigne et protège, Pour vous, rêver... c'est aspirer le frais ! Nénuphars blancs, dormez dans voire neige ! Je ne vous cueillerai jamais !
Nénuphars blancs, fleurs des eaux engourdies, Dont la blancheur fait froid aux cœurs ardents, Qui vous plongez dans vos eaux détiédies. Quand le soleil y luit, Nénuphars blancs ! Restez cachés aux anses des rivières.
Dans les brouillards, sous les saules épais... Des fleurs de Dieu vous êtes les dernières ! Je ne vous cueillerai jamais !
Quant au Laocoon et aux Yeux caméléons, ces deux pièces exclusivement composées pour vous et que vous désirez faire tirer à trente-six exemplaires, vous ferez tout ce qui vous plaira, mon cher Trébutien. Est-ce que je ne vous appartiens pas, moi et mes œuvres? Pour mon compte et pour rester franc, je n'aime pas beaucoup cette impression solitaire des quelques strophes , réservées à l'ensemble d'un recueil qui doit paraître plus tard ( et pas si tard que vous croyez : je veux que notre volume soit fait cet été ). Je trouve cela prétentieux et mesquin; mais
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il est une question qui fait fléchir toutes les questions de g-oût et d'aristocratie littéraire, c'est la question de ce qui vous plaît. Si vous trouvez, vous, le moindre soulagement à ces douleurs obsédantes et possédantes que je voudrais vous ôter de l'âme, n'importe à quel prix, en vous occupant de cette impression, vous avez tout droit d'agir, et même je serai heureux d'avoir pu, même indirectement, vous causer une minute de répit et d'adoucissement à vos
peines Si donc (car nous avons la coquetterie de nos
douleurs et nous aimons à nous regarder souftVir), s donc vous voulez vous mirer dans ces deux glaces enca drées de bronze, que Ton appelle Laocoon et les Yeux caméléons, et qui n'ont été étamées que pour vous, faites mon ami ! Imprimez, je vous y autorise. Seulement, si vous imprimez, mettez au bas des strophes en question ; < Tiré du recueil Inédit des Rythmes Oubliés, par J. Barbey d'Aurevilly... » et ne donnez ces trente-six exemplaires qu'aux mains choisies.
Il serait difficile, on le comprend assez, de reproduire ici quelques-uns des poèmes en prose, que M. d'Aurevilly voulait réunir sous le titre de Rythmes oublies. Un de ces poèmes, détail curieux, était abso- 1-ument perdu. On le croyait chez un amateur, à qui l'auteur écrivait la lettre suivante, un an avant sa mort :
« Paris, le 30 mars 1888.
« Monsieur,
« Permettez-moi de vous demander le jour et l'heure où vous pourriez recevoir M. Landry, mon secrétaire et mon ami, qui vous dira pourquoi je ne puis moi-môme aller jusqu'à vous.
« Il vous dira aussi en détail, Monsieur, l'objet de la mission que je lui confie. Il s'agit simplement d'obtenir de vous l'autorisation de copier {chez vous) un poème, en
prose, de moi, intitulé Amaïdée, acheté de très bonne foi par vouS'à la vente de Sainte-Beuve, et que M. Troubat, de bonne foi aussi, vousavendu comme une propriété de Sainte-Beuve, tandis qu'il n'était qu'une communication à lui faite par mon ami M. Trébutien. Je n'entends nullement, Monsieur, vous priver d'un manuscrit qui vous a semblé de quelque prix, mais j'ai pensé que vous ne me refuserez pas la copie que je vous demande et dont j'ai absolument besoin.
c C'est M. Landry qui se donnerait la peine de prendre cette copie chez vous ; ainsi le manuscrit, auquel vous me faites l'honneur d'un peu tenir, ne sortirait pas de vos mains.
« Et moi, Monsieur, je resterais votre très reconnaissant et très obligé serviteur. »
L'obligeant amateur répondit qu'à son grand regret il ne possédait pas ce manuscrit. C'est en janvier 1889 seulement, que M . Troubat, après de patientes recherches, et ayant eu recours à la publicité du Figaro, le retrouva chez M"^ Trébutien qui conservait Amaïdée, restée sans signature, dans les papiers de son oncle.
Il serait injuste de ne pas signaler la traduction en prose de trois poèmes de Wordsworth, — Nous sommes sept, — L Enfant aveugle des montagnes, et Lucy Gray ou la Solitude, que M. d'Aurevilly publia dans la Revue indépe^idante, et qui sera sans doute adjointe à l'édition de ses poèmes en prose originaux. Et même, il n'est pas inutile d'en citer au moins un, — comme pendant à cette merveilleuse élégie des Quarante Heures, qu'il dédiait à son frère l'abbé.
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Nous sommes sept.
Un simple enfant qui respire l'air avec vitesse et qui se sent de la vie dans chaque membre, que peut-il savoir de la mort ?
Je rencontrai une petite fille de chaumière. Elle avait huit ans, me dit-elle. Ses cheveux étaient épais, avec de grosses boucles qui se roulaient autour de sa tête.
Elle avait un air rustique, l'air des landes et des bois, et elle était pauvrement habillée. Ses yeuxétaient beaux. Sa beauté me rendit tout joyeux !
— Combien êtes-vous de frères et de sœurs, ma petite fille ? — lui dis-je. — Combien ? sept en tout, — réponditelle. Et, toute étonnée, elle me regardait.
— Et où sont-ils? Je vous prie de me le dire. — Elle répondit : — Nous sommes sept, et deux de nous demeurent à Gonway, et deux sont partis sur la mer.
Et deux sont couchés dans le cimetière, ma sœur et mon frère ; et dans la maison du cimetière je demeure auprès d'eux avec ma mère.
— Vous dites que deux demeurent à Conway, que deux sont partis sur la mer, et cependant vous êtes sept! Mais je vous prie de me dire, douce petite, comment cela peut être ?
Alors, la petite fille répondit: — Nous sommes sept enfants, garçons et filles ; deux de nous sont couchés dans le cimetière auprès de l'arbre.
— Vous ne me dites pas combien il y en a de vivants, ma petite fille. Si deux sont couchés dansle cimetière, alors vous n'êtes plus que cinq?
— Leurs tombes sont vertes, on peut les voir, — continualapetite fille. — Ellessontà douze pas au plus de notre porte ; ils sont l'un à côté de l'autre.
Là, bien souvent je tricote des bas ou j'ourle un bonnet, assise sur la terre, et je leur chante des chansons.
Et souvent, après le coucher du soleil, monsieur, quand il fait doux etbeau,jeprendsma petite écuelle et je mange ma soupe auprès d'eux.
La première qui mourut fut la petite Jeanne. Elle est restée couchée, plaignante, dans son lit, jusqu'à ce que le bon Dieu finît sa peine ; alors elle s'en alla.
Ainsi on la mit dans le cimetière, et tout l'été nous jouâmes autour de sa tombe, mon petit frère John et moi.
Et quand sa tombe fut blanche de neige et que je pouvais courir et glisser, mon frère John fut forcé de s'en aller aussi, et il est couché auprès d'elle.
— Combien êtes-vous alors, — lui dis-je, — si deux vous sont retournés dans le ciel? — Mais la petite fille répondit : — 0 monsieur, nous sommes sept !
— Mais ils sont morts ; il y en a deux qui sont morts et dont l'âme est au ciel... — C'étaient des paroles inutiles ; car la petite fille voulait avoir sa volonté et répétait : — Nenni ! nous sommes sept.
WoRDSWORTH.
On peut dire de Barbey d'Aurevilly qu'il était un véritable artiste. Ce n'est pas lui, sans doute, qui formulait cet axiome : « L'art est la dernière religion de l'homme. » C'est lui qui affirmait que si la théorie de l'art pour l'art est fausse, du moins le bonheur absolu donné par l'art n'est pas le rêve de l'impossible. Cette affirmation, il la développait dans le volume des Sensations d'art où il apparaît aussi vivant, aussi jeune d'impressions, aussi éloquent d'enthousiasme que passionné fidèle de cette religion qui ne fut pas la dernière pour lui, heureusement, car son
LE POETE Eï L ARTISTE
âme en concevait, en aimait, en servait une plus grandiose et plus consolante. Les artistes qu'il groupe dans ce livre ont un lien commun : tous ont eu à lutter contre les débuts difficiles, contre les âpres misères de la destinée, et s'ils ont été reconnus grands, ce ne fut qu'après les souffrances indicibles qui sont l'expiation du génie. Mais tous avaient cette confiance en soi que les plus terribles découragements ne parviennent pas à détruire, cette flamme que les plus fougueuses tempêtes n'éteignent pas, cette certitude de la revanche qui permet de subir, impassible, défaite sur défaite.
Et réellement, aucun de ceux dont il est parlé dans ce livre vengeur n'a été un vaincu de la vie : leurs noms rayonnent dans une auréole de gloire, et si parfois ils ont à souffrir de la discussion des imbéciles, ces noms brillent d'un éblouissant éclat : Paul Delaroche etGéricault, Courbet, Théodore Rousseau, Millet, Mozart et Berlioz.
Tous ils sont jugés par leur pair. Il a le don parfait de l'expressivité : d'un mot, rudement frappé, il marque et caractérise, sans appel. S'il appelle Courbet un pataud bavard, et Proudhon, un pataud jaloux, il reconnaît à celui-là les dons sublimes du véritable artiste, il appelle celui-ci une âme nette d'ordure. Si Proudhon est souvent ridicule, il n'est jamais cupide : il est désintéressé, exception parmi les révolutionnaires.
Il faudrait citer plusieurs pages du chapitre consacré à Paul Delaroche, et qui est un véritable traité de peinture historique, mais la conclusion suffira ; elle
indique, dans toute sa profondeur, la pensée du critique : « La volonté n'est pas exclusive de l'inspiration et le plus souvent elle l'appelle ! Napoléon, ce terrible artiste, avait l'inspiration et la volonté à un degré égal, et ce n'est pas tout à fait pour rien que Paul Delaroche ressemblait de visage à Napoléon. »
Poursuivant les comparaisons, M. d'Aurevilly, qui pense que Delacroix est un grand peintre trop littéraire, déclare que Géricault a beaucoup de rapports avec lord Byron, ayant la naïveté de son inspiration, comme Byron a la naïveté de la sienne. Et revenant sur les douleurs par lesquelles on expie le don fatal d'être supérieur aux autres hommes, il s'écrie : « Géricault jeta les dernières années de sa vie dans les plaisirs bêtes que le monde a inventés pour le soulagement des hommes de génie que leur trop de génie fait souffrir. »
Je ne crois pas me tromper si j'avance que parmi les peintres de ce siècle, où il y en a tant et si peu, les préférés de M. Barbey d'Aurevilly sont Théodore Rousseau et Millet.
Le premier, c'était un moine de la peinture, chantant les psaumes à son chevalet. Il a aimé la nature avec un amour grand comme elle. < L'idéal était pour lui la réalité élevée à son plus haut degré de puissance ! > On retiendra cette formule, peut-être la plus éloquente sentence portée contre le réalisme, que le critique déteste et poursuit d'une haine acharnée, et raisonnée autant que raisonnable.
Le second, génie robuste, normand solide et puissant, méditatif et grave, âme élevée, intelligence prc
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fonde, « voit la nature à pleine vue ». Et ce mot dit tout. Ce médaillon du grand peintre est buriné d'une main ferme. M. d'Aurevilly en a pénétré la grandeur et la simplicité. Qui donc lirait sans une émotion sincère ces trois lignes : « Dans la Prière du Soir, où l'homme et la femme, lassés d'avoir labouré tout le jour, disent leur Angélus au jour qui meurt, le biblique Millet va jusqu'à la tristesse chrétienne... » Mais qu'on lise le portrait qu'il trace de ce grand artiste, et oii l'on retrouvera comme une image lointaine, un reflet du Rollon Langrune du préambule d'Un Prêtre marié.
« Paysan d'ancienne et forte race, chez qui la santé du talent prouve la pureté de l'origine, il était né à Gréville, non loin de Cherbourg, sur la côte, en face de la mer, dans cette presqu'île du Cotentin,la plus pittoresque parlie de cette magnifique Normandie, qui a le privilège d'offrir aux regards, dans sa vaste ceinture, la plus étonnante variété de paysages. Né là où il aurait pu très bien rester, comme Burns dans son Ecosse, et où il n'aurait pas été moins grand et peut-être Taurait-il été davantage, car les hommes à aptitudes supérieures se font seuls, il céda au torrent du siècle qui entraîne tout vers Paris. Il y vint, mais il n'y perdit pas son originalité au frottement des ateliers et des écoles. Il y avait emporté son pays, non pas à la semelle de ses souliers, ainsi que le disait Danton, tout à la fois grossier et sublime, mais dans sa tête, où il le revoyait pour le jeter en détail dans la plupart de ses tableaux. Le plus souvent, même quand if sort de son pays dans ses œuvres, quand il nous peint, par exemple, un paysage des Vosges ou de l'Auvergne, il choisit celuilà qui a le plus d'analogie avec la terre et la nature normandes, — qui en est une remembrance encore. — Si Normand, qu'où il transporte sa palette et suit
qu'il nous peigne un rivag-e, un pâturage, une lande, un plant de pommiers ou un horizon au soir ou par la pluie, ou un champ labouré, on sent le Normand et Thomme des impressions premières, indestructibles, toujours présentes et a travers lesquelles son génie de peintre a vu tout. »
Quel moment de bonheur pour François Millet, s'il avait pu lire de telles lignes, dans cette retraite patriarcale de Barbizonoij, chargé de famille, l'illustre artiste vivait dans une médiocrité bien loin d'être dorée 1 . a .-^
« Comme tous les talents qui exhalent une forte saveur de terroir, continue le critique, si passionnément ému de la noble simplicité de Tartiste, Millet sera la passion de ceux pour qui cette saveur est délicieuse et enivrante. Millet sera aimé des Normands comme Burns des Ecossais. 11 exprime en effet la poésie de son pays en ses peintures, comme Burns la poésie du sien dans ses vers ! Mais dans son art, et de naturel. Millet est bien au-dessus de Burns. Le poète écossais n'est qu'un coq de bruyère qui chante ; c'est un joyeux garçon plein de rondeur, d'accent, de gaieté coupée de mélancolie ; tandis que Millet est élevé et grave. 11 a la profondeur et la réflexion inconnues à ce spontané de Burns. Il a cultivé son art, comme Burns, iamoureux des meunières, n'a jamais eu le temps de cultiver le sien. Il a été peintreà tous lesmoments de sa vie. Burns n'a été poète que par places et par quarts d'heure. Et quoique Millet soit resté indéfectiblement dans ses peintures le Normand d'origine et l'homme des impressions premières, et que pour tout ce qui est Normand,' ce soit là son charme suprême, il n'en a pas moins peint le paysan de tous les pays, le paysan pur-sang, l'homme de la terre, quelle que soit la terre qu'il entr'ouvre, la créature déchue dont parle la Bible, condamnée à manger son
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pain éternellement à la sueur de son front... Et il l'acompris et exprimé avec une réalité incomparable. »
L'étude sur Gavarni me plairait moins, ne serait-ce que parce qu'elle est faite d'après le livre de M. de Ooncourt. Le caricaturiste des Lorettes etdeYireloque m'est antipathique : ce n'est pas lui, sans doute, qui a créé la « blague > française, mais comme il en a joué I Faut-il admirer ou comprendre ce misanthrope ! Il le fut, et sans colère, preuve de profondeur, dit M. d'Aurevilly. Mais si l'on comprend la misanthropie orgueilleuse, envieuse et maladivede Jean-Jacques, la misanthropie de Pascal, qui plonge jusqu'à la nature humaine, qu'il méprisait et haïssait, à cause du péché originel et de la chute, on ne la comprend guère chez Gavarni, satirique impitoyable, dépeceur d'âmes, si cruel dans sa poursuite de nos vilenies, et la flagellation de nos ridicules.
Ce qu'il faut lire avec admiration, ce sont les trois études de musiciens. Qui croirait qu'un poète pour qui la musique n'est ordinairement qu'un bruit ennuyeux, peut apprécier à leur plus haute valeur Mozart et Berlioz, si diséemblables, et Reményi, le seul vivant que je veuille nommer, — et dont il est dit : « Paganiniétait le Fantastique, Reményi, c'estridéal. > Mozart, « le Raphaël de la musique, l'ange du cœur comme du génie », inspire une belle page :
« Mozart est un saint ; mais il fut un de ces saints dont on ne parle pas, qui cacha le mystère de la prière et des bonnes œuvres dans une gloire que le monde vit seule. Le monde, ce gros amateur de lumière et de bruit, nesedou
tait pas de la perle qu'il y avait dans cette autre perle qu'on appelailMozart. Les lettres d'aujourd'hui, qui font légendeà ce saint caché, éclairent au moins de côté ce visage rêveur sous la fleur blanche de ses cheveux poudrés, et qui, malgré le costume épingle du xviii« siècle, a quelque chose de la suavité de Louis de Gonzague. Elles nous la font voir, cette suavité, et nous en suivons le reflet jusqu'à ses derniers jours, qui vinrent si vite, sur cet étrange visage de Mozart, si différent du visage des hommes de son siècle. Les vices de ce temps n'enlevaient que du fard. Ce qui était simple, profond et vrai, était plus fort que les mauvais souffles. Après une symphonie qui avait été un de ses triomphes, il écrivait de Paris à son père, en 1778 : « J'allai dans ma joie au Palais-Royal. J'y pris une glace. « Je dis le chapelet comme je Vavais promis, et je ren-^ « trai. »
Et un peu plus loin :
« La résignation, en efl'et, est encore une des expressions de cette physionomie. Il l'eut tout petit, comme son talent inouï, comme le bonheur, comme la renommée. Et pourquoi Teut-il, cette résignation, qui est une vertu et une tristesse? Etait-ce un pressentiment de la mort qui devait le visiter de si bonne heure? S'y résignait-il, à cette mort pressentie? Ou se résignait-il à cette gloire, qui est unmalheur et que les hommes croient une joie ? Toujours est-il que, quand on regarde les portraits qu'on a de lui enfant, on pense involontairement à cette statue del'Enfant-Uieu, le chef-d'œuvre de Canova, qui regarde sa croix en l'appuyant sur sa petite poitrine comme une épée, — l'une des épées qui doivent percer sa Mère aux Sept. Glaives, — et qui sourit, avec les lèvres rondes de l'enfance, d'un sourire d'homme si cruellement prématuré ! »
A propos de Mozart, et de la correspondance de son père, publiée récemment par quelque bon cha-
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fioine, M. d'Aurevilly trace un admirable portrait de ce père. On y sent une singulière puissance d'amour (filial; on y retrouve le fils qui, élevé par un père gentilhomme dans les sentiments et les traditions d'un temps disparu, a aimé ce père comme les fils -d'aujourd'hui ne savent plus aimer, accoutumés qu'ils sont de traiter leur père en camarade, en vieux camarade. Ces pages sont une protestation contre nos démocratiques idées : un pur sentiment, exquis, pénétrant, s'en dégage. Rien n'esta la fois plus simple et plus beau. Ceux qui ont subi les atteintes de la férule du critique et lui ont si amèrement reproché sa rudesse, lui faisant une renommée de pourfendeur, ne l'eussent point cru capable de tels attendrissements, pas plus que les journalistes en butte aux violentes polémiques de Louis Veuillot, ne soupçonnaient la tendresse et la bonté de ce rude jouteur.
Berlioz, nature incoercible, génie intense, arliste fougueux, d'une inspiration enthousiaste et passionnée, dont rien ne pouvait apaiser la soif de sensations, a inspiré, lui aussi, une belle page à l'auteur des Sensations d'art :
« Il était Français, ce grand musicien, il était né, pour la torture de toute sa vie, sur cette terre antimusicaie de France, dans le même pays que Stendhal, cet homme d'esprit, dilettante à contre-sens, dont il a parlé enpassant, avec le dédain de l'artiste qui n'a affaire qu'à un homme d'esprit, et qui n'a pas besoin de s'arrêter devant cette chosette. Son berceau, à ce poète en musique, fut la poétique vallée de l'Isère. 11 n'y devint pas musicien. Il 1 était comme il était homme. On n'apprend pas à respirer. Le génie, dans les hommes, c'est comme la peile dans
les huîtres. L'huître ne sait pas qu'elle y est. Nous, non plus. Ou ne sait comment elle s y est formée, et pourquoi elle est là, dans cette vile écaille. Le génie était en Berlioz. Il y était plus fort que tout, et il emporta sa vie comme l'ange la tête par les cheveux du prophète , l'arrachant aux plans de son père, qui était médecin et qui voulait que son fils fût médecin comme lui. Ah c'est la rabâcherie éternelle de l'histoire du génie!...
« Et je ne crois pas que dans l'histoire des hommes de génie il y en ait eu un de l'intensité dévorante et immanente de Berlioz. Nous sommes encore si près de son génie» et de son âme, que cela nous trouble et nous empêche de le juger et de conclure. Mais parmi ceiix que l'on peut appeler les plus grands intenses de ce siècle, Byron» Alfieri, Foscolo, Leopardi, même Beethoven, le damne delà Surdité, prenez-les tous ! Il n'en est pas un que l'on puisse comparer à Berlioz. Tous ne furent intenses que par accès et que par places, excepté Beethoven, muré dans son mur. Berlioz, lui aussi, le fut toujours, et il ne s'apaisa ni ne se refroidit jamais. Après trois passions furibondes de cœur épuisées, et avec l'inépuisable amour de son art, qui, de tous ses amours, ne fut pas le moins furibond et celui qui saigna le moins, Berlioz fut repris de la furie de son premier délire pour la femme qu'il avait, comme Dante, aimée dès son âge de douze ans, et qu'i^ avait été quarante-neuf années sans revoir. 11 avait plus de soixante ans alors. Et cet amour ne fut pas plus une vieille romance en sentiment que la Marche du Supplice ne l'est en musique. Il fut convulsif, sanglotant et sublime ! Berlioz, c'est la combustion spontanée, et ce n'est pas qu'il flambe qui étonne, c'est qu'il ait duré, salamandre et fournaise tout ensemble, et brûlé toute une vie de soixante-sept ans. »
Barbey d'Aurevilly manifeste moins de goût pour M. Fremiet, le statuaire, et surtout à propos de sa Jeanne d'A7*c de la place des Pyramides, « qui fait
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penser aux quarante siècles... Mais, par exemple, la statue de M. Fremiet, quarante siècles ne la verront pas ! »
Il est étrange que les artistes de tous les temps n'aient jamais su rendre les deux plus belles figures de femme qui soient dans l'histoire de l'humanité : la Vierge Marie et l'héroïque Pucelle. De la Mère de Dieu que l'Ecriture Sainte fait dire d'elle-même : « Nigra sum, sed formosa », les uns ont fait une enfant chétive et blonde, aux yeux bleus, les autres une Israélite vulgaire. De Jeanne d'Arc, M. Fremiet a fait une sorte d'androgyne grotesquement svelte, et d'autres, avant, ou après lui, une virago massive et lourde.
La sublime Lorraine devait être, en effet, une autre femme que l'être malingre juché sur le misérable socle de la place des Pyramides, et cette œuvre au-dessous du médiocre, n'a été inspirée ni par un sentiment profond de l'art, ni par une conception parfaite du patriotisme. C'est l'erreur d'un artiste de talent, à qui le municipe parisien eût rendu grand service en reléguant son ouvrage au fond de quelque musée de province, dans la caverne étroite et basse d'une vieille salle gothique.
Ce livre des Sensations d'art passionnera tous ceux pour qui l'art est sinon la religion dernière, du moins le culte de toutes les heures libres oii l'intelligence peut se déprendre des fatigues vulgaires, des misérables événements de la turbulente vie que nous font les troubles de ce temps. On y recueillera tant d'idées hardies, originales et puissantes, qu'on pourra,
un moment, échapper aux inutiles préoccupations, et savourer la jouissance d'admirer, avec un charmeur, les sereines beautés de la pensée, ou de combattre, avec le chevaleresque défenseur des causes calomniées, les sophismes d'une littérature décadente et d'une philosophie dont le désolant matérialisme fait, en même temps, la force et la faiblesse. Ce livre porte sa date.
cCeci a l'air d'un détail futile ; je le note, cependant, car il sert à démontrer l'indépendance de l'auteur, sa clairvoyance, la sûreté de son jugement, à des heures où tant d'antres n'osaient pas se prononcersurles mérites d'œuvres no-uvelles, ou plus simplement condamnaient. Chose curieuse, cet homme que l'on pourrait dire immobihsé àans sa foi i-eligieuse et dans sa foi politique, en art est un révolutionnaire. Les vieilles formules le gênent, les modes antiques l'irritent ; il se sent mal à l'aise dans le cothurne classique, comme dans le rythme consacré, et lorsque quelqu'un survient, sans avoir suivi les sentiers battus, ce quelqu'un-]à est son homme.
«Mieux que cela, c'est lui-même. Quoi de plus neuf que ses premiers romans, dans un temps où la nouveauté pouvait passer pour une hérésie ! Mais, il aurait fallu un autre lui-même pour le mettre en évidence, signaler son originalité, en un mot le montrer au public qui, de son propre gré, ne va jamais au devant des nouveaux venus. La plupart des hommes qu'il étudie, dans ce remarquable livre, n'ont pas eu non plus des débuts faciles ; quelques uns peut-être ont été plus heureux ; mais, à l'aide de quelles concessions ont-ils conquis une notoriété rapide, plutôt qu'une réelle célébrité ! Mais, les autres, les amants fidèles de l'art, ceux que le public répudie, en dépit de tant d'exemples, qui devrait être autant d'enseignements, comme il les soutient, comme il les porte aux nues ! En plaidant leur cause, on dirait qu'il plaide pour ses pairs,
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sinon pour lui-même, car il n'eut pas non plus cause vite gagnée, et il connut comme un grand nombre de forts, les déboires et les arides difficultés des débuts.
N'importe ! ceux dont les épaules sont solides résistent à cela. Ils savent bien qu'ils finiront par triompher, et ils triomphent ; mais souvent l'heure de la revanche a sonné trop tardive, et les triomphateurs sont morts *. »
< Dans le dénuement que l'homme s*est fait, l'art doit lui sembler la plus grande des puissances humaines, et malgré l'effort du génie, ce n'est peut être qu'une impuissance, a dit Raymond Brucker. Echo de nos sens, matérialisme foudroyé, décombres de je ne sais quels spectacles dont la préoccupation a passé dans notre sang à titre de tradition en larmes ou de réminiscence troublée, lignes et vestiges d'un plan qui trahit à la fois l'architecte infini et les traces de îa colère, l'art, ce mirage de l'Eden, enflamme nos aspirations, les défie et les trompe. »
La cathédrale de Tolède, ce monument unique au monde éclairé par sept cent cinquante fenêtres, soutenu par quatre-vingt-huit faisceaux de seize colonnes, avec sa chapelle mozarabe et ses fresques gothiques, ivec sa Vierge ensevelie sous un monceau de perles, '•de diamants et d'améthystes, possède un trésor artistique dont on a pu dire que le génie romain n'a rien produit de plus complet. C'est une statuette en bois enfermée dans une gaine de cristal, elle-même à l'abri sous quatorze serrures et que, depuis tantôt
* Article de M. Charles Camvet, dans le Soleil,
vingt ans, on ne montre à personne. Cette œuvre merveilleuse qui met l'infini dans quelques pouces de matière, est le Saint François d'Assise d'Alonzo Gano.
a II est là, » s'écrie Barbey d'Aurevilly avec une force d'expression qui fait admirablement comprendre la conception sublime de spiritualisme, et si naturaliste dans la forme, du maître espagnol. — « Il est là, les mains dans les manches de son froc, — ces mains oisives pour les travailleurs modernes, qui ne savent pas ce que c'est que de les tendre à Dieu et à l'aumône demandée au nom de Dieu... Il passe, encapuchonné dans son froc i-apiécé, qui dit, par toutes ses coutures, qu'il est un pauvr3 de Jésus-Christ et un mendiant; mais sa tête encapuchonnée fait trembler son capuchon comme un nimbe, tant il y a de feu dans ses grands yeux levés vers le ciel! Pendant que les sandales du Saint de la Pauvreté traînent sur la terre, il est dans le ciel, déjà, tout eu voyageant sur cette boue... et ceux qui le regardent y sont avec lui ! »
Celui qui a révélé au monde cette merveille de l'Espagne, c'est Zacharie Astruc. Si Alonzo Cano eut le génie de concevoir et d'exécuter le premier le Saint François d'Assise, Zacharie Astruc eut le mérite, non pas de copier, mais de créer à nouveau cette œuvre d'un si étrange et si puissant caractère. Lorsqu'elle fut exposée au Salon de 1874, ce fut la rumeur imposante de la gloire qui éclata pour l'artiste, déjà célèbre sans doute, mais qui voyait maintenant son nom acclamé, inséparable à jamais de celui du maître qu'il rapportait, pour ainsi dire, exhumé de son tombeau, entre ses bras, pour l'offrir, dans une sorte de résurrection de son génie, à l'admiration de la postérité.
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Il avait obtenu du chapitre de Tolède, à force de négociations, de démarches, de peines, de sacrifices, la permission d'exécuter cette copie sous la surveillance de deux chanoines. Le récit de cette aventure serait une odyssée ! Si Napoléon P'" a pu dire que les affaires faciles ne se font jamais, c'est qu'il connaissait les hommes et prévoyait les événements. Vouloir n'est pouvoir que pour ceux qui savent. Cette énergie à vaincre les difficutés, cette opiniâtreté à surmonter les obstacles, ce courage dans l'âpre lutte de la vie, cette puissance irrésistible de volonté, cette abnégation de soi-même, ce culte de l'art dans ses manifestations sublimes les moins accessibles à l'intelligence banale des foules, composent la marque singulière du caractère et du tempérament moral de Zacharie Astruc. Son œuvre tout entière sous la triple forme qu'il lui impose, étant à la fois sculpteur, peintre et poète, décèle ce génie inquiet, passionné, capricieux, volontaire, amoureux du beau dans toutes ses expressions, délicat et brutal jusqu'au raffinement, et par-dessus tout dédaigneux des sophismes de la critique, des médiocrités de l'école, et des enthousiasmes trop faciles de suffrage populaire. Hugo lui écrivait : c Vous avez une plume qui peint, une encre qui s'allume et flambe et s'envole en toutes sortes de tableaux lumineux et frémissants. > Barbey d'Aurevilly disait de lui : « Il a le velouté d'une sensibilité charmante, très souvent juste, toujours sincère. C'est une goutte de rosée quand ce n'est pas une larme qu'on craint de voir se sécher, tant elle fait bien sur les fleurs de son esprit. >
Zacharie Astruc était un des meilleurs amis de Barbey d'Aurevilly, quil connaissait depuis trente ans.
c Je Tapercevais quelquefois dans le quartier de l'Odéon, m'écrit-il; nous nous fommes aimés tout de suite. Jamais notre affection n'a changé, — et jamais les idées différentes, les convictions opposées n'ont mis un nuage entre nous. Il plaint sans doute le pythagoricien, moi j'admire l'esprit, la rectitude, l'honnêteté, le grandiose de l'intelligence. La France, en le perdant, perdra un beau fleuron de sa couronne intellectuelle. Il sait tout, et son éloquence n'a pas de rivale. J'adore sa bonhomie, ses facultés amicales, et son absolue fidélité. Il est de la grande race, — un diamant de notre sol. Vous savez qu'on le discutait beaucoup, — et qu'on l'eût volontiers insulté, au dehors, pour n'avoir pas les allures et les attitudes courantes. C'est la forte maladie de chez nous. Nous avons passé ensemble d'aimables jours dans un groupement qui réunissait Baudelaire, Théophile Silvestre, Daudet, une infinité d^autres. Puis bien des jeunes, qui sont venus. Je collaborais avec lui, au Nain jaune du temps de Ganesco, — pui? à diverses feuilles. Le hasard bienveillant nous réunissait; je lui dédiai une comédie japonaise publiée par la. Revue internationale, «Larmes de femmes,» je fis d'après lui un bas-relief qui fut exposé au Salon de 4872; puis en 1875, je fis son buste; il eut un grand succès au Salon ; on avait eu l'audace d'arracher le socle, et de me l'exposer tout crûment posé sur les hanches, équilibré à l'aide de bâtonnets. On n'admettait pas les bustes ornés ! Enfin je le plaçai, comme masque, dans mon Enfant vendeur de masques, pour ne pas lui marcliander mon admiration, pour l'imposer. Il entrait ainsi, visiblement, dans le sanctuaire des célébrités à la mode... j'ai quelquefois porté bonheur... du moins ai -je lutté pour lui à ma façon, — et contribué peut-être à lui ramener les vieux moutons de Panurge enfuis. Il me
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disait quelquefois : « Cher Zacharie, je vous rendrai mon buste! »
Ce buste, que Léon Bloy appelait la Méduse-Astruc, est une oeuvre merveilleuse de ressemblance, de vie et de puissance. L'auteur de VEnsorceiée est représenté dans son attitude coutumière, le torse cambré, la tète rejetée en arrière, par un mouvement à la fois naturel et fier. Sa martiale figure de prince mérovingien, qui fit dire souvent qu'il avait dans les veines des gouttes de sang royal, est traitée avec une certaine désinvolture : le nez un peu busqué, à l'arête délicate, aux narines fines ; la bouche au dessin pur, un peu moqueuse, à demi cachée par la longue moustache ; les yeux largement ouverts sous des sourcils bien arqués, laissant deviner les yeux d'oiseau, d'oiseau de proie qu'ils étaient, si impérieux et si doux à la fois !... Le front droit et carré, les tempes sillonnées de veines imperceptibles... Puis les épaules effacées, la poitrine large, avec la cravate de guipure bouillonnant entre les revers étoffés de l'habit...
Barbey d'Aurevilly aimait ce buste, l'un des plus vivants de la statuaire moderne, le seul monument qu'il faudrait lui ériger, si les patries n'étaient pas aussi ingrates que les hommes. Il l'aimait, et l'appelait « une œuvre haute », s'y reconnaissant dans son attitude altière et sa beauté de corsaire, lui qui ne voulait se reconnaître dans aucun de ses portraits. Il consentit parfois, cependant, à poser chez les peintres, et s'amusait à des remarques sur ses traits : < J ai le menton de la grande Catherine, disait-il
à Emile Levy; j'ai, signe de race, la gouttière (sous le nez) creuse, ceux qui ne l'ont pas ne sont pas nés. » Et lorsque M™® Paria Korrigan lui dit un jour qu'il avait les mains de Sardanapale, il daigna sourire : le compliment le flattait.
Barbey d'Aurevilly fut donc vraiment un grand artiste, par cette compréhension de Fart, qui lui fut si particulière, et qu'il sut exprimer dans le langageimagé du poète, comme dans le style fleuri et net du critique.
On aurait pu lui reprocher son éclectisme, ou du. moins quelques-uns l'auraient pu, qui, de parti pris, repoussent tel? ou tels maîtres, ne voulant pas équipoUer dans leur admiration Wagner à Mozart, Delacroix à Ingres, et réfugiés dans la forme déterminée où ils s'amusent à concréter leurs sensations. Être éclectique, n'est-ce pas l'absolue vérité en art ? et parce qu'on aime, à certaines heures, le classique David ou le sévère Porpora, faut-il bannir sans pitié le naturaliste Courbet et l'espiègle Ofl'enbach? Je ne le pense pas,^t en art, comme en tout ce qui touche à la sensation, j'estime qu'il est sage d'user du précepte : « 11 faut prendre son bien où on le trouve ! »
Dans un livre qui a pour excuse d'avoir été écrit à Genève, M. Ernest Tissot donne une longue étude sur Barbey d'Aurevilly, critique. Ce chapitre de ce livre * est évidemment respectueux pour celui que l'auteur, quoi qu'il en aie, considère comme l'un des maîtres de la littérature contemporaine. Il y passe néanmoins un accent de compassion que je ne saurais admettre ; ^et malgré de sérieux mérites, on y rencontre mainte erreur provenant de ceci, que M. Tissot a recueilli beaucoup de renseignements de seconde main. Il en croit, pour certains détails, M. de Pontmartin, et c'est assez dire. Il n'a pas connu l'homme, il en a entendu parler par des détracteurs, il n'a écouté que des bavardages de boutiques de publicité, et, s'il a étudié l'œuvre, il s'est laissé influencer par la terreur de heurter des idées convenues. Au surplus, M. Ernest Tissot, qui est calviniste, au moins d'éducation et
Ernest Tissot : Les Evolutions de la Critique française.
d'instruction religieuse, s'ingénie à critiquer l'orthodoxie catholique de M. d'Aurevilly. C'est le fait d'un aveugle qui jugerait des couleurs. Dans Un Prêtre marié, comme dans tous ses romans et dans toute son <Buvre critique , le maître n'a jamais commis une ■erreur touchant le dogme, l'enseignement ou la discipline de l'Eglise, et si l'histoire effroyable de Sombreval fut proscrite des librairies catholiques, ce fut par une vengeance de femme, et la bonne foi du prélat qui invita l'éditeur Palmé à retirer de ses vitrines un roman, discutable peut-être, mais d'une irréprochable doctrine, fut surprise. Quelle que soit donc la valeur des études de M. Ernest Tissot, il devient un témoin suspect, en ces matières. Il a inféré d'excentricités de costume une excentricité d'intelligence qui n'est pas admissible : son travail, consciencieux, d'intentions honnêtes, courtois de style, respectueux en somme puisqu'il faut répéter le mot, ne sera jamais un document. Ce n'est pas un protestant qui peut évaluer les affirmations de M. d'Aurevilly sur la Réforme et les hérésiarques, ou déterminer l'opinion que prit de lui le monde catholique en ses querelles avec les libéraux. La pensée de Técrivain lui échappe, €t ce qu'il en pressent ou ce qu'il en devine est annulé par l'ignorance des droits que tout catholique possède de discuter, en histoire ou en philosophie, en dehors des articles de foi.
Moins pénétrant, peut-être, mais plus exact et plus
clair, est M. Yictor Fournel S qui a beau nommer Barbey d'Aurevilly < un grand enfant terrible et extravagant > ! Il l'admire quand même, à travers tous les défauts qu'il lui prête :
« Son œuvre critique est extrêmement considérable, ditil, on en pourrait détacher des pages superbes et en plus grand nombre encore d'excellents passages, de vues pénétrantes, de jugements, de définitions, de portraits d'une forme très expressive; pas un seul chapitre complètement acceptable. 11 manquait des qualités élémentaires et essentielles du critique ; Ja justice et la justesse. Il ignorait et voulait ignorer la mesure, il méprisait le goût. Il ne connaît point de milieu entre le dithyrambe et regorgement, mais il distribue ses tleurs ou ses coups de massue — plus de coups de massue que de fleurs — en homme qui veut étonner la galerie bien plutôt qu'en juge impartial, maître de son esprit et de ses passions. Tous les excès de son tempérament, tous les caprices de ses préférences et surtout de ses antipathies s'y donnent un libre cours. €e n'est pas un critique, c'est un polémiste armé du fouet de la satire, cinglant à tort et à travers et se servant même du manche pour achever ses victimes. Il ne corrige pas, il assomme, et ses moindres nuances sont des hyberboles.
« On se doute bien certainement de tout ce qu'il a dépensé de talent dans cette œuvre considérable, mais on ne se douterait pas sans l'avoir relu, comme je viensde le faire, de tout ce [qu'il y a semé aussi d'aperçus ingénieux, saisissants ou profonds, lorsqu'il n'est point égaré par un de ces partis pris qui ne veulent plus rien voir, et qu'il ne met pas au-dessus de sa raison le caprice exaspéré de sa fantaisie.
« Que de traits heureux et piquants, même en leur exagé-
' Article dans le Correspondant, 25 mai 1889.
l'ation, et de jugements frappés en médailles, mais qu'il pale souvent à force d'insistance : Villemain, « artiste en vide, homme de mots, qui vit par les mots et pour eux »; Sainte-Beuve, « l'abeille de la critique, qui en eut souvent la grâce et le dard, et le vol ondoyant,... entomolo- L'iste littéraire..., bénédictin de l'anecdote, Mabillon de babioles, aiguiseur de notes en épigrammes... » ; mettant dans sa trousse de carabin « de petites tlèches qui, comme celle de Paris, se tiraient au tendon d'Achiile quand on avait le dos tourné »; Vinet, que Sainte-Beuve « nous a apporté de Suisse comme un fromage de Gruyère »; Philarète Ghasles, « éblouissant feu follet littéraire, qui errait etnese fixait pas..., radieux arlequin intellectuel..., élevé comme un chien, mais comme un chien savant, par un père athée et régicide » ; Jules Janin, « le roi de la critique? ailçns donc! il en était bien plutôt le fou — le fou du roi, avec son esprit mi-partie de brillant et de sérieux. » M. d'Aurevilly, a dit Paul Bourget, « considérait qu'une fois mort, les vingt volumes des Œuvres et des Hommes^ sa grande œuvre de critique, montreraient l'unité absolue, inébranlable en lui, du penseur et du conteur, du moraliste et du romancier. 11 professait pour la méthode moderne, qui consiste à tout comprendre dans Tart et dans la vie, une aversion absolue. « J'ai jugé les livres comme j'ai jugé les passions! » me disait-il. « Juger, là est tout l'homme. » Je me souviens que je le combattais et que je plaidais auprès de lui pour la multiplicité des points de vue et les souplesses d'un certain dilettantisme. L'énergie de ses résistances à mes arguments ne s'est jamais démentie, et j'ai retiré de ces conversations la certitude que ce grand écrivain. était aussi le plus' honnCte homme de lettres qui se pût rencontrer. »
Il ne faut pas exagérer l'intransigeance de Barbey d'Aurevilly en matière de critique. A propos des Littératures étrangères^ M. Gustave Geffroy faisait récemment, dans la Justice^ cet aveu :
« Enfin, et c'est le rare du rare, ce livre contient ce qu'on ne trouve guère dans les livres de ce genre, — un retour de critique et non un retour offensif contre l'écrivain critiqué, mais un retour offensif du critique contre lui-même, une rétractation du jugement autrefois prononcé contre Edgard Poë. Mieux renseigné par la biographie d'Hennequin, Barbey d'Aurevilly reprend l'article qu'il avait écrit, et il le rature, et il le récrit... 11 prouve la conscience du critique et le rémunère justement de sa loyauté, car il comptera parmi les plus beaux chapitres de l'histoire littéraire édifiée par Barbey d'Aurevilly. Il a écrit là, sur l'Amérique, sur le génie et sur le sort de Poë, des pages admirables, infiniment émouvantes. »
Barbey d'Aurevilly disait : « La critique a pour blason la croix, la balance et le glaive. » Et il ajoutait : « Le critique sera le juge intellectuel de ce qui fait la beauté ou la laideur des œuvres humaines. » Et l'unique base qu'il voulait prendre pour soutenir ses arrêts, c'était la doctrine de TEglise catholique, en morale et en esthétique. Il condamnait ce qui allait à rencontre du dogme, et se montrait indulgent à l'œuvre dont l'influence pouvait être bienfaisante. Il se déclarait volontiers le plus intolérant des catholiques, et toute sa critique prouve qu'il le fut, avec une extrême sincérité, et la plus entière bonne foi.
Cette sincérité dans la critique fit souvent accuser M. d'Aurevilly d'être un homme de parti pris; et certes il le fut, car il avait pris parti pour l'Église contre la Révolution, c'est-à-dire pour la foi contre le rationalisme, pour le dogme contre le libre examen. L'évêque de Tulle, M^'" Bertaud, saint prélat autant qu'orateur original et pittoresque, l'appelait un théo-
logien naturel, parce qu'il n'avait jamais erré en matière théologique. Il parlait donc de principes et d'idées si absolument contraires aux théories modernes, il exprimait sa pensée en termes si clairs, avec une si farouche indépendance des opinions reçues, des jugements convenus, qu'il excitait la colère des uns, la raillerie des autres. Dans la discussion historique, il est un adversaire aussi acharné de l'hérésie, un ennemi aussi passionné des hérésiarques, que purent l'être les antagonistes contemporains d'Arius, des Hussites, de Calvin. Il a la haine de la Réforme. Dans ce mouvement inauguré par Luther, accentué par Calvin, et continué jusqu'à notre époque sous une infinité de formes, dont la plus dangereuse fut peut- -étre l'indifférence religieuse provoquée par 1830, il voit l'origine de la Révolution française, du péril «ocial qui nous menace, de l'affaiblissement des races latines, de la prépondérance des races germani<|ues. La Réforme n'est point à ses yeux un essai de rénovation religieuse, mais simplement une révolution politique au bénéfice d'une faction : elle profite, en France et en Allemagne, aux grands seigneurs ; en Angleterre, au roi, et s'accomplit partout au détriment du peuple. Il n'est point difficile de comprendre maintenant les portraits que M d'Aurevilly a si magistralement tracés d'Henri YIII et de Philippe II, des Guise et de Coligny. Comme Joseph de Maistre, il est un prophète du passé, et sa clameur est pour les droits du passé, contre les conquêtes du présent.
La même constante pensée guide sa philosophie. Il a pour point de départ la révélation. Il est non seu-
lement spiritualiste, mais catholique et intransigeant. Louis Veuilloln'a pas combattu plus violemment que lui ce qu'on appelait le catholicisme libéral, pour ne le nommer plus le gallicanisme. Il n'avait pas plus de tendresse que le fougueux rédacteur de VUjiivers pour le père Lacordaire et Tévêque Dupanloup. Il s'appropriait Je fameux axiome : Roma locuta est, causa finita est. C'est donc dans la pure doctrine romaine qu'il prenait son mot d'ordre ; il en aimait l'immutabilité, la longue patience, la prudence et la fermeté. 11 admirait la puissante organisation de l'Eglise, si peu connue de ses détracteurs, qui pour la plupart ignorent le mécanisme de ses institutions, les raisons humaines de son influence, la parfaite économie de sa discipline, et qui rabaissent l'Église aux proportions d'une paroisse rurale, ne voulant et ne sachant voir dans le pape que « le chef des curés ». Barbey d'Aurevilly lui, voyait autre chose dans la papauté, et ne craignait pas de le dire, qu'il s'agît de Grégoire YII et d'Innocent III, d'Alexandre YI et de Léon X, ou des pontifes qui ont passé, en ce siècle, sur la chaire de Pierre. Autoritaire, absolutiste, il était en politique uncésarien. II n'aimait point les compromissions, les intrigues du régime parlementaire, le jeu des majorités, mais il n'adressait d'hommage à aucune souveraineté dans l'exil. Il ne concevait un roi que le heaume en tête et l'épée au poing, tenant sa couronne de son droit ou de son courage, et n'ayant de compte à rendre qu'à Dieu. Ce féodal ne comprenait rien à nos royautés bourgeoises, et méprisait la force du suffrage populaire.
:ilO BARBEY D'AUREVILLY
L'ensemble des œuvres critiques de Barbey d'Aurevilly comporte douze volumes déjà publiés : l""*" série : les Philosophes et les Ecrivains religieux; — les Historiens;— les Poètes; — les Romanciers; — les Bas- Bleus; — les Juges jugés ; — Sensations d'art ; — Sensations d'histoire : — 2° série : les Philosophes et les Ecrivains religieux; — les Historiens ; — les Poètes; — Littérature étrangère; (En préparation : Littérature épistolaire^ Mémoires littéraires et politiques)^ auxquels il faut ajouter : les Prophètes du Passé ; — les Quarante Médaillons de V Académie française; — Gœthe et Diderot; — les Misérables deYictorHugo ; — le Théâtre contemporain, qui compte déjà trois volumes; — les Ridicules du Temps; — Polémiques d^hier ; — Dernières polémiques. Le premier volume des Œuvres et des Hommes parut en 1860 chez l'éditeur Amyot, rue de la Paix. Et l'auteur exposait, dans une préface très fière, son but et ses tendances. Son idée était de dresser dans un cadre, qui prendrait chaque année plus de profondeur et d'espace, l'inventaire intellectuel du xix^ siècle. Il reconnaissait que « dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps, le journalisme, pernicieux d'ailleurs, n'aura pas été entièrement stérile, puisqu'il introduit dans la littérature une forme de plus » , Il disait encore de son livre : « C'est de la critique qui peut se tromper, mais qui du moins ne trompera pas. j» Il n'admettait nullement qu'on doit
aux vivants des égards et qu'on ne doit qu'aux morts ja vérité. Il pensait qu'on doit la vérité à tous, sur tout, et en tous lieux : < On doit couper la main à ceux qui, ayant la vérité dans cette main, la ferment. » Et il ajoutait ces fières paroles, qui sont la véritable synthèse de toute l'œuvre :
« Il (l'auteur) ne[croit qu'à la critique personnelle, irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de l'esthétique, frivole ou imbécile, à la porte de la conscience de l'écrivain, dont elle examine l'œuvre, mais qui y pénètre et quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Il ne pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être incolore, — deux qualités aussi vivantes l'une que l'autre et qu'en littérature il faut renvoyer aux albinos! Enfin, il n'a, certes ! pas intitulé son livre les Œuvres et les Hommes pour parler des œuvres et laisser les hommes de côté. Et d'ailleurs, il n'imagine pas que cela soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tète, cœur, foie et entrailles. La critique doit donc traverser le livre pour arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours Tun sur Tautre... ou bien c'est... qu'elle manquerait de clous ! »
Cependant, à propos des Juges jugés, un écrivain l'accusait de parti-pris, mais non sans louer la magie de son style : -/.---
« Il ne peut se défendre, lorsqu'il s'apprête à prendre la plume pour rendre ses jugements, qu'il semble considérer comme sans appel, d'un mouvement d'indulgence si l'écrivain dont il va parler est royaliste et chrétien ; d'un mouvement d'irritation, au contraire, si l'écrivain est placé dans le camp opposé... A part cette réserve générale, nous déclarons n'avoir plus qu'à louer dans le volume : Lus Critiques ou les Juges jugés du brillant écrivain. Quelle sagacité, quelles vues profondes il apporte dans
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ses étuuCj ! Et quelle langue magnifique, d'une vivacité de tour dont rien n'approche ! Que de mots, heureux, de traits inoubliables...
Nous pourrions multiplier les citations L'étude sur
Kivarol, notamment, est d'un brio étincelant. Le lecteur est ébloui, entraîné, fasciné par ces pages où la richesse, la sève abondante d'un style savoureux et personnel s'allient à l'indépendance et à l'originalité de ia pensée. Parfois, comme dans l'étude sur Paul de Saint- Victor» M. Barbey d'Aurevilly atteint la haute éloquence, la sévérité du juge s'efface devant la sincère admiration de l'artiste heureux de saluer un maître dans un rival. Quant à la verve ironique et railleuse de M. Barbey d'Aurevilly, tout le monde sait qu'elle est sans égale. Nul archer ne décocha d'une main plus sûre une flèche dont le fer reste à jamais dans la blessure. Sagittaire terrible, il a souvent tué d'un seul coup ceux qui n'avaient pas trouvé grâce devant lui. Car, il faut le reconnaître, M. Barbey d'Aurevilly voit souvent juste et sans ménagement, nous dirions brutalement, si la langue qu'il parle n'était pas constamment celle d'un grand [seigneur de lettres, il dit ce qu'il pense, approuve ou blâme, décerne l'éloge ou inflige le châtiment. On trouvera des traces de cette vigueur habituelle dans son nouveau livre, que nous ne saurions trop recommander, car il est une fête incomparable pour l'esprit *. »
Après le volume des Bas-Bleus, publié chez Palmé en 4878, et malgré son grand succès, la collection des Œuvres et des Hommes était restée interrompue. La librairie Frinzine en poursuivit la publication en 1885. — Un de ces hommes qui voudraient se poser dans l'opinion en Mécène littéraire répétait depuis longtemps vouloir s'en charger, mais voyant que cette
1 Arlicle de M. Gabriel Routurier, dans la Gironde.
publication n'aurait que de trop stériles résultats, le fastueux amateur laissait les années s'écouler sans s'exécuter.
Remercions donc ici la librairie Frinzine d'avoir donné au Maître la satisfaction devoir son œuvre mise au jour.
Il serait impossible, on le comprendra de reste, de suivre pas à pas M. d'Aurevilly dans ce formidable arsenal d'articles ; nous avons dit ce que, poète, il pensait des poètes, artiste, ce qu'il pensait des artistes ; nous dirons plus loin ce que romancier, il pensait des romanciers. Nous aurons aussi le chapitre des Bas-Bleus. Enfin, ayant à montrer en M. d'Aurevilly l'écrivain catholique, à définir, à exposer l'inlluence qu'il a eue sur son groupe, et qui va s'accroître bien davantage, nous réservons cette étude d'ensemble pour conclure ce livre.
Le philosophe et l'historien a sa place ici, puisque toute sa théorie littéraire découle dt ses croyances, de sa philosophie et de sa très vaste connaissance des hommes et des choses du passé.
Lorsque fut publiée la deuxième série des Philosophes et des Ecrivains religieux, l'auteur la dédiait en ces termes à son ami, M-'' Achille Anger, chorévêque d'Antioche, chanoine de la primatiale de Garthage, de Jérusalem, de Smyrne et d'Éphèse :
« C'est à mon frère, prêtre comme vous, que je dédiais il y a plus de vingt ans les Philosophes et les Ecrivains reli- Qieux qui ouvraient la première série des (Euvrcs et des Hommes au xix^ siècle. Et c'est à vous, abbé, prêtre comme lui, que je veux dédier aujourd'hui les Philosophes et les
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Écrivains religieuù; qui ouvrent ia deuxième série d'un ouvrage de critique qui a pour visée d'étreindre Ja littérature de ce triste temps dans lequel nous n'aurions pas certainement demandé à vivre, et contre lequel vous avez si longtemps et si apostoliquement combattu !
« Vous en souvenez-vous, mon cher abbé? mais, moi, je m'en souviens... C'est derrière le cercueil de mon frère que je vous ai vu pour la première fois. Pour nous chrétiens, qui voyons partout la Providence, il semhlait que Dieu vous avait mis là pour entrer dans ma vie quand mon frère venait d'en sortir, et pour le remplacer dans mon cœur et dans ma pensée... En vous offrant ce livre, mon cher abbé, je vous demande, comme je le demandais à mon frère, de le couvrir de votre autorité de prêtre, plus haute pour moi que toutes les philosophies, parce qu'elle a surnaturellcment sa. source en Dieu. »
Dans ce volume des Philosophes et des Écrivains religieux, M. d'Aurevilly reproduit ses merveilleuses études sur Saint-Bonnet, Joseph de Maistre, M. Renan, Michelet, Garo, le P. Lacordaire, — sur M. Alexandre Dumas fils, à propos de la question du divorce, sur Raymond Brucker et Ernest Hello.
La première partie débute par un remarquable article sur saint Thomas d'Aquin :
« Du haut des sommets de la métaphysique, saint Thomas d'Aquin peut regarder impunément dans tous les gouffres : le vertige lui est inconnu, il reste impassible. Aussi sa gloire, sa gloire réelle, est bien moins de s'être élevé que de n'être jamais tombé. Un moment peut-être, au commencement de son enseignement, il inclina vers le côté qui est devenu la pente moderne et même la chute ; il alla du connu à l'inconnu, de l'homme à l'ange et à Dieu, mais bientôt il redressa ce faux pli de méthode. 11 se ressouvint qu'il était théologien, et il commença son
système parla question théologique des attributs de Dieu. Alors la théologie, comme un aigle qui a enfin toute la poussée de ses ailes, l'emporta vers le monde d'où il n'est jamais descendu. Pendant que la philosophie cherchait à le retenir en bas, il monta, et telle fut l'indéfectible sécurité, le maître aplomb de cet homme, que les analogies ou, pour mieux parler, les identités de sa pensée avec celles d'Aristote entraînaient vers les erreurs du péripatétisme, qu'il s'arrêta toujours à temps pour les éviter ! »
Si le critique est prodigue d'éloges pour Fabbé Mitrand et l'abbé Gorini, pour Blanc de Saint-Bonnet et Donoso Gortès, il est extrêmement dur dans ses attaques contre MM. Jules Simon, Renan, Taine, et le P. Lacordaire.
M. Barbey d'Aurevilly dut regretter, sous le règne des Jules, de porter ce prénom aujourd'hui démodé. Pour lui, M. Jules Simon, simple et modeste déiste, terne et sans relief, consciencieusement ennuyeux, de doctrine chétive, est au plus bas degré de l'échelle ; après M. Simon il n'y a plus rien à descendre : on est au ras du sol ! M. Simon a passé toute sa vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en désuétude et dans le mépris de l'histoire; son livre de la Religion naturelle n'est c qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui n'ont pas la tète faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas le cœur fait pour la religion. » M. Simon est un faux humble, un faux bonhomme, un faux démocrate, d'un sens très commun, enfin un théophilanthropiste. Mais imaginez le portrait dont je viens de reconstituer le squelette, tracé avec la verve folle, le style crâne, les allures libres du polémiste !
M. Ernest Renan est traité avec le plus outrageant dédain, et c'est justice. Le critique le compare à un chat, déguisé en tigre, peureux et traître comme un chat; il ne voit en lui qu'un triste rationaliste, un hégélien manqué, plus poltron que Diderot et Voltaire ; médiocre, M. Renan est l'aristocrate de la science ; c'est lui qui a osé écrire : « Il ne faut pas sacrifier à Dieu nos instincts scientifiques. » Il est^ comme son maître Strauss, le prestigitateur de l'éru-' dition, l'escamoteur historique; ses livres ne sont que des collections de blasphèmes, un long symbole d'insolences ; on y trouve pêle-mêle du scepticisme^ un optimisme béat, une confiance bête dans l'humanité, les thèses les plus niaises et les plus compromises. En terminant, M. Barbey d'Aurevilly lance à l'auteur sifïlé de la Vie de Jésus cette flèche du Parthe :
'< M. Renan « est ennuyeux... iilisiblement ennuyeux. Même ceux qui tiennent pour certain que le catholicisme doit périr et qui glorifient tous ceux qui l'attaquent ou par devant avec le glaive bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière avec le stylet des réserves et desfaux-fuyants, ne feront pas à M. Renan une gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort, soit comme action, soit comme intelligence ; nous avons eu Verger et Stendhal, et il ne viendra qu'après eux. »
Mais s'il étrille sans pitié les renégats, les librespenseurs, les pseudo-philosophes, les ennemis avérés du surnaturel, il n'est guère plus tendre pour le& catholiques dont la doctrine fait des concessions à
l'esprit du siècle. Il est sévère pour le P. Lacordaire, à propos de cette vie de sainte Marie Madeleine, qui ouvrit les portes de l'Académie française au docte enfant de saint Dominique :
« Religieusement, catholiquement, au point de vue de la doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du P. Lacordaire est un malheur d'autant plus grand, que les âmes sur lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien la portée et s'empresseront de la signaler comme inévitable, puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y trompez pas ! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers le terre à terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de précipiter... Talent vibrant, moins pur cependant que sonore, négligé, mais élégant, frêle et pâle, puis tout à coup nerveux et brillant, ayant l'audace d'un paradoxe et la mollesse d'une concession, le P. Lacordaire, comme la plupart des hommes qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense, a les opinions et les défaillances d'un talent comme le sien, presque muliébrile, qui s'étend ou se détend, comme des nerfs. Plongez-le par supposition dans le moyen âge, et appuyez-le sur saint Thomas, le P. Lacordaire pourrait viser sans inconvénient à la popularité de ce temps-là, sainte ou innocente, mais il est malheureusement du dix-neuvième siècle, où la popularité n'est ni l'une ni l'autre, et où il est plus dangereux de la rechercher 1 Et, il faut bien le dire, il l'a recherchée, et elle est encore, à cette heure, l'écueil contre lequel vient de se heurter, dans sa maturité réfléchie, et qui devrait être plus détachée ■des opinions du monde et de sa sotte estime, le même homme qui, dans sa jeunesse, y heurta, hélas ! tant de talents. »
S'il ne ménage pas le blâme, M. d'Aurevilly ne mesure pas la louange. Il en accorde une splendide à Donoso Gortès, marquis de Valdegamas, qui « avait plus de confiance dans une dizaine de chapelet, dite d'un cœur fervent, que dans tous les étalages de la pensée. Et il avait raison ! » s'écrie M. Barbey d'Aurevilly, qui ajoute un peu plus loin :
« Nous, catholiques du dix-neuvième siècle, nous n'avions à opposer aux trois colosses de la philosophie ^ que deux hommes de cette hauteur, qui en valaient bien trois, il est vrai, de Maistre et de Bonald, mais il nous manquait le troisième. A présent nous l'avons, et ce sera Donoso Gortès. »
Dans un article sur un livre de M. Garo, nous retrouvons des traces du mysticisme raisonné de notre auteur :
« Nous ne connaissons, dit-il, dans l'histoire du monde,, que le catholicisme qui ait jamais pu régler et contenir cet extravasement de la faculté religieuse (le mysticisme), parce que le catholicisme, cette forcé organisée de la vérité, a, par son Eglise, l'autorité éternellement présente et vigilante, qui sauve l'homme de son propre excès, et le ramène tout frémissant à l'Unité, quand le malheureux s'en égare, fût-ce même par une tangente sublime !- Partout ailleurs que sous le gouvernement de l'Eglise et en dehors de son orthodoxie, le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de Tinfini, la gloire de l'homme et son danger... »
c L'Infinité, ajoute M. d'Aurevilly dans sa remar-
Voltaire, Rousseau et Franklin.
quable étude sur sainte Thérèse, l'infinité I Voilà le caractère des œuvres de sainte Thérèse. Yoilà la marque distinctive et à part de ce talent, qui n'est pas un talent; de ce génie, qui n'est pas un génie,' quoiqu'on lui donne ce nom pour l'exprimer... Cette héroïne de la vie spirituelle est infinie d'intuition, de profondeur, de subtilité... Infinie dans le sens métaphysique. y>
Un des livres de M. d'Aurevilly qui ont le plus soulevé de colères contre lui est Gœthe et Diderot. En rapprochant dans le môme volume deux études pubhées autrefois séparément, et à des époques assez distantes, il entendait faire mieux juger les deux personnages, et donner une idée plus exacte et plus nette de leur identité. Il les considère, en effet, comme des esprits de nature identique, malgré les différences de pays et d'époque, de langue et d'idée, d'influence et de destin. Gœthe est pour lui le Yotaire de l'Allemagne, et Diderot le contemporain de Voltaire, dont la gloire contre-balança la sienne. Il donne partout au philosophe tudesque une bien large place en disant que son immense personnalité remplit notre siècle « et bouche tous les horizons de la pensée moderne de son insupportable ubiquité ».
Il paraît toutefois que l'étude sur Gœthe, publiée immédiatement après les cruels désastres de 1870-71, fut regardée par la presse allemande comme une vengeance tardive de vaincu. Erreur capitale. Dès longtemps l'observateur avait vu l'Allemagne pénétrer chez nous par l'idée allemande, en philosophie et en littérature, et lui-même ne reconnaissait-il pas le
poète du Faust pour un génie « qui fait trembler ceux qui l'admirent >, et n'était-ce pas la France qui avait le plus poussé à sa gloire, « qui n'est pas seulement ■une gloire allemande, mais une gloire de l'esprit humain, j II l'avoue, cependant : qu'y a-t-il de plus antipathique au génie clair, svelte, rapide et absolu de la France que le génie de Goethe ? Et cela n'empêchait point que Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Sainte-Beuve, et plus tard Flaubert, et toute l'école des Impassibles fussent des disciples de Gœthe. Il y a plus :
« Réalistes d'hier et naturalistes d'aujourd'hui relèvent tous, plus ou moins, de Gœthe, sa théorie de Vart pour Vart ayant abouti pour les esprits grossiers, raais conséquents, à la théorie de la nature pour la nature qui, au fond, est absolument la même chose... Gœthe, qui a remplacé l'inspiration par l'étude, la combinaison et le remaniement perpétuel, doit être naturellement le Dieu des secs et des pédants. Les professeurs l'adorent. Ils voient tout dans cette bouteille d'encre. »
« La durée de sa gloire a donc pour garantie l'impuissance de ceux qui l'admirent ». Et ceux-là sont Philarète Chastes, Caro, Blaze de Bury, et même Sainte-Beuve dont l'influence fit éloigner Barbey d'Aurevilly du Pays pour un temps fort long après que ses articles sur Gœthe y avaient paru. Il ne se dissimulait pas, malgré tout, que son livre ne serait pas accueilli avec faveur, en vertu de l'inepte aphorisme des politiques, fort pauvres esprits à l'ordinaire : « On ne remonte pas le courant de l'opinion publique. » Il voulut le remonter, lui, et tout en reconnaissant au
LE CRITIQUE {jlll
pédant de Weimar sa valeur germanique^ contribuer, pour sa part, à c dégermaniser » la littérature française.
jt * »
Gomme le dit M. d'Aurevilly dans une de ces préfaces, où il résume compendieusement ses pensées et en fournit la substance, il fut un temps où c'était une fonction publique que d'écrire l'histoire, et où l'on commettait à cette charge des hommes éprouvés et capables d'une grande élévation de caractère et de talent. Puis l'heure est venue où l'histoire devint une arme aux mains de ceux qui voulaient démolir tous les monuments du passé, et trafiquer librement de leur arme faussée qui, « comme la balle mâchée, fait les coups plus mortels >. Le préjugé révolutioilnaire contre toute institution du pouvoir, le travail critique de la libre-pensée appliquée à l'histoire, l'élément pittoresque introduit dans cette chose si grave, la passion politique, les haines de parti, ont justifié le mot terrible de Joseph de Maistre! « Depuis trois cents ans, l'histoire est une conjuration permanente contre la vérité. »
Pour M. d'Aurevilly, toute la question de l'histoire, c'est la nationalité. « L'histoire de France, c'est nous tous, c'est notre blason de peuple, ce sont nos ancêtres, c'est l'honneur ! » Et c'est pourquoi il voudrait que la vérité historique fût garantie contre la fraude, et que le mensonge fût puni comme la diffamation :
« Oui, que la Libre Pensée ait ses historiens, mais que la
France ait ses historiographes! Que la Libre Pensée ait «es historiens, qui font leur histoire comme leurs romans et leurs romans comme leur histoire, mais que nous ayons, nous, un domaine public de vérité inaliénable; que l'on puisse retrouver toujours une tradition visible et vivante, au milieu de nous, et qui puisse résister au travail dépravant et effréné de la Libre Pensée ! En un mot, que la mémoire de nos grands hommes ne soit pas la proie banale de l'ignorant ou du mauvais qui vient jeter sur son jour, sa passion, son manque de principes, son ignorance ^u sa haine ! »
Le xvi^ siècle intéressait et préoccupait d'une façon toute particulière M. d'Aurevilly : c'est le siècle de la Renaissance, de la Réforme, des grandes guerres, des luttes à outrance, des puissants héros, et en même temps des élégances raffinées, et d'un merveilleux renouveau artistique et littéraire.
La Renaissance, il la voit surtout dans les cinq grandes figures historiques naguère évoquées par le comte de Gobineau : Jérôme Savonarole, — César Borgia, — Jules II, — Léon X, — Michel- Ange ; € c'est l'Italie et c'est le monde tout entier, passant par l'Italie ou tressaillant électriquement à chaque tressaillement de l'Italie... > Ce lui est une occasion de dire ce qu'il pense des Borgia, ces hautes et sombres figures que l'on s'est acharné à calomnier, Alexandre YI, César et Lucrèce, personnalités troubles par elles-mêmes ou ù^oublées par les autres :
< Cette question des Borgia qu'on n'agite si fort que parce que, en l'agitant, on croit compromettre l'Eglise, a été reprise dernièrement dans les deux sens où Ton peut la prendre. Le livre du Père Olivier, dominicain, avait été
entrepris pour la purification historique d'un homme que Voltaire lui-même avait trouvé par trop calomnié... Mais par ordre de ses supérieurs, le Père Olivier a été obligé de s'arrêter au tiers de son œuvre, — et il ne nous a purifié que Lucrèce.
« Les Pères dominicains n'ont pas voulu qu'on réhabilitât, si possible était, la mémoire du Pape qui avait touché à la robe blanche de Savonarole le dominicain, le Luther d'avant Luther, le Calvin d'avant Calvin, le Jansénius d'avant Jansénius; le précurseur enfin de cette diabolique Trinité ! Avant le Père Olivier, onctueusement prié de se taire,des historiens, même parmi les ennemis de l'Eglise, avaient cherché le vrai sous le faux dans cette question de la personnalité des Borgia. La Lucrèce Borgia des Scènes historiques, de M. de Gobineau, comme dans le livre du Père Olivier, y est complètement justifiée. »
Et à propos de5 vices, des excès et de rambition de César, — qui de ses crimes, car il en commit, lui, — ■ a éclaboussé tous ceux d'une race dont il fut probablement le seul grcn 1 coupable, il ajoute :
rfOrsi les moyensde cette ambition quifurent les moyens employés par toutes les ambitions de l'époque furent répréhensibles, il faut se rappeler cependant que cette ajnbition voulait la force temporelle de l'Eglise, l'indépendance de l'Italie vis-à-vis des nations étrangères, l'abaissement des maisons féodales qui a toujours fait la gloire de ceux-là qui les abaissèrent, en vue de cette vérité politique (qui est la seule peut-être!) l'unité du pouvoir! l'écrasement enfin du condottiérisme, le fléau le plus épouvantable de cette époque ; et on pourra trouver cette terribilité d'ambition quelque peu diminuée par tant de grandeur. »
A propos d'un livre de M. Albert du Boys surCathe-
rine d'Aragon, M. d'Aurevilly juge le Barbe-Bleue anglais, en des pages enflammées qu'il faut citer pour montrer comme il eût écrit l'histoire, s'il avait voulu :
«Henri VIII est le divorce fait homme! Il Ta pratiqué dans des proportions d'une immoralité qui a fini par être sanglante et avec une passion qui, si elle nlabsout rien, explique tout...
« Ce Henri YIII, tout Tudor et Henri VHl quMl fût, eut une peine immense, qui prouve, du reste, pour son siècle, malgré son abaissement et sa corruption, à mettre le divorce dans sa vie.Moinspourrie et moinsathéequelanôtre, la société de Henri VIII s'indigna et résista longtemps à l'idée de ce divorce voulu avec une si furieuse obstination par l'impétueux amant d'Anne de Boieyn ! et lui-même, cet homme enivré d'une passion qui ne se connaissait plus, eut peur longtemps de ce qui restait encore de moralité chrétienne à cette société, et courba devant elle sa violence jusqu'aux platitudes de l'hypocrisie ! Ce divorce de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, qui troubla tout en Europe et qui épouvanta jusqu'à la Papauté, tombée de son ancienûe puissance, laquelle, au moyen âge, aurait tout fini par une excommunication suffisante comme un coup de foudre, ne s'emporta pas de haute lutte et dans un éclair. Retardé par les cent mille lâchetés de tout le monde, il fut examiné, soupesé, discuté et rediscuté sous toutes les formes de la légalité et de la diplomatie du temps. Nul n'osait... ni pape, ni empereur, ni roi, ni ministre, ni ambassadeurs, ni commissaires, personne, excepté le vieux Fisher qui mit intrépidement sa vie au jeu (et qu'on lui prit plus tard), et parla comme le seul évêqiic catholique qu'il y eût alors, dans cette Angleterre, semée d'cvêques ! Tous tremblaient. Le pape tremblait de voir l'Angleterre perdue pour la foi ! L'empereur, le neveu de Catherine, Charles-Quint, tremblait en se débattant entre la vérité, Thonneur, le droit et ces misérables
intérêts politiques qui, toute sa vie, furent ses maîtres! Le roi tremblait, — le roi de France que Bayard n'avait pas sacré chevalier pour être le chevaliei^ Tartufe et pour regarder comme un péché qui inquiétait sa conscience le mariag-e de Henri VIIL et de la virginale Catherine d'Aragon! VVolsey, le cardinal et ministre Wolsey, tremblait, et de deux tremblements, lui, — de n'être ni assez cardinal, ni assez ministre et de manquer deux Papautés, la Papauté de Rome et la Papauté d'A ngleterre ! Et Henri VIll tremblait aussi ! Il trembla longtemps comme les autres, mais enfin sa passion indomptable brisa tout, et un jour vint qu'il mit effrontément le lit de sa concubine entre Rome et l'Angleterre ; — l'Angleterre restée encore pour l'heure, avec toute sa fierté, derrière ce lit-là !
« La Renaissance, dont l'heure était sonnée depuis la chute de Constantinople, n'était-elle pas elle-même une courtisane, — la grande courtisane ;de l'Antiquité, ressuscitée ? L'Aspasie dont le pape Léon X, — le pape lui-même avait été le Périclèsl L'imagination delà Grèce, réveillée, avait partout enivré, jusqu'aux plus coupables égarements, les fortes intelligences et les fortes mœurs des époques chrétiennes. La fille, — ce signe de toutes les décadences depuis qu'il y a des civilisations qui meurent, — la fille^ cette chair qui corrompt tout esprit et qui finit par être plus forte que l'orgueil même, puisque « nous ne sommes pas des anges, après tout », ;comnie dit Tartufe, n'avait- •elle pas mis à feu la robe de Luther avant qu'il eût beuglé sa révolte ?... Luther, comme Henri VIII, est un homme de divorce. H le permit au landgrave de Hesse et il le pratiqua avec Dieu... Le protestantisme, allons donc! ce ne fut jamais que le hennissement de l'étalon en chaleur! Raison, examen personnel, foi purifiée, paroles sonores et impudentes ! Que viennent-ils nous chanter? qu'ils se taisent et hennissent; Le protestantisme! ce qu'il avait été •en Allemagne il le fut exactement en Angleterre. Taureau sazon et porc allemand, même appétit, même convoitise impure. Henri VIII, l'ennemi de Luther cependant, «t qui l'avait passé très nettement au fil de son épée théo-
logique, devint un Luther à son tour. Sa Bora, à lui, ce fut Anne de Boleyn. En Allemagne comme en Angleterreen Angleterre comme en Allemagne, le protestantismefut aussi bête que cela ! Et pour être bestial, comme Henri VIII l'était, on n'est pas un monstre, — on n'est qu'un animal développé par la corruption et les vices de son temps, assez grands pour le faire monstrueux! »
Les luttes religieuses en France ont inspiré au vi comte de Meaux, gendre de Montalembert, un livre dans lequel M. d'Aurevilly ne voyait qu'une apologie de la tolérance. Pour lui, dans ces luttes, il s'agit de ]a: Vérité absolue contre l'Erreur absolue, et il ne saurait être question de tolérance, pas même au point de vue politique, puisque l'hérésie déchire la monarchie française dans sa tradition historique, et dans l'esprit même de sa constitution. < Le protestantisme a fendu en deux la France, — la plus belle unité qui fût jamais parmi les nations, et la lézarde est si profonde que rien n'a pu la combler. » Aussi comprend-on que, dans son magnifique parallèle entre Luther et Calvin, M. d'Aurevilly ait pu dire, en rappelant qu'il fallait le moyen âge pour créer de semblables hommes :
« Des deux géants qu'il jeta au monde, assurément le moins colossal, le plus cruel, le plus odieux, le plus antihomme, est Calvin; mais, malgré les dons surnaturels que Dieu avait versés comme à plaisir sur la tête de Luther et dans sa poitrine, le plus abject, c'est Luther T. car chez Luther, le sycophante et le menteur ont également dégradé l'homme de cœur et l'homme de génie. Si Thomas Carlyle, en voulant relever Cromwell de cette accusation d'hypocrisie qui accable sa gloire, a eu raison de dire qu'il n'y avait pas de grands hommes sans bonne
foi, sans au moins la croyance en quelque supposition ontologique que l'on prend pour la vérité, et même sans le fanatisme de cette croyance, il faut chasser Luther de ce troupeau superbe... Toute sa vie et jusqu'à la fin, il n'a cessé de dire, sur toutes choses, le contraire de ce qu'il avait avancé. »
On croirait, à lire ces merveilleux articles, oii la puissance d'une idée intransigeante dévore toute crainte d'être accusé de paradoxe, que Barbey d'Aurevilly pouvait admirer et les Guises et Philippe II, ces types de l'intransigeance en matière de foi. Sans doute, il admet, sans restriction, le fanatisme religieux, parce que le xvi® siècle combattit pour la cause de Dieu.
« Mais c'est précisément le fanatisme de cette Cause à qui tant d'écrivains ont imputé toutes les horreurs du temps, c'est ce fanatisme religieux, dont l'indifférence d'un esprit moderne sans croyance et froidi par l'étude des faits, s'est tranquillement détournée, c'est ce fanatisme qui, lui seul, a pourtant arraché le xvi" siècle à Toutrage mérité du genre humain et qui Ta sauvé du mépris absolu de l'histoire !
<« Oui, le fanatisme religieux, cet Aorri6/e fanatisme religieux... comme ils disent ! Il n'y avait plus que cela qui vaiut réellement au xvi® siècle ! Il n'y avait plus que cela qui vécût, pour l'honneur de l'âme humaine pervertie! Cest tout ce qui restait de l'antique foi chrétienne, de 'enthousiaste amour de Dieu, épousé par le cœur ardent du moyen âge demeuré fidèle jusqu'au grand Adultère de la Renaissance, dont le xvi^ siècle fut un des bâtards ! Oui, le fanatisme religieux, le charbon fumant d'une flamme d'amour, inextinguible encore, pour une religion enfoncée par le marteau de quinze siècles dans le cœur, les mœurs, et les institutions politiques des peuples, et
3ÎÎ8 BARBEY d'aUREVILLY
même de ceux-là qui s'étaient révoltés contre elles !
Il ne faut- pas s'y tromper. Le protestantisme, malgré sa rupture et son hérésie eut au xvi^ siècle, tout autant que le catholicisme, le fanatisme religieux. Le protestantisme combattit pour Dieu, contre Dieu... Aux supplices atroces de Philippe II, les atroces supplices d'Elisabeth d'Angleterre répliquaient. »
Et traçant alors, après M. H. Forneron, un portrait de Philippe II, il le résume en ces termes :
« Le fanatisme religieux ôté de Tâme de Philippe H, il se fait à l'instant en lui le vide de l'homme qui a besoin de ridée de Dieu pour être quelque chose. Ce Philippe IL que les ennemis du catholicisme appellent un monstre, sans son fanatisme religieux, n'eût été, malgré tous ses crimes, qu'un monstre de médiocrité. Très au-dessous de Charles-Quint, son père, dont il n'avait, si on en croit ses portraits, que la mâchoire lourde et les poils roux dans une face inanimée et pâle, ce scribe qui écrivait ses ordres, défiant qu'il était jusque de l'écho de sa voix, ce solitaire, noir de costume, de solitude et de silence, et qui cachait le roi net, le rey netto au fond de l'Escurial, comme s'il eût voulu y cacher la netteté de sa médiocrité royale, Philippe II, ingrat pour ses meilleurs serviteurs, jaloux de son frère don Juan, le vainqueur de Lépante, jaloux d'Alexandre Farnèse, jaloux de tout homme supérieur comme d'un despote qui menaçait son despotisme. . . .
Ces quelques citations suffisent, ce semble, à faire voir quel procédé Barbey d'Aurevilly apportait dans la critique historique. Il s'en servait comme un moyen d'exprimer ses propres opinions, et de juger, avec le livre, les héros ou les faits auxquels le livre était consacré. Il discutait pied à pied, apportant au débat une
grande fougue, mais un grand désir de vérité. Doué d'une érudition prodigieuse, il traitait sans fatigue de tous les sujets, que ce fût la Réforme, les luttes religieuses, les grands types catholiques ou protestants, la Saint-Barlhélemy, avec MM. de Gobineau, de Meaux, Prescott, Audin, Forneron, Michelet, Léopold Ranke, que ce fût le xvii'' siècle, à propos de Saint-Simon avec M. Edouard Drumont, ou le cardinal de Retz avec M. Chantelauze; que ce fût encore la Révolution et l'Empire, avec MM. Taine, Yung, Charles d'Héricault.
Et dans ses Sensations d'Histoire^ il évoquait, d'après le beau travail de révision historique qui sera la vraie gloire de notre siècle, toute une série de belles figures : Jacques II et Louis XI, Richelieu, Gustave Adolphe, Savonarole, Jules II, Grégoire YII, Napoléon.
Quelle merveilleuse histoire du seizième siècle il eût écrite, lui en qui revivaient des ardeurs d'apôtre, et qui possédait à tel point la compréhension des choses de ce temps, l'intuition des visées politiques, si changeantes, des Valois et des Guises, des catholiques et des huguenots, de l'Espagne et de l'Angleterre, qu'il lui fut dit un jour par une adepte fervente de la métempsycose : « Je crois bien que vous le connaissez, le grand siècle I Vous étiez le ^uc de Guise, François le Balafré, quand j'étais Gathe- [rine de Médicis !»
«... On a beau ne pas partager l'opinion de l'auteur, dit [M. Gabriel Routurier, on a beau s'irriter à son tour contre
ses assertions où la témérité de la pensée le dispute à l'énergie de la forme, on est malgré soi entraîné, dans cette course à travers l'histoire, par cet esprit hardi, primesautier, clairvoyant et sagace, dont les vues sont souvent aussi nettes que profondes. Et, çà et là, quelles heureuses formules, quelles trouvailles d'expression ! Parlant de Louis XI, qu'il étudie avec conscience et sincérité, il dira : « liOuis XI, le plus sensé des hommes, le plus (( appliqué à sa tâche, le plus sûr de son action, le plus « voulant toujours la même chose, ce qui est également « l'honneur du caractère et du génie ». Et plus loin : « La grandeur de Louis XI ne nous paraît inférieure à la « grandeur de Charlemagne que par ce qui intéresse seu- « lement l'imagination à distance : l'éclat extérieur, la < poésie. »
L'écrivain de haut talent, qui signe modestement d'un X ses articles dans la Liberté ajoutait, à propos des Sensations d'Histoire :
« M. Barbey d'Aurevilly, placé sur un terrain exclusivement intellectuel, ne se borne plus à des sensations. Ce sont bien mieux des idées et des jugements historiques, des jugements affirmatifs, avec des raisonnements et preuves à Tappui. Il est vrai qu'il juge à sa manière les hommes que d'autres historiens ont jugés à la leur, qu'il condamne, presque toujours ce que les autres ont absous, et qu'il absout ce que les autres ont condamné. Ce n'est pas une raison pour se détourner de lui, au contraire ; on sent bien que l'histoire a été écrite d'une façon et qu'elle n"a jamais été écrite de l'autre.
« Je voudrais pouvoir reprendre ici un à un les événements, les hommes et les femmes auxquels s'arrête M. Barbey d'Aurevilly, seulement le cadre d'un article ne le permet pas. Rien que la manière dont l'écrivain envisage la Saint-Barthélémy et la guerre de Trente ans demanderait des chapitres.
Certes ! ce n'est plus la manière accoutumée d'écrire l'histoire; il semble même que M. Barbey d'Aurevilly y mette un peu trop de tempérament pour se posséder toujours. Cependant il faut reconnaître que, dans cette seule page qui précède, on sent palpiter la vie d'une époque entière; et comme si un pareil cadre n'était pas suffisant, l'écrivain trouve encore le moyen de rapprocher cette époque de la nôtre, et de marquer en traits vibrants le chemin parcouru depuis. Tout le livre est emporté par la même allure et dominé par la même foi, c'est-à-dire par un catholicisme opinâtre, placé au-dessus de tout ménagement, et qui stigmatise aussi bien d'un bord comme de l'autre, les fourbes et les défaillants. »
Il est important de clore ce chapitre par quelques mots sur les Prophètes du Passé, qui parurent en partie à VOpinion publique, en 1849, oii M. Hervé, son ami de plusieurs années déjà, le présenta. La superbe indépendance de ces premiers articles souleva de grandes difficultés pour lui avec la direction, et après peu de temps on en interrompit la publication.
M. Hervé m'a écrit :
« On était à cette époque dans un état de fièvre chaude républicaine où les rêves les plus insensés de république humanitaire s'étalaient dans des milliers de journaux éphémères et provoquaient des ivresses ridicules qui montaient jusqu'au cerveau des prétendus hommes d'Etat du jour. Cette frénésie, qui amena les sanglantes journées de Juin, avait tellement ravagé l'intelligence publique, que notre ami Brucker disait : « On ne peut plus cracher « par sa fenêtre dans la rue, sans risquer de noyer un « Messie ! »
« La publication des Prophètes du Passé avait pour but de jeter un sceau d'eau froide sur ce monde de névrosiaques hallucinés par les fumées démocratiques, en leur opposant les idées et les doctrines des plus grandes penseurs^ sans contredit, du commencement du siècle. Le plus bel éloge qu'on en puisse faire, c'est qu'à cinquante ans de distance il frappe aussi fort et aussi juste les sottises de notre temps, que celles de l'époque où il fut publié. On peut le considérer à la fois comme la préface et aussi comme l'épilogue des œuvres complètes de J. B. d'Aurevilly. »
M. Hervé se fit l'éditeur à Paris du volume qui parut en 1851, et qui contient ce que V Opinion publique s'était refusée à publier.
Feu Thespis eut un char, et ce char, s'il eut un commencement, n'aura pas de fin, car il n'a pas cessé d'exister, et ne disparaîtra qu'avec les derniers comédiens, c'est-à-dire avec les derniers humains.
Déjà sous les Romains, qui ne réclamaient à César que du pain et des spectacles, le théâtre était le besoin le plus impérieux des multitudes, et depuis lors, à travers les siècles, après les mascarades de l'an mil, après les Mystères, les Soties, les Farces et Moralités du moyen âge; après les bouffons italiens delà cour des Yalois; après l'hôtel de Bourgogne, lesgrands tragiques et les grands comiques du dix-septième; après Voltaire et Beaumarchais, le théâtre n'a point perdu son influence : il estdevenu, au contraire, de plus en plus puissant sur les mœurs et sur les
passions, si bien qu'on pourrait croire qu'il est aujourd'hui la principale expression de notre littérature nationale.
Aussi tout le monde veut-il pénétrer dans cette caverne!' Caverne décorée de splendides et féeriques magnificences, qui ne sont plus du clinquant, mais des œuvres d'art; caverne habitée par desjfées, des génies, des matadors, des chevaliers, qui ne sont plus habillés d'oripeaux et de ferblanteries, mais vêtus d'étoiles somptueuses et taillées selon le goût de chaque époque.
Un auteur dramatique doit être un archéologue, un numismate, un paléographe, un peintre, un sculpteur, un tailleur, une couturière, un orfèvre, — et Molière lui-même prendrait pour collaborateur essentiel son bonhomme de père, lequel avait Thonneur d'occuper la charge de tapissier du roi.
Or donc, quelque rang qu'on ait dans notre société désormais dépourvue de toute hiérarchie, on veut accéder au théâtre de n'impprte quelle façon. Des étudiants, se souvenant que leurs vétérans des collèges de Navarre ou de Montaigu faisaient les Diables dans les MystèreSy yoni figurer à l'Opéra, tantôt prêtres de Phta dans Aïda^ tantôt fuchsy dans Faust, évêques dans Y Africaine^ farouches ligueurs ou sombres anabaptistes, dans les Huguenots ou leProphète. C'est une manière de s'amuser qui n'est pas banale.
Des gens du monde jouent la comédie entre deux
paravents, lorsqu'ils ne sont pas assez riches pour
lufionter une scène « pour de vrai » avec les conseils de
l'architecte Garnier. Les marquises se divertissent à
se déguiser en soubrettes, et telle douairière a de la
joie à coiffer la perruque blonde d'Hébé. Rien ne plaît davantage aux jeunes clubmen, que d'endosser la blouse du zingueur Goupeau, s'ils ne préfèrent exhiber leurs avantages sous le maillot couleur abricot du troubadour.
Jamais aussi les comédiens n'ont eu plus de gloire ; on ne les appelle cabotins qu'avec un respect infini. On leur donne le ruban rouge et les palmes violettes, sans distinction de sexe; on les paie mieux que des ambassadeurs, ils ont l'oreille des ministres, les faveurs du gouvernement, quelque crédit dans l'Etat et toute la réclame des gazettes. Enfin leurs faits et gestes familiers sont contés par le menu, comme cérémonies auliques, et le moindre vaudeville en un acte mène plus de tapage qu'un livre d'académicien.
Aussi toutle monde se voue-t-il, en quelque moment de sa vie, à la profession neutre, vague, bizarre, presque chimérique, définie par ces trois mots : « Faire du théâtre! •
On voit des collégiens s'y adonner avant même d'avoir fumé la première cigarette; des hommes d'Etat s'enferment dans leur cabinet pour, au lieu de régler les destinées des empires, marier Tancrède etEudoxie, en trois actes; des vieilles dames collaborent, à fins identiques, avec les adolescents échappés des écoles, ou parfois avec de très caducs burgraves; des gentilshommes évitent de courre le cerf, et taillent la plume en leur manoir; des prêtres même, et non des moins intelligents, rêvent de grandes épopées, où la Vérité si bafouée, en ces temps, serait affirmée et yengée à la face de tout un peuple!
Mais < Faire du théâtre » n'est point aussi facile qu'on le peut supposer. Défunt Shakespeare, en propre personne, porterait à son plus fanatique admirateur, lequel dirige un théâtre célèbre, son manuscrit de Roméo et Juliette, que le bon Will n'aurait aucune chance d'être joué, encore bien qu'il consentît à se laisser tripatouiller. Il n'y a pas d'exemple d'une pièce jouée pour son mérite, d'un drame signé d'un nom inconnu et représenté avec espoir de succès.
Mais non est hic locus, et Dieu me préserve de la tentation de tirer le rideau sur hommes et choses qu'il faut laisser dans l'ombre I
Pour c Faire du théâtre», legénie est inutile, mais le savoir-faire est la qualité maîtresse. On remue plus de monde, de la lecture d'une pièce au soir de sa première représentation, qu'un candidat n'en soulève pour se faire élire dans un département. Et quel que soit le succès, il ne correspond jamais à l'effort dépensé.
Qu'on le demande plutôt à ces quelques auteurs dramatiques, peu nombreux, pour qui toute bataille est une victoire, et qui régnent désormais en maîtres surla scène française... Adolphe d'Ennery, Alexandre Dumas, Victorien Sardou, Georges Ohnet, Meilhac, Halévy... Ils n'ont de rivaux que Racine, Corneille, Molière, Shakespeare et Victor Hugo, car tous les autres, les meilleurs, les médiocres et les pires, n'arrivent au but que pour y passer.
Ils escaladent peut-être la pyramide, mais ils ne s'y maintiennent pas solidement juchés : la plate-forme
est exiguë, il n'y a place que pour les fanLômes desmorts, planant sur quelques vivants.
Ce que Barbey d'Aurevilly aimait le plus dans sa besogne de critique et de journaliste, c'était son feuilleion de théâtre. Il le fît quelque temps au Nain jaune, a» Parlement et plus tard, au Paris-Journalei au TribouLet quotidien. Il assistait avec grand plaisir aux « premières ï, quoiqu'il évitât de s'y mettre en évidence; il y recherchait les sombres baignoires ou les fauteuils d'orchestre les plus cachés. Mais emporté par ses sensations, il disait assez haut son opinion, c C'est l'abbé Hamlet, » criait-il en voyant TaiJlade dans le Prêtre. Le théâtre moderne lui paraissait un art médiocre; ni M. Augier ni M. Sardou ne trouvaient grâce à ses yeux. Il préférait le gros drame de M. d'Ennery, parce qu'il pouvait en plaisanter, en pleurant. Peut-être partagea-t-il quelque temps la secrète tendresse que Louis Yeuillot nourrit toute sa vie pour M. Dumas fils. Toutefois, en mainte occasion, il l'attaqua vivement, et je crois que, de toutes ses pièces, la seule qu'il lui pardonnât était cette Dame aux Camélias, dans laquelle Sarah Bernhardt, qu'il n'avait pas comprise auparavant et qu'il n'aimait pas dans ses autres rôles, lui arracha des larmes et conquit son admiration. Il n'allait pas volontiers aux comédiens en vogue et n'acceptait guère la renommée que le journalisme leur départ, l'engouement dont ils sont l'objet. Il ne hantait point les coulisses, jamais on ne le vit au foyer
de la Comédie-Française, non plus que dans une loge d'Opéra. Il écoutait une pièce, et, servi par sa prodigieuse mémoire, écrivait son feuilleton comme il l'eût écrit en notant scène par scène ses impressions. Avec ses livres, ceux de M. Vitu et de M. Sarcey, ne ferait-on pas l'histoire complète du théâtre contemporain?
Un bon nombre de ses feuilletons ont été rassemblés en trois volumes. Deux autres sont encore à publier. Sur le premier, que j'ouvre, il écrivait ces mots : <( A Charles Buet^ le Théâtre Contemporain. Faites-le-moi moins mépriser. » 11 n'y a rien de sa main, hélas! sur le second et sur le troisième volume... Dès les premières pages, il s^agit de M. Sardou et de M. Dumas. Mais il ne se contente pas de parler des auteurs ; il fait leur procès aux directeurs de théâtre,, il écrit à M. Claretie, à propos de la Guerre des Gueus: et des droits de la critique dramatique, et dans chacune de ses études, il met une comparaison, qui transforme le feuilleton en un cours de littérature, un peu fantaisiste, à l'usage des « gens de théâtre ».
Ce que pense du théâtre M. d'Aurevilly, il le dit dans son introduction :
« Il y a, dans les mœurs de ce temps, un phénomène qui va tous les jours grandissant davantage, et qui, présentement, touche au monstrueux. C'est ce qu'on peut appeler ïhistrionisme, ou l'amour du théâtre et des choses de théâtre.
« Le théâtre est le tyran moderne. Il s'affirme outrecuidamment lui-môme, par l'organe de ceux qui en font iabelleœuvrede l'esprit humain, et, jusqu'ici, nul critique ne s'est levé contre cette prétention, intolérable et ridi-
cule, et ne lui a campé le démenti qu'elle méritait. «A l'heure qu'il est, le théâtre despotise tout le monde, et c'est le seul despotisme dont personne ne se plaigne... Les gouvernements eux-mêmes sont ses très humbles serviteurs. La liberté des théâtres, qu'on vient de nous donner, est la preuve de l'importance énorme du théâtre. En la décrétant, on a cru faire un royal et magnifique cadeau à la France du ,xix<' siècle, et on ne s'est pas trompé. L'esprit humain étant ce qu'il est à cette heure, c'en est un... Après la liberté de la boulangerie, la liberté des théâtres c'était le panem et circenses antique, et même davantage, car la liberté des théâtres est bien plus que le pain des Empereurs romains : c'est la poule au pot d'Henri IV, pour l'imagination publique... »
Et dans un feuilleton du Triboulet, il ajoutait :
< Le théâtre, qui a commencé par le tréteau, finit platement par le tréteau.
« Et chose singulière pourtant ! plus il vieillit, et plus il étale sa misérable vieillesse, et moins il perd de sa puissance! moins l'esprit du spectateur s'en dégoûte. Au contraire, les civilisés vieux comme lui, l'adorent et c'est des amours monstrueux, comme à Sainte-Perrine, entre vieillards ! Il a beau être vieux, rabâcheur, sans relief, sans passion, sans esprit, l'art dramatique n'en règne pas moins despotiquement, insensément sur les spectateurs. Jamais œuvre de génie — de génie véritable, aurat-elle le succès de la moindre pièce de théâtre pour laquelle les plus lettrés d'entre nous, lettrés qui devraient être les plus méprisants, sont tous debout le soir de sa première représentation!... Quelle que soit l'infériorité de l'art dramatique, les spectateurs de son œuvre n'en raffolent pas moins et même en raiîolent-ils davantage 1 Ils ont un goût pour elle, comme l'enfant pour son polichinelle et son pantin. Et il y a même beaucoup de raisons pour que ce goût-là soit bien plus intense encore et surtout bien plus dépravé, car il est naturel chez l'enfant. L'art
dramatique saisit les hommes, surtout par les côtés les moins nobles de leur nature. 11 les prend par les yeux et par le théâtre même sur lequel il déballe ses pièces et les Interprètes de ses pièces. Il les prend jusque par la salle même du spectacle où les femmes viennent par vanité pour être, elles, le spectacle des spectateurs ! et les hommes pour être le public de ces femmes qui continuent pour eux les actrices du théâtre! L'amour de l'art dramatique n'est pas seulement une passion ou un goût littéraire, c'est un goût partagé par les êtres les moins cultivés. C'est un goût très complexe et très corrompu, qui s'exaspère et prend les plus immenses proportions dans les sociétés vieillissantes.
« S'il était toujoursiittéraire, idéal, spirituel, grandiose, ce que tout art doit être pour mériter son nom, l'art dramatique n'aurait certainement pas la même puissance sur la bêtise humaine électrisée. Avec son public, qui a précédé le suffrage universel et qui en a donné peut-être ridée, l'Art dramatique est la pile de Volta des imbéciles. Du temps de Racine, croyez-le bien! l'amour du théâtre n'existait pas de la même façon effrénée qu'à présent. C'était l'amour du beau dans une poignée d'esprits d'une haute et pure chasteté intellectuelle. Mais des ruées de public! mais des pièces à cent cinquante représentations et qui s'en gorgiasent ! Il n'y en avait pas. »
M. d'Aurevilly ne voyait donc dans le théâtre qu'un art inférieur, au-dessous de toutes les autres formes de la pensée.
Aussi tient-il en piètre estime, lui, l'admirateur de Shakespeare et de lord Byron, nos auteurs dramatiques contemporains, dont aucun peut-être ne trouve grâce à ses yeux, et qu'il juge avec une implacable sévérité.
340 BARBEY D AURETILLY
Il serait long de suivre pas à pas M. d'Aurevilly dans sa critique des auteurs de ce siècle. Elle remonte haut. Mais comment résister à l'envie de donner ce délicieux parallèle entre Casimir Delavigne et Ponsard, les demi-dieux classiques, héritiers de Baour-Lormian et de Népomucène Lemercier :
« Casimir Delavig-ne et Ponsard ! cela se suit et cela se ressemble! Ce sont les deux marches d'un escalier qui descend avant d'arriver finalement à la platitude. Seulement Casimir Delavigne est séparé de la platitude de toute l'épaisseur de Ponsard qui, comme on le sait, était gros. Ce sont, en effet, des gens, on ne peut pas dire : de môme race, — ils n'en ont point, — mais de même famille intellectuelle, quoique Casimir Delavigne soit infiniment mieux né que Ponsard. Les noms sont des prédictions, a dit Sterne. Ponsard, c'est le poncif fait homme. Il a dans le talent la roture de son nom..., comme Arouet (Voltaire) avait la rage de l'esprit dans le sien! Casimir Delavigne, qui s'apparente de Ponsard, tient sur lui le poète, comme on tient le germain sur quelqu'un...
« Ponsard était le pied plat du bon sens, et il en a fait l'école. Une école! Casimir Delavigne avait aussi de ce bon sens, aimé des bourgeois, qui leur fait confondre la falie avec la sottise, mais, disons-le à sa gloire, il avait quelque chose de plus. Ce n'était pas grand'chose, maisc'était quelque chose !
« Le poète chez lui, — l'atome poétique si vous voulez, — l'arrachait au bourgeois, tandis que, chez Ponsard, c'est le bourgeois, épais, pédant et pataud, qui aurait, avec ses lourdes mandibules, dévoré le poète, s'il y avait eu jamais en lui quelque chose du poète à dévorer. »
Frédéric Soulié, pour M. d'Aurevilly, n'était pas plus un ^Corneille que M. Sardou ; il n'avait le style ni en prose ni en vers ; incorrect, lourd, surchargé.
commun souvent, quoique énergique toujours, il était surtout un inventeur. 11 était, d'ailleurs, de l'époque de Balzac, d'Hugo, de Musset, de Vigny, de Dumas, d'Eugène Sue, tous inventeurs d'un autre ordre, mais qu'il n'imitait pas, et qu'il eût dédaigné d'imiter. Pourtant, le romantique qui était en lui et qu'il ne se défendait pas d'être, sentait vivement les situations dramatiques de tout ce théâtre de 1830. La veille de sa mort encore, pour tromper la longueur d'une cruelle nuit d'insomnie, il racontait avec passion la grande scène de Richard d'Arlington. Soulié,. dans l'ordre intellectuel, avait la force musculaire du peuple, dont il était sorti. Il inclinait au tragique, à l'effet sinistre, aux fatalités, c Ce fut une espèce de Shakespeare bos^ de Shakespeare de portefaix et de portières, mais j'aime encore mieux cette façon d'être Shakespeare que. d'être Corneille à la manière de M. Sardou.... Corneille seulement pour abattre, en littérature, des noisettes !... >
< J'aime la force, même vulgaire, > disait lord Byron. M. d'Aurevilly reconnaît de la force à Théodore Barrière, qu'il personnifie en Desgeriais, mais il le trouve commun, acre et âpre, faisant l'artiste et n'étant que bourgeois, un esprit raisonneur et frondeur. C'est un de ces honnêtes gens qui veulent que la vertu rapporte, et qui n'estrien moins que bonhomme.
M. Dumas fils, — ah ! M. Dumas fils n'est point traité avec indulgence !.. 11 s'en faut. On lui refuse, à lui, la force, la vis comica, la verve :
« C'est un esprit froid, brillant parfois comme un glaçon^
qui ne se réchauffe pas même aux mots qu'il allume, et qui doit souffler longtemps pour les allumer. C'est un esprit volontaire, mais sec, qui travaille dans la passion, •et qui souvent y a trouvé un petit filon qu'il gratte et regratte sans le purifier; mais c'est là tout. Avec cela on peut faire un drame, mais on ne fait pas de comédie, et je prétends que l'auteur des Idées de madame Aubray n'en a jamais fait.
« M. Alexandre Dumas fils est un écrivain d'intelligence, assurément, et de distinction relative, qui a quelque chose de la morgue anglaise dans la tenue de son talent, ce qui le fait respecter par les déboutonnés et les lâchés de la littérature. En cela très difl'érent de monsieur son père qui, lui, se rapprocherait de ces derniers. 11 n'en a pas le tempérament de satyre intellectuel et les forces animales qui firent de cet homme bien longtemps une puissante nature, dépensée dans des excès de production ruineuse et vaine. M. Alexandre Dumas fils ne se ruinera jamais de cette manière. H ne sera point un père prodigue. Il a des facultés continentes, justement le contraire de tout génie et de tout esprit, de cet esprit qu'on lui attribue. Il prend son temps pour en avoir, le fait venir de loin, l'arrange pour le mettre en valeur.
« Certes, ce n'est pas ainsi qu'on est jamais unRivarol, un Beaumarchais, ou un Voltaire. Quant au rang qu'il occupera dans l'histoire du théâtre du xix® siècle, malgré son aptitude à faire mieux que les autres les constructions dramatiques assez compliquées qui ont remplacé la comédie, je crois bien qu'il ne sera que le second d'un temps qui, du reste, n'a pas de premier. ^
Il y aurait à citer encore, car M. d'Aurevilly fît rarement grâce à l'auteur du Fils Naturel, même lorsque formant, avec M""*^ Olga de Janina et le R. P. Bidon, un trio d'apôtres, il « lançait » le Retour du Christ.
Il n'aimait pas davantage M. Sardou. En sortant d'une c première > de ce triomphateur, il entendait célébrer ce succès, chiffrer le nombre des représentalions et calculer les droits d'auteur. Impatienté, il s'écria : < Eh bien ! mettez-lui une couronne de pièces de cent sous, et n'en parlons plus ! »
«M. Sardou est un tisserand, disait-il — un remueui* de navette dramatique. L'arrangement, l'arrangement, cette mystérieuse et presque hiératique puissance de l'arrangement, qui fait grotesquement trembler les hommes les plus littéraires, quand il s'agit de cette chose crue si difficile et qu'on appelle la science des planches, personne ne la conteste à M. Sardou, même parmi ceux qui nient le plus brutalement son talent dramatique..,
«Talent que je neveux pas nier, mais, après tout, talent mince, nerveux, saccadé, convulsif, qui se remue beaucoup, mais à la même place, et qui s'y trémousse en diable sans jamais s'élever, M. Victorien Sardou n'est, pour qui regarde dans le fond de son sac et veut être franc, qu'un mélodramaturge mêlé de vaudevilliste, qui panache le vaudeville avec le mélodrame et pomponne le mélodrame avec le vaudeville, le tout (admirable ou déplorable, à votre choix !) avec la plus merveilleuse facilité. Que s'il importait de savoir lequel est né le premier dans M. Sardou, du mélodramaturge ou du vaudevilliste, lequel est l'essence même de la double nature de ce Scaramouche à deux couleurs, je dirai que c'est le mélodramaturge. Quand il commença de songer au théâtre, il dut tout d'abord être tenté par le vaudeville. Il y a dans le flageolet du vaudeville quelque chose qui devait aller à cette grêle nature, laquelle trouvait là un instrument en proportion avec la vivacité de ses doigts maigres et le peu de longueur de son souffle. Mais le vaudevilliste est tenu impérieusement d'être spirituel, ce qui n'est pas toujours commode ; or, M. Sardou, ce ner-
veux pâle, a plus de sensibilité que d'esprit, et, d'ailleurs, il dut deviner sans grand -effort, car il a le flair du succès, que pour les succès dramatiques, la sensibilité, serait-elle faussée el morbide, est d'un emploi plus sûr que l'esprit. Ce que lliomme, en effet, est le moias, c'est spirituel.
<^Car, l'adresse, c'estlà que je veux arriver, l'adresse est la qualité la mieux reconnue et la mieux constatée de toutes les qualités de M. Sardou. »
En somme, c'est ne reconnaître à M. Sardou pour tout talent que l'entente conventionnelle de la scène, une supériorité des planches, dont la faculté dramamatique consiste seulement en quelque chose qui ressemble à une mosaïque faite de pièces de rapport et plus ou moins subtilement agencées.
M. Edouard Pailleron ne trouve pas grâce devant Aristarque. Gendre de M. Buloz, M. Pailleron est deceux dont on dit qu'ils sont nés coiffés. Il est riche, glorieux, académicien : il a fait Y Etincelle et le Monde où l'on s'ennuie. C'est quelque chose. Ce n'était pas assez, paraît-il, pour M. d'Aurevilly.
« Il n'a pas, en effet, M. Pailleron, dit-il, le sérieux et le profond de M. Alexandre Dumas, qui fait de l'avenir théâtral et social dans ses drames. Il n'est, comme M. Dumas, ni un augure pour les gobe-mouches du Progrès, ni le moraliste impitoyable qui lient le cœur de toutes les femmes dans sa puissante main ! Il n'a pas cette gravité qui empêche 4e rii'e et qui passe à se faire des mots mordants pour ses pièces le temps que les dents, chez les enfants, mettent à venir! M. Pailleron, quand on y pense, est bien plutôt un Feuillet qu'un Dumas... Un P'euillet d'un vélin peut-être moins satiné que celui qui plaisait tant, littérairement, à l'impératrice Kugénie, mais qui plaît toujours aux petites femn'ies du
LE «RITIQUE 340
monde qui se croient les impératrices du goût et de l'esprit français... C'est un Feuillet moins poétique, quoiqu'il fasse des vers, que le Feuillet de la Revue des Deux- Mondes, dont il est aussi, mais qu'il a dû blesser, en daubant dans sa comédie un de ses compagnons de chaîne à cette galère de Revue, comme si lui-même n'en était pas !
« Car cette pièce du Monde où Von s'ennuie, et qui a si fort amusé le public, est une pièce d'allusions transparentes et de personnalités visibles et vivantes... On y nomme tout le monde par son nom véritable ! C'est une comédie qui, par ce temps de république athénienne, sest permis d'être arislophanesque, mais à prix réduit, il €st vrai, comme nous sommes athéniens, et dans des proportions qui convenaient également à l'auteur et aux personnages de cette impertinence en trois actes, dont le philosophe Caro a été le Socratinet, et ïaristophanet, M. Pailleron !
« Nous avons tous été les complices des malices dramatiques de M. Pailleron. Sans les ressemblances de physionomies assez bien attrapées, on serait certainement resté froid devant cette pièce toute faite de copies, — de la copie des Femmes savantes, — de la copie du Mariage de Figaro, — et de la copie des figures parisiennes prises sur le vif, — troisième copie qui a sauvé les deux autres et qui les a fait pardonner
« C'est surtout les Femmes savantes qui sont ici, et je n'en ferais certainement pas un crime à M. Pailleron si ■elles y étaient d'une autre manière, — si l'homme qui ne craint pas de lutter avec le génie et les types de Molière avait une puissance relative, qui aurait été son ivresse, et en même temps son excuse ; mais est-ce le cas pour M. Pailleron?
« Et l'esprit de tout cela n'a pas été non plus l'esprit de Molière... Nulle plaisanterie franche, ni la gaieté terrible, ■comme la plaisanterie de Molière, ne vibre ici, mais de petits sous-entendus politiques qui ne vibrent pas, qui veulent être fins et qui ne sont que lâches.....
«Ils n'ont plus que l'esprit des petits journaux. Ils soni les échoLiers des échotiers, et voilà pourquoi M. Pailleron a trouvé tant d'échos dans la salle du Théâtre-Français. 11 avait l'esprit de tout le monde qui a plus d'esprit que Voltaire, disent tous ceux qui n'ont pas l'esprit de Voltaire ! Cependant il ne s'y fiait pas trop, et il a fait effort pour en avoir un peu pour son propre compte. »
On ne s'étonnera point que Dumas, Sardou, Pailleron n'ayant pas trouvé grâce devant M. d'Aurevilly, M. Georges Ohnet, qui lui plaisait pourtant comme homme ait, lui aussi, été rudement malmené. Il en parle peu, vite, et durement.
« M. Georges Ohnet me fait bien l'excellent effet (excellent pour lui) de n'être pas plus élevé que l'idéal dramatique de son temps... Il est de l'école moderne des Augier, des Sardou, des Dumas qui l'ont fait, à trois, comme une pièce... Critique de théâtre au Constitutionnel^ il y préparait, par ses feuilletons, ses voies dramatiques... Parate vias Bomini! U y vantait outrageusement les trois hommes qui peuvent se disputer sa paternité et pour lesquels il professait un mameloukisme de sentiment et d'admiration qui le faisait se coucher, comme le Mamelouck de l'Empereur, à la porte de son cabinet, sur un tapis, à la porte de leurs œuvres, à eux, sur le paillasson de ses feuilletons. Il était assez modeste pour ne pas se comparer à ces messieurs et il avait tort, selon moi. Il est de la même famille d'esprits, qui n'a point de race, et peutêtre aura-t-il comme eux son éclat et son petit moment historique. Picard, si oublié maintenant, a bien eu le sien !
c Oui, Picard a été comme eux, avant eux ! Il a été comme eux décoré, et comme eux, de l'Académie. Il a paru un fort auteur dramatique à nos pères. Ils ont raffolé pendant tout l'Empire de ses pièces de théâtre,' qui [sont nom-
breuses, et ils n'étaient pas plus bêtes que nous! II avait comme eux le métier que l'on prenait pour le génie et qui vaut mieux, pour réussir, que le pauvre génie... M. Georges OhneL a déjà le métier. Ce n'est pas son début que la pièce de Serge Panine, mais c'est son début dans le succès, et c'est par le métier qu'il l'a conquis.
« VoiJà,en quelques mots, la pièce de M. Georges Ohnet et l'explication de son succès, qui est très grand. Dans un monde qui ne comprend plus que ce qui est vulgaire,, c'est un immense succès de vulgarité. »
La conclusion de M. d'Aurevilly est nette et précise :
« II fautque nousayons perdu jusqu'à la notion de comédie pour accepter, sous ce grand nom, non seulement les «ijuvres de M. Dumas fils, mais toutes celles de ce temps pleurard et à couteau tiré avec le comique ; de ce temps où le Lachaussée dont Voltaire se moquait, s'il revenait au monde, en s'attifant un peu dans les crinolines modernes, aurait encore de plus grand succès que M. Dumas fils et que M. Sardou.
« Soyons francs ! les œuvres dramatiques les plus distinguées de notre époque peuvent être plus ou moins ingénieuses dans leur donnée première ou leurs combinaisons, plus ou moins piquantes et Unes dans leur observation ou leur dialogue, mais toutes, sans exception, elles manquent absolument de ces trois rayons qui, tordus ensemble, font la foudre joyeuse du comique : la gaîté bouillonnante et profonde comme une source, la bonhomie et la rondeur! Nul de nos contemporains ne les a ni séparées, ni réunies. »
Gomme M. Octave Mirbeau, mais avec moins d'éclat que lui, parce qu'il ne soulevait pas le tapage du bou-
levard, Barbey d'Aurevilly a fait leur procès aux comédiens. Cette page, que je cite, complète la pensée du maître sur le théâtre. Ceux qui voudront la mieux approfondir liront le Théâtre Contemporain et les Vieilles Actrices :
«Les peuples finissent toujours commeils ont commencé. Ils ont commencé par des fétiches et des histrions (l'éternel tombereau de Thespis) et ils finissent par des histrions et par des fétiches, et quelquefois leurs derniers fétiches sont leurs derniers histrions. Ces vieillards de peuples qu'il faut amuser comme des enfants, parce qu'ils retournent à l'enfance, finissent par n'avoir plus de passion que pour leurs amuseurs ! Décadents à force d'être civilisés, saignés à blanc, et d'émotion épuisés par le fait de toutes les révolutions qui ont passé sur eux, ils ont la reconnaissance de leurs vieux nerfs pour ceux-là qui leur ont donné leurs dernières sensations nerveuses...
«Et, jusque-là, toutest très bien et très naturellement se conçoit; mais ce qui se conçoit moins et ce qui, pourtant, n'en prouve que plus la vieillesse des peuples, c'est la médiocrité des fétiches de leur dernière heure ; c'est le peu qu'il faut pour être adoré d'eux, quand ils sont imbécillisés par la vieillesse... Ce n'est pas l'admiration de •Cicéron pour Roscius qui étonne. Non, pas plus que celle de Napoléon pour Talma ! Mais c'est le jour où tout s'en vient bas dans Rome dégradée, c'est l'amour des histrions quelconques. Ce n'est plus Tamour de l'artiste qui joue les chefs-d'œuvre de Plaute et de Térence, ce n'est plus même l'amour du joueur de flûte et du mime et du danseur, contre lesquels le hargneux puritain de Juvénal a tant déclamé, car ils pouvaient, après tout, être de grands artistes; mais ce qui affolait la vieille tête de Rome, ce n'était plus l'art, ni le talent, mais la fonction, mais le métier! Et quand Rome devint Constantinople, ce furent des cochers, — les verts et les bleus, — qui lui firent tour-
ner sa vieille tête, comme la roue de leurs chars ! Elle devint la proie et la prostituée de ses cochers. Ils régnèrent sur elle. »
Dans ces appréciations sur le théâtre, sur les hommes et sur les choses du théâtre, il faut évidemment faire la part des opinions qui dictaient au critique ses jugements. Après son livre sur Diderot, Francisque Sarcey l'appelait un jour en plaisantant: * Parricide! » ajoutant que Diderot était leur père à tous, à eux feuillonnistes du spectacle quotidien.
Mais d'Aurevilly répudiait cette paternité de l'un, cette filiation des autres, et s'il aimait le théâtre pour lui-même, il l'eût voulu moins accommodé ou raccommodé de reprises parles directeurs, et moins soumis aux fluctuations de la littérature prétendue < fin de siècle ».
Je ne sais pas si Molière est le premier qui ait fait, par les Femmes savantes^ la guerre aux Bas-Bleus^ — ces éternels ennemis de tous les hommes qui écrivent, car la guerre est déclarée entre l'un et l'autre sexe, dès qu'il s'agit de tremper ses doigts dans l'encre, et les plus « féminisés » de nos écrivains, ceux qui, à l'exemple de feu Legouvé, tombent aux pieds de ce sexe auquel ils doivent... leur gloire, ne se font pas faute, loin des oreilles indiscrètes, de se moquer des « authoress », voire des plus spirituelles.
Lord Byron haïssait les femmes qui écrivent, Joseph de Maistre les raillait : « Le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes, écrivait-il à sa fille Adèle. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention, > Louis Veuillot partageait cette antipathie , mais en l'apphquant surtout aux émules de George Sand.
« Dans les livres de ces dames, qu'ils soient écrits pour le commun peuple ou pour les législateurs, l'annour est
la loi première et même Ja loi unique, contre qui rien ne prévaut, ni l'autorité du père, ni le droit du mari, ni l'intérêt des enfants, ni la volonté de Dieu. Il y a deux individus qui s'aiment et qui doivent s'appartenir. Périssent tous les règlements, tous les codes, tout le fondement des sociétés humaines, et que Margoton, femme de Jean, puiisse habiter en paix avec Pierrot, mari de Toinette! Elles vous prouvent cela de toutes les manières, et vous ne trouverez pas une objection à leur faire que ces charmants avocats n'aient cent fois réfutée dans les cent plaidoyers qui remplissent leurs cent volumes. Et vous êtes des tyrans, vous êtes des lâches, vous êtes des athées et des brutes, si vous n'en passez pas par leur avis^ »
Comme on Ta dit ailleurs 2, Paul Féval ne laissait passer aucune occasion de cribler les bas-bleus d'impitoyables épigrammes. Il aimait à rappeler cette plaisanterie de Charles Dickens décrivant les seize cents demoiselles anglaises employées à la fabrication du roman-thé. Il se plaignait surtout de leur invasion dans la littérature catholique. Aussi la lettre que voici et qu'il écrivit à Barbey d'Aurevilly en 1878, à propos du livre les Bas-Bleus, sera-t-elle comprise :
« Cher et grand ami,
« Voilà déjà quinze jours que j'ai votre livre si beau, si étonnant et si profitable. Il a été pendant ces deux semaines le repos du vieux forçat. Votre mérite n'est pas d'4tre unique, votre mérite vaut bien mieux que cela, mais cette condition de suprême originalité est un charme qui va toujours, traversant vos œuvres de bout en bout et se renouvelant à mesure qu'il se prodigue, parce
' Les Libres-Penseurs.
* Paul Féval. Souvenir d'un ami, par Charles Bu et.
que c'est vous-même et que la dépense ne vous en coûte rien. Cette condition de vous est non seulement votre fond, mais aussi votre style, séduisant comme une aventure d'épée, et si fier, et vainqueur des témérités, et tout éclatant de forte jeunesse.
« Ici, votre sujet était-il bien digne de vous? Vous Tavez haussé, il est vrai, à force d'audace et de virilité, mais votre talon a peine à sonner sur cette paille.
« En Bretag-ne, nos paysans font du fumier économique avec du chaume qu'ils mettent pourrir au beau milieu du chemin. On y enfonce jusqu'au genou. Ainsi la peste que vous avez attaquée pourrit sur la grande route littéraire, faisant de l'ordure, mais non pas même du bon fumier, car rien ne pousse par elle sinon l'ennui, la colique, le mensonge, la migraine, la perversité et la langueur. Personnellement, vous ne pouviez me faire un plus loyal plaisir qu'en piétinant cela. D'autant que vous avez un pied de fer, et terriblement emmanché d'un jarret qui écraserait des rochers, — mais justement, cette chose flasque ne vous résiste pas assez; vous y enfoncez d'autant plus 'profond que vous êtes plus puissant, et làdessous il y a uniforme fétidité de femmasserie. Quel talent véritablement énorme il vous a fallu pour faire un livre non seulement beau, mais varié, mais empoignant d'infatigable verve avec CELA !
« Vous ne savez peut-être pas que j'avais inventé la pieuvre, non pas avant le bon Dieu, mais longtemps avant Eugo. Et pourtant, je ne la vois plus, cette bête de lettres qui a pour sang de l'encre, qu'à travers la description d'Hugo. Vous avez battu la pieuvre des écritoires avec la massue d'Hercule qui broie les géants, et comme vous connaissiez la nature visqueuse du monstre, vous avez garni la massue de pointes de diamant, et par surcroît vous l'avez trempée dans votre esprit mordant, fin, subtil, généreux. Il y avait là de quoi matagraboliser n'importe quoi de robuste, de féroce et même de félin, mais la pieuvre! ! ! Que faire contre cette infernale confiture? Un chef-d'œuvre? Vous l'avez fait et la pieuvre s'y
collera de tous ses suçoirs pour uriner son encre. Mon cher et mon briJlant, vous avez provoqué l'impossible et vous l'avez vaincu. Ce livre nous restera, et ce n'est pas le grand succès qui Jui fera défaut, car il est bourré de toutes les forces qui prennent le succès à la gorge, même dans les époques de bouillie comme celle que nous traversons. Moi qui m'en prends aussi quelquefois à la bête de lettres, je m'appuierai sur vous à la prochaine occasion et vous pillerai et vous citerai, — mais j'y irai avec le plus de lâcheté que je pourrai, prenant pour armure une vieille serviette, pour arme une paire de pincettes. Ceux qui vous disent que vous avez sondé une plaie illusoire (j'ai vu cela imprimé), ne font pas erreur, ils font mensonge. La plaie est hideuse, ridicule et gangrenée, mais elle est pieuvrale; elle fuit, gélatine, mucilage ou fumée. Je vous crie bravo ! du fond de mon admiration, et je compte, et je mesure les entailles que votre Durandal eut creusées si l'animal n'eût pas été de la morve. Ceci est un regret, je ne dis pas non, mais un regret de père de famille qui suppute l'admirable poudre brûlée contre un gibier punais, — et derrière cela, il y a ma conviction que vous avez daubé victorieusement sur la plus impure rosserie de ce temps de rosses, proprement, noblement, même galamment. Je demande que la prochaine fois vous tapiez un monstre musclé. Je ne vous admirerai pas plus et ce sera plus facile; mais tout homme est enfant, moi surtout, et j'aime à voir les paladins qui me sont chers, dans des lices royales, toucher des écus retentissants.
< Votre profondément ami,
€ Paul Féval. »
Le farouche Schopenhauër, qui dut pourtant le commencement de sa réputation à une femme, ne les ménage guère :
€ Plus une chose est noble et accomplie, dit-il, plus elle
se développe lentement et tardivement. La raison et l'intelligence de Ihomme n'atteignent guère tout leur développement que vers la vingt-huitième année ; chez la femme, au contraire, la maturité de l'esprit arrive à la dix-huitième année. Aussi n'a-t-elle qu'une raison de dix-huit ans bien strictement mesurée. C'est pour cela que les femmes restent toute leur vie de vrais enfants. — Que peut-on attendre de lapartdes femmes, si l'on réfléchit que dans le monde entier ce sexe n*a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les beaux-arts, ni en quoi que ce soit un seul ouvrage de valeur durable. Cela est saisissant. Dans la peinture, elles sont pourtant aussi capables que nous d'en saisir le côté technique, et elles cultivent assidûment cet art, sans pouvoir se faire gloire d'un seul chef-d'œuvre, parce qu'il leur manque justement cette objectivité de l'esprit qui est surtout nécessaire dans la peinture. Elles ne peuvent sortir d'elles-mêmes. Les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous les égards, fait pour se tenir à l'écart et au second plan. Certes, il faut épargner leur faiblesse, mais il est ridicule de leur rendre hommage, et cela même nous dégrade à leurs yeux. »
Il faut tenir compte, cependant, que V Essai sur la femme de Schopenhauër n'est qu'un libelle virulent oii le parti pris évident gâte des observations d'une implacable perspicacité * .
Si Barbey d'Aurevilly n'aimait pas les femmes qui écrivent, et le laissait voir avec une franchise aussi <îourageuse que peu galante, les traitant parfois avec un dédain par trop cavalier, il n'en était pas moins fort choyé de queLjues-une d'entre elles, qui se met-
* Voir la curieuse étude de M. Jean Moréas, dans la Revue Indépendante.
laienl volontiers en frais de coquetterie avec lui. Ainsi M"""" Mathilde Stevens, — qui fut l'Egérie de plusieurs hommes d'Etat de la troisième République, qui écrivait de fort jolies chroniques signées Jeanne Thilda, et que l'on a souvent comparée pour la vivacité de l'esprit et la grâce du style à M™® Delphine de Girardin, écrivit un jour sur lui une bien jolie page :
« Voilà un homme à qui je dois beaucoup, disait-elle; il m'a ouvert lame et il m'a appris à penser; est-ce un grand écrivain? Je l'ignore. J'ai toujours eu pour lui une admiration troublée, un sentiment fait de nerfs et quelquefois de larmes.
« On dit que ses romans sont faux ; c'est possible, seulement ils entraînent dans des tourbillons d'émotions si violentes, qu'on reste comme brûlée après les avoir lus!
« Son récit enflé est grandiose et superbe, un aiple qui, d'un vol lent, s'élève vers la lumière. Le mysticisme chrétien dont son âme est un tabernacle sincère, donne une saveur délicieuse à toutes ses héroïnes charmantes, imbibées d'amour et marquées du fer rouge de la fatalité. Gœurs de vierges ou cœurs de filles, ce sont les mêmesdésespérances, les mêmes flammes d'enfer. Qu'elles se tordent aux pieds du Christ ou aux pieds du diable, elles offrent leurs plaies saignantes, holocauste qui n'apitoie pas le romancier, pressé de les pousser dans Tabîme malgré le crucifix qu'il leur met sur les lèvres.
« Les femmes, les voilà ! elles passent avec leurs yeux qui flambent; elles ne pleurent pas, elles n'ont plus de larmes ; la passion a tout desséché, tout tordu. »
M™® Stevens, qui avait fondé le dîner des Bas-Bleus^ qu'elle présidait sous son pseudonyme de Jeanne Thilda, et qui réunissait un grand nombre de femmes
de lettres, eut la malicieuse idée d'inviter M. d'Aurevilly, parce joli billlet:
« Mercredi.
« Cher grand maître,
« Vous n'aimez pas les bas-bleus et comme vous avez raison ! Et cependant je viens vous supplier à mains jointes d'être du dîner des Bas-Bleiis dont je suis présidente. Quel bonheur, quelle gloire de vous avoir à ma droite ! Quel panache pour Thilda et quelle douce joie, quelle exquise sensation de vous connaître enfin !
« Si vous pouviez dire oui 1 Cela s'est pourtant vu, ces «hoses-là ; il y a des gens qui gagnent le gros lot et je suis née sous une heureuse étoile. Vous trouveriez grand nombre de vos admirateurs, et iMendès, et Silvestre, et Fouquier, et tutti quanti, des femmes qui ont juste assez de bleu dans leurs bas pour rappeler qu'elles descendent •du ciel, et votre servante qui désire passionnément vous dire sa passionnée admiration.
« Math. Stevens,
« (Jeanne Thilda.) »
M. d'Aurevilly répondit en ces termes :
« 4 juillet 1884.
< Madame,
< Vous êtes bien charmante, bien séduisante et bien tentante avec cette place que vous m'offrez auprès de vous, à votre dîner des Bas-Bleus, mais, madame la présidente et madame la sirène, je n'irai pas. C'est très difficile d'être saint Antoine, mais on peut toujours être Ulysse. Vous, — je vous crois bonne, malgré les bas-bleus que vous voulez bien porter, pour leur faire honneur, et vous ne vous moqueriez pas de moi, si j'allais à votre dîner. Mais les autres Bleues?... Riraient-elles, derrière leurs éventails et leurs verres, de me voir là !
« Et ma foi ! Elles auraient raison ! Quand un homme manque de tact, les femmes en ont pour lui. C'est leur malice. Ici, ce serait leur revanche. Daig-nez donc m"excuser, madame, mais vous seule, qui avez pensé à moi pour le plus inacceptable des dîners, malgré la grâce flatteuse que vous avez mise à me l'ofîrii'.
« Agréez, madame, l'assurance de mes sentiments respectueux et même reconnaissants,
« Jules Barbey d'Aurevilly. »
Molière, qui avait deviné le bas-bleu, l'incarnant dans les filles du bonhomme Gorgibus, et le livrant à la risée de son public de marquis, n'avait pas deviné noire époque, où le bas-bleu règne et gouverne, en politique, en littérature, partout : époque de pédantisme et de pédagogie, où Ton voit des fillettes qu'on devrait renvoyer à leur poupée devenir avocats en jupons, médecins à lunettes, et la pastourelle se muer en maîtresse d'école. Il ne saurait étonner qu'un esprit vigoureux et viril comme Barbey d'Aurevilly fût sollicité par cette grande question de l'égalité des sexes. Il n'était nullement l'apôlre des femmes, ni même leur ami, dans le sens donné à ce mot par M. Alexandre Dumas fils, qui passa quelque temps pour leur « confesseur > attitré, mais ne voyait-il en elle que ce que le grave Tertullien appelle : instriimentwn voluptatis ? ou pensait-il encore, avec Schopenhauër, que les femmes ont les cheveux trop longs et les idées trop courtes?
Le volume des Bas-Bleus parut en 1878, à
la
brairie Palmé, qui ne s'était jamais Vue à pareille fête, et presque au moment où M™*^ Auaiistus Craven, née la Ferronnays, auteur du fameuse Récit d'une sœur et de Fleiirange, venait d'obtenir de l'archeyêché de Paris que le Prêtre marié fût retiré des vitrines de cet éditeur. Il renferme près de quarante études consacrées à M""^^ de Staël, Lenormand, Sophie Gay, Emile de Girardin, George Sand, Daniel Stern, la comtesse de Gasparin, Edgar Quinet, Craven, Marie-Alexandre Dumas, la princesse de Belgiojoso, Swetchine, la marquise de Blocqueville, Louise Collet, la comtesse Guiccioli.
II en est une qu'il aurait dû épargner, lui, enthousiaste de toutes les grandeurs : la marquise de Blocqueville, fille du maréchal Davout, « un nom tenu à la victoire », et qui c met une étoile au front », ainsi qu'il disait lui-même. Cette très noble femme, une des plus hautes intelligences de la société contemporaine, qui se délecte au culte des lettres, pour se reposer de l'ouvrage considérable, véritable monument élevé par elle à la gloire de son illustre père, méritait d'être mieux appréciée d'un homme qui avait le culte des vertus militaires, des traditions de race, des sentiments rares, de l'aristocratie dans le talent. Mais il eut le regret de parler d'elle sans l'avoir connue. Victor de Laprade m'écrivait à ce propos :
« M™*^ de Blocqueville est une personne d'un très grand cœur, digne en tout de son père l'héroïque Davout ; son dévouement, sa bonté, sa générosité sont inépuisables. Restée volontairement à Paris pendant le siège et la commune, malgré sa santé déliicate, elle y a fait le bien
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avec un admirable courage. Son sang-froid, sa présenced'esprit, sa fierté en face des incendiaires qui envahissaient son hôtel, ont contribué à sauver le quartier de l'Institut. >
Gomme Balzac, Barbey d'Aurevilly, quand il parle des femmes, est un grand désillusionneur , et combien qu'il ne soit point sceptique, les pages tracées de sa main léonine trahissent de bien amers désenchantements. Il n'était pas d'un esprit chagrin, et pourtant quelle tristesse en ses jugements, surtout dans ce volume des Bas-Bleus, où il est moqueur, pour s'éviter, semble-t-il, d'être méchant! Sa thèse est fort simple, d'ailleurs : c'est que, plus il y a de talent dans une femme, quand par rareté il y en a, moins il y a de bas-bleuisme;ei quand il y a bas-bleuisme, il y a tache dans le talent, et cela, toujours. C'est, du reste, ce qu'il disait, en .parlant d'Eugénie de Guérin, qu'il épargne, parce qu'elle n'avait ni la vanité ni l'éducation des femmes de lettres. Eugénie de Guérin n'eût peut-être jamais été connue du monde littéraire, san* l'amour touchant qu'elle portait à son frère, véritable passion qu'elle traduisit avec tant d'âme dans son journal de jeune fille. Peut-être même n'eùt-elle jamais écrit une ligne, si elle avait supposé que ses intimes confidences, un jour, seraient publiées. Elle écrivait pour son frère et pour ceux que son frère aimait. Aussi, l'auteur des Bas-Bleus l'a-t-il mise dans son livre pour servir de repoussoir aux autres, < pour montrer que la vraie gloire du talent chez les femmes, c'est surtout de ne pas faire partie de cet abominable bataillon ».
Il en est une autre encore qu'il épargne, sœur Catherine Emmerich; mais celle-là, ce n'est pas même une femme qui écrit : c'est une voyante qui proclame les visions de ses extases, sous une inspiration d'en haut, et qui rencontre du génie dans l'expression, en racontant le livre sublime et merveilleux écrit par Brentano sous sa dictée : La douloureuse Passion de Notice- Seigneur Jésus-Christ,
€ Poète assurément celle-là, si jamais créature humaine le fut. Poète de sang et de larmes, d'espérance et de désespoir, de triomphe et d'accablement. Tout l'évangile d'un seul regard compréhensif, actuel, substantiel, illimité •comme le regard môme de Dieu, pour lequel il n'existe pas de durée ni de succession. Quelle magnifique et concluante opposition à la folle vanité des femmes de lettres. La sœur Emmerich démontre ici Timpossibilité absolue pour l'esprit féminin de s'élever au sublime sans l'intervention immédiate et surnaturelle de l'Esprit-Saint et comme, après tout, M. Barbey d'Aurevilly n'avait pas autre chose à dire, il manquerait évidemment quelque ■chose à son livre s'il n'aboutissait pas à cette écrasante <ionclusion ^ »
Que M. d'Aurevilly ait épargné en Eugénie de Guérin, la sainte du Cayla, et en Catherine Emmerich, la voyante, cela se conçoit, mais que lui, si fervent dans sa foi, ait épargné encore M™" Ackermann, qui vient de mourir, c'est ce que rien ne ferait comprendre, sinon l'admiration qu'elle lui inspira comme poète. < Dieu, qui se moque cruellement de nous, dit-il, a voulu
''**Attfèlé inédit de Léon Bloy, commandé par la Revue du Monde Catholique^ et qui n'y parut jamais, sous prétexte qu'il -était par trop hardi.
que ce fût une femme ! » Il la rencontra chez le poète Siméon Pécontal, bibliothécaire du Corps législatif, et voici quelle impression elle lui laissa :
« Elle me fit l'effet d'une matrone, simple et grave, mais nullement d'wne poète, même quand elle dit ses vers... Je ne sais point par quelles spirales cette amie de ProLid'hon est descendue au fond du dernier cercle de l'enfer de la philosophie, mais elle y est descendue, et c'est du fond de cet horrible trou que, comme la Sachette de Notre-Dame de Paris, elle élève une voix désespérée pour Thumanité et pour elle ; — car, après tout, si elle a la bravoure de l'athéisme, si elle fait de l'héroïsme contre le néant, elle n'est pas, pour cela, très heureuse d'être athée. Cette nécessité philosophique du néant exaspère son âme, qui a soif d'infini, puisqu'elle est poète^ et si elle l'accepte, cette nécessité, comme philosophe, comme poète, — elle la maudit. »
En 1873, il apprit qu'elle venait de publier une plaquette, imprimée à Nice, et tirée à cent exemplaires seulement. Il fit alors un article sur elle: « C'est un monstre, et c'est un prodige », disait-il. Lorsque parurent plus tard les Poésies philosophiques, il reçut de M™*^ Àckermann le livre avec cette dédicace : « Un monstre reconnaissant ». Depuis lors, Barbey d'Aurevilly alla beaucoup chez elle, rue des Feuillantines ; elle l'accueillait avec joie, très fîère de son amitié. Il l'appelait € ce brave hommedegénie ».
La pitié pour l'humanité qui fait le fond de son inspiration Pavait surtout touché. Dans son superbe chapitre sur Jean Richepin, il dit encore d'elle : f f>a femme, qui se retrouve toujours quand elle veut le plus cesser d'être, se retrouvait dans les vers
inouïs de M™° Ackermann Les Larmes immortelles de la Pitié, chez cette Révoltée généreuse des douleurs du monde, n'ont jamais séché sur son athéisme attendri... 3>
La moralité en elle était extrême aussi, et, par là encore, elle échappait aux doctrines que M. d'Aurevilly réprouvait. Elle se plaisait à entamer ce sujet, et racontait entre autres l'anecdote suivante : Un Bas-Bleu — un vrai, qui voulait entrer en relations avec elle, reçut une lettre où W^^ Ackermann parlait morale avant tout, et lui répondit alors par ce simple billet : < Nous nous apprêtions à vous tresser des couronnes ; faites des bonnets ! »
Un jeune écrivain, que j'ai eu déjà Toccasion de citer, trace de cette femme de valeur un charmant portrait :
«... M"'^ Ackermann avait, dans sa vieillesse, une tête d'une expressive beauté. Je connais d'après elle un crayon puissant de M. Léon Ostrowski... Jo l'ai connue dans ses dernières années. Elle apparaissait emmitouflée de noir, ses cheveux blancs débordant d'une mantille autour de sa tête, belle encore. Remuant avec difficulté, car la vieillesse l'éprouvait, causant avec plaisir, elle jetait ses phrases avec une force bourrue, vous regardait de ses yeux pénétrants. Ce regard, ferme et clair comme ceux des êtres innocents, pesait sur les visages où il plongeait... »
«... Cette Allemagne où elle avait passé ses années heureuses lui paraissait toujours un pays merveilleux, créé pour être le refuge des intellectuels. Mais c'était l'Allemagne avant le caporalisme.
« J'ai VU quelque fois M"^ Ackermann aux prises avec quelqu'un qui n'aimait guère cette Allemagne ( l'Allemagne de Hegel et de Schopenhauër), avec d'Aurevilly. Le vieux catholique et la négatrice discutaient. Barbey, qui n'était pas tendre aux adversaires de ses croyances, aimait les natures véhémentes. Les blasphémateurs lui plaisaient comme des passionnés, comme des âmes d'énergie. L'originalité âpre de cette femme criant anathème aux dieux séduisait le rude batailleur •. »
M. L.-L. Klotz 2 a résumé en quelques hgnes la valeur littéraire de M'^^ Ackermann:
« Pourquoi parler de ses Contes et de ses Vremièves Poésies, qui ne révèlent pas ses qualités originales, qui donnent très imparfaitement la notion de son talent et de son esprit? Sa forme, souvent virgilienne, semble s'inspirer des Vigny, des Lamartine et des Sénancour. Mais ce n'est pas là M™^ Ackermann ; nous n'avons ici que des prémisses ; la conclusion existe seulement dans ses Poèmes philosophiques.
« Ecce home ! Le poète se révèle; l'homme apparaît. On n'est plus en présence d'une femme au talent élégant et mièvre, fait tout de grâce et de charme ; il s'échappe, au contraire, de ces poèmes, des cris virils d'éloquence. Elle se montre, comme le grand italien Léopardi, l'interprète des douleurs de l'humanité. Quelle vigueur de conception ! Quelle optique des choses, de la vie et du néant! Quelle grande pitié s'échappe de ses inspirations 1 Quelle compassion pour la souflrance éternelle !
« Dans les Malheureux, œuvre dédiée à M'^® L. Read, le Positivisme, Prométhée, Paroles d'un amant, la Nature à
* Revue indépendante, août 1890. Emile Miclielet.
* Estafette du 7 août.
l'Homme, Pascal et le Cri, on entrevoit son âme méditative et désespérée. Elle ne méprise pas les pauvres humains, elle les plaint.
« Sa métaphysique, née du transformisme, abonde dans celle des pessimistes, et plutôt dans celle de Schopenhauer ; elle aboutit pourtant à une théorie morale d'abdication et de renoncement personnels ; c'est « au nom de l'homme collectif qu'elle élève la voix » ; son moi s'annihile devant l'intérêt du plus grand nombre. »
A la fois poète et philosophe, elle passa une existence toute contemplative. Voyez son beau portrait par Ostrowski : sa physionomie si caractéristique d'abbesse émigrée dans la Flandre vous donnera l'aspect d'un Ribot, net et pur dans la ligne, reflétant la pensée intime et sévère par l'expression : elle appartient à la famille des Ribeira.
C'est au temps de Pope, à Londres, que l'appellation de haishleii(blue slocking)ï\i{ donnée aux femmes qui, trop exclusivement préoccupée des choses de l'esprit, en venaient, par insouciance et laisser-aller, à ne plus s'occuper de leur toilette et portaient des bas de cuistre. Le mot fut repris en France, dès que îes femmes se mirent, à la faveur du succès de M™® de Genlis, de M""*^ Gottin et de la duchesse de Duras, à faire de la littérature < un métier >. Déjà Balzac contait les aventures et les déboires de Dinah de la Baudraye et de Camille Maupin. Mais pour la première fois un écrivain consacrait un livre tout entier à fus-
tiger « la femme qui fait métier et marchandise de littérature ».
« La femme qui se croit cerveau d'homme et demande sa part dans la publicité et dans la gloire. Or, cette espèce est très moderne en France et il a fallu les transformations successives par lesquelles nous sommes passés depuis la Révolution française, pour que des femmes qui n'étaient ni bossues, ni laides, ni bréhaignes eussent l'idée de se mettre en équation avec l'homme, et que les hommes devenus aussi femmes qu'elles, eussent la bassesse de le souffrir.
« Car ils l'ont souffert, — et ils ont fait pis : ils l'ont accepté. Ils ont cru légitime la prétention de la femme en matière d'égalité cérébrale avec l'homme. »
Ce livre souleva donc, on le comprend de reste, les plus violentes polémiques ; il eut des partisans fanatiques et des adversaires passionnés. On y vit un talent enragé, un esprit supérieur, des jugements d'une étrange éloquence, un accent de profonde sincérité, mais aussi une sévérité, une rigueur qui ne sont peutêtre permises qu'aux « impeccables » . « Quoi que nous pensions qu'en fait de femmes, — disait V Introduction^ — le christianisme ait mieux compris que qui que ce soit leur destinée, en les internant dans le sentiment, ou en les déportant dans les vertus, nous voulons pour elles être moins cruel que saint Paul, qui disait : « Contineant in silentio. »
Et de leur refuser cependant et l'invention qui crée ou découvre, et la généralisation qui synthétise et la force sans convulsion ! Elles restent femmes quand elles se montrent le plus artistes; aucune n'échappe
à cette loi d'infériorité, et partout elles apportent avec elle Vodor di femina. Voilà la thèse. Qu'on juge du scandale ! « La France est un vieux pays galantin qui veut plaire aux femmes, qui se met à leurs pieds beaucoup plus souvent qu'au pied des autels. »
Il faut toutefois, crainte d'équivoque, répéter ici que toute femme qui écrit n'est pas nécessairement un basbleu. L'auteur féminin d'ouvrages d'éducation, de récits destinés à la jeunesse, d'études littéraires ou historiques, et même de romans, n'est pas un bas-bleu, s'il reste féminin, s'il pense comme une femme, et s'il se donne pour ce qu'il est. Le bas-bleu^ c'est la femme qui veut faire acte viril, qui prétend s'égaler à l'homme, penser et écrire en homme, ne se point soumettre à la loi divine qui a réparti à chaque sexe une mission différente dans ce monde, échapper aux responsabilités en prenant toutes les initiatives, proclamer enfin des droits que la société même ne reconnaît pas, en s'abstenant des devoirs que la morale et l'honnêteté commandent.
On admettra dès lors que M. d'Aurevilly eût pu dire — s'il l'avait dit, et ce n'est pas vrai, — à un importun qui s'étonnait de le voir assis à sa table de travail, en robe rouge : c Oui, monsieur, vous me voyez en bourreau pour la femme Sand. » M. d'Aurevilly ne parlait pas sur ce ton- là, même de M™^ Sand, qui incarnait en elle le bas-bleu tel qu'il l'exécrait, la femme émancipée du mariage, impie, étalant toutes ses passions dans ses romans, « qui ne furent que de simples plaidoyers en faveur des désordres d'une vie effrénée >.
« Cette romancière à la Rousseau qui aurait lavé les assiettes chez Jean-Jacques, s'il y avait eu des assiettes, n'a jamais troussé de romans comme les troussent d'ordinaire les femmes, — pour le plaisir de l'amourette, — mais pour endoctrinailler philosophiquement son monde, et Dieu la damne! elle l'a pourri... Personne... dans ce temps d'infection sociale, — qu'elle en soit fière ou humiliée ! — n'a exercé d'influence plus funeste que M™^ George Sand. Cest la mère Gigogne aux adultères! En a-t-elle produit ! Toute femme mariée qui se sauvait ou se perdait avec un homme se réclamait d'elle. »
Si Paul de Saiiit-Victor appelait M"'*' Sand une vache hiératique des bords du Gange, Barbey d'Aurevilly disait, à la normande : « Elle est comme une vache au bout d'un pré, regardant par la brèche d'une haie une locomotive qui passe. » M"'*' de Girardin ajoutait qu'en M™^ Sand « le style, c'est l'homme ». Elle subit tour à tour l'influence de Sandeau, du comédien Bocage, de Pierre Leroux, d'Henri Heine, d'Agricol Perdiguier, de Listz, d'Alfred de Musset, et « elle eut toujours besoin de quelqu'un pour être ou faire quelque chose ^.
V Limayrac qui allait à Nohant, en sortant du ministère de l'intérieur, disait l'avoir vue se faisant toute la journée Toiturer en brouette par un jeune gars de jardinier.
« Voilà le soir de ce beau jour! »
M. d'Aurevilly n'est guère plus tendre pour Daniel Stern (la comtesse d'Agoult) c qui arlequine son style de petites phrases allemandes, comme sa pensée, de petites idées du même pays. . . » « Son procédé est l'imi-
talion, et son mérite, la précision acquise. L'originalité n'y est pas.
« D'attitude, dans les livres, je ne connais personne de plus insolemment placide. Rien ne bat sous sa mamelle gauche, je le crois bien : elle n'en a pas ! Et elle n'a pas eu besoin de la couper, comme une amazone. La philosophie la lui a desséchée. On a dit assez spirituellement que les femmes naissent et vivent femmes, mais qu'elles meurent vieilles filles. M™^ Stem est une de ces vieilles filles-là. C'est une brehaigne littéraire. Ses livres ne sont point sortis de ses entrailles, mais de ses prétentions. »
Et M'"^ Craven ? «Une rosièred'académie... Une tête à couronnes, comme on est une tête à perruques». Elle a < l'innocence de la fadaise, et la sentimentalité de la fadeur... Assurément, c'est de lalittérature honnête et même élevée, mais trop lacrymatoire, à l'usage des gens que l'ennui des choses honnêtes, ennuyeusement exprimées, ne dégoûte pas de l'honnêteté. C'est du Guizot, mêlé de Swetchine ».
M. d'Aurevilly voit en M™® Marie-Alexandre Dumas une dauphine littéraire,
M""® Swetchine, qui écrivait au crdiyon, parce qu écrire au crayon c'est parler bas, a écrit des pages € légères, malgré leur sérieux, gracieuses comme le monde l'entend, et presque mystiques, comme l'Eglise l'approuve ». « Ce n'est pas très fort, mais c'est charmant, déUcat, transparent... » Et il l'appelle une sainte devant Dieu, si eUe n'a pas été une sainte devant les hommes, ajoutant : < Franchement, quand une femme, pendant vingt ans, a été cela , il n'importe
guère de savoir si elle eût réussi peu ou prou dans la littérature : elle a réussi devant Dieu ! »
Quant à M™^ Louise Golet, c'est une bien autre antienne :
« Ce n'est pas seulement un bas-bleu. C'est le bas-bleu même. Elle s'élève jusqu'à l'abstraction. D'autres qu'elles sont bas-bleus, avec l'aveuglante vanité du genre, les prétentions, l'orgueil déplacé, le ridicule et Timpuissance. Elle a tout cela aussi, M*"^ Louise Colet, — mais elle a de plus l'insolence et la provocation, — la provocation lâche et fanfaronne d'une femme qui sait bien qu'en cette terre de France, une jupe peut se permettre tout sans aucun danger. »
Louise Colet fut < une vanité monstrueuse qui ne décoléra jamais » ; c son pédantisme, à elle, était échevelé, enflammé, sybillin... C'était le bas-bleu à outrance, fastueusement impie et jacobin, insulteur, vésuvien.,. le bas-bleu rouge ! »
Qui mentionner encore ?M™^ André Léo, « bas-bleu foncé, trop conglutiné dans son indigo, pour être jamais la créature enflammée et inspirée, qu'on appelle une grande artiste >, et dont l'esprit a des côtés déplaisants, ambitieux, pédantesques, mais il était touché de son double nom : charmante idée, disait-il, que d'avoir ainsi pris ceux de ses deux fils et de s'être souvenue qu'elle était mère en écrivant. Puis enfin, — non dans le livre, mais je ne sais où — la pauvre Olympe Audouard, « la plus avancée des révolutionnaires féminines; le Marat couleur de rose du parti, et que je ne tuerais pas dans sa baignoire >.
La conclusion de ce chapitre, c'est à l'auteur des Bas-Bleus qu'il appartient de la formuler, et la voici :
< L'histoire ne fait pas toujours aux hommes l'honneur d'être sévère... II est des décadences qui ne méritent que le rire de son mépris. Tomber n'est pas toujours tragique. Il y a pour les nations comme pour les hommes des chutes grotesques. Toutes n'ont pas la grandeur du vice, la poésie de la monstruosité. Il y a de petites décadences, disait Galiani. Mais je ne crois pas que dans l'histoire, il y en ait une plus petite que celle qui nous menace. Je ne crois pas qu'il y en ait de plus honteuse que celle d'un peuple qui fut mâle et qui va mourir en proie aux femelles de son espèce... Rome mourut en proie aux Gladiateurs; la Grèce, aux Sophistes; Byzance, aux Eunuques; mais les Eunuques sont encore des débris d'hommes. Il peut rester à ces mutilés une tête virile, comme celle de Narsès, tandis que nous, nous mourons en proie aux femmes, et émasculés par elles, pour être mieux en égalité avec elles... Beaucoup de peuples sont morts pourris par des courtisanes, mais les courtisanes sont dans la nature et les Bas-Bleus n'y sont pas ! Ils sont dans une civilisation dépravée, dégradée, qui meurt de l'être, et telle que, dans l'histoire, on n'en avait pas vu encore. Jusqu'ici, les sociétés les plus avancées comme les plus sauvages avaient accepté ou subi les hiérarchies sans lesquelles les sociétés ne sauraient vivre, et maintenant on n'en supporte plus... C'est la gloire du Progrès! L'orgueil, ce vice des hommes, est descendu jusque dans le cœur de la femme, qui s'est mise debout pour montrer ■qu'elle nous atteignait et nous ne l'avons pas rassise à sa place, comme un enfant révolté qui mérite le fouet! Alors, impunies, elles ont débordé... C'a été une invasion
de pédantes au lieu d'une invasion de Barbares. Du moins les Barbares apportaient un sang neuf et pur au sangcorrorapu du vieux monde; mais les pédantes qui, dan* la décrépitude de ce monde, ont remplacé les Barbares^ ne sont pas capables, ces bréhaignes ! de le féconder t »
Barbey d'Aurevilly eut durant plus de cinquante ans, la plume pour instrument de travail, et pendant ce demi-siècle il résolut à peu près le problème dont la solution paraissait impossible à Théodore de Banville : < Être poète lyrique et vivre de son état! » Que de journées, que de nuits de veilles représentent ces dix lustres d'un travail jamais interrompu, mal récompensé! Que d'efforts et que de peines!
Dur labeur, en effet, que celui de l'écrivain! Faire deux parts de son existence, l'une consacrée à la lutte pour la vie, aux prosaïques nécessités de chaque jour, aux difficultés sans cesse renaissantes, afin d'escalader degré par degré, l'escalier glissant qui mène rarement à la gloire, et plus rarement encore à la fortune. L'autre, réservée au rêve, c'est-à-dire à l'invisible travail qui se continue partout et dans tous les actes extérieurs de la vie, à l'inspiration qu'il faut saisir au vol, — comme l'occasion, — àTétude, non pas calme et réfléchie, mais rapide et fiévreuse... Le savant, l'archéo-
logue. l'historien même n'ont besoin que de paix, de patience et de temps. Ils élaborent lentement leurs recherches, leurs fouilles dans le passé, à l'aide des théories antécédentes et des matériaux accumulés par les âges. Ils refont ce qui a été fait, ils discutent, ils dissertent, ils analysent, ils résument, et leur œuvre, grande, majestueuse, pondérée, ne leur a coûté qu'une application consciencieuse et quelques efforts de sagacité. En eux brillent surtout la rectitude du jugement, la puissance do critique et l'esprit d'examen.
Mais le poète et le romancier n'ont d'autre guide que la folle du logis. L'un peut n'être qu'un évocateur, le plus souvent, ils sont tous les deux des créateurs. A créer de toutes pièces des personnages, des familles, une société entière, comme le fit Balzac , ils dépensent les mêmes forces que les autres hommes pour continuer l'œuvre divine.
A ce métier de peintre des fautes, des erreurs, des passions humaines, le romancier se transforme rapidement, et cesse bientôt d'être dans les conditions normales de Ihumanité. Certes, les dons qu'il a plu à la divine Providence de lui départir sont rares et précieux, mais croyez qu'il expie le triste privilège d'une intelligence supérieure et d'un esprit créateur. La faculté d'observation le dépouille peu à peu de ses illusions, il est trop clairvoyant et il juge, malgré lui ; tous les voiles tombent ou se déchirent devant ses yeux : le dé senchantement amer emplit son cœur, et le scepticisme dessèche son âme. Sa sensibilité, toujours en éveil, •s'exaspère : il se féminise, il s'affine. Ses sens prennent
de l'acuité; les moindres sensations, les plus fugitives, les plus ténues, deviennent pour lui des secousses violentes. Il exagère tous les sentiments, le rire et les pleurs, les joies et les peines. S'il souffre, il souffre plus que les autres, parce qu'il est porté à analyser sa propre souffrance, et que tout ce qui l'entoure, les êtres les plus chers, les choses les plus indifférentes, deviennent pour lui matière à travail.
On ne peut plus demander à cet homme, si fatalement jeté hors des règles normales, ce parfait équilibre entre la raison et l'imagination, la rare qualité des hommes du monde qui, ne pouvant être des littérateurs, se contentent, — et combien on les envie ! — d'être des lettrés. De là ces élans confus de sensibilité qui choquent, dans ce monde oii tout ressemble au jeu de surfaces polies qui s'affleurent sans se heurter; de là, ces accès de farouche indépendance, nés de l'isolement, de l'action continue de la pensée ; de là ces airs de superbe, qui ne sont presque jamais l'expression d'un puéril orgueil, mais presque toujours l'effarement d'une timidité impossible à vaincre, et la susceptibilité d'une délicatesse trop en éveil.
Cette idiosyncrasie de l'homme de lettres, qui n'est pas toujours comprise, lui fait une place à part dans la société. Ou plutôt, il n'y a aucune place : la hiérarchie sociale ne l'a pas prévu. Occupé des plus hautes spéculations de l'intelligence, vivant dans le monde factice qu'il crée lui-même, il s'estime l'égal de tous, et ne peut reconnaître que l'aristocratie du talent. Or ses moyens ne sont point en rapport avec ses besoins. Si Louis XIV invitait Molière à sa table, au
grand scandale des ducs, si maintenant les salons de Paris se sont ouverts aux véritables artistes, devenus une des forces de l'Etat, il estencore des maisons où l'on prononce trop volontiers le mot de bohème, où Ton repousse dans ce milieu de la Bohème qui n'existe que pour les paresseux et les impuissants, l'honnête écrivain qui vit de sa plume, comme le prêtre, de l'autel; et le soldat, de son épée.
Chacun des livres publiés par Barbey d'Aurevilly fut un événement littéraire, tout au moins pour le petit nombre de ceux qui comprennent, car le génie ne séduit jamais les multitudes. La force, ou plutôt la violence de ce talent a soulevé des scandales ; et M. Paul de Saint-Victor, l'impeccable styliste, en donne la raison :
« L'Eglise militante n'a pas de champion plus fougueux que ce templier de la plume, dont la critique guerroyante est une croisade perpétuelle, dit-il; mais le polémiste intraitable est en môme temps de l'originalité la plus
fière Jamais, peut-être, la langue n'a été poussée à un
plus fier paroxysme; c'est quelque chose de brutal et d'exquis, de violent et de délicat, d'amer et de raffiné. Gela ressemble à ces breuvages de la sorcellerie, où il entrait à la fois des tleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel. »
C'est un jouteur et un lutteur. C'est un soldat delà plume, ayant flamberge au vent et feutre sur l'oreille. C'est une des intelligences des plus j)rofondes, les plus
complètes elles plus complexes de ce temps-ci, que cet homme qui aurait pu être à son gré un condottiere comme Garmagnola, un politique comme César Borgia, un rêveur à la Machiavel, un corsaire comme Lara, et qui s'est contenté d'être un solitaire, écrivant des histoires pour lui-même et pour ses amis, faisant bon marché de l'argent et de la gloire et, prodigue éperdu, semant à tous les vents assez de génie pour laisser croire qu'il en a le mépris.
Quel charmant portrait Théodore de Banville fait de lui dans ses Camées Parisiens :
« Ce visage do guerrier, de héros, au nez busqué en bec d'aigle, est couleur d'or fauve, et il semble que le poète l'ait brûlé et recuit dans le feu de sa propre pensée. Le port de tête est noble, fier, impérieux, et s'accorde bien au beau mouvement de la chevelure. Le front large est fuyant vers le sommet; les sourcils aux poils longs sont presque droits; les yeux à fleur de tête sont pénétrants et noirs; le regard assuré, vif, jeune, brillant, lance des fusées claires lorsqu'il plaisante, et enfonce des dards noirs lorsqu'il se fâche. Tous ces traits sont d'un chef, né pour jouer dans la vie les premiers rôles , — ou rien !
« Fine, petite, rose, merveilleusement dessinée en forme d'arc tendu et exprimant une infinie bonté, la bouche est encadrée par une moustache qui, séparée au milieu par un sillon creusé hardiment, laisse les lèvres à découvert, et continue sur la joue, avec un accent farouche et singulier. Dans un portrait de Barbey d'Aurevilly peint aux premiers jours de sa jeunesse, le front paraît démesurément large, et le menton étroit et pointu. Le doigt patient de la vie a adouci tout cela et réprimé ces insurrections, en gardant à cette tête modelée et rassérénée par le génie son caractère d'élégante bravoure. En achevant cette image d'après le sincère historien du dandysme, n'est-il pas permis à
l'arlisle, dont le caprice est ici d'accord avec la réalité de laisser voir sous le fin menton un bout de cravate en étoile d'or ou en satin pourpre, garnie d'une malines délicate ou d'un miraculeux point de Venise? »
M. d'Aurevilly avait une prédilection marquée pour Shakespeare, Byron, Burns, Walter Scott, et ce n'est pas sans raison que M. LéonRiotor le comparait à un écrivain anglais transplanté parmi nous avec son orgueil de caste et ses innombrables préjugés. Il suivit toujours une ligne de conduite qui devait le mener forcément en dehors de toute coterie et de tout genre frayé; il a eu de tous temps sa personnalité, et s'il n'a pas encore fait école, c'est qu'il est impossible d'écrire comme lui.
« Barbey d'Aurevilly adonné au style, éclectique français l'ombre majestueuse du style anglais, mais il lui serait impossible, et pour cause, d'infuser au style anglais l'éclectisme du français. Il ne tient pas seulement son originalité propre de son tempérament et de son éducation, c'est aussi le fruit d'une grande tension d'esprit dans ce sens, d'un travail constant pour y parvenir, cest pour ainsi dire une recherche voulue — la tournure shakespearienne et l'abus de certaines locutions favorites le prouvent surabondamment. Ajoutez à cela un dédain absolu de descriptions qui ne feraient qu'entraver l'action, un emploi fréquent des incidences, pour arrêter plus longtemps l'esprit du lecteur dans les dédales du récit et en augmenter Tintérêt, le retour de membres de phrases qui ressemblent quelquefois aux rejets d'une ballade en prose, et vous aurez la synthèse d'un des styles les plus merveilleux de ce jour.
« Comme procédé, on doit présumer que le travail est souvent revu, ou du moins longtemps porté dans l'esprit, avant d'être transcrit par petits fragments, non pas à tort
el à travers, comme dans le travail de certains maîtres littérateurs^ mais parfaitement coordonnés au fur et à mesure de leur naissance. ^ »
« Il est devenu catholique, ajoute M. Paul Bourget, et du catholicisme le plus hautement proclamé, jusqu'à écrire l'apologie des procédés inquisitoriaux, à l'heure précise où la science contemporaine paraît se résoudre dans le positivisme le plus hostile à la tradition catholique . Absolutiste et nourri de la moelle de la doctrine de Joseph de Maistre, il a vu les monarchies s'écrouler, les théories issues de la Révolution foisonner et grandir, la France multiplier les essais de gouvernement parlementaire. Idéaliste dans son art comme il Ta été dahs sa vie, admirateur de Byron et de Lamartine, il assiste aujourd'hui à l'avènement de la littérature documentaire. Rarement antithèse plus étrangement et plus complaisamment prolongée n'a isolé davantage un homme dans les partis pris de son orgueil et de sa chimère. Faut-il voir dans cet isolement l'inévitable effet de causes lointaines et faire intervenir ce mot si commode et qui rend compte de tant de mystères: l'atavisme? Faut-il attribuera une destinée d'exception le développement dans un sens inattendu de facultés par elles-mêmes exceptionnelles? De longues années de jeunesse passées en province à tuer l'ennui à force de songes ; d'autres, plus douloureuses, passées à Paris aux aguets d'une occasion d'employer tout son mérite, qui n'est pas venue; les injustices de la critique et les misères delà publicité, rendues plus dures parla hauteur d'âme, — voilà de quoi expliquer beaucoup de refroidissements, par suite beaucoup de résolutions de farouche indépendance. « Il a imaginé, comme les croyants prient, comme les amants se plaignent, par un impérieux besoin de sfogarsi, pour employer une tournure italienne chère à Beyle. Pareillement, si chaque phrase de ces tragiques récits est chargée jusqu'à la gueule, comme un tromblon de giaour, avec tous les mots énergiques du dictionnaire;
LÉON RiOTOR : le Bataillon sacré.
si Vexpression est ici portée à son extrême degré . devigueur, ne croyez pas que ce soit là un artifice d'industrieux ouvrier de prose. L'auteur n'a point fait besogne derhétorique. Cette furie de langage est, à sa manière, une furie d'action. Pour cet écrivain comme pour tous ceux qui ont un style, les mots existent d'une existence decréatures, ils vivent, ils palpitent, ils sont nobles, ils sont roturiers. II en est de sublimes, il en est d'infâmes. Ils ont une physionomie, une physiologie et une psychologie. Dans le raccourci de leurs syllabes, que ne tient-il pas d'humanité! En un certain sens, écrire est une incarnation, et l'esprit d'un grand prosateur habite ses phrases^ comme le Dieu de Spinoza habite le monde, à la fois présent dans tout l'ensemble et présent dans chaque parcelle. Quoi d'étonnant si le romancier A'IJne vieille Maîtresse et des Diaboliques s'est fait une prose à la fois violente et parée, aristocratique et militaire, comme it aurait souhaité que fût sa propre vie ? »
Avant de juger en Barbey d'Aurevilly le romanciery peut-être ne serait-il pas inutile de voir ce qu'il pensait lui-même du roman et des romanciers de son temps :
« La condition essentielle de tout romancier est d'être^ avant tout, un observateur, dit-il dans la préface des Romanciers, qu'il dédie à Théophile Silvestre. Jusque-là, il n'est encore qu'un poète (dans le sens de créateur). Sa fantaisie peut être charmante ou puissante, mais le roman, dans lequel il peut entrer très bien de la fantaisie (voir le Tristram Shandy de Sterne), doit toujours prendre sa base dans la réalité, qu'il idéalise ou qu'il n'idéalise pas, mais qu'il ne peut jamais fausser. Gela étant, on comprend très bien que le roman ne peut pousser qu'assez tard sur l'arbre des littératures...
€ Non seulement Je aén'ie du romancier crée des types, ■des situations, des caractères, des dénouements, et à sa manière, fait de la vie, comme Dieu, — delà vie immortelle, — mais ces types, ces caractères, ces situations sont des découvertes dans Tordre de l'imagination et de l'observation combinées; ce sont des faits qui doivent rester acquis à l'inventaire humain, comme les faits de la science. Pour les égaler désormais, il sera nécessaire de les surpasser. »
Cette définition du critique a pour corollaire inévitable ce qu'il dit de Balzac, le plus grand romancier •du xix* siècle, selon toute évidence :
« Balzac, en effet, avec ses défauts, avec ses vices de •composition, s'il en a, et qu'il fallait nettement déterminer ; avec toutes les fautes qu'on serait en droit de hn reprocher, avec tous les desiderata que le bon sens ftouvait formuler aux pieds de son ?[énie, Balzac reste tellement colossal encore, que la Critique en est accablée, que l'Imagination en sourit, et que diminué, oui réellement diminué dans sa stature, il ne nous paraît pas jiioins grand ! L'effet qu'il produit n'a pas changé. On peut lui chercher des analogues, une parenté, une filiation intellectuelle, et, comme tous les génies qui ne «tombent pas du ciel, il en a une, mais il transfigure sa race en lui. On s'imagine l'avoir abaissé quand on l'a fait sortir de Rétif de la Bretonne, mais c'est un Rétif de Ja Bretonne sublimisé et mêlé à un Dante, — à un Dante romanesque et moderne, le Dante d'un temps qui a estropié toute grandeur ! Ce qui a dominé, hyperdominé son talent, c'est le mécontentement de ce qui se faisait autour de lui et l'envie de le refaire pour montrer ce qu'on pouvait tirer de tous ces idéals manques ! Dans le morcellement universel il cherchait son unité propre «t butinait partout pour composer l'œuvre originale -dont la conception ne le quitta jamais. Il écrivit des
livres comme on prend des notes de trois et quatre lignes et dont on se propose de faire des ouvrages qui souvent ne voient pas le jour. Combien de pages, de pensées, de pierres d'attente hésitons-nous à sacrifier dans l'économie de nos travaux, tandis que lui, Balzac, sacrifiait des livres entiers comme on sacrifie des notes perdues ! Malgré cette surface d'orgueil que les petits arnours-propres blessés aperçoivent, il avait une humilité éternelle. Sesouvrages retouchés avec acharnement, ses pages incessamment remaniées, 'ses textes intercalés dans les textes, et son style qu'on appelle surchargé, en témoignent. Un jour, Chateaubriand, dans un commentaire Vie VEssai sur les Révolutions, se donna publiquement la discipline avec une coquetterie de pénitence qui était de la vanité à l'envers, mais Balzac fut souvent un pénitent plus profond et plus vrai. Il se rétractait par en haut. Il opérait plus intimement sur son œuvre et sur sa pensée. Il faisait mieux que de se corriger, il se purifiait. M. Poitou ose lui opposer, pour le convaincre de scepticisme, je ne sais quelle préface de 1832. C'est trop oublier que les préfaces de Balzac, raturées d'ailleurs par la grande préface de la Comédie humaine, qui ne fut pas le dernier mot que son génie prononça, n'étaient dans ses travaux et dans ses idées que des jalons, bientôt dépassés et bientôt abattus. C'est en effet le caractère particulier de l'esprit de cet homme plus étonnant que son œuvre, quoique son œ.uvre soit un monument, de toujours s'élever, de toujours s'accroître, et par cela même d'avoir plus besoin du temps que personne. Il avait compté sans la mort. Disproportionné avec la nature humaine, avec les talents les plus beaux de son époque et de toutes les époques qui eurent des côtés plus parfaits, mais qui ne furent pas plus puissants; à quarante ans majeur à peine, mort à cinquante dans une plénitude de midi pour nous, qui n'était pour lui qu'une aurore, il était de conception infatigable. Là où il avait percé l'horizon, à ce qu'il semblait, jusqu'à sa dernière limite, il. en creusait un autre encore qui s'ouvrait dans les profondeurs du pre-
mier. Alchimiste de littérature, comme l'avaient été de leur temps Shakespeare et Molière, Balzac était le Balthazar Claës de sa Comédie. Il ne devint pas fou, mais il mourut à la recherche de son roman philosophai dans une grandeur immense et nécessairement incomplète, car, pour cadre à l'œuvre qu'il avait rêvée, il lui eût fallu l'infini. »
Lorsqu'Eugène Sue mourut, sur les bords du beau lac d'Annecy, en Savoie, il dit à ses amis : * Prenez acte de ceci, que je meurs en libre-penseur, sans souci de Dieu, de Tâme et de sa destinée. » Il réalisait ainsi la terrible parole de Stendhal : « Il ne faut jamais se repentir. » Barbey d'Aurevilly ne reconnaît à Eugène Sue que des facultés, mais seulement des facultés dont le double caractère atteste la médiocrité foncière d'un esprit destiné à périr: elles manquent de sincérité, et elles ont produit des choses trop vite populaires.
« M.Eugène Sue atoujours répété le mot de quelqu'un. Doué d'un tempérament qui lui permettait l'excès du travail et l'excès en tout, l'auteur de romans si divers n'a pourtant jamais eu l'inspiration personnelle. 11 n'a jamais été brutalisé par cette divine Violente, la Vocation, cette tyrannie des yeux profonds. Quand il eut mangé son dernier écu, il se passa la main sur le front et se demanda ce qu'il ferait désormais pour battre monnaie, et il s'arrangea pour écrire. Il n'avait pas grande foi en lui, et il avait raison; mais enfin il tenta l'aventure. Aventurier de lettres, il prit assez bien le vent qui souffiait; mais aventurier sans hardiesse, il tâta l'eau avant de s'y jeter.
< Ses inventions furent presque toutes des copies.
« ... Parti dupessimisme le plus enragé, il finit par tomber et rouler dans les niaiseries sociales, parce que là
était le courant et qu'il y voyait les deux choses qu'il aimait, — l'argent et le bruit, — l'argent pour le luxe qu'il respirait avec une sensualité effrénée; le bruit, nécessaire à sa vie flamboyante de vanité. »
Jules Sandeau est un esprit doux, d'un talent réel, mais dans des proportions étroites; il est tempérant, mais sa moralité n'a pas plus de caractère et de vigueur que son talent. « M. Jules Sandeau, avec ses qualités les meilleures, ne serajamais que la femme littéraire de monsieur George Sand. »
M. Edmond About, lui, « se sert de la littérature pour lui comme l'abbé de Bernis se servait de la poésie, Ce n'est que le kâton qui sert à sauter le fossé . > « Il a €e don terrible de la facilité qui peut perdre les plus beaux génies, et ses succès ont été presque aussi faciles que ses œuvres. >
M. d'Aurevilly traitait avec dureté Ernest Feydeau, le poète de l'adultère, comparait Fanny à Madame Bovary, laissait néanmoins percer quelque tendresse pour ce médiocre conteur, aujourd'hui tout à fait oublié. En revanche, il ne traitait pas mieux Paul Féval, — le Féval d'avant la conversion, et qui devint, après, son ami. Il l'appelle simplement un amuseur :
< Il a diminué la notion du roman, de cette chose complexe et toute-puissante, égale au drame par l'action et par la passion, mais supérieure par la description et par l'analyse, car le romancier crée son décor et descend, pour l'éclairer, dans la conscience de ses personnages, ce que le poète dramatique ne fait pas et ne peut pas faire.»
Féval a une faculté première, une maîtresse faculté, l'ironie, qui aurait pu faire de lui, « s'il la développait dans des sujets de cœur, un romancier d'un comique amer, de la plus poignante originalité ».
Sans pousser trop loin l'examen de la critique du roman , comme l'entendait M. d'Aurevilly, peut-être n'est-il pas inutile d'avoir ses impressions sur quelques-uns de nos contemporains : M. Octave Feuillet, par exemple, « est un esprit prosaïque et bourgeois; ses romans sont d'une conception très médiocre, d'une observation superficielle et d'une morale ambiguë, qui n'est ni catholique, ni stoïcienne, et qui tient ce lâche milieu dans lequel les esprits de ce temps coulent et fondent >.
« ... De tous les romanciers et les poètes de cette génération, qui peut s'appeler encore « la jeune génération >. M. Catulle Mendès est certainement un des plus forts, en
imagination et en audace Esprit emphatique (dans le
bon sens du mot), il tend, et c'est son mérite, au grandiose même quand il le manque ; et quand il le manque, ce n'est pas qu'il ait tiré trop bas, mais c'est qu'il a tiré trop haut 1... Quoiqu'il ne soit pas littérairement tout ce qu'il pourrait être et tout ce que je voudrais qu'il fût, M. Catulle Mendès descend de plus haut que ses contemporains... Il a, dans un temps, où il n'y en a plus, du vieux sang romantique {sangre azul) dans les veines, et il le fait souvent couler largement dans ses œuvres. Il l'a, corrompu peut-être, mais rouge encore... Comme tous les Infatués de ce temps-ci qui s'aiment dans le siècle, il peut se tromper, et il se trompe sur la beauté de la vie^ moderne qui n'est, à mes yeux, que plate et laide ; mais il s'etTorcé toujours d'en faire bomber les platitudes et d'en pousser jusqu'à l'horrible les laideurs. 11 a enfin, faux
OU vrai, la volonté d'un idéal. Son livre d'aujourd'hui * l'atteste... Il détonne au milieu des livres actuels, si petitement bas, pour la plupart ; et malgré ses défauts qui sont nombreux, peut-être n'y a-t-il avec M. Catulle Mendès qu'un homme en France qui fût capable d'un livre pareil... Cet homme-là est au-dessus de M. Mendès, sans nul doute, et par un talent qu'il a eu le premier et par l'adoration d'une opinion qui le déifie — et — c'est bien gros ce qu~eje m'en vais dire, mais je le dirai, cependant — cet homme-là, c'est Victor Hugo ! >
Si M. Catulle Mendès lui a fourni le prétexte d'affirmer ses prédilections pour le romantisme, M. Edmond de Goncourt, qu'il appréciait dans tant d'autres livres et pour lequel il conçut plus tard une grande estime littéraire, lui donne l'occasion de développer ses idées sur le naturalisme :
«... La matérialité y étouffe tout, la pensée, l'émotion, la passion, le drame et la vie ! La description, cette maladie de peau des réalistes, s'y étend sur chaque page. La description qui se croit scientifique et q;ui n'est que puérile, la description des choses exclusivement physiques, — des choses que le premier sot peut voir et décrire ! — car pour les nuances et les transparences intellectuelles et morales, en d'autres termes, pour la moitié de la création, la description n'y est pas ! Voilà ce que l'écrivain des Zemganno appelle le Naturalisme et son analyse tout à la fois, le retranchement de la moitié de la création dans l'observation de l'artiste ! Moi, j'appelle cela du matérialisme, et du plus borné et du plus stupide, du matérialisme, vieux et incorrigible comme le monde, et qui, exilé des littératures fortes, ne manque jamais de reparaître dans les littératures décadentes, quand le
* La Vie et la Mort à* un Clown.
Li: ROMANCIER 387
souffle divin de la spiritualité n'anime plus les peuples que les littératures expriment! Et n'est ce pas là que nous en sommes, dans ce moment? Les peintures sur peintures des objets physiques, les badigeonnag-es éternels, les enluminures acharnées et effrontées qui fati^'uent d'abord et deviennent bientôt insupportables, ne sont pas la vie et ne peuvent pas la remplacer ! On peut peindre de toutes les couleurs un cadavre, mais on ne parvient jamais qu'à faire une momie d'un cadavre peint.
« Et c'est l'histoire du livre que voici^ La vie n'y est point, — la vie de l'intelligence et du cœur, la vie de la réflexion, de la pensée, du pathétique, la vie supérieure enfin, et cela n'étonne pas chez un naturaliste ! Mais l'autre vie non plus, la vie inférieure, la vie même des choses ! Il ne s'y trouve que l'effet brut, l'effet à l'œil , de la couleur, sans illusion, et l'odieux, le fourmillant détail physique et technique et tout cru et que l'art — je ne dis pas l'art suprême, mais l'art le plus élémentaire — devrait cacher! Pour le naturalisme de M. Edmond de Concourt, l'art, le croira-on ? c'est de montrer, au contraire, le technique de tout ; c'est d'arracher le voile d'or que l'imagination doit jeter sur le squelette des choses, comme Dieu a jeté la beauté de la chair sur le squelette humain! La Science, qui est la prétention des vieux peuples, viole ici l'art, sous prétexte de vérité et elle prouve par la plume de ceux qui proclament le Naturalisme le dernier mot de la littérature (et il pourrait bien l'être, en effet !) qu'il n'est que la cuistrerie d'un vieux peuple fini qui se croit savant, parce qu'il n'a plus la force de rien inventer ! »
Cette haine du naturalisme, M. d'Aurevilly Tincarnait plus encore peut-être en Gustave Flaubert qu'en M. Zola :
* Les Frères Zemganno.
< Gustave Flaubert a été leplusvoloiitaire des écrivains, et il faut bien que la patience ne soit pas le génie pour qu'avec la sienne, il n'en soit pas devenu un... C'est une réponse à l'erreur célèbre de Buiion... et à l'autre axiome non moins faux qui dit en latin que le travail peut vaincre tout « Labor omnia vincit ». Gustave Flaubert a travaillé toute sa vie avec une vigueur d'application qui moralement l'honore, mais il n'a rien produit dans la mesure de son application, et, chose plus déplorable encore ! ce qu'il a produit est toujours allé, à chaque fois qu'il produisait, en s'affaiblissant. Il est parti de Madame Bovary poar descendre à Salammbô, de Salammbô pour descendre à l'Education sentimentale, — de VEducation sentimentale pour tomber à la Tentation de saint Antoine,
— et de la Tentation de saint Antoine, pour rouler jusqu'à Bouvard et Pécuchet, brutalement interrompu par la mort ! Comme on le voit, d'ailleurs, ce n'est pas là un grand nombre d'œuvres, mais elles lui ont autant coûté de travail et de peines que si elles avaient été plus nombreuses. Gustave Flaubert est un ouvrier littéraire, qui a la probité de son métier, bien plutôt qu'un artiste inspiré. C'est le casseur de pierres ou le scieur de long de la, littérature.
< Gustave Flaubert a des admirateurs passionnés et presque des fanatiques, qui lui ont fait une gloire aussi disproportionnée avec son talent que le mérite de ses œuvres avec l'effort de travailqu'elleslui ont coûté... Il a été tout de suite, lui aussi, un de ces heureux à qui on n'a pas marchandé la gloire, et quoiqu'il ait fait tout ce qu'il fallait pour la perdre, elle lui est restée fidèle, comme ces femmes qui restent fidèles aux maris indignes qui les trompent 1 Instantanément célèbre par Madame Bovary et par l'absurde procès fait à ce livre, et qui en doubla la célébrité, Gustave Flaubert a toujours été, dans l'opinion, à la hauteur où son roman de Madame Bovary l'avait placé; et quand, après le long temps qu'il mettait à tout, il écrivit Sa/am/nbô et fit de l'archaïsme carthaginois d'une science plus ou moins incertaine, personne, à l'exception
(Vun seul que je ne nommerai pas, ne vit, dans ce tour de force d'antiquaire et de Jettré, l'épuisement d'un romancier tari au premier jaillissement de sa source...
«Phraséologue commeM. Victor Hugo, mais sans lapuissance de l'énorme Verbe de ce grand et magnifique poète creux, Flaubert voué à toutes les superstitions de la phrase, brosseur et ratisseur de mots qui a peut-être entassé plus de ratures que de phrases pour parvenir à faire celles dont il avait l'ambition, Flaubert n'eut jamais, en dehors de la grammaire, de la rhétorique et de la description matérielle, rien d'humain, rien de vivant, rien de passionné, de battant sous sa mamelle gauche, sinon la haine et le mépris du bourgeois — du bourgeois, tel que l'a fait le monde moderne, ce joli monde sorti de la Révolution française ! Encore un mérite de Flaubert ! Il a eu la haine et le mépris du bourgeois autant que ceux qui les ont eus le plus, à cette époque de leur règne. Il les eut autant que Henri Monnier, par exemple, qui a créé contre le bourgeois son Joseph Prud'homme, immortel. Il les a eus autant que le grand Balzac, le créateur de Bixiou, de Mistigris et de Matifat, et de Gamusot, et de Grevel et de tant d'autres bourgeois, sublimes à la renverse, dont la Comédie humaine foisonne et regorge. »
Le premier roman que publia Barbey d'Aurevilly est l'Amour impossible, qu'un critique appela c une tragédie de boudoir >, et qui est une étude psychologique assez superficielle. Ce livre, qui parut en 1841, après la Lélia de George Sand, fut considéré par quelques-uns comme un antidote au poison répandu par le célèbre androgyne. Les deux personnages du récit ne sont, l'auteur (qui fait bon marché de ce livre de début) le dit lui-même, que < deux monstres moraux ». Ce sont de froids et corrects dandys^
selon l'esthétique de Brummel ; l'homme est sceptique, incapable de générosité, sans passion. La femme n'est qu'une splendide statue. Ames sans idéal et sans foi, ces êtres corrompus n'intéressent personne.
La Bague d'Annibal, sorte de poème en prose, divisé par stances, est bien antérieure à V Amour impossible.
Le seul intérêt de ces œuvres de jeunesse est de donner une idée de ce qu'étaient, pendant les dix dernières années du règne de Louis-Philippe, les mœurs des élégants oisifs de la société parisienne. On était alors byronien, on jouait à l'ange ou au démon, sans laisser aucune place à la charité ni à la religion. Les hommes posaient en blasés, ayant horreur de l'émotion.
Les lettrés d'aujourd'hui ne verront dans ce livre qu'une reconstitution archaïque, un marivaudage élégant qui n'est plus dans le goût de notre époque d'action. Ce sont là curiosités littéraires, et rien de plus.
La Vieille Maîtresse parut en 1851. On a beaucoup reproché ce livre à M. d'Aurevilly. Les tableaux y sont vifs, il faut le reconnaître, et surtout en un temps où la littérature ne prenait pas les licences qu'on lui accorde aujourd'hui, ce roman dut étonner ceux qui connaissaient les opinions et les croyances de l'auteur. La magnificence du Style, des pages superbes, l'éloquence d'une passion ardente, la hardiesse des situations, on ne voulut pas les pardonner au catholique
intolérant qui frappait à coups redoublés sur les adversaires de ses croyances et on ne vit pas tout ce qu'il y a de suprêmement chaste, dans le personnage d'Hermengarde. Gomme Fa dit Charles Baudelaire dans V Art romantique :
« Ce culte de la vérité, exprimé avec une effroyable ardeur, ne pouvait que déplaire à la foule. D'Aurevilly, vrai catholique, évoquant la passion pour la vaincre, "Chantant, pleurant, et criant au milieu de l'orage, planté comme Ajax sur un rocher de désolation, et ayant toujours l'air de dire à son rival, — homme, foudre, dieu ou matière — « Enlève-moi ou je t'enlève !.. » ne pouvait pas non plus mordre sur une espèce assoupie dont les yeux sont fermés aux miracles de l'exception. »
La Vieille Maîtresse était dédiée au vicomte d'Izarn- Freyssinet, qui répondit à la dédicace par la lettre suivante :
« 10 mai 1851.
« Admirable, admirable, mon cher monsieur d'Aurevilly ! Je choisis dans tous les adjectifs de notre lani:ue le plus flatteur pour vous l'appliquer. Votre roman est un ■chef-d'œuvre et un chef-d'œuvre original, ce qui est plus rare, cela me semble évident, à moins que l'honneur de votre dédicace ne m'ait rendu imbécile.
< Vellini, cette trilogie composée de femme, de démon •et d'animal, est une création profondément neuve et •cependant profondément vraie. Cette puissance sauvage, pénétrée d'incantation et de magie, explique et rend naturelle sa domination toujours reconquise sur Marigny, •que vous avez eu le magnifique talent de faire toujours fort et toujours vaincu. Hermangarde est superbe et sa résignation hautaine souffle le drame dans les pores de <:ette composition, si artistement simple. Les caractère
secondaires sont charmants. La grand'mère a cette philosophie de boudoir, pénétrée d'indulgence et de frivolité, qui est peut-être la meilleure de toutes ; plus frivole et moins supérieure, M"^« d'Artelle est dessinée avec le crayon de Vatteau (sic). Enfin, tout vit, respire dans votre œuvre, le sang bout, la tête bout, le cœur bat, quoi de plus flatteur que de tirer de son crâne des êtres vivants !
« Votre style, comme toujours, est d'une force et d'une vigueur qui fait saillir, jaillir, et mettre en lumière toutes choses, et il a de plus une souplesse et une grâce que vous montrez moins souvent.
« Votre roman aura, je n'en doute pas, un grand succès; si je me trompais, votre éditeur pourrait en souffrir, mais non pas vous. Un roman qu'on jette à la foule a une grande épreuve à subir lorsqu'il se présente avec un personnage profondément neuf; il y a dans Vellini quelque chose, je dirai d'extra-humain, qui pourra peut-être n'être pas compris et pardonné.
< Je vous aurais écrit tout cela plus tôt, mais si j'ai lu constamment, je n'ai pas lu vite. Le vicomte de Prony mettait plus d'un quart d'heure à dîner au café Anglais»
« Ardentes félicitations et empressés compliments. >
M. d'Aurevilly avait conçu le plan de toute unesérie de romans, dont les guerres de la Chouannerieseraient le théâtre. Il n'a publié que V Ensorcelée et le Chevalier des Touches. Le Gentilhomme de grand Chemin, une Tragédie à Vaubadon, qui devaient suivre, n'ont jamais été écrits.
c L'histoire en effet manque aux chouans, dit^l dans la préface de l'Ensorcelée, parue en 1851. Elle leur manquecomme la gloire et même comme la justice. Pendant
que les Vendéens, ces hommes de la guerre de grande ligne, dorment tranquilles et immortels, sous le mot que Napoléon a dit d'eux, et peuvent attendre, couverts par une telle épitaphe, Thistorien qu'ils n'ont pas encore, les chouans, ces soldats de buisson, n'ont rien, eux, qui les tire de l'obscurité et les préserve de l'insulte. Leur nom, pour les esprits ignorants et prévenus, est devenu une insulte. Nul historien d'autorité ne s'est levé pour raconter impartialement leurs faits et gestes. Le livre assez mal écrit, mais vivant, que Duchemin et Scépeaux ont consacré à la chouannerie du Maine, inspirera peut-être un jour le génie de quelque grand poète ; mais la chouannerie du Gotentin, la sœur de la chouannerie du Maine, a pour tout Xénophon un sabotier, dont les mémoires^ publiés en 1815 et recherchés du curieux et de l'antiquaire, ne se trouvent déjà plus .»
V Ensorcelée est donc un récit historique. En l'an YI de la République, le jour où le combat de la Force ruinait sans retour les espérances des Chouans, l'abbé Jehoël de la Groix-Jugan, ancien moine de l'abbaye de Blanchelande, qui se battait dans les rangs des royalistes, se tire un coup de fusil dans le visage. Il est défiguré, mais il ne meurt pas. Une vieille paysanne le recueille, le soigne, panse ses affreuses plaies.
Quand on rouvrit les églises, l'abbé de la Groix- Jugan, absolument défiguré, mais guéri, revint à Blanchelande ; il reprit sa stalle dans le chœur de l'église paroissiale. Il avait versé le sang, violé la loi de la charité, il était interdit. « Sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. > Le jour où il vint à l'église, il
excita la curiosité de tous les fidèles. Une femme, JeanneLe Hardouey, issue de l'illustre maison de Feuardent et qui avait épousé un paysan parvenu, pour ne pas tramer aux portes sa misère, reçut une effroyable commotion à la vue de ce prêtre qui n'était désormais qu'un étranger dans la maison du Seigneur. Elle eut peur en voyant la terrible tète encadrée dans son capuchon noir, elle eut un frisson, un vertige, « un étonnement cruel qui lui fit mal comme la marque de l'acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui -était aussi une chose sans nom 5) . Ce fut une possession instantanée, une possession dans le sens théologique, et dont son auteur n'eut pas conscience. Elle devint ensorcelée ; d'horribles perturbât! dus physiques accompagnèrent le trouble et le désordre moral qui envahirent son âme : son visage s'empourpra, et les paysans qui la virent si subitement changée dirent qu'elle avait « le sang tourné».
L'abbé de la Groix-Jugan n'aperçut rien^ ne parla même pas à cette malheureuse et demeura impassible, morne, vivant dans la retraite la plus austère. Jeanne Le Hardouey se mourait, broyée par une passion insensée ; elle cherchait des philtres, elle oubliait Dieu, et un jour, folle, épuisée par la souffrance, elle se réfugie dans la mort, elle se noie dans une mare. Ce suicide n'émeut pas le prêtre, qui garde la sérénité de sa conscience, et qui, fortde ses aveux, fort de la grâce, n'a pas daigné abaisser les yeux sur cette créature fascinée.
Quelques années plus tard, l'abbé de la Groix-Jugan, relevé de l'interdit, se prépare à célébrer la messe.
pour la première fois, depuis bien longtemps. « Avec sa grande taille, la blancheur flamboyante de sa chasuble lamée d'or, que le soleil, tombant par une fenêtre du chœur, semble tout à coup embraser, il ne paraissait pas un homme, mais la colonne de flammes qui marchait en avant d'Israël et qui le guidait au désert. » Au moment où il élevait l'Hostie sans tache, de ses deux mains tendues vers Dieu, un coup de feu retentit : l'abbé de la Groix-Jugan tomba mort sur l'autel. L'assassin était le mari de Jeanne, Thomas Le Hardouey.
Telle est, dépouillée de tous ses brillants accessoires, la Action de ce livre : d'un côté, un prêtre chaste, austère, pénitent, repentant; de l'autre, une femme qui, mésalliée, n'aimant pas son mari, privée des joies de la maternité, pervertie par les pires influences, devient la proie d'une horrible maladie de l'âme.
Rien ne saurait rendre l'intensité dramatique du récit, l'épouvante qu'il produit, l'horreur qu'il inspire. Tous les personnages sont vivants, et tous sculptés dans le marbre, fouillés avec la patience du ciseleur, complets, absolus, logiques. On ne peut même analyser les diverses parties qui composent le récit, parler de chacune des scènes émouvantes et terribles qui se succèdent sans que le lecteur ait un instant de répit. Tout se tient, tout s'enchaîne avec une inexorable logique. On est séduit, invinciblement attiré, ensorcelé, — c'est le mot, — par ces pages ardentes, consacrées à des sentiments exceptionnels, à des situations anormales. - •
« Rien qu'au style de M. d'Aurevilly, — et abstraction faite des idées, — rien qu'au tour de sa phrase, à son emploi du mot, on le reconnaît tout de suite autoritaire : il prodigue les expressions hautaines, les comparaisons impitoyables; — les substantifs, sous cette plume, prennent des airs souverains de commandement, et parfois de bravade. Quoique littéraire jusqu'au raffinement et ne versant jamais dans la banalité, il a l'emportement, le torrentiel de la parole oratoire. Il est vrai que le torrent se brise parfois contre des incidentes et des parenthèses qui le ralentissent mal à propos : cela vient de ce que l'auteur veut tout dire, fixer toutes les nuances. — Et à cela il est encouragé par la richesse d'analogies et de métaphores qui lui fournit son imagination abondante. Mais il reste quand même un écrivain hors de pair pour ceux qui préfèrent le fier style de Saint-Simon, malgré ses rugosités, ses heurts et ses soubresauts, à la correction élégante et toujours égale de Buffon *» .
« Un jour, dit un critique, je Tentendis évoquer une image qui s'était gravée en lui dans sa première jeunesse ; une image déjeune fille disparue dans sa fleur. Il le fit avec une tellr. vivacité d'impressions, avec tant de larmes dans la voix, je devrais même dire un magnétisme tel qu'on aurait juré voir en lui un amoureux de vingt ans pleurant un amour perdu de la veille. Tout un poème attristé de jeunesse resplendissait à ce moment dans les yeux de cet homme qui avait déjà l'âge où les vieillards, généralement, se retranchent dans l'oubli et semblent égoïstes. »
Dans VEnsorcelée^ l'impression de la terreur saisit de la première, page à la dernière ; on sent que récrivain, convaincu, écrit sous l'inspiration d'une foi énergique. Un coupable ne lit pas ce livre sans tressaillir.
* Alcide Dusollier. Nos Gens de Lettres.
Les orgies fastueuses et furieuses des Feuardent, des Haut-Mesnil, des Sang-d'Aiglon, ne sont pas pour plaider la cause de l'ancien régime ! Qu'importe au narrateur 1 Ce n'est pas une thèse qu'il soutient.
Paysagiste incomparable, il donne une vie spéciale aux choses inanimées ; d'un simple désert de sable, il ferait un lieu splendide, Eden ou vallée de Josaphat. On a comparé ses portraits aux toiles de Ribera ; ou comparera ses paysages à ceux de Salvator Rosa. Il se complaît à mettre en deuil la nature. Qu'il nous conduise au Quesnay ou dans la lande de Lessay, il transforme des oasis paisibles en sites d'une sauvage grandeur et d'un lugubre aspect. Il ne sait pas faire chanter les petits oiseaux dans les bois, non plus qu'enguirlander de roses un jardin, ou garnir de pampres une vigne. Il groupe des masses gigantesques et fait si bien que la lande de Lessay nous apparaît comme le désert de Korosko, et le Quesnay, gentilhommière normande, aussi vaste que l'Escuriai. Il grandit tout, il sait tout vivifier.
« Ce qui éclate dans ce style prodigieux, c'est une admiration insatiable et pleine de respect pour le sol natal, pour cette belle et imposante Normandie, d'une sérénité implacable et immuable. Le ciel profond et les lointains ^'risaillés, et la petite ville froide où ses souvenirs le ramènent toujours, avec ses maisons solennelles de la noblesse de province ; les couchers du soleil mélancoliques, qui remplissent J'âme de rêves à jamais inassouvis, et les lon^'ues files blanches de pommiers que défleure la brise: il faut que dans son cœur soient d'une façon bien ineffaçable gravés ces tableaux estompés pour qu'il se les rappelle et y revienne sans cesse.
« Ces paysages froids de la Manche ont la sévérité et la beauté des paysages d'Ecosse et de Norvège : la tonalité grise qui règne partout, même pendant Jes plus beaux jours de soleil, la brise qui chante ou qui hurle, et le ciel implacable dans sa voûte sombre, n'est-ce pas là cette peinture froide des Highlands, qui se reflète dans l'homme qui la contemple! La littérature anglaise tient ses côtés mystiques et profonds de cette éternelle beauté de froideur majestueuse, si poétiquement étrange, que les fictions y naissent d'elles-mêmes.
« Le ciel natal a, dès le premier jour, jeté sur Barbey d'Aurevilly ce manteau de froideur étrange et de mysticisme bizarre qui devait s'amplifier avec \''3ige et devenir l'orgueil spirituel le plus intense de ce siècle * . ï
N'a-t-il pas dit lui-mêtne dans un de ses Mémoranda :
« Romans, impressions écrites, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie. Il y a longtemps que j'écrivais à ïrébuticii : « Quand ils disent de partout que les nationalités décampent, plantons-nous hardiment comme des termes sur la porte du pays d"où nous sommes, et n'en bougeons plus. »
Le Chevalier des Touches (paru en 1863) est une œuvre moins tourmentée peut-être, mais aussi vigoureuse ({wqV Ensorcelée. M. d'Aurevilly la dédiait à son père.
< Vous avez passé votre noble vie comme le pater farnilias antique, maître chez vous, dans un loisir plein de dignité, fidèle à des opinions qui ne triomphaient pas,
* LÉON RiOTOR. — Le Bataillon Sacré, dans la Minerve.
le chien du fusil abattu sur le bassinet, parce que la guerre des chouans s'était éteinte dans la splendeur militaire de l'Empire et sous la gloire de Napoléon. Je n'ai pas eu cette calme et forte destinée. Au lieu de rester, ainsi que vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m'en suis allé au loin, tête inquiète, courant follement après ce vent dont parle l'Ecriture, et qui passe, hélas ! à travers les doigts de la main de l'homme, également partout ! >
Gomme le dit un critiques le trait caractérisque et dominant de son esprit et de son style, c'est la force.
« Barbey d'Aurevilly avait le culte de la force et croyait fermement la force bonne à tout, en reliiîion aussi bien qu'en littérature, dans le gouvernement des peuples aussi bien que dans les plus vulgaires incidents de la vie quotidienne. Ne cherchez pas dans ses romans « les amoureux dolents et contemplatifs à face de carême » dont se raille si joliment Rabelais, et que les romantiques de 1830 remirent à la mode. Que d'autres réhabilitent la phtisie, l'anémie ou la chlorose ! Les héros ds Barbey d'Aurevilly sont de robustes gaillards, capables, comme Milon, d'assommer un bœuf d'un coup de poing, ou de tordre un fer de cheval, comme le maréchal de Saxe.
« La force morale est d'ailleurs chez eux à la hauteur de la force physique, et rien n'égale la fougue avec laquelle ils suivent leurs passions, si ce n'est l'énergie surhumaine avec laquelle, suivant l'occurrence, ils savent les dompter.
« Qui n'a pas lu le Prêtre marié^ YEnsorcelée et le Chevalier des Touches, ne peut soupçonner la vie puissante et débordante dont l'auteur anime ses personnages, les proportions épiques qu'il leur donne, les actions prodigieuses
* M. Pèdre Lafabrie, dans VUnivej-s (30 août 1889).
qu'il leur fait accomplir. Ces hommes ne discutent pas, ils ag-issent ; ils n'écoutent pas, ils frappent. Et l'écrivain frappe avec eux, se grise de son œuvre, s'abandonne au courant torrentiel qua déchaîné sa plume, et finalement arrive à une intensité d'effet étonnante, saisissante, inouïe.
Et après avoir cité le merveilleux épisode du combat des Blattiers^ — le jounaliste ajoute :
« Que vous semble de ce morceau ? Connaissez-vous, par le temps qui court, beaucoup de plumes capables de l'écrire? Pour moi, en le transcrivant, j'ai retrouvé mon bel enthousiasme d'il y a viugt ans, et je proclame que l'écrivain était réellement un maître. Et lorsqu'on fera une Anthologie du x[x*^ siècle, comme le demandait Sainte-Beuve, la Bataille des Blattiers y tiendra dignement sa place, non loin dix Combat des Francs contre lus Romains de Chateaubriand, à côté du Siège de Carthage, de Gustave Flaubert.
« Charles Coligny avait raison de dire à Barbey d'Aurevilly :
Tu peins en Salvator Rosa.
« C'est bien, en effet, la fougue, le mouvement, l'éclat et la verve du maître que l'on retrouve dans l'écrivain français. >
Sur un exemplaire des Diaboliques adressé à son ami, M. Ernest Ghaze, bibliophile, Barbey d'Aurevilly avait inscrit cette dédicace :
Un jour, racontent les chroniques, Et ce trait m'a toujours semblé touchant et beau, Sur deux amants hardis comme mes Diaboliques^ Et qui faisaient l'amour au fond des basiliques,
Un saint Roi jeta son manteau !
C'était le temps des Rois et non des Républiques î
Mais toi, tu n'es pas Leffemberg...
Toi, tu te moques bien des morales publiques! Et tu vas me couvrir mes pauvres Salaniques
D'un manteau des plus magnifiques...
Ghaze, tu m'es le Roi Robert !
e Jamais je n'ai lu, — et j'ai toutlul — rien d'aussi effroyablement beau que cette œuvre, » écrivait Albéric Second à M. d'Aureviily, lorsque parut ce livre qui eut un si grand retentissement, et excita tant de colères. Le procureur général Imgarde de Leffemberg prit l'initiative de le poursuivre.
Paris-Journal annonçait en ces termes la comparution de M. Barbey d'Aurevilly devant le juge d'instruction :
« M. Barbey d'Aurevilly a été appelé hier chez M. Rajon, juge d'instruction, au sujet des poursuites intentées par le ministère public contre son dernier ouvrage, les Diaboliques.
« Nous espérons que le livre de M.Barbey d'Aurevilly, d'une forme littéraire si élevée, et qui s'adresse plutôt à un certain nombre de raffinés en littérature qu'au public des romanciers vulgaires, échappera aux rigueurs du parquet. >
Un Prêtre marié parut en 4864, et, chose curieuse, demeura presque inaperçu, bien que ce soit l'œuvre la plus discutée, la plus sombre et la plus difûcile à comprendre et à bien juger de cet apologiste de l'au^ torité et de la force, qui va devenir le juge inflexible d'une conscience.
Un Prêtre marié est un de ces livres merveilleux que Ton déteste ou que l'oa admire. Pour moi, je le considère comme un chef-d'œuvre. En voici Tanalyse succincte :
Jean Gourgue dit Sombreval, fils d'un paysan normand qui eut l'ambition de faire de lui un Monsieur^ fut élevé dans un séminaire, devint prêtre, et donna de grandes espérances : il devait servir l'Eglise plus par le cerveau que par le cœur, un docteur plutôt qu'un apôtre. En 1789 il partit pour Paris ; il n'en revint pas. Le gouffre de la corruption, de la science et de l'athéisme le dévora. Il s'affola de chimie; la fille d'un chimiste l'épousa, ignorant qu'il fût prêtre et apostat. En apprenant le crime et la forfaiture de son fils, le père de Sombreval mourut de douleur. Mais il avait eu le temps de le maudire. Lorsque la jeune femme apprit que celui qu'elle croyait son mari appartenait à Dieu, elle mourut < n'osant plus regarder l'homme qui l'avait si scélératement trompée ; » elle mourut « dans une honte immense et le plus amer désespoir; et ce crime s'ajouta aux autres crimes de cet être funeste, qui tuait avec ses crimes, comme d'autres tuent avec du poison et du fer. » Elle lui laissait une enfant, chétive et mal venue, qui fut baptisée en secret, Galixte. Cet enfant devait être l'expiation et le châtiment : sur son front s'était marquée une croix < la croix méprisée, trahie, renversée par le prêtre impie et qui, s'élevant nettement entre les deux sourcils de sa fille, tatouait sa face, innocemment vengeresse, de l'idée de Dieu ».
Galixte fut élevée avec soin par ce père, en qui
survivait un seul sentiment, l'amour paternel poussé au paroxysme, c II eut pour sa fille, et dans son corps, et dans son âme, et dans son esprit, tous les genres de sollicitudes... hors une seule, hors un point fatal qu'il n'eut jamais le courage de dépasser. » 11 ne lui parla point de Dieu. t>
€ Etait-ce impiété réfléchie ? endurcissement de réprouvé ou impossibilité de traiter avec sa fille ce grand sujet de Dieu auquel il ne croyait plus. Voulait-il, en laissaut dormir à jamais la fibre religieuse dans son enfant, la faire davantage à son image, cette prétention de tout amour qui agit avec ce qu'il aime comme Dieu agit avec sa créature? Craignait-il plutôt qu'en permettant à sa fille d'être chrétienne comme sa mère l'avait été, elle eût moins de tendresse pour un pérequi n'eût pas partagé sa croyance? Fut-il jaloux de ce Dieu, qui est aussi jaloux de ceux qui l'aiment? »
Par une permission de la Providence, le fatal secret fut révélé tout à coup àCalixte. Ce fut une vraie Pentecôte pour cette jeune fille pure, poétique, à la nature d'inspirée, que les premiers rayons de la religion de sa mère tombant soudainement dans son cœur. Elle eut comme les apôtres, la divine ébriété de cette langue de feu qui descendit sur elle. Elle devint chrétienne avec emportement. Elle faisait sans cesse intervenir l'idée de Dieu entre elle et son père. « Elle avait des mots qui entraient dans l'âme de Sombreval comme des dards. Elle avait d'impitoyables tendresses, î
Le démon de la perversité, l'orgueil, poussent Sombreval à revenir dans le pays où on le connut
ministre du Dieu qu'il a renié. Il achète, lui paysan enrichi, lui prêtre mercenaire, un château délabré où il passera désormais sa vie, qu'il occupe à chercher des remèdes dans les ressources de la chimie, pour guérir sa iille, atteinte d'un mal inexplicable, affreux, une affection nerveuse, l'état de langueur des mystiques. Galixte porte un bandeau rouge pour cacher la croix dont son front est stigmatisé ; elle a voué sa vie à racheter l'âme de son père, et suit la règle du Garmel dont elle a prononcé les vœux.
Un jeune gentilhomme du voisinage, Néel deNehou, nature passionnée, fougueuse, intrépide jusqu'à la démence, voit Galixte et ne tarde pas à l'aimer éperdûment. Ellfe^ qui n'est plus de ce monde, lui accorde une affection fraternelle. Le drame s'engage entre ces trois personnages : Sombreval sait que sa conversion peut sauver sa fille en lui rendant la paix du cœur: Galixte est résolue au sacrifice absolu de son être ; Néel, âme de feu, se brise contre l'obstacle insurmontable. Puis un jour la fille est si gravement malade, que la science du père désespère du salut ; alors l'athée Sombreval, muré dans son athéisme, criminel jusqu'au bout et sans rémission, part pour Goutances où il va se soumettre à l'évêque ; il joue de parti pris, froidement, comme un histrion sur la scène, une comédie sacrilège : il feint de retourner à Dieu, conversion si ardemment désirée de la fille de son péché. Mais cet homm.e, aveuglé par l'endurcissement et l'impénitence, a révélé ses desseins à Néel, et Néel se tait, parce qu'il sait bien que si Galixte soupçonnait l'étrange tromperie dont son père est coupable, elle
mourrait, foudroyée par la honte et la douleur. Un prêtre qui s'est cru Fagent de cette rédemption miraculeuse, l'abbé Méautis est choisi par la Providence pour empêcher une seconde profanation, une seconde et plus scélérate apostasie. Là, Barbey d'Aurevilly n'a pas craint de faire intervenir directement Faction surnaturelle. Galixte, prosternée devant son crucifix, en voit jaillir du sang :
« Seigneur Dieu! fit-elle, c'est bien du sang! du sang liquide, du vrai sang qui sort de vos plaies, ô mon Sauveur ! Oh! la chose terrible! Cela ne s'était pas vu depuis bien longtemps; cela va donc se revoir, des crucifix qui saignent? Autrefois... dans les temps anciens... quand ils saignaient, on disait toujours que c'était contre quelque grand coupable qui se cachait... et que le sang irrité du Seigneur jaillissait contre lui pour dénoncer aux hommes sa présence... Mais qui est le coupable, ici, ô Dieu que j'aim e ! pour que votre sang jaillisse avec cette force contre moi?... — 0 mon Dieu, mon Dieu, reprenait-elle, palpitant d'angoisse, de quoi suis-je donc coupable pour que votre sang furieux me repousse de votre croix, comme si chaque goutte était une main I... » L'abbé Méautis assistait à cette vision : il comprit tout; il vit l'hostie trois fois sacrée descendant tous les jours dans la poitrine d'un athée, « devenu d'un apostat un Tartufe tranquille et monstrueux ».
Il ne put hésiter, mais il eut un long combat à soutenir contre lui-même. Un jour il révèle la terrible vérité à Galixte. L'enfant éperdue, aveuglée, embrasée, a la force suprême d'écrire à Sombreval de revenir, puis elle s'affaisse, entre en agonie, et meurt. Sombreval revient... 11 afrivele jour même où Galixte a été enterrée... Il croit à une léthargie.,, il
viole la tombe de sa fille, saisit ce cadavre, reconnaît la mort, s'enfuit, fou de rage et de désespoir et se précipite dans l'étang du Quesnay, où jamais son corps ne fut retrouvé.
Telle est la faible analyse de ce roman extraordinaire, qui arrache des larmes au plus incrédule, et qui laisse un souvenir ineffaçable d'angoisse et d'épouvante. Sombreval meurt dans l'impénitence finale, dans l'athéisme, dans sa rage contre Dieu.
Il est conséquent avec son caractère. C'est une âme perdue : ce n'est ni un fanfaron ni un lâche. Toute la contrée le méprise, le hait et l'outrage ; il se rend compte de l'effet de son infamie, du dégoût qu'il inspire, et qu'il est venu volontairement acheter ; il est formidable par la science et par la volonté ; il a épuisé la vie et les idées, et il est devenu un de ces indifférents de la terre dont parle si fièrement Shakespeare ; il est l'orgueil incarné, l'orgueil jaloux et envieux ; mais il ressent toutes les douleurs de son apostasie. « Ce rocher du Golgotha qui pèse sur le monde, dit-il, et que je croyais avoir rejeté de ma vie comme un jonc brisé, y retambe, — et c'est la main de mon enfant qui le fait rouler sur mon cœur. » Cet homme est l'incarnation du mal : il est déicide, parricide, infanticide. Il tue, en chimiste, la monstrueuse mendiante Julie la Gamase, et ce meurtre passe, pour ainsi dire, inaperçu, tellementil est dépassé par l'horreur des autres crimes. Cette figure, farouche et sauvage, grandiose autant que celle d'un ange déchu, statue de bronze coulée tout d'une pièce, que l'on admire par celte raison qui fait que l'homme admire
le tigre des jungles de l'Inde ou l'énorme pachyderme des forêts de l'Afrique centrale ; cette âme noire, cette intelligence vaste, ce bourbier où rien ne surnage si ce n'est le sentiment physique de l'amour paternel : l'amour de la lionne pour ses petits, ce composé étrange ne se dément pas un instant : si Sombreval avait existé, s'il eût vécu dans les circonstances et les milieux où l'a placé son créateur, je dirais qu'il est mort comme il devait mourir, après avoir vécu comme il devait vivre. L'histoire de cette chute, qui commence par la curiosité déréglée, par l'orgueil plat et vaniteux du parvenu, par la soif des faveurs divines — à la condition que les faveurs soient personnelles et que Dieu, s'il fait des miracles, les fasse pour Sombreval seul — ; qui continue par la colère, la haine contre ce Dieu qui n'a pas voulu de ce marché que lui proposait son prêtre en lui disant : « Prouve-moi que tu existes, Dieu, et je te servirai ! » : qui a pour couronnement le mariage, c'est-à-dire la consécration légale d'un concubinage, invoqué par un prêtre qui sait que cette consécration légale est un crime ajouté au crime de l'impudicité : qui a pour effet la mort du père Sombreval, tué par la honte, la mort de la victime de Sombreval, tuée par l'horreur; la mort de Calixte Sombreval, tuée par la douleur, la mort de Néel de Nehou, tué par le désespoir ; la mort de Julie la Gamase, tuée par la calomnie; la mort de Sombreval, suicidé,
qui se noie comme Judas se pendit ; l'histoire de
cette chute, logique dans toutes ses développements, effroyable dans toutes ses péripéties, est un terrible enseignement.
Galixte Sombreval est la victime du crime de son père : c'est presque une Voyante, c'est une Mystique. Sa beauté n'est pas de ce monde; elle est illuminée par le reflet d'une lumière intérieure. « On aurait dit l'Ange de la souff'rance marchant sur la terre du Seigneur, mais y marchant dans sa fulgurante et virginale beauté d'Ange, que les plus cruelles douleurs ressenties ne pouvaient profaner. >
Cette enfant est trop chrétienne pour admettre l'irresponsabilité des enfants dans le crime ou la faute des pères. Elle sait donc que l'apostasie de Sombreval a creusé entre elle et lui un abîme infranchissable; elle sait qu'il sera damné éternellement, s'il ne vient à résipiscence ; or, elle a pour lui l'amour filial le plus profond; elle n'ignore pas combien elle en est aimée. Du choc de ces affections sans espérance^ qui ne se sanctifieront pas dans le ciel, naît une situation dont Fesprit humain peut à peine supporté la pensée. Calixte condamne son père, parce qu'elle adore son Dieu; Sombreval abhorre Dieu, parce que Dieu lui prend de sa fille la plus large part d'amour; mais la nature parle et la voix du sang a des accents irrésistibles, et Galixte, s'abandonnant à Dieu en holocauste, cède à cette voix. Quelle conception immense! Un chrétien seul a pu l'avoir, un catholique seul a pu l'exprimer avec éloquence.
Le portrait de Galixte est peint avec l'étonnante vigueur des maîtres espagnols : la plume de M. Barbey d'Aurevilly est arrivée à produire des effets aussi surprenants que le pinceau des Ribeira et des Zurbaran, Ce n'est pas une mortelle que sa palette a revêtue de
couleurs si brillantes ; c'est un être intermédiaire entre le genre humain et le monde surnaturel, plus qu'une femme et moins qu'un ange. C'est peut-être là l'unique défaut de ce portrait : le modèle n'a jamais existé et serait introuvable,
La mort de cette enfant si pure est un de ces tableaux merveilleux qu'un peintre payerait du prix de sa vie, qu'un poète ne contemple qu'à travers des larmes.
« A l'approche de l'hostie, dans laquelle peut-être elle apercevait, comme sainte Thérèse, Jésus-Christ sous la forme visible et saignante de sa passion, il n'y eut plus là de jeune fille expirante, mais un être humain que la sainteté divinisait. Le visage de Calixte devint positivement céleste. Ses yeux agrandis jetèrent une lumière inconnue. Ses cheveux rayonnèrent comme une auréole. La croix de son front étincela, et sa pâleur diaphane comme l'éther, et comme si son âme, depar dedans l'avait éclairée, transsuda un vague effluve d'or... Son corps fulgura tout entier... Vision prodigieuse! qui ne pouvait durer, et qui changea pour un instant les conditions ordinaires du corps, de la lumière et de l'espace ! Calixte, attirée par l'aimant divin de l'Eucharistie, parut se soulever horizontalement de son lit, et, sous la traction de l'amour, s'en venir vers l'hostie... »
Les caractères de tous les personnages sont tracés avec la même vigueur ; le plus honnête, hors Calixte, est assurément Néel de Nehou : il est chevaleresque, mais d'une violence folle, d'une témérité inouïe. Je ne connais pas de figure plus repoussante que Julie la Gamase, immonde mendiante à langue de vipère, amas sordide de haillons, débris informe de la prostitution la plus vile. Puis c'est l'abbé Méautis, le curé
de Néhou : âme héroïque et condamnée aux plus humbles vertus; c'est un poète, un mélancolique; c'est le prêtre selon l'Évangile, doué d'une charité sans limites, mystique un peu tendre, esprit délicat : l'antithèse vivante de Sombreval : un saint. Mais la création prestigieuse de M. d'Aurevilly, c'est la grande Malgaigne, la sorcière convertie, hantée par des voix, et qui, ayant voulu violer le seuil du monde surnaturel, est entrée dans ce monde et n'a pu jamais plus en sortir.
Cette prophétesse inspirée, cette sybille normande, traverse le récit d'un bout à l'autre, en laissant partout la trace de son étrange personnalité. Comme l'exprime un critique, « on peut dire que tous les personnages et toutes les scènes du drame ne sont que des accidents dont elle est la substance ».
M. d'Aurevilly n'a pas hésilé à introduire le surnaturel diabolique dans Un Prêtre marié. Il le fallait, pour que son récit devînt vraisemblable, car la chute de Sombreval et toutes les conséquences matérielles de cette chute, ne peuvent s'expliquer que par l'influence diabolique. Ce n'est pas à nous de juger si l'écrivain a outrepassé ses droits, mais on peut dire qu'il n'a pas cessé un instant d'être d'accord avec les doctrines de l'Eglise. Invinciblement attiré vers le mysticisme, il possédait les grands mystiques, les œuvres de sainte Thérèse, d'Anne- Marie Taïgi, de la bienheureuse Angèle de Foligno, du P. Faber, de Catherine Emerich, de saint Bonaventure et de saint Jean de la Croix. Mais il s'est inspiré beaucoup des traditions antiques, et l'élément
surnaturel a exercé une forte pression sur son imagination. « J'ai toujours cru, d'instinct, autant que de réflexion, dit-il dans V Ensorcelée, aux deux choses sur lesquelles repose en définitive la magie, je veux dire : à la tradition de certains secrets que des honinnes initiés se passent mystérieusement de main en main, et de génération en génération, et à l'intervention des puissances occultes et mauvaises dans les luttes de l'humanité. J'ai pour moi dans cette opinion l'histoire de tous les temps et de tous les lieux, à tous les degrés de la civilisation chez les peuples, et ce que j'estime infiniment plus que toutes les histoires, l'irréfragable attestation de l'Église romaine, qui a condamné, en vingt endroits des actes de ses conciles, la magie, la sorcellerie, les charmes^, non comme choses vaines et pernicieusement fausses, mais comme choses réelles, et que ses dogmes expliquaient très bien. Quant à l'intervention de puissances mauvaises dans les affaires de l'humanité, j'ai encore pour moi le témoignage de l'Église... »
Gomment expliquer maintenant que l'édition à' Un Prêtre marié, publiée par la Société générale de librairie catholique^ ait disparu de la circulation. C'est un petit secret qu'il n'est point interdit de révéler.
Les Diaboliques avaient excité la colère de quelques femmes du monde, plus ou moins compromises par d'anciennes aventures, qu'elles voulurent y reconnaître. 11 y eut toute une conspiration féminine. On fit jouer des influences. On menaça quelques libraires
• Publiée en 4874.
des environs de sainte Glotilde de mettre leurs boutiques à l'index, s'ils exposaient encore dans leurs vitrines les œuvres du < Ravila, du Plus bel amour de don Juan ». Bref, à force d'intrigues, il y eut émoi en haut lieu. Les Diaboliques furent déférées à la justice, et M. Victor Palmé reçut l'injonction d'envoyer au pilon tous les exemplaires d'un Prêtre marié qui lui restaient. L'auteur, que cet outrage immérité blessa cruellement, donna alors à quelques amis, le volume de cette édition, avec cette dédicace à l'encre rouge : « A .... ce livre écrit par amour et pour la gloire de N. S. Jésus-Christ, et condamné et proscrit des boutiques catholiques.* On le poussait même, dans son entourage, à conter cette histoire dans une préface pour l'édition de Lemerre, mais il eut la sagesse de résister et le courage de s'abstenir.
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
C'est à M. Léon Bloy que j'emprunterai, sinon l'analyse, du moins la synthèse du roman Ce qui ne meurt pas, et qui lui a inspiré des pages superbes sous ce titre, Le dixième cercle de V Enfer.
« Dante n'en a compté que neuf. Il appartenait à un romancier du xix® siècle, — le plus infernal des siècles, — de nommer le dixième, c'est-à-dire la Pitié en amour. Il paraît que c^est là le ver qui ne meurt pas, l'abominable fin fond de Tenfer des passions humaines, calque terrifiant de l'autre enfer que le Florentin entrevit, sans doute, dans les ténèbres de son propre cœur.
« J'ai là s(»us mes yeux ce livre cruel et désolant : Ce qui ne meurt pas, par M. Barbey d'Aurevilly. C'est un nom assez connu de par le monde. Il y soulève assez de lâches envies
et de basses colères pour n'avoir pas à redouter d'être obscur si le fier artiste qui le porte pouvait être avide de cette clameur imbécile qu'on accepte pour de la gloire.
« Ce qui ne meurt pas, c'est la Pitié, la pitié au cœur de la femme, l'inaltérable moelle de cet os surnuméraire. selon l'expression de Bossuet : « Cette Pitié éternelle, colombe diaprée des couleurs du ciel d'où elle descend, mais qui a aussi un bec d'acier et des gritïes d'aigle, car elle ne fait son nid dans les cœurs qu'à la condition de les déchirer. »
« Ce roman est le déshonneur voulu de la passion, celte usurière infernale qui nous fait payer de toute notre vie et de toutes nos facultés l'atome de volupté qu'elle nous prêle pour un alome de temps. C'est bien là celte infâme montrée pour la première fois, à ce qu'il semble, par un moraliste chrétien, dans son attitude la plus humiliée, la plus douloureuse, au plus profond des puits de l'enfer, au-dessous des neuf cercles rêvés par le vieux Dante et qui paraissent, en comparaison, des lieux de rafraîchissement, de lumière et de paix, du triste aveu de leur misère. Catholique des plus hauts et des plus absolus dans un temps où personne ne veut plus du catholicisme, il pense que ce n'est pas l'affaire d'un laïque de prêcher une morale quelconque et d'avertir de ses devoirs le charbonnier le plus rudimentaire. Mais il faut que la vérité soit dite et c'est son art même qui lui a donné le secret de la dire sans violer le territoire des gardiens de la Parole.
« Sa poétique à lui , c'est que « les peintres puissants peuvent tout peindre et que leur peinture est toujours assez wora/e quand elle est tragique et qu'elle donne T/iorrewr des choses qu'elle retrace. Il n'y a d'immortel que les Impassibles et les Ricaneurs ».
« Et c'est ainsi qu'il a écrit la Vieille Maîtresse, les Diaboliques, V Histoire sans nom, etc., sortes dé fresques morales, de la plus obsédante horreur, qui ne veulent être rien de plus que l'histoire même du péché, pour me servir du mot chrétien, et qui le racontent si puissamment que
414 HARREV d'aUREVILLY
« le cœur s'en tord dans la poitrine et que le cerveau en est frappé comme d'une décharge d'électricité foudroyante! »
« Ce oui ne meurt pas est dédié, en ces termes :
« A mon fj^ès cher ami le docteur Selligmann^ « Je dédie cette dramalique nosographie de la Pitié. « Je la lui dédie comme au médecin d'une bonté réfléchie, plus grande encore que sa science, et qui, si les sentiments étaient des maladies, refuserait noblement de guérir les hommes de celle-là. »
« Moraliste chrétien, dit un critique', Jules Barbey d'Aurevilly ne s'est point cru voué de ce chef aux fadeurs morales recherchées pour les bibliothèques de jeunes pen sionnaires ; il a supporté que le « Bégueulismelui jette sa petite pierre ». — Coudoyant sans cesse la vie bruyante et distinguée, l'observant avec prédilection, il fut frappé de voir combien par ce temps d'ineffables et de délicieux progrès, le crime a conservé son effroyable poésie.
« C'est cette poésie effroyable que Barbey a essayé de jeter, en artiste puissant, dans ses romans : « Bien entendu, fait-il en commençant l'un d'eux, t qu'avec leur titre, les Diaboliques n'ont pas la pré" « tention d'être un livre de prière ou d'Imitation « chrétienne... Elles ont pourtant été écrites par un
' JÉHOME Alda, dans VÈludiant, de Louvain.
« moraliste chrétien, mais qui se pique d'observa- « tion vraie, quoique très hardie, et qui croit, — « c'est sa poétique, à lui que les peintres puissants « peuvent tout peindre et que leur peinturé est tou- « jours assez morale quand elle est tragique et qu'elle « donne r horreur des choses qu'elle retrace. »
« A pareil souffle inspirateur l'oeuvre s'enrichit d'une pleine hottée de détails terriblement risqués. L'auteur, qui ne les raconte aux âmes pures que pour les en effrayer, fait remarquer que la littérature devrait renoncer à se dire l'expression de la société, si elle n exprimait que la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmante.
« Poétique endiablée ! Morale tragique ! tels sont les deux cris que Jules Barbey d'Aurevilly a lancés dans l'arène littéraire, comme un défi aux bonnes gens ; il a entrepris de donner des livres qui ne peuvent aller en toutes les mains, et qui n'en sont que plus puissamment moraux ; il a un peu ruiné la vieille théorie qui prend l'imagination de la toute candide jeune fille comme critérium et comme trébuchet d'un bon livre. — Ce qui est mieux, il a fait des chefs-d'œuvre pour étayer sa thèse ; si bien qu'aujourd'hui, on la salue volontiers de ce beau nom de maître. ïj
Un jour que Lamartine parlait de Gœthe avec Henri Blaze de Bury, le traducteur de Faust, il s'interrompit, ouvrit la fenêtre, et montrant du doigt l'étendue : « Dites-moi, demanda-t-il d'un ton grave et recueilli, dites-moi, que pensait Gœthe de ce qui se passe de l'autre côté de l'horizon ? »
Question qui eût étonné, venant de tout autre que lui, car Blaze de Bury, en contant cette anecdote, fait observer que la poésie tenaitlieu de tout aux hommes de cette génération; elle était à la fois leur religion, leur philosophie et leur politique. On venait au romantisme de tous les côtés : Lamartine et Victor Hugo, en catholiques royalistes; Sainte-Beuve, Stendhal, Mérimée, en libres-penseurs. Au surplus, peutêtre faut-il voir comme le critique de la Bévue des Deux Mondes, les catholiques littéraires de 1830 : « Respectueux des choses saintes, auxquelles le retour des esprits vers les sources du moyen âge prêtaient des couleurs séduisantes, ils pratiquaient une sorte de
déisme artistique, et se contentaient de croire aux soleils suspendus comme des lampes d'or sous les pieds de l'Élernel. Le majestueux silence des cathédrales, la lueur voilée et prismatique des vitraux, le chant des orgues aux jours de fête, tout cela servait de cadre à des drames, à des romans, à des opéras. »
Barbey d'Aurevilly ne fut pas un catholique de celte espèce, on l'a vu déjà dans les pages consacrées à l'homme et à l'œuvre, au critique, au poète, à l'artiste, au romancier. Il le fut, comme l'Eglise veut qu'on le soit, avec sincérité, avec soumission.
Né catholique, en pays normand, au surlendemain de l'extraordinaire anarchie qui aboutit au despotisme du César moderne, il garda la foi de sa race, les croyances de son éducation, à la fois libérale et soumise aux traditions de l'ancien régime. Autoritaire par tempérament, inflexible dans ses idées, il ne pouvait être que catholique, et il le fut toute sa vie, avec une indépendance et une sérénité que ses pires détracteurs furent contraints d'admirer. Et précisément parce qu'il professait une doctrine tombée en défaveur sous le règne du juste milieu, parmi les Guizot, les Lamennais, les Béranger, tous les libérâtres du gouvernement de Juillet, précisément parce que, royaliste par ses souvenirs et napoléonien par l'esprit politique, il continua de soutenir la cause sacrée de l'Eglise, il fut toute sa vie en butte à une double persécution : la conspiration du silence et l'outrage. Il fallut son courage, sa persévérance pour vaincre les hostilités, avouées ou inavouables, qui l'écartaienl du monde littéraire.
LE CAinOLIQUE 419
Les débuts deBarbey d'Aurevilly comme polémiste religieux datent de 1847, époque à laquelle il dirigeait avec MM. de Galonné et de Serres une Revue du monde catholique^ qui disparut après la révolution de Février. L'année suivante, il connut Blanc de Saint- Bonnet qui publiait alors ses livres De la Douleur et la Restauration française, desquels il s'enthousiasme jusqu'à donner une large place à l'écrivain lyonnais dans ses Prophètes du passé. En 1850, il entra à ï Opinion publique, journal dirigé par Alfred Nettement; M. de Pontmartin lui fut si hostile qu'il dut se retirer après avoir publié dans ce journal trois études sur deMaistre, Bonald et Chateaubriand. Les critiques se donnaient carrière sur la prétendue exagération de ses idées monarchiques et les hardiesses de son style. C'est alors que M. Louis Hervé, alors libraire rue de Tournon, •— aujourd'hui directeur de la Gazette des Campagnes, — publia la rarissime plaquette des Prophètes du passé .
Aucun journal ne voulait de lui : on le trouvait compromettant; il effrayait les plus courageux par son ardeur à défendre l'orthodoxie, par les colères qu'il soulevait. Que s'il se résignait à publier des livres, le silence des uns, la malveillance des autres en arrêtaient au passage l'expansion. Pendant ces années de lutte pour l'existence, Barbey d'Aurevilly eut le mérite d'encourager par son exemple et par sa parole étincelante d'esprit et de verve les jeunes gens qui entraient après lui dans cette ingrate carrière, aux prises comme lui avec ces obstacles et ces difficultés sans cesse renaissants qui découragent les uns et
jettent les autres dans la mauvaise voie. Il exerçait une influence profonde sur cette jeunesse. Bien des germes féconds furent semés dans ces pauvres esprits égarés dans les courants malsains de la littérature légère et du scepticisme universitaire. Le brio inouï de d'Aurevilly, qui démolissait les idoles de cette jeunesse enthousiaste, a certainement préparé des retours précieux pour aujourd'hui et pour demain,
« Une gloire qui lui est due, écrivait Louis Hervé à l'auteur de ce livre, c'est d'avoir soutenu cette lutte douloureuse avec la fierté stoïque d'un chrétien inébranlable dans ses idées et animé d'une foi inébranlable dans la réparation avenir qu'il attendait de l'opinion. Il partageait cette foi sereine avec mon ami devenu le sien, Blanc de Saint-Bonnet. Celui-ci, heureusement, n'avait pas besoin de ses livrespour vivre. La lutte pour lui était moins douloureuse. — Quand je pense que, en 1854, Blanc de Saint- Bonnet pubha un chef-d'œuvre intitulé : V Affaiblissement delaRaison — et que deux ou trois voix seulements'élevèrent dansleclergépour rendrejustice à cette œuvrede génie, je prends en pitié la situation des éditeurs catholiques, condamnés à demander la fortune à des livres médiocres, et à mourir de faim en se vouant à la publication de livres qui sont la gloire de l'apologétique chrétienne ! >
Il écrivit tour à tour dans le Pays, le Réveil, qu'il avait fondé avec Granierde Gassagnac, Louis Veuillot et Brucker; dans le Nain Jaune, où il attaquait furieusement l'Académie française ; dans les nombreux journaux que nous avons déjà cités. Mais il n'avait qu'une petite place dans ces diverses feuilles, et même on s'excusait de la lui donner : son originalité scandalisait l'abonné. Gomment pardonner à
l'homme qui regrettait qu'on n'eût pas brûlé Luther au lieu de brûler ses écrits ? qui rapetissait le cardinal de Richelieu à la hauteur de son rôle? réhabilitait Philippe II, glorifiait la sœur Emmerick et disait au P. Lacordaire : » Votre sainte Madeleine vient de Béthanie sans doute, mais elle s'est arrêtée au passage chez une modiste de la Ghaussée-d'Antin ! » Alors on plaisantait sur sa limousine doublée de velours, on le rangeait parmi les excentriques et tout était dit. Un homme d'esprit peut-il porter des gants brodés d'or et des cravates ornées de dentelles ? On souriait d'Alexandre Dumas déguisé en Arménien; mais ce diable d'homme avait emprunté tant d'argent à tout le monde qu'il avait autant d'amis que de créanciers !
Beaucoup avaient la faiblesse d'accepter ces jugements. Les librairies du faubourg Saint-Germain déploraient qu'il fût par trop hardi, les salons le boudaient à cause de ses impertinences à l'égard des bas-bleus, et la politique même s'en mêla le jour uù il fît remarquer que de tous les Bourbons depuis Henri IV, M. le comte de Ghambord était le seul qui n'eût pas tiré l'épée.
III rencontrait des hostilités dans son propre camp. )n l'y suspectait parce qu'il disait sans transiger, non eulement la vérité, mais des vérités. Certains cathoiques désavouaient le romancier qui prétendait, iclairé par le flambeau de la foi, descendre dans les )lus profonds abîmes, explorer les replis secrets du cœur humain, étudier enfin ce que le monde appelle faute- ou crimes, et qu'il appelait, lui, le Péché.
Quelques hautes intelligences purent le suivre dans cette voie, mais il ne pouvait qu'épouvanter les simples et les timides.
< Je l'ai souvent entretenu de ses romans. Il m'a livré la clef de son secret. Pourquoi a-t-il peint les passions d'une touche si vigoureusement voyante, et en a-t-il fait de si hauts reliefs ? Il a pu se tromper en l'efficacité de sa méthode éthopique, mais ses intentions étaient extrêmement morales. Il peint de manière à inspirer l'horreur. Il retourne le cœur humain comme on retourne la poche d'un fripon pour trouver là, dans la poche ouverte, le corps du délit qui, sans cette opération violente, faite sur les voleurs, aurait été invisible, ni montre, ni prouvé. Il a donc fait ce que fit Persée , quand il eut abattu la tète de Méduse : le héros la prit toute sanglante dans la main gauche et par les cheveux, et la montra ainsi grimaçante et horrible... Et cette horreur de Méduse passait, dans cette agonie, de son âme satanique sur ses traits bouleversés. Les penseurs comprendront l'idée magnifique du grand écrivain, magnifique mais trop haute pour la plèbe des esprits. Ge n'est pas là une excuse ni une justification : il n'en a pas besoin, ce grand-là * ! »
Cette lettre donne la mesure de la façon dont les catholiques jugeaient Barbey d'Aurevilly, car elle établit la distinction très explicite entre l'aristocratie et la plèbe des intelligences. N'est-il pas à remarquer
* Lettre adressée à l'auteur par Ms' Anger, chorévêque d'Anlioche, en 1889,.
— détail typique — que jamais Louis Veuillot ou V Univers n'attaquèrent ni le romancier ni ses œuvres les plus hardies? Et même on l'eût accepté au journal si rigide et de si hautaine tenue, s'il avait consenti, « à se laisser mettre un tout petit mors en acier fin ». N'importe ! il échoua dans cette tentative de faire accepter des récits où l'orthodoxie la plus pure devait côtoyer des peintures trop colorées, des analyses trop subtiles. A certaines maladies de l'âme il faut le mystère du confessionnal disait-on, et le péché est contagieux. Ce n'est pas encore le moment de discuter cette appréciation.
« Lorsque tu verras la conseillère, écrivait Louis Veuillot à sa sœur, dis-lui que Barbey n'a point menti. Je l'ai rencontré l'autre jour dans la rue... Il m'a dit : « Comment vous portez-vous? »Je lui ai répondu: « Ça ne va pas mal, et vous? « Et l'entretien a fini là. S'il m'a trouvé charnnant, c'est que j'y ai mis le ton, et s'il a trouvé que la chose devait être dite, c'est que je suis bien parti. Enllons-nous. »
Cette phrase, et quelques autres du même style, sont tout ce qu'on trouve sur Barbey d'Aurevilly dans les six ou sept volumes publiés de la correspondance de Louis Veuillot.
« — Je viens de le rencontrer, rue de l'Université,
disait-il un jour à son frère Eugène, en avril 1867 ;
il était habillé en peau de serpent, et m'a offert de
collaborer à r Univers. >
Mais il ne fallait qu'un grand prêtre dans le sanc-
^ tuaire... Barbey d'Aurevilly fut miséricordieux : il
mt- ne mit pas Veuillot, dans son volume des Juges jugés,
et bien qu'il ait souvent, à son endroit, parlé un éloquent feuilleton, jamais, que je sache, il n'écrivit ce qu'il pensait du seul homme qu'il eût pu, à bon droit, considérer comme son rival.
Barbey d'Aurevilly, en butte à l'hostilité de quelques coreligionnaires, l'était également aux moqueries des boulevardiers. L'un d'eux ne le classait-il pas, avec quelques autres, parmi les écrivains sacrilèges, « qui ne sont pas sincères, mais qui font seulement profession de sincérité ». Un autre chroniqueur en faisait un « dillettante de la foi ». Et pourquoi ? Parce qu'il avait écrit, dans son introduction de Y Ensorcelée^ cette page :
« Ni les fausses lumières de ce temps, ni les préoccupations incontestables chez les Normands des intérêts matériels auxquels ils plaident, comme l'immémorial proverbe le constate depuis qu'ils ne se combattent plus, n'ont pu aflaiblir les croyance religieuses que leur ont transmises leurs ancêtres. En ce moment encore, après la Bretagne, la basse Normandie est une des terres où le catholicisme est le plus ferme et le plus identifié avec le sol. Celte observation n'était peut-être pas inutile quand il s'agit d'un roman dans lequel l'auteur a voulu montrer quelle perturbation épouvantable les passions ont jetée dans une âme naturellement élevée et pure
«Quanta la manière dont l'auteur àeV Ensorcelée a décrit les effets de la passion et en a quelquefois parlé le langage, il a usé de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher aux passions humaines, lorsqu'il s'agit de faire trembler sur leurs suites. Romancier, il a accompli sa tâche de romancier, qui est de peindre le cœur de l'homme aux prises avec le péché, et il l'a peint ?ans embarras et sans fausse honte. Les incrédules voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur,
c'est-à-dire le roman et le drame, la moitié pour le moin.s de rame humaine, fussent interdits aux catholiques, sous le prétexte que le catholicisme est trop sévère pour s'occuper de ces sortes de sujets... A ce compte-là Shakespeare catholique ne serait pas possible, et Dante même aurait des passades qu'il faudrait supprimer... On serait heureux que le livre offert aujourd'hui au pubhc prouvât qu'on peut être intéressant sans être immoral, et pathétique sans cesser d'être ce que la religion veut qu'un écrivain soit toujours. »
Aussi, quand le Walter Scott de la Normandie met en scène les personnages de son pays natal dont il connaissait la foi vivace qui survit, là, à tous les orages de la vie, on les reconnaît toujours à la couleur locale de cette foi persistante.
Au moment oii il les peint, bien loin des bords de la Douve et des vieux manoirs normands, il a ses apparitions. La pointe du clocher gothique de la Délivrance se montre à lui par-dessus tant de. montagnes, tant d'horizons et tant d'espaces. Il n'est plus que de corps à Paris. L'imagination qui, sur ses ailes de feu, emporte toute l'âme avec elle, le transporte au pays des souvenirs. Il voit et il entend dans les fermes, dans les châteaux, dans les vallées, sur les collines, dans les bois et dans les landes, dans les bruyères de Lessay au coup de minuit, comme au cap de Garteret, sous le brûlant soleil de midi, au bord de la mer, tous ces spectacles, tous ces langages, ce patois si pittoresque et si éloquent, si coloré, dont étincèlent les plus immortelles pages de ses drames romantiques. Il se surpasse quand la pensée de la Yierge traverse ces créations. Il nous montre dans
tout son éclat la foi catholique de ses acteurs. Dans leurs angoisses, quand un plus fort les vexe, ils ne jettent plus l'impuissante clameur de haro ; ils font mieux : ils poussent leur cri de foi vers la Délivrance de RauvUle; au milieu de leurs plus cruels embarras, ils lui adressent des vœux et des promesses ardentes. Nous les voyons souvent, en guise de témoins, jurer sur le nom de la Délivrance, comme on jurait sur les reliques des saints *.
Plusieurs écrivains catholiques, pourtant, conservèrent très longtemps cette illusion de concilier avec la discipline de la foi les théories de M. d'Aurevilly, d'autant qu'il n'a pas toujours été refusé aux catholiques de parler des passions humaines. Louis Veuillot dans un de ses brûlants récits, fait une description enflammée de l'amour :
« L'amour se leva dans mon cœur comme ces aurores qui promettent des jours merveilleux. Il me remplissait d'une force, d'une joie et d'une admiration infinies. J'aimais tout, je possédais tout, j'appartenais à tout. Le seul objet qui était tout pour moi dans le monde, répandait sur l'universalité des choses mon amour et sa beauté. Je crus que la vie était ce doux vallon, baigné des lueurs du matin, où la jeunesse enchantée se promène entourée d'espérances. La Heur s'entr'ouvre^l'oiseau chante, chaque brin d'herbe a sa perle de rosée, chaque bonheur a se> larmes. Je me donnais et je m'abandonnais, je ne sava s faire que des rêves heureux. >
Une autre thèse sur Tamour ne la trouvons-nous ' Lettre de M«' Anger à l'auteur.
LE CATHOLIQUE 4i27
pas dans un article du R. P. Delaporte, à propos d'un livre de M""*^ Adam ?
« Oui, vivre, c'est aimer; aimer, c'est tendre à l'union; et tendre à Tunicn, c'est aller vers l'objet aimé.
« Seulement, la Providence a établi l'ordre, la hiérarchie dans l'amour. Et l'amour étant le devoir, elle a mis Tamour sous la tutelle de la liberté.
« Etant libre, l'amour peut être commandé; il l'est, en effet, par le premier et le plus grand des commandements.
« Dans certaines conditions, ou sous certaines manifestations, il est probité ; aux appétits qui égarent le cœur et renversent l'ordre divin, la liberté peut et doit mettre un frein.
« Aimer est un acte de l'âme.
« Depuis la catastrophe de l'Eden, à l'aspect de la beauté corporelle, d'aveugles appétits souvent s'éveillent, et grondent, rugissent et assiègent la volonté afin qu'elle les satisfasse. 11 s'y mêle habituellement à plus ou moins forte dose des sentiments d'un ordre plus élevé, et le tout forme cet attrait que la langue païenne appelle « amour ».
« Peu de nos contemporains auraient le triste courage d'affirmer qu'à cet entraînement on peut céder toujours. Il est des attentats tellement révoltants qu'ils épouvantent même les scélérats.
« Mais il en est un trop grand nombre qu'effraye la formule chrétienne, interdisant jusqu'à la pensée d'une satisfaction quelconque accordée à ces appétits en dehors de l'union sacrée et indissoluble que forme le sacrement : « L'œuvre de chair ne désireras'qu'en mariage seulement. »
« La chasteté est le plus beau triomphe de la liberté; c'est la victoire de l'âme sur le corps, la démonstration expérimentale et irréfragable de l'existence de l'âme. L'animal ne la connaît pas; aussi l'animal est-il d'une espèce différente de la nôtre.
« Nous disons « la chasteté » et non point seulement < la virginité », car si Tàme grandit par le sacrifice absolu de toute satisfaction permise, elle ne déchoit pas quand elle les goûte en respectant les limites tracées par la loi divine. Le mariage est un état saint, consacré par un auguste sacrement. »
Ceci nous ramène à Téternelle question de la morale dans les lettres, qui a suscité bien des escarmouches, mais jamais une bataille rangée ! Elle n'est pas résolue. Pour la traiter bien, il faudrait une polémique analogue. à celle qui s'éleva, il y a tantôt quarante ans, entre Louis Yeuillot et l'évèque d'Orléans à propos des classiques religieux et des classiques profanes. M*^' Gaume avait déclaré qu'il fallait proscrire des écoles Virgile, Gicéron, Sophocle, Euripide, Horace, tutti quanti. Si la, thèse de M. de Pontmartin était admise, qui donc pourrait lire Montaigne, Rabelais, Milton, Shakespeare, Molière, Le Sage, Arioste, le Tasse, je cite pêle-mêle, mais s'il fallait citer tous les noms, onn'enfiniraitpas! M.Léon Gautier, l'un des écrivains les plus délicats parmi les catholiques, dont l'orthodoxie ne fut jamais suspectée, et qui est en même temps un penseur, un artiste et un savant, écrivait dans ses Lettres d'un Catholique une page qu'on me permettra de citer :
« Je ne vois point, quant à moi, dit-il, pourquoi les catholiques se refuseraient la joie d'être des peintres, eux aussi. Je ne vois pas pourquoi la peinture des mœurs et des caractères serait interdite à ceux qui, par leur
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seul examen de conscience et parla seule pratique de la confession, sont peut-être ceux de tous les hommes qui connaissent le mieux les profondeurs de» l'âme humaine. Je ne vois pas enîin, puisqu'il nous est permis d'écrire des livres contre les vices, je ne vois pas comment on pourrait nous refuser la permission d'écrire quelqu'une de ces œuvres plus animées et plus puissantes oîi les vices sont personnifiés, où ils sont incarnés en autant de personnages haïssables et que nous faisons haïr.
« Vous le dirai-je, cher ami? j'ai l'horreur des livres hêtes, et je connais de nos amis qui ont imaginé des petits romans niaisots dont la seule vue me met en rage. Cette moralité sotte tinit par devenir immorale, et j'estime, pour tout dire, qu'il y a des âmes ici-bas qui ont besoin d'autres livres que de cet honnête et excellent volume du chanoine Schmidt, le bon Fridolin et le méchant Thierry. Il nous faut quelque chose de plus nerveux, de plus viril, et aussi de plus actuel. Le roman est une arme avec laquelle nous pouvons combattre toutes les passions, toutes les calomnies, tous les mensonges ; mais c'est une arme dont il convient de se servir en soldat, et il y faut quelque rudesse de poigne avec quelque vigueur de muscles. Le flasque et l'efféminé ont fait leur temps, et nous avons aujourd'hui trop de rudes batailles à livrer pour nous amusera la petite j:uerre et nous arrêter à des livres ou à des jeux d'enfant. N'écrivons donc plus (même pour nos enfants) de ces récits fades où le vice et la vertu sont éjL'alement diminués, atténués, enjolivés et travestis; où l'on vante tous les siècles au détriment du nôtre; où l'on nous peint un moyen âi/e de fantaisie et digne des pendules d'il y a quarante ans, où les honnêtes gens sont d'une vertu monotone et qui ne connaît pas la lutte; où les méchants n'ont jamais de combat en eux-mêmes et sont automatiquement méchants; où toutes les femmes sont en sucre et tous les hommes en bois; où tout est vulgaire, médiocre et trivial, et d'où le style, enfin, est scandaleusement absent.
N'ouvrons pas de tels livres, c'est facile; n'en lisons pas, c'est plus aisé. »
Un jeune critique belge, M. Francis Nautet, a parfaitement défini le romancier catholique, en ces termes, dans ses Notes sur la Littérature moderne :
« Ce qui distingue les romanciers catholiques des romanciers démocrates, c'est que les premiers conservent l'homme avec une dualité dans chaque partie, l'une idéale, l'autre animale, pouvant s'annihiler mutuellement par un effort de volonté. S'appuyant sur cette doctrine riiroureuse, ils exigeront de toute créature humaine qu'elle combatte les bas instincts au profit des instincts élevés, et il en résulte, à leur sens, que tout homme est responsable de ses actes.
«Les romanciers démocrates, au contraire, croient à l'irresponsabilité. Pour les littérateurs naturalistes, même pour les misanthropes, l'homme n'est que le jouet, non de sa destinée, mais de son milieu, de son éducation, de ses orig-ines et des circonstances.
u Incontestablement, c'est là une des croyances les plus charitables de ce siècle, qui a tant émis d'idées faussement généreuses et avoisinant l'erreur. Car cette doctrine est à la fois erronée, juste et pernicieuse; erronée, parce qu'elle ne peut excuser que les natures instinctives et brutes, à qui l'éducation n'a pas donné la conscience ; juste, parce ({ue l'homme reçoit en naissant un tempérament qu'il ne lui a pas appartenu de choisir en vue de l'idéal qu'il se créera plus tard et que toute sa volonté ne maîtrisera pas complètement; pernicieuse, enfin, parce que l'irresponsabilité conduit au relâchement.
«Il n'y a que les natures basses pour se laisser choir dans les petites satisfactions lâches. Le fatalisme de nos pères est remplacé chez elles par un fatalisme plus redoutable, car toutes leurs fautes, elles se les justifient et se les expliquent. »
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Cela n'empêche pas qu'au lendemain de la mort de M. Barbey d'Aurevilly, un rédacteur de V Univers p'écriait :
« L'auteur du Chevalier des Touches, tout en se proclamant catholique avec une bravoure dont il convient de le féliciter, ne laissait pas de s'accorder certaines libertés qui jurent avec l'idée qu'on se fait généralement d'un écrivain catholique. 11 le savait, on le lui avait dit, et néanmoins il persistait à introduire dans ses œuvres des peintures brûlantes et des scènes passionnées dont il eût mieux fait de s'abstenir. Mais il avait, sur ce point, des théories commodes:
V 11 y a, » disait-il avec J.-J. Rousseau, < de viles décences. Le catholicisme ne les connaît pas ».
Et sans songer que Rousseau, en pareille matière, est une assez mince caution, il développait bravement ce thème dans la préface de la Vieille Maîtresse:
€ Malheur, s'écriait-il, à celui qui se scandalise. Le cathoiisme n'a rien de prude, de bégueule, de pédant, d'inquiet. Le catholicisme aime les arts et accepte, sans
trembler, leurs audaces L'artiste catholique recu-
lera-t-il devant les séductions de vice? Etouffera-il ces éloquences de la passion? Devra-t-il s'abstenir de peindre Tune et l'autre parce qu'ils sont puissants tous deux? Dieu qui les a permis à la liberté de l'homme ne permettra-t-il pas à l'artiste de les mettre dans son œuvre à son tour^ ?
C'est un prêtre, c'est un prélat de l'Eglise catholique, M^' Anger, dont le nom est revenu déjà plusieurs fois dans ces pages, qui répondra à ces attaques aussi injustes que violentes.
< Ce qui caractérise mon illustre ami, m'écrit Ms»" Anger, *M.PÈDRE Lafabrie, dans V Univers.
c'est l'inflexible amour, et aussi grand que possible, de l'Ejjlise catholique, du pape, du prêtre, de l'antique et vrai caractère français et de la monarchie catholique personnifiée, au total, dans saint Louis , et par quelques côtés dans nos plus grands et plus catholiques rois de France. Il échappe à toute dépendance qui exigerait le sacrifice de la liberté, et delà vérité totale. Il veut renfle:/* et le total en tout. Il méprise Vargent et les hommes. Le Saint est pour lui l'idéal de toute grandeur, de tout génie. Après le Saint, c'est le Prêtre catholique qui est l'objet de son admiration. Mais il veut que le Prêtre soit Prêtre, sans condescendances mondaines et intéressées, comme il veut que le Roi Catholique exerce son autorité entière et en serviteur de l'Kglise et des vertus chrétiennes. Cet inflexible attachement à la vérité totale dans tout ordre de choses explique pourquoi il ne se trompe pas dans ses jugements et dans ses étonnantes appréciations sur l'art, sur la politique, dans les matières philosophiques et celles mixtes qui touchent tout à la fois à la politique, à la société et aux questions ecclésiastiques. C'est cette aptitude à mettre dans un relief plein de couleur, de vérité et d'énergie, les solutions les plus difficiles, que Mgr Bertaud, un esprit total aussi celui-là, appelait dans d'Aurevilly une théologie naturelle et certaine. La lecture de cet homme est une des plus nécessaires à nos étudiants de tout genre. Avec lui, leur instruction et leur éducation arriveraient en très peu de temps à leur âge adulte, jeunes ils seront vieux, et dans un de ses livres, ils boiront et mangeront mieux que l'ambroisie et le nectar, mais cette inflexible expérience qui coûte si cher et qu'on possède tout entière si tard et trop tard. j>
Dans une autre lettre, le même personnage m'écrit :
« Je suis surtout très heureux d'avoir pu vous faire plaisir à propos de notre illustre ami. Je ne sais pas trop dans quel état il se trouve : les nouvelles sont assez con-
tradictoires. Mais il a été assez malade pour que l'émolion soit sortie du cercle qui l'entoure. J'avais écrit à Monseigneur l'archevêque de Paris, pour le prier de veiller. La réponse de son secrétaire, très obligeante, me donne les plus consolantes assurances sur l'accomplissement de tous les devoirs de l'illustre malade ; il a communié avec une foi et une émotion de saint. Monseigneur l'archevêque a envoyé son secrétaire et M. d'Aurevilly a élé très touché de cette démarche.
Une autre lettre est encore plus explicite :
€ Dans ma dernière entrevue avec M. d'Aurevilly,
à rhôtel Grandval, la conversation tomba exprès de ma part, sur les pharisiens si poursuivis par les attaques de N.-S. J.-C. Je lui fis remarquer que N.-S. avait une colère et une aversion marquées pour ces gens de la synagogue, les scribes, et cette clique qui ne pouvait pas souffrir le Maître. Et, d'autre part, N.-S. n'avait jamais un mot de blâme pour les pauvres diables qui péchaient par faiblesse, par défaillance naturelle, comme la Samaritaine, comme la femme adultère, gens pour l'ordinaire qui n'ont pas mauvais cœur. Il y a donc deux sortes de pécheurs et de péchés :
« 1*^ Les péchés d'orgueil qui poussent à vingt autres péchés et aboutissent au crime, en pervertissant à fond le cœur. Ce fut le crime des Pharisiens et de tous ceux qui s'y rattachaient. Ces péchés-là sont presque impardonnables et s'attirent les plus grandes colères de Dieu ; et Jésus les attaque sans cesse et publiquement sans aucun ménagement ;
« 2^ Au contraire, les péchés de défaillance naturelle, très compatibles avec toutes les amours d'un excellent cœur, sont couverts de toutes les pitiés de Dieu. N.-S. a des éloges pour la Samaritaine. Tout est pardonné àl'ins-
Iant sans un mot de blàme. N.7S. ne prêchait pas contre a défaillance, mais contre la mauvaise foi judaïque. Mon
ami fut enchanté, ravi de ces remarques , qui au fond intéressent beaucoup la pauvre et fragile humanité. >
Chaque fois que M. d'Aurevilly allait passer quelques jours d'automne dans le Gotentin, — et pendant une certaine période de son existence ce fut toutes les années, — son premier salut était pour la chapelle de la Délivrance, qui domine Saint-Sauveur-le-Vicomte, elle second pour l'aumônier de ce sanctuaire, M^^'Anger, dont on vient de lire les lettres si touchantes. L'habitation de cet aimable vieillard, pauvrement couverte de chaume, est construite à l'ombre du clocher ogival, toute encadrée de jasmins et de lilas blanc. C'étaient alors, pendant ces courtes vacances, de longues promenades à travers les sentiers qui sillonnent la longue lande, ou sur la vaste esplanade de la Délivrance oii les officiers du Roi venaient, au siècle dernier, se délasser, ou à la pierre branlante^ vieux monument druidique sur les confins de Rauville et de Sainte-Colombe.
W Achille Anger, né au Havre en 1826, et fils d'un valeureux soldat du premier Empire, avait été élevé par sa grand'mère, femme pieuse, héroïque, qui sauva plus d'un proscrit aux jours sanglants de la Révolution. Après avoir reçu, dans le milieu aristocratique d'une petite ville normande, une éducation parfaite, il entra dans les ordres, et devint promptement directeur des études au séminaire de Vire. Il fut ensuite professeur dans une autre maison d'éducation religieuse, nourri des plus fortes études littéraires, et particulièrement des classiques grecs et latins. Il
écrivit beaucoup, en ce temps-là : il mena une campagne, dai^s la Terre Sainte, qui avait pour écho plusieurs feuilles de Smyrne, en faveur des rites unis d'Orient, et publia notamment une longue étude historique et critique contre le monachisme grec schismatique retranché au mont Athos. Il rendit également de grands services aux œuvres de l'archevêque de Smyrne, primat d'Asie, qui le revêtit du camail de chanoine de sa métropole. Collaborateur de la France Nouvelle j il donna de nombreux morceaux d'hagiographie et de polémique religieuse. Orateur distingué, il jouit dans sa retraite d'nne grande popularité et se consacre aux travaux apostoliques.
Tel est le prêtre, plein de foi et de zèle, qui fut l'ami de M. d'Aurevilly. Celui-ci lui envoyait tous ses livres, et lui écrivait souvent de charmantes lettres, entre autres celle-ci, qui date de l'époque où Ce qui ne meurt pas paraissait en feuilletons dans le Gil Blas.
« Abbé !
< Votre lettre me touche. — Je vais demain vous envoyer les Memoranda, — car ils sont deux^ les monstres ! Homme de peu de foi, vous aurez votre Curéd'Ars et votre Labre. S'ils sont retardés, voici pourquoi. Je n'ai plus et il n'y a plus que ces deux numéros. Avant de les envoyer a votre Acharnement (c'est votre dignité, à mes yeux), il faut que je les fasse copier pour mes Écrivains religieux (n« volume de la 2*^ série des Œuvres et des Hommes). Quelqu'un s'est chargé de cette copie, et c'est un lambin, ou plutôt une lamhinettef car c'est une femme, monsieur l'abbé. — Je vous les apporterai quand je viendrai à Valognes, mais quand ?
c Lorsque j'aurais fini mon roman ^\x Gil Blas. — Je
crois bien que cela me mènera jusqu'à la fin d'octobre. Pas moins.
< Ce diable de roman qui vous montrera le^ néant des passions humaines (sa seule manière d'être religieux !), a un succès étonnant, et des étonnés c'est moi qui le suis le plus.
« Votre ami rentrant dans son silence. »
Lorsqu'il envoya Ce qui ne meurt pas à son ami, M. d'Aurevilly écrivit sur la première page du volume cette dédicace : « A mon ami, l'abbé.... Ce livre religieux à force de tristesse. Le néant des passions humaines prouve la nécessité de Dieu. >
« Paris, le 29 avril 1888.
t Mon cher abbé, je ne suis pas encore à ma table à écrire, mais voici mon meilleur ami qui me prête sa main pour vous répondre. Ce que j'ai eu, mon cher abbé, depuis cette grippe qui vous prêtait à rire, c'est une crise de foie, maladie que je n'avais point eue depuis quatre ans. J'ai été soigné par deux médecins incomparables et par la personne qui vous écrit. Je vais bien maintenant, et on prétend que j'entre en convalescence.
< Les journaux qui ont parlé de moi ont dit les bêtises auxquelles ils sont accoutumés. Les uns ont parlé de congestion pulmonaire, les autres de je ne sais quoi, et c'était tout simplement une crise de foie ^
< Je vous envoie le Gil Blas et le Figaro qui ont parlé du livre que vous et l'abbé Lefoulon aimez.
< Adieu, mes deux bons abbés, priez pour moi. »
L'autre ami, ami d'âme^ de M. d'Aurevilly, qui ne
* On lui avait caché la maladie de cœur qui s'était déclarée le 17 avril.
LE CATEOLIQUE 437
prodiguaitpas ce litre, étaitTabbé Charles Lefoulon, ancien aumônier du collège d'Avranches, chapelain de l'abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Son tempérament intellectuel, non moins que ses instincts élevés pour tout ce qui ennoblit l'ame et la guérit de ses vulgarités, rendaient ce prêtre digne delà grande amitié du célèbre écrivain. Par besoin d'ame, il cherchait l'un de ces forts dont le caractère bien trempé, l'exemple et les maximes pussent accélérer tous ses progrès et doubler ou tripler la valeur de sa vie. L'abbé Lefoulon méritait bien de faire cette précieuse rencontre. Très brillant élève du lycée de Coutances, il eut, au moment de choisir une carrière, à lutter contre des séductions mondaines que lui suscitaient des tentateurs pleins d'influence, au nom même de ses succès et de son talent. Mais sous l'influence d'une vocation décidée, il entra d'un pas libre dans l'âpre chemin de l'Eglise. Lors de sa première visite au grand écrivain, un jour d'octobre 1887, M. d'Aurevilly, frappé en quelques minutes d'entretien de l'élévation de pensées et de sentiments de son visiteur, le retint à dîner à l'hôtel Grandval, et de ce jour data une liaison que la mort seule devait briser. Il l'appelait son « troisième abbé », faisant allusion à son frère Léon, et à Me'' Anger. Il se proposait de lui dédier le troisième volume des Philosophes et Ecrivains religieux, ayant dédié les deux premiers à son frère et au prélat.
On comprendra maintenant ces lettres écrites par Barbey d'Aurevilly à Trebutien, après les agitations de sa vie parisienne et sa séparation de sa famille.
Elles donnent la mesure de sa foi, de la sincérité de ses croyances religieuses :
« Léon m'a mis à une rude épreuve. Il m'a envoyé un modèle de lettre à mon père pour lui anoncer mon arrivée. Dans cette lettre, il me fait demander pardon, à moi qui n'ai pas de torts et qui pourrais montrer des blessures. J'avoue que le vieil homme s'est cabré. J'ai pendant deux jours refusé d'écrire ces humilités, mais enfin, je me suis mis au pied du crucifix, j'ai pensé qu'avec nos idées, c'était une grande supériorité que celle d'être père^ que cela couvrait tout, abolissait les torts et changeait les rapports moraux comme nous les concevons avec les autres hommes, et j'ai bu le calice, — j'ai écrit la lettre sans y changer un seul mot. Vabbé a été content. Il m'a raconté qu'il avait dit : Pour le coup, s'il écrit cette lettre, il est chrétien. Oui, mon ami, je le suis et soyez-le aussi.
« Je voudrais vous jalonner des distractions, jour par jour, — mais, mon ami, les distractions ne valent pas un bon chapelet dit avec foi. Or, ce n^est pas la foi qui nous manque, à nous. Nous l'avons, — elle est sortie pour nous des méditations de la pensée. Si nous avons la foi, soyons conséquents, prions. Pas de batelage ! Ne soyons pas des chrétiens littéraires. Ah ! je voudrais vous faire du bien, et je sais qu'au fin fond de la douleur, — et vous êtes au fin fond, — il n'y a que Dieu. Regardez-y, vous l'y trouverez, et si vous l'y trouvez, vous serez soulagé.
« Faites cela militairement et héroïquement, Trebutien. Comme vous iriez à la croisade, allez trouver ce vieux et cordial prêcheur, l'abbé Com6a/o^ Approchez-vous du Saint Sépulcre. Vous n'avez pas besoin de Jérusalem pour cela. Le premier autel suffit. Vous vous en relèverez fort. Adieu et à Dieu ! Voilà ma dernière parole.
c Votre moitié dans TafFection et dans la foi. »
« . . Pardonnez-moi de retomber dans mon vieux texte, mon cher ami, j'y retombe plus que je n'y reviens, tant j'y reviens malgré moi ! Je ne me croirais pas digne d'être votre ami si je ne vous parlais pas de notre Dieu, à nous catholiques, de notre Dieu, sur Jequel nons ne discutons pas, quand vous avez au fond de l'âme le chagrin le plus cruel qui puisse déchirer un homme. Il y va de notre honneur à nous de prier, de s'approcher de ses sacrements. Soyons faibles, mais prions Dieu, et puisqu'il s'est donné à nous dans l'Eucharistie, ne l'y laissons pas sans Ty prendre. Autrement des catholiques comme nous sont au-dessous des philosophes et nous ne sommes plus, avec toute notre théologie, que des archéologues insignifiants.
Voici une dernière lettre, adressée à la Trappe où Trebutien passait quelques jours dans la retraite :
« Votre lettre est vraiment très belle. Votre âme s'y mêle à l'impression des lieux inspirants, et vous rend poète. Si le mot de Bacon est vrai, vous êtes bien assez broyé pour donner tous vos parfums. Quelle douleur, mon Dieu, que votre douleur ! j'en suis véritablement effrayé et désespéré à mon tour. Est-ce que mon aflection vous serait inutile et qu'éternellement dorénavant je manquerais avec vous du mot de la consolation ?...
€ Autre chose, R*** a failli perdre sa fille unique d'une fièvre cérébrale. Ma semaine entière s'est donc passée à aller le voir deux fois par jour et à le soutenir comme je pouvais dans son anxiété paternelle ; l'enfant est sauvée, mais comme un malheur ne vient jamais seul, il a perdu sa belle-sœur (beaucoup plus jeune que sa femme), morte (enceinte) d'une maladie muqueuse épouvantable. Je la connaissais. Je l'avais vue jeune fille. C'était une âme ardente avec du feu physique sur la tête; car elle était rouge, mais d'un rouge superbe, estompé
d'or, digne de la palette du Titien. La vie débordait en elle et la voilà terrassée maintenant et tranquille. Les R*** ont reçu le coup comme ils auraient reçu le coup terrible de la mort de leur fille, s'ils Tavaient perdue, sans se retourner du côté de la main qui frappe ces rudes coups. Us vivent dans l'indifférence de Dieu, à un degré qui confond l'imaginalion. J'ai pu juger de cela dans ces dernières circonstances. La douleur les sillonne comme une foudre. Ils ne comprennent pas. Je ne connais rien de plus triste, mon cher Tiebutien, que cette espèce de stupidité opposée à Dieu qui veut qu'on comprenne et qui avertit : car, songez-y, vous qui souffrez tant et qui avez la foi et l'intelligence de la vérité surnaturelle, la douleur, c'est la visite de Dieu. »
Après la mort de M. d'Aurevilly, on publia un article qu'il avait écrit en 1881 pour l'ancien Triboulet^ et qui n'y parut pas à cause des relations personelles du journal avec M. de Mun. Il s'agissait d'un voyage politique que l'éminent orateur catholique venait de faire à R***, dont l'archevêque refusa de le recevoir au séminaire, ne voulant pas sembler associer par cette hospitalité les intérêts surnaturels de TÉglise aux intérêts humains d'aucune politique.
< Les évêques viennent de se souvenir de cette grande parole qui est tout à la fois la consigne de l'Eglise et son histoire ! 'Patiente parce qu'elle est éternelle !
« Et ce faisant, ces évêques se sont montrés de grands et majestueux évêques animés du vénérable et traditionnel esprit de l'Eglise, au-dessus de tous les partis. Us ont victorieusement répondu à ces mêmes partis qui toujours, — et à cette heure encore, — reprochent opiniâtrement à l'Eglise d'intervenir dans la politique des États et de se mêler indûment aux passions et aux ambi-
tions de rhumanité. Ils ont montré que la manière de les combattre est, pour l'Eglise — appuyée sur une foi et une espérance immortelles, — de laisser ces passions, en proie à elles-mêmes, et ils ont invité leurs clercs à faire leur devoir de Français — sans plus.
< Ah! vous avez voulu vivre sans TEglise ! L'Eglise, à qui vous devez tout ce que vous êtes. Vous l'avez mise hors de l'Etat, elle qui est la force des Etats ! Vous avez demandé et glorifié la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'a été le dogme de vos Evangiles, et vous vous êtes acharnés chaque jour davantage à rendre cette séparation plus profonde, parce que tout lien rompu avec l'Etat était, selon vous, la mort certaine de l'Eglise. Eh bien, aujourd'hui, elle s'éloigne de vous! Vivez sans elle. Nous allons voir l
« Hélas, nous le voyons déjà. L'Histoire contemporaine qui, maintenant, ne ressemble à aucune autre histoire connue, nous dit assez clairement ce qu'un peuple peut devenir sans elle. Fille de l'Eglise, élevée par elle pendant des siècles au niveau de ce quil y a de plus grand dans l'idéal de l'humanité, la France tombe de plus haut pour se briser mieux, de cela qu'elle tombe des bras divins qui l'ont portée. L'Eglise, sa mère, discutée d'abord, puis niée, puis méprisée et bafouée, puis arrachée des institutions dont elle fut la pierre angulaire et de hos mœurs dont elle fut l'âme, l'Eglise sans pouvoir et sans influence, et qui ne tient plus guère à l'Etat que par le lien du traitement de ses prêtres, ne perd pas pour cela le sentiment de son immortalité, et dans sa sécurité sublime, elle attend placidement après sa passion, qui dure pour elle plus de trois jours, une résurrection aussi certaine que celle de N.-S. Jésus-Christ.
« Qui n'a pas perdu le sens de l'Eglise à cette heure et du genre d'action qu'elle doit exercer parmi leshommesî...
Dans la houle des choses humaines et l'effroyable emmêlement de leurs désordres, l'Eglise doit toujours rester à la même place. C'est le seul pouvoir qui ne meure pas de ses chutes.... Quand la France fut sortie de ces évêques, qui l'ont faite, au dire duprotestantphilosophique Gibbon, elle eut une religion d'Etat, et c'est à cette religion d'Etat qu elle dut sa longue et forte vie. Il ne s'agit pas, en effet, d'être catholique pour reconnaître que tout peuple sans religion dEtat manque de la cohésion nécessaire à un peuple. Il ne s'agit, pour reconnaître cela, que d'avoir dans la tête un peu de politique et d'histoire, et davoir regardé les peuples forts qui tous en ont eu une, quelle qu'elle fût... Immense est l'erreur des politiques impies qui, dans ces temps contre-historiques, ne veulent plus de religion d'Etat, pas plus d'ailleurs qu'ils ne veulent de religion indépendante de l'Etat, hostiles qu'ils sont au principe même de toute religion dans l'âme de l'homme et dans les institutions humaines. Ils sont aussi fous que le Charles Moor des Brigands de Schiller, qui se lie un bras derrière le dos pour mieux combattre, mais ils verront comme ils s'en tireront avec un seul bras! L'Eglise le sait, elle, l'Eglise séparée de TEtat déjà de tant de manières, l'Eglise persécutée aujourd'hui et peut-être martyre demain. Elle le sait et attend, et ce serait sa vengeance si elle avait besoin d'être vengée, quand elle n'a besoin que de faire miséricorde ! >
Peut-on concevoir un cri de foi plus éloquent?
S'il nous avait été permis de citer d'autres lettres qui seront publiées à leur heure, on aurait vu en M. d'Aurevilly mieux encore le catholique sincère qu'il fut jusqu'à son dernier jour. On lira dans sa correspondance également les détails intimes que nous n'avons pas cru devoir aborder.
a Excepté nos livres, peut-être, rien n'est plus beau que ce gui va mourir. »
J. Barbky d'Aurevilly (Sur un livre donné à M. Emile Michelet.)
Barbey d'Aurevilly avait passé le siégea Paris. Son cousin Édelestand du Méril exigea qu'il partît dès les premiers jours de la Commune : < Tu serais trop en danger ici, > lui dit-il. Ce fut la dernière marque de tendresse de celui que M. d'Aurevilly ne devait plus revoir et qui lui en avait tant donné déjà. Édelestand du Méril mourut à Passy le 30 mai 1871. Il était malade quand son cousin le quitta, et celui-ci avait consenti à grand'peine à se séparer de lui. — Pendant les tristes jours du siège et du bombardement ils passaient presque toutes leurs soirées l'un avec l'autre. Les lugubres retours par les sombres quais solitaires étaient restés une des plus profondes impressions de Barbey d'Aurevilly.
Les séjours qu'il fit ensuite dans son pays furent longs. M. du Méril l'eût seul attiré dans le Paris d'alors.
D'ailleurs, la vente et l'abandon des biens de famille après la mort de son père le retenait à Saint-Sauveurle- Vicomte.
Il avait loué une chambre vis-à-vis la maison paternelle, mais la vue d'étrangers sous ce toit * si plein de souvenirs lui était trop douloureuse. Il fixa sa demeure définitive à Yalognes, ville chère à son enfance aussi. C'était là qu'habitait la sœur de sa mère, M*"^ du Méril. « Il y a quelque chose dans cette tête-là, » disait son oncle, M. du Méril, en lui mettant la main sur le front. A soixante-dix ans de distance, M. d'Aurevilly répétait encore ces paroles avec émotion : « Mon oncle m'aimait tant ! » ajoutait-il.
Après la guerre, tant de choses détruites, de relations dénouées, d'amis partis qui s'accoutumaient à la province et ne la devaient plus guère quitter. Notamment M™® de Maistre, la plus ancienne de ses amitiés de Paris, datant de 1834 ou même de plus loin. Il allait presque chaque jour achever ses soirées chez elle. De ses amis, en dehors de MM. Hervé, César Daly, de Galonné, Astruc, Gladel et quelques autres, il ne restait qu'Amédée Pommier, Hector de Saint-Maur et Théophile Sylvestre, et c'était pour peu d'années : Amédée Pommier survécut à peine à l'abbé Léon d'Aurevilly, et Hector de Saint-Maur mourut en 'J879. Le 25 janvier, Barbey d'Aurevilly lui écrivait ces lignes saisissantes :
< Enfin ! Je reçois une lettre de vous ! Vous vous dites
• C'est dans une des dernières nuits qu'il y passa qu'il composa les belles strophes : Le buste jaune.
< ganache » pour vous excuser. Croyez-vous que cela vous excuse?... Croyez-vous que j'accepte comme argent comptant le beau titre dont vous vous décorez ?... Ganache ! Quelle plus commode couverture pour l'indifférence et pour la paresse! Seulement, prenez garde, Saint- Maurl C'est d'une mauvaise hygiène intellectuelle que de s'appeler si facilement « ganache >. Il y a des enterrements AVANT l'heure QUE FONT MOURIR. Il UG faut jamais s'enterrer soi-même. Les autres, qui nous doivent enterrer, en seraient trop contents !... >
M"^ de Saint-Maur vécut huit ans encore après son mari, huit ans pendant lesquels Barbey d'Aurevilly n'oublia pas le chemin de la rue des Dames. Mais il ne s'assit jamais auprès d'elle à table sans que ses yeux se mouillassent de larmes... La petite-fille de ces amis disparus conserve comme un trésor cent vingt-sepllettres de M. d'Aurevilly pleines d'une tendresse et d'une verve inimitables. — C'est encore à M. de Saint-Maur qu'il écrivait après la publication du Prêtre marié : « Tant mieux que mon Prêtre vous « plaise! mais ce n'est rien que tout cela, vous en « verrez bien d'autres. Ma devise est celle de Gharles- « Quint : « Pas encore ! »
Sylvestre, lui, mourut subitement, le temps de se faire ramener chez lui, ne voulant pas, dit-il, mourir à la République française^ où. il était venu voir Gambetta.
C'est à peu près à cette époque que vint s'installer à Paris, dans une maison qui lui était déjà bien chère, et à quelques pas de celle qu'il habitait, une famille de province, d'une petite ville peu connue, mais qui
a donné naissance au fameux « Chien caillou* » et à Octave Mirbeau : Rémalard^ ou plutôt Regmalard, comme M. d'Aurevilly aimait à le nommer, selon l'ancienne manière. Son goût inextinguible d'intimité, de visites journalières, — « habitudes de province », lui disait-on, et il aimait qu'on l'en plaisantât, — trouva chez ces nouveaux amis les plus douces satisfactions. Une des dernières pages qu'il ait écrites est une page de reconnaissante amitié (la dédicace des Vieilles Actrices et du Musée des Antiques^ que l'éditeur Chacornac réimprimait).
En 1879, il rencontra l'amie dont les soins fidèles comblèrent les vides successifs qui rendent toute vieillesse si douloureuse, et pour lui entre tous, chez qui la puissance du souvenir était si intense et chaque émotion si violente.
Nous avons nommé déjà dans un de nos premiers chapitres une partie de ceux qui formaient le cercle intime de Barbey d'Aurevilly et à qui sa porte était ouverte. La jeunesse venait à lui avec enthousiasme. Nommons encore MM. Paul Haag, le docteur Cazalis, Albert Dethomas, Léo Trézenik, Hayem, Klotz, le comte du Hamel de Breuil, le docteur Letourneau, le jeune peintre Camille Bourget, Em. Salone, Tausserat, Victor Lalotte, de Gerando, de Justh, Georges Zissy, Francis Poictevin, Ém. Michelet, Quellien, Luigi Gualdo, Haraucourt, Dorchain, Chevé, Félix Jeantet, Claude Couturier, Pouvillon, Ledrain, Gustave Gefïroy, Georges Salomon, Maurice de Fleury,etc.
' Le graveur Rodolphe Bresdin.
Gabriel Delas enfin, son jeune ami de Bordeaux qui venait passer à Paris des semaines pour le voir.
La fille d'Amédée Pommier lui restait pieusement fidèle aussi. Voisins depuis de longues années, ils se voyaient fréquemment, jusqu'au jour où sa mort foudroyante , en 1884 , impressionna si vivement Barbey d'Aurevilly, le privant d'une de ces amitiés solides sur lesquelles ni le temps, ni aucun des mille intérêts humains n'a de prise.
Il était donc heureux et entouré dans cette retraite de la rue Rousselet, s'étonnant et se fâchant même quand quelque journaliste indiscret se permettait des détails et des appréciations sur la simplicité de sa demeure. Et, en effet, ceux qui n'ont fait que passer dans cette « pauvre chère chambre », ainsi que l'appelle M. Francis Poictevin, où trente années de sa vie s'écoulèrent et où il est mort, n'ont pu comprendre la poésie que cette extrême simplicité recelait.
Barbey d'Aurevilly y jouissait surtout d'une vue magnifique.
Le superbe jardin des Frères Saint- Jean de Dieu, où il regarda souvent Paul Féval, malade, se promener, au loin une chapelle presque cachée parmi les arbres et derrière laquelle le soleil se couchait, une vaste étendue de ciel, des jeux de lumière incessants auxquels il était si particulièrement sensible. Les mois d'automne y étaient beaux entre tous, et il quittait avec peine ses chères habitudes, remettant de jour en jour son départ annuel pour Valognes. Deux grandes fenêtres donnaient sur la vue que nous
venons de décrire, mais M. d'Aurevilly ne permettait qu'on ouvrit les persiennes que de l'une d'elles, et encore une de ces deux persiennes seulement. Il aimait cette sorte de clair obscur.
Citons quelques lignes de son jeune ami Léon Ostrowski, qui nous conduiront rue Rousselet :
« Lundi, 22 octobre 1883.
« Pendant que M. d'Aurevilly corrigeait ses épreuves,
j'ai beaucoup regardé l'éclairage de sa chambre. C'est Jà qu'il faudrait le faire ; il est, très bien, dans ce milieu de livres, papiers, fleurs, etc., éclairé bizarrement. Ce serait un portrait intime, qui ne pourrait peut-être pas être exposé, mais les pbrtraifs faits pour être exposés sont souvent déplaisants, et quelle belle eau-forte ! La grande chemise blanche d'aujourd'hui serait peut-être trop intime... Ce n'est qu'une intention, et vous me direz franchement ce que vous en pensez. >
Gomme tant de projets, celui-ci, qui sourit pourtant beaucoup à M. d'Aurevilly, ne fut pas exécuté, et cinq ans et demi après, en date de Phu-Lang-Thuong, le l^'mai 1889, le jeune peintre écrivait :
« J'ai lu hier dans un «journal officiel » publié à Haïphong et que reçoit le commandant de Phu-Lang-Thuong, la dépêche annonçant la mort de votre cher ami M. d'Aurevilly.
« Sachez combien je prends part à cette mort et combien je voudrais être à Paris près de vous pour vous consoler un peu ou du moins être près de vous enfin. Vous recevrez sans doute en même temps que cette lettre une autre vous disant, hélas ! que j'étais heureux de le voir se remettre peu à peu. Cette distance est bien cruelle, en effet! *
< Ce qui m'a fait surtout non pas plaisir, mais ce qui m'a le pins touché, c'est le livre de M. d'Aurevilly, sa belle dédicace. Jattends une lettre qui me parle de vous, de lui aussi; vous devez être bien affligée.
u Tout cela me donne un nouveau regret, celui de n'avoir pas fait le 'portrait de votre ami... »
M. d'Aurevilly avait toujours témoigné beaucoup d'amitié à Léon Ostrowski, dont la nature fine et distinguée lui rappelait l'ami de sa jeunesse, Maurice de Guérin. Il aimait à le lui dire, à établir des rapprochements entre eux et leurs préoccupations artistiques.
Tout en se refusant à faire partie d'aucune coterie littéraire ou mondaine, Barbey d'Aurevilly allait beaucoup dans le monde. Il y noua des relations qui le suivirent jusqu'au dernier jour.
De plus en plus aussi sa réputation grandissait à l'étranger. On voulait le voir. Il s'y refusait le plus souvent, mais la connaissance une fois faite, il en jouissait.
M. Paul Haag, l'ingénieur si connu, professeur à l'École des Ponts et Chaussées, auteur aussi d'un volume de vers exquis et intimes, le conduisit chez les aimables amies qu'il appela les « trois sœurs». C'était chose difficile de décider Barbey d'Aurevilly, et il y fallut la chaude insistance de M. Haag. Néanmoins, le jour de la première entrevue arrivé, M. d'Aurevilly s'y rendit furieux de s'être laissé persuader. Mais dès l'entrée dans le salon des « trois sœurs », la glace était rompue et M. Haag pardonné. — Le billet que voici suivit de peu de jours cette visite faite de si mauvais gré :
« Madame et Mesdames,
« Il m'est impossible de vous laisser partir sans dîner chez vous. J'ai donc arraché comme un clou le dîner que que j'avais promis aux personnes qui comptaient sur moi pour demain, et c'est chez vous que je dînerai!
« Vous serez mon dernier verre de Champagne et de bonheur, car après vous, je ne verrai plus personne. La saison sera finie, et je redeviendrai l'ours dont vous avez retourné la peau !
« A vous, comme votre apprivoisé, J.-B. d'Aurevilly. »
C'est alors aussi qu'il rencontra dans le monde la la comtesse T..., de qui « l'impériale beauté » le frappa vivement.
En 1888, il se lia avec la comtesse Scharffenberg, belle-sœur du grand poète autrichien Anastasius Grun (le comte Auersperg). En elle il retrouvait toute la grâce de l'ancien régime, et cette langue française qu'il aimait tant, cette langue d'autrefois, restéepuredece qui le choquait tant dans le langage d'aujourd'hui. Il se plaisait à reconnaître en elle aussi sa marquise de Fiers. Même destinée : une fille chérie leur avait laissé à toutes deux une enfant au berceau.
La dernière lettre qu'il reçut lui venait d'une amie hongroise. A ce double titre nous la transcrivons ici. Elle l'avait ému par son accent de sincérité.
«Je suis profondément touchée de votre souvenir; merci de l'admirable volume et de votre attention. J'ai lu Ronsard, quel tourbillon de brillantes pensées, quel jet de flammes continu ! Avec votre permission je Lai traduit en hongrois et je prête les feuilles à ceux de nos jeunes
gens qui ne savent pas le français. Dans votre éternelle et merveilleuse jeunesse, vous êtes fait pour enflammer des êtres à peine sortis de lenfance, comme aussi ceux qui s'approchent de la barrière. Mille grâces et mille bénédictions sur votre ardu travail et sur votre carrière à venir.»
Rentré à Paris l'année d'aprèsla Commune, il écrivit dans différents journaux les articles qui forment en partie le volume des Dernières Polémiques. Au Gaulois^ en 1872, on le chargea du Salon. Il reprit aussi au Constitutionnel ses articles de critique, et y publia son Dandy d'avant les Dandys^ son Goethe^ son Diderot.
En 1879, au Paris -Journal, il fit le feuilleton de théâtres. Un article très vif sur la Comédie Française, où il traitait M. Perrin de tapissier, l'obligea à se retirer. Mais peu après, à la fondation du IViboulet quotidien, il reprit sa critique théâtrale, et ceux qui l'ont connu alors savent avec quel entrain et quelle verve il assistait aux représentations et passait ensuite la nuit à écrire l'article du lundi, qu'il allait corriger au journal le dimanche soir, après l'avoir parlé dans le jour chez lui, avec ses familiers, puis à la table de François Goppée, au diner hebdomadaire qui les réunissait.
Enfin il entra au Gil Blas, accueilli et traité d'une façon qui le toucha profondément. Il y fit ses dernières armes de polémiste et publia, entre autres, ses Historiettes d'après souper en 1882, et cette étrange Page d'histoire, illustrée depuis si poétiquement par
Léon Ostrowski et reproduite avec les dessins dans r Artiste. C'est le Gil Blas qui publia ses deux derniers romans: Une Histoire sans nom (1882), dont le succès l'étonna si fort, et Ce qui ne meurt pas {iSS3), dont la publication l'émut vivement. Il ne se dissimulait pas le danger que ce roman présentait : celui de n'être pas compris... En effet, très peu d'âmes sentirent ce qu'il y fallait voir, et même la dédicace-préface qu'il mit en tète de l'édition de 1888 n'aura pas suffi à expliquer la grandeur de la pensée dominant l'œuvre. Il était ému à la pensée d'être lu, même par ses amis les plus sûrs. Aussi les pages de Léon Bloy citées plus haut lui furent-elles très sensibles, ainsi qu'une étude importante de M. Emile Chevé.
Mais le premier qui le rassura fut encore le comte Roselly de Lorgnes. Lui avait bien lu, avait compris toute l'élévation de la pensée et sa moralité supérieure. 11 était pris par le livre, il en parlait avec une ardeur communicative.
Quant aux volumes parus depuis 1870, ce furent, en iSlSjles Diaboliques, que par ennui d'un procès l'auteur aima mieux laisser saisir, et qu'il avait terminées pendant ses derniers séjours à Valognes. En 1877, les Bas-bleus. En 1880, Gœtke et Diderot. En 1883, les Ridicules du Temps et les Memoranda, précédés de la préface remarquable de Paul Bourget. En 1884, les Vieilles Actrices et le Musée des Antiques. En 1885, la continuation des Œuvres et des Hommes commença par les Juges jugés., suivis en 1886, des Setisations d'Art, des Sensations d'Histoire. En 1887, l'élégante plaquette de la Page d'histoire, chez Lemerre, puis
le premier volume du Théâtre contemporain, et, la même année, lesPAi7o50/)Aes et les Ecrivains religieux.
La presse s'occupait de plus en plus de l'écrivain si longtemps négligé. MM. Oscar de Vallée, Charles Buet (Vindex), Charles Ganivet, Paul Perret, Emile de Molènes, Octave Mirbeau, Gustave Geffroy, Gabriel Routurier, Frédéric Masson, Albert Delpit, Philippe Gille, Hyp. Fournier, Uzanne, Léo Trézenik, Henri Quet, Jean Lorrain, saluaient l'apparition de chacun de ces volumes qui se succédaient rapidement. M. Antonin Bunand enfin publiait dans le ^S^ec/e, lel5 avril 1889, sur le volume des Poètes et l'ensemble de l'œuvre, un article que M. d'Aurevilly estima fort et qui fut sa dernière lecture. Dans son pays, on le lisait, on faisait venir des numéros du journal, quand la nouvelle de sa mort arriva.
La Revue bleue elle-même, dont les critiques furent successivement plus injustes, à son égard, les uns que les autres, la Revue bleue, grâce à l'intelligente direction de M. Eugène Yung avec lequel M. d'Aurevilly s'était lié spontanément dans le salon hospitalier de M™^C. Coignet, donna le Mozart et le Louis XI des Sensations d'Art et d'Histoire.
M. d'Aurevilly fit son dernier voyage en Normandie en 1887. 11 en revint le 6 décembre, après un séjour dedeuxmois. A Valognesil vivait surtout au foyer de son ami Armand Rover, le musicien délicat et consommé, dont l'archet le transportait. Il retrouvait là
encore cette intimité tendre de tous les jours qui lui était si chère.
Dans son logis de l'hôtel Grandval-Caligny, — un appartement à hauts plafonds, à boiseries ornées, de plain-pied avec le jardin plein de verdure et de magnifiques arbres, — où le conduisait un monumental escalier de pierre au fond d'une de ces cours de maisons seigneuriales, il retrouvait sa fidèle Justine. En elle encore était incarné l autrefois^ nostalgie incessante et suprême de Barbey d'Aurevilly. La fidélité de cet humble dévouement, de cette âme simple et droite, le touchait aux larmes. C'était aussi la mise, le langage de son pays, ses expressions qui le ravissaient. La vieille Agathe de V Histoire sans nom est sans cesse inspirée d'elle.
De Yalognes, il allait à Saint-Sauveur-le- Vicomte, demander l'hospitalité àl'amie deson enfance, M"° ElisabethB., dans sa joliepetite maison àtourelle enclavée dans le vieux château-fort et bâtie sur ses souterrains, à quelques pas des fossés où le gazon pousse épais et robuste, dans cette terre arrosée du sang des Anglais et où repose son frère bien-aimé. Alors, c'étaient des conversations sans fin entre eux et la sœur aînée de M"° B. Leurs parents, liés d'amitié et de voisinage, avaient chacun quatre enfants qui grandissaient ensemble. En été, c'était ensemble aussi que les deux familles allaient à la mer. Toute la partie d'Une Vieille Maîtresse qui se passe à Garteret et aux Rivières est un souvenir évoqué. M. d'Aurevilly avait connu le vieux pêcheur, il avait connu Gharline et Bonine.
A ses retours de chaque année rue Rousselet, il reprenait avec satisfaction ses travaux. Cette année-là, le X*^ volume des Œuvres et des Hommes : les Historiens^ s'imprimait, dédié à M. Siméon Luce, dont il avait récemment fait la connaissance chez François Goppée, et de qui il lisait alors avec un vif intérêt les ouvrages sur Jeanne d'Arc et Duguesclin.
Les Historiens parurent le 15 avril 1888. Dans la nuit du 16 au 17, Barbey d'Aurevilly sentit la première atteinte du mal qui devait l'emporter un an après. Un « coup d'épée lui avait traversé la poitrine > . Ayant en vain appelé à son secours, il ne réussit que vers le matin à gagner seul son lit. C'est là que M^^® R. le trouva : « J'ai cru mourir sans vous revoir »,lui dit-il. Elle alla chercher de l'aide chez les chers voisins de la rue Oudinot. Le docteur Robin appelé accourut aussitôt. Plein de sollicitude et de tendresse, il cacha au malade la nature du danger et le danger même. Le cœur était violemment atteint; toute émotion eût été fatale. Il lui inspira confiance et le rassura. Il venait deux fois chaque jour.
Le docteur Seeligmann passait des heures à son chevet. La visite du docteur Cazalis lui fut très sensible aussi. Il se sentait aimé et entouré.
La convalescence commença vite. Profondément ému de la sympathie prodiguée de toutes parts, celle de son ami Santillane le toucha plus qu'aucune autre lorsque, ayant ouvert le Gil Blas un matin, il lut ces lignes :
f ... C'est le souvenir de ce chiffre (13) porte-malheur qui
a mis si fort en émoi une très sympathique maîtresse de maison du Paris littéraire en apprenant que Barbey d'Aurevilly était dans Tétat le plus inquiétant. 11 y a quelques mois, le cher et illustre maître avait fait partie — sans qu'il s'en doutât d'ailleurs — d'un dîner de treize convives chez elle, par suite d'un malencontreux hasard, et elle accusait le chiffre fatidique de tenir ses terribles pronostics. Dieu merci ! la nouvelle était très exagérée, et c'est une simple bronchite qui retenait à la chambre l'auteur de Ce qui ne meurt pas.
«Comme pour démentir l'alarme eu cours etmontrer à ses amis qu'il était vivant et bien vivant, Barbey d'Aurevilly leur envoyait le dixième volume des Œuvres et des Hommes consacré aux Historiens. C'est là une carte de résurrection telle qu'on n'en pouvait souhaiter de meilleure. Le beau et fier livre, et quelle mine inépuisable il offre à la pensée ! Sous prétexte d'historiens, en effet, Barbey d'Aurevilly fait l'histoire à son tour, et je vous prie de croire qu'il s'entend à manier ce barin-là. Que de trouvailles lumineuses, que de traits vous révélant en quelques lignes un homme ou une situation, quel éclat et quelle puissance dans le jugement et l'analyse ! L'auteur des Historiens est un voyant en matière humaine et, d'un coup de plume, il vous pénètre un caractère, vous perce une âme, vous met à nu un état social. 11 y aurait une moisson sans pareille à glaner à travers ces pages fécondes. Mais le moyen, avec l'espace qui me reste?... Je me contenterai donc d'uue seule citation à laquelle la déclaration du comte de Paris prête, en ce moment, une singulière actualité : « Aux yeux de ceux qui lisent atten-
< tivement et fréquemriient l'Histoire, les hommes qu'on « imagine si complexes sont, au contraire, plus simples
< qu'on ne croit. Le plus souvent, un seul sentiment, une « seule idée moule leur vie, et ce qu'un homme est au ♦ fond de son âme, il se retrouve l'être identiquement « dans toutes les circonstances de sa destinée, etc., etc., « etc. >
M. d'Aurevilly fut si touché, qu'il répondit immédiatement :
« Mon cher ami, je n'attends pas d'être assis à ma table de travail pour vous remercier de votre article de ce matin, excellent de toutes manières, et qui m'a fait le plaisir le plus vif. J'emprunte une main amie, mais je veux que vous entendiez ma voix aujourd'hui même. »
Il ne tarda pas à reprendre ses occupations interrompues : le second volume du Théâtre contemporain^ une réimpression des Médaillons de P Académie, différentes réimpressions chez Lemerre, la plaquette des Pensées détachées qu'on lui avait demandées pour les publier d'abord dans le Figaro.
Une de ses premières sorties avait été pour aller souscrire, personnellement, à la Société des gens de lettres, pour la statuede Balzac. Bien que peu partisan de ces érections de statues, il ne voulait pourtant pas qu'il s'en élevât une à Balzac sans y avoir sa part.
Il faisait chaquejour de longues promenades à pied au Bois de Boulogne, et surtout à l'ancienne avenue de l'Impératrice, qu'il avait prise en affection. Il la descendait et la remontait en causant gaiement avec les amis qui l'accompagnaient, le plus souvent Gaëtano Braga et Gabriel Delas, parfois les docteurs Seeligmann et Léon Bernard. Souvent, au retour, il s'arrêtait au passage Ghoiseul, chez son ami et éditeur Alphonse Lemerre.
On fut en droit de croire autour de lui, et lui tout
le premier, qu'il venait de faire un long bail de santé.
En septembre et octobre il travailla activement au volume des Poètes, mettant des notes, remaniant des chapitres, projetant de nouvelles publications, se reposant en lisant pour la millième fois peut-être les Mémoires de Byron et Redgauntlet.
De tristes désillusions ne lui furent malheureusement pas épargnées. Son entourage chercha à en adoucir les amertumes, mais il en devait souffrir plus qu'un autre.
Il sembla pourtant, vers la fin de l'hiver, prendre le dessus. Il relisait Lamartine, Balzac. M. Francis Poictevin, au commencement d'avril, le trouva lisant tout haut la préface d'un livre sur Frotté qu'il venait de recevoir.
Le dimanche des Rameaux, il reçut le comte de Lorgnes, gai, causant comme il ne causait pas depuis longtemps. Son vieil ami venait le féliciter sur Amaïdée qui achevait de paraître dans le Gil Blas, et dont on avait lu la veille, chez lui, de longs fragments accueillis avec enthousiasme. Le lundi, Léon Bloy passa quelques heuresrueRousselet; M. d'Aurevilly s'anima, plaisanta, se préoccupa de copies que seul Léon Bloy pouvait lui faire. Le mardi, M. Braga, le docteur Letourneau le mercredi, le trouvèrent très bien. Le jeudi saint, attendant une prochaine visite de Paul "| Bourget, il dicta, afin de la lui remettre, une note pour Amaïdée, dont la morale, trop philosophique, ne le satisfaisait plus depuis longtemps. Le vendredi, il fut gai dans l'après-midi avec son ami Braga, le raillant tendrement; le soir, avec le docteur Seeligmann.
Rien ne pouvait faire pressentir Thémorragie qui se déclara le samedi saint. Un instant on put encore espérer, tant il retrouva de forces après les deux terribles syncopes occasionnées par l'hémorragie. Il ne se sentait pas même affaibli et demandait à se lever.
« Moi qui croyais passer un si agréable jour de Pâques, » dit-il le dimanche au docteur Robin. Le chaud soleil entrait dans la chambre par la fenêtre ouverte; il faisait des projets de promenade. Le lundi matin il répétait des vers de Béranger, demandant à vérifier un passage dont il n'était pas sûr. Il causait encore à 7 heures du soir.
Le mal s'aggrava rapidement. Léon Bloy appela le Père Sylvestre, et le mardi 23 avril, à huit heures du matin, Barbey d'Aurevilly rendit doucement le dernier soupir.
Le 24 avril, il y aura bientôt deux ans, trois personnes étaient réunies dans une modeste chambre d'une vieille maison de la rue Rousselet, au bout du faubourg Saint- Germain. Un jeune homme, le frère de Paul Bourget, esquissait à larges coups de brosse la figure d'un mort étendu sur un lit aux maigres rideaux de perse à fleurs roses; une femme désolée, un homme sur qui la vie pèse durement, contemplaient, avec des larmes silencieuses, ce mort, velu d'une blouse blanche, coiffé, comme le Dante et les papes du moyen âge, d*une clémentine rouge, et qui commençait à dormir le sommeil de la
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mort, encore exposé à la blafarde lueur d'un jour gris de printemps pluvieux.
Déjà Valadon avait fait pour Goppée un hâtif croquis à la plume, et Bertault, Télève de Falguière, allait tantôt prendre le moule de ce visage inanimé.
Sur une table, à côté de la branche de buis bénit, un poignard de tcherkesse, rapporté de Tiflis par le poète Henri Gantel pour Baudelaire et donné à Barbey d'Aurevilly par l'étrange sensitif qui avait peur de tout, et ne s'était pas souvenu, pourtant, que donner un couteau coupe l'amitié.
Dans cette clarté livide et crue, le visage du vieillard, paisiblement endormi, semblait comme doré. On eût dit que ses yeux clos pour toujours allaient s'ouvrir, .que ses lèvres allaient remuer, et que, de cette bouche éloquente, muette pour jamais, allait jaillir la parole, cette parole vibrante que nul n'a oubliée de ceux qui l'ont entendue.
La veille au matin, Jules Barbey d'Aurevilly avait exhalé son dernier soufïle, sans une plainte, sans un regret, entre un moine franciscain et deux amis. Le R. P. Sylvestre, aumônier de Saint-Jean-de-Dieu, lui avait donné les derniers sacrements, et le cardinal archevêque de Paris lui avait envoyé sa bénédiction.
L'exil de son âme avait enfin un terme.
Après quatre-vingts ans d'une existence oii les heures de bonheur se comptaient, plus rares que les journées de lutte, il disparaissait tout à coup, ayant auprès de lui pour recueillir le suprême soupir deux amis fidèles jusque par delà le tombeau, et Famie la plus dévouée et la plus pure, ange gardien du soir de
cette longue journée, consolatrice obstinée de cette vieillesse écoulée dans l'austère et majestueuse solitude. Il faut qu'on le sache, mademoiselle Louise Read, sœur d'un charmant poète mort à vingt ans, amie de François Goppée et de sa sœur, a montré pour M. d'Aurevilly le plus absolu, le plus désintéressé dévouement, V eillant à ses moindres désirs, lui atténuant ses tristesses, faisant douce sa vie et douce sa mort. Tous ceux qui admirent en Barbey d'Aurevilly l'un des plus grands écrivains de notre siècle lui en garderont une respectueuse reconnaissance.
Lorsque le médecin des morts vint constater le décès de ce glorieux qui n'avait voulu rien être, et qu'il eut écrit ses noms, il demanda — si naïvement qu'il ne parut pas avoir conscience de son énorme sottise — quelle profession exerçait M. d'Aurevilly, — quand vivait, ratiocinent les protocoles! Cette ignorance et cet inconscient mépris du métier littéraire, ce déni de justice prononcé à l'insu même de qui le formulait, arrachèrent un cri d'indignation à l'un de nous, qui, les dents serrées et à voix basse, vociféra un terrible : c Monsieur^ il était marchand de gloire! » Mais qui pouvait se douter, dans cette chambre sans objets d'art, sans tapis ni tentures, que le cadavre gisant sur le lit avait, durant trente années, tenu là, sous le charme de sa parole, l'élite des littérateurs contemporains, que là s'élaboraient des œuvres d'une si particulière puissance, d'une grandeur dont la postérité sera juge?
Au lendemain de sa mort, on fît de lui, dans les journaux, cent portraits à la plume, dont aucun n*é-
tait absolument exact, et qu'il n'aurait pas plus accepté vivant qu'il n'acceptait celui au bas duquel il écrivait : « Ressemblant pour qui ne m'aime pas, mais pour qui m'aime, noni »
On parlait de la générosité d'un poète qui aurait offert de faire les frais des funérailles, offre qu'il eut faite certainement, sans le dire et sans qu'on le sût jamais, s'il en eût été besoin; — mais Barbey d'Aure* villy laissait de quoi se faire enterrer : il mourait pauvre, soit! mais sans devoir rien à personne, au contraire. On parla beaucoup, aussi, des particularités de son costume, des chapeaux de velours cramoisi, des jabots de dentelles qui n'ont existé que dans ces attristants articles oii l'on se moquait d'innocentes manies, sans réfléchir qu'il serait facile de reprocher à trop de gens leurs diverses manières de couper la queue de leur chien, à l'instar d'Alcibiade et pour la réclame. Des œuvres de ce maître, de son esprit, de son caractère, on ne sonnait mot. Les journalistes n'aiment pas les lettrés. Le plus infime reporter ne gagne-t-il pas plus d'argent que Sainte-Beuve et Théophile Gautier?
Quelques critiques se mirent au-dessus de ces dédains^, et dans une page vigoureuse, la plus détaillée, la plus éloquente, l'un d'eux vengea de l'injurieuse commisération des uns, de l'extravagante exagération des autres, le maître qui l'avait, tout jeune et très inconnu, accueilli avec bienveillance, l'honorant jusqu'à ui dédier un de ses livres. La reconnaissance de M. Paul
* Entre autres, M. Luigi Gualdo, dans un journal de Milan.
Bourget console de certaines trahisons inavouables. François Goppée écrivait aussi une page émue, vibrante de douleur et de respect. Il disait :
« C'est une perte cruelle pour les lettres françaises, qui lui doivent tant de chefs-d'œuvre, sur lesquels ont passé des années et des années, sans que l'ongle du temps les ait marqués d'une seule ride. C'est aussi un deuil profond pour ses amis, pour ceux qui l'ont bien connu et qui admiraient en lui les pures et hautaines vertus dont se compose le caractère d'un gentilhomme, si l'on donne à ce mot toute sa force et toute sa noblesse
« Il semble que,'du fond de son berceau, sespremiers regards aient vu, fixé par deux clous à la muraille, un vieux fusil des guerres de la Chouannerie, ayant fait « parler la poudre > dans les bandes de M. de Frotté et de Jambed'Argent. En effet, M. Barbey d'Aurevilly a été un chouan littéraire. La religion et la monarchie — une religion et une monaarchie idéales, selon Bonald et Joseph de Maistre, — étaient fixées à sa fidélité comme le Sacré- Cœur de drap rouge à la limousine de Jean Cottereau. Polémiste intrépide et sans pitié, il a, toute sa vie, combattu pour ses croyances et pour ses convictions, et, pareil aux héroïques soldats d'embuscade du Bocage normand, il chargeait sa canardière avec les grains de son chapelet.
«Mais, chez d'Aurevilly, le romancier surtout est grand. Le romancier? disons mieux, le poète. Car il y a en lui du Balzac et du lord Byron; car, sous sa plume, tout s'exalte et se magnifie; car il possède au plus haut degré la faculté maîtresse et suprême, l'imagination dans le style.
« Désiré Nisard, qui était nourri de la moelle des grands classiques, ne s'y trompait pas. Combien de fois, lorsque nous sortions ensemble de l'Institut et que je sentais peser sur mon bras son bras de vieillard presque aveugle, combien de fois l'ai-je vu, au seul nom de Barbey d'Aure-
villy, soulever du doigt sa paupière paralysée dans laquelle s'allumait une flamme ! Et le vieux critique s'écriait alors : c Attention ! Celui-là, c'est un grand écrivain. »
« La postérité sera de cet avis. La trombe des romans du jour, faits à coups de menus documents et de notules prises par des myopes, sera depuis longtemps oubliée quand triompheront encore, à la place qu'ils doivent occuper, c'est-à-dire à la première, les grandioses fictions, les épiques récits de Barbey d'Aurevilly.
« C'est à la critique d'accomplir jusqu'au bout une œuvre de justice et de réparation, en traitant avectout l'honneur qui leur est dû ces livres pleins de force géniale, contre lesquels l'esprit de parti a longtemps organisé la conspiration du silence, mais que, fort heureusement, dans ces dernières années, l'enthousiasme de jeunes et généreux esprits avait remis en pleine lumière.
« Pour moi, j'ai un autre devoir àremplir. Je pleure un ami de plus de vingt ans. C'est à mon modeste foyer que Barbey d'Aurevilly, vieux, pauvre, solitaire, a trouvé l'atmosphère douce et chaude de l'amitié, l'illusion d'une famille. Dans la presse, de plus en plus envahie par l'abus de l'anecdote et l'indiscrétion du reportage, on parlera trop, j'en ai peur, des innocentes bizarreries de langage et de costume par lesquelles d'Aurevilly se consolait de la platitude et de la médiocrité du monde moderne. J'ai à dire, moi, que cet excentrique, ce paradoxal, ce causeur étincelant et parfois cruel, a été, avant tout, un homme de désintéressement, de travail et d'honneur; j'ai à dire con^bien son cœur était resté naïf, simple et bon; — et, dans ce moment même, j'entends encore le vieux maître, si longtemps méconnu, me confier toute sa vie, d'un mot fier et mélancolique :
a — J'ai traversé de bien mauvais jours, mon cher Coppée: mais je n'ai jamais quitté mon gant blanc. »
Ce fût un vendredi qu'eurent lieu, en l'église Saint- François-Xavier, les obsèques, sans apparat ni faste
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comme il l'avait expressément voulu. Au porche de l'église, une simple tenture noire, sans écusson ni bandes d'argent.
En mourant, il avait manifesté le désir de n'avoir personne à ses funérailles : aucune invitation n'avait été faite. Néanmoins, environ deux cents amis raccompagnèrent à l'église, cent cinquante au cimetière Montparnasse où le corps fut inhumé dans un caveau provisoire.
Une vingtaine de dames suivirent jusqu'au bout le convoi. Parmi elles, la baronne de Poilly, la comtesse de Brigode, la comtesse Tyskiewiecz, M™*^ Monnier, M^^Annette Goppée, M™*' Albert Robin, la marquise de Chaponay, M™*^ Lardin de Musset, M'"® Charles Hayem.
François Coppée, très ému, conduisait le deuil; le comte d'Hespel d'Harponville, arrière-cousin du défunt par sa femme, petite-nièce d'Édelestand du Meril; puis MM. Armand Royer deYalognes, le comte Roselly de Lorgnes, Léon Bloy, Georges Landry, Armand d'Artois, Victor Palmé, Charles Buet, Paul Perret, Jean Richepin, J.-K. Huysmans, Léon Gladel, Gustave Geffroy, Octave et Joseph Uzanne, M. de Fleury, J.-F. Raffaëlli, Zacharie Astruc, Camille Bourget, l'éditeur Lemerre, le docteur Albert Robin, le doc teurSeeligmann, Braga, Simon et Gh. Hayem, lecomte et le vicomte de Tarade de Corbeilles, le marquis de Queux de Saint-Hilaire, E. et L. Klotz, Louis Hervé, Albert Savine, le comte Fabre de l'Aude, F. Kleine.
Au cimetière, selon la volonté formelle du défunt, aucun discours ne fût prononcé ; la cérémonie se passa
religieusement et simplement comme il l'avait voulu,
Un jeune poète, un des maîtres de la littérature dans la Suisse Romande, M. Adolphe Ribaux, que l'auteur de ce livre eut, à plus d'une reprise, la joie de réunir au Maître à qui naguère il l'avait présenté, a trouvé des accents vraiment lyriques pour résumer en quelques pages la vie et le caractère de l'illustre écrivain catholique.
Et pour honorer à la fois des amitiés anciennes et d'impérissables souvenirs, nous voulons que ces pages deviennent la conclusion de cette étude :
« Contempteur des succès faciles, M. d'Aurevilly a suivi un chemin abrupt et douloureux. En ce temps de dévergondage littéraire, il a été constamment un modèle de probité intellectuelle, de respect de son art. C'est pourquoi ses œuvres dureront ; rien n'y a été sacrifié à la mode, au goût actuel si peu sur de lui-même et qui ne pèse pas d'une once dans la balance de l'avenir. Dans la solitude, l'écrivain sculptait des marbres sans défaut, et la foule l'a ignoré, — mais la postérité mettra une figure immortelle sur son tombeau, c'est maintemant qu'il obtiendra justice. La revanche, — et quelle revanche ! va commencer pour lui.
« Cette gloire dont la couronne lui était due, à lui tout le premier, lui a-t-elle souri ?
a II n'est pas un des fiers esprits de cette heure qui
ne se soit incliné devant lui et ne l'ait reconnu comme un flambeau. Pour les jeunes, un mot tombé de sa bouche équivalait à l'accolade du Roy, armant chevaliers ses fidèles soldats...
« Mais la grandeur du résultat n*a pas atteint à la grandeur du génie, et M. d'Aurevilly, isolé par sa propre supériorité, n'a pas vu se presser autour de lui les foules attentives.
« Qu'importe, cependant ! Pour tous ceux que l'Art tourmente, le nom de ce génie méconnu de son vivant restera à jamais auréolé de séduction et de lumière.
« Involontairement, par une juste associations d'idées chaque fois, que nous pensons àlui, nous pensons aussi à cette cathédrale de Notre-Dame, que tant de fois, dans les soirs augustes, nous contemplâmes, allumée du bas au faîte des merveilles du soleil couchant ! Comme elle, il est resté debout, inébranlable, au-dessus des compromissions, des misères, des hontes de la vie littéraire. Son œuvre est vraiment pareille à cette église, une et toufTue, monstrueuse dans le détail des gargouilles, des êtres sans nom sculptés au cœur de la pierre, et dans son'ensemble, belle, rayonnante de foi et d'espérance, avec, dans les sanctuaires, la lampe de l'idéal jamais éteinte, et, priant à ses autels, d'infinies miséricordes.
« Une autre image nous le représente encore. Celle du rocher dressé dans la mer ; les flots le battent sans cesse, y crachant leur écume, la tempête y acharne sa furie, la foudre frappe ses flancs à chaque
nuit noire. Il laisse briller la foudre et hurler l'orage, — et demeure serein, dans sa majesté tranquille, sûr de lui-même, immuable...
« Dignité suprême, droiture inviolée, aristocratie d'âme et de sang, impérieux besoin de vérité et de justice, indignation superbe qui méprise la plainte et ne proteste que par un silence d'orgueil. M. d'Aurevilly a donné l'exemple de tout ceci... Ce sont là vertus où il est beau de draper sa vie, et qui valent bien une pourpre... Et s'il nous fallait comparer ce géant à quelque autre créature humaine, ce n'est point parmi les actuelles foules que nous trouverions le point de rapprochement. Où nous devrions l'aller chercher, c'est dans les ombres solennelles de quelque crypte funéraire, — là, sur les tombeaux, dorment les preux d'antan, immobiles dans leurs armures, aux pieds le lévrier fidèle, et sur la poitrine le lys héraldique... Réveillez un de ces héros de son long sommeil, rendez le souffle à ses lèvres, le regard à ses yeux, la vie à son cœur, — et mettez ces deux hommes face à face : ils pourront se tendre la main...
«... Mais c'est un volume qu'il faudrait pour analyser, même superficiellement, cet écrivain et son œuvre, écrivain unique dans la littérature contemporaine, œuvre qui ressemble, selon le mot de Saint- Victor : < à ces breuvages de la sorcellerie où il entrait à la « fois des fleurs et des serpents, du sang de tigre et « du miel. »